DOUBLE TROUBLE

Coucou à tous, me revoilà :D J'espère que ce petit mois a été aussi agréable pour vous qu'il l'a été pour moi !

J'avoue, je n'ai pas franchement eu le temps d'écrire, mais j'ai fait ce que j'ai pu et je respecte à peu près mon délai pour cette deuxième partie. A partir de là, je vais essayer de revenir au rythme de publication normal, mais les vacances d'été étant les vacances d'été, il se peut qu'il y ait quelques bugs dans la matrice.

Bref, à part ça, rien de nouveau sous le soleil. Ce chapitre est en rating T pour violence verbale. L'échéance se rapproche, le stress se fait sentir… Enfin, pour simplifier, on peut dire que globalement ils sont dans la merde, et je reste polie.

Bon, enough blahblah. Bonne lecture !

~Chapitre 13, deuxième partie : Dame de Cœur et Dame de Pique~

« Sans tricher, je vous le promets,

J'ai gagné,

Tant pis c'est bien fait vous êtes mon jouet.

A présent,

Ce ne sera plus vous mais toi,

Et tu feras ça t'apprendras,

N'importe quoi pour moi. »

Brigitte Bardot, Moi je Joue

oOo

Odessa avait l'impression d'avoir passé un pacte avec le diable. Elle avait lancé ces mots sous le coup de l'émotion, du plaisir quasi-insupportable auquel l'avait soumis Tomoyo, mais maintenant, elle les regrettait amèrement. Elle les regrettait d'autant plus que depuis qu'elle était toute petite, en tant que princesse d'Enaï, elle avait dû apprendre à se maîtriser, et tout cet entraînement laborieux avait été balayé en quelques secondes. Les pulsions qui l'habitaient étaient en soi contraire à ses plus grands principes : en tant que membre de la famille royale, il était de son devoir d'engendrer une descendance pour le trône. Pourtant, elle aimait les filles, depuis toujours. Sa plus ancienne expérience remontait à ses dix ans, du temps où elle habitait encore au château avec ses parents. Son oncle, Andrew, qui était roi alors, avait organisé une grande fête en l'honneur du mariage de sa fille aînée, Eleonor, et, par manque de place, on avait installé dans son lit la fille d'un dignitaire enian qui avait à peu près son âge. Elle était belle : quand elle y réfléchissait, elle avait les mêmes longs cheveux bruns que Tomoyo avec en plus des lèvres si rouges qu'on croyait en permanence qu'elle venait de manger des cerises. Sans vraiment comprendre à l'époque, elle avait passé une bonne partie de la nuit à la regarder, mourant d'envie de poser sa bouche sur la sienne, sentant des picotements étranges dans son bas-ventre. Elle n'avait pas osé, et, pendant des semaines, elle s'était demandé pourquoi. Ensuite, il y en avait eu d'autres, ensuite, Yume, son amie d'enfance, lui avait présenté Tomoyo et elle n'avait plus pu se voiler la face. La première fois qu'elle l'avait vue, elle avait eu l'impression de recevoir un coup de poing dans l'estomac ; elle n'avait jamais cru au coup de foudre et s'était préparée à un mariage arrangé, mais là, il n'y avait pas à tergiverser : elle était déjà amoureuse. Tomoyo semblait être le mélange idéal de toutes ces filles qu'elle avait remarqué auparavant.

Quand Yume lui avait annoncé que la belle avait les mêmes tendances qu'elle, mais qu'elle aimait Sakura depuis longtemps, elle avait fait une dépression monstrueuse. Elle avait refusé de sortir et de s'alimenter tant et si bien qu'on avait dû la transporter d'urgence à l'hôpital, où elle avait passé un long séjour en psychiatrie. Les conseillères du roi avait alors décidé qu'il était de mauvais genre d'avoir une personne trop sensible si proche du pouvoir, et les avaient par conséquent éloignés, elle et sa famille, les envoyant à Read en tant qu' « ambassadeurs » . Là-bas, elle avait retrouvé Tomoyo et Yume, qui s'était excusée mille fois du tort qu'elle lui avait causé, mais Odessa s'était résignée. Elle avait fini par intégrer leur bande, refoulant son attirance au plus profond d'elle-même, même si apparemment, Tomoyo avait également oublié Sakura. Elles s'étaient depuis comportées poliment l'une envers l'autre, amies mais pas trop et sans aucun sous-entendu évident. C'est pourquoi Odessa avait été prise au dépourvu par son comportement du matin. Elle était bien consciente de s'être fait manipuler, mais pourtant, elle tentait tout de même avec hargne de convaincre ses parents de quitter la maison pour la nuit. Tomoyo lui avait promis monts-et-merveilles si elle y parvenait et après cet avant-goût, elle n'avait d'autre choix que d'aller jusqu'au bout, quitte à trahir tout le monde. Elle adorait Eiji et Sakura, mais entre eux et la brune, il n'y avait pas de comparaison possible.

« Mais enfin mère, cela fait plusieurs jours que les Harbour vous invitent à dîner vous et père. Il serait parfaitement impoli de refuser plus longtemps. Tomoyo et moi sommes tout à fait capables de rester seules, il n'y a pas de danger. En revanche, il serait peut-être plus prudent que vous passiez la nuit là-bas. Nul ne sait quelle vermine grouille dans les rues à ces heures tardives. »

Alicia Walker considéra sa fille un moment, avant de hocher la tête. Odessa soupira discrètement : malgré leur bannissement, le sang noble de sa mère, auquel on pouvait prêter des ascendances vieilles de plusieurs siècles, continuait de couler dans ses veines. Elle était très attachée au protocole et avait très mal supporté d'être chassée de la cour pour se retrouver au milieu de ces « rustres », comme elle les appelait. Contrairement à son père qui, de nature joviale, s'était amusé de leur nouvelle condition, Alicia considérait sa fille comme la chose responsable de sa déchéance, et la traitait en fonction. Cela n'avait fait qu'empirer avec l'arrivée des Insoumis, lorsqu'elle avait été forcée de vivre comme du bétail, selon ses propres mots. Elle n'avait jamais levé la main sur Odessa –celle-ci la dépassait d'une bonne tête- mais la torture psychologique qu'elle exerçait sur elle la tuait à petit feu. La jeune fille rechignait à lui demander quoi que ce soit, mais en l'absence de son père, elle n'avait pas le choix.

« Je consens à te laisser la maison, mais dis à tes débauchés d'amis que je ne veux aucune trace de…fluides corporels à quelque endroit que ce soit. Si je trouve la moindre preuve d'activité sexuelle, je te jure que je te couperai moi-même toute source de plaisir. Littéralement. J'espère qu'on se comprend. »

Odessa comprenait tout à fait. Il était courant dans la tradition eniane que les femmes de la famille royale aient le clitoris coupé durant leur plus jeune âge. On disait qu'ainsi rien ne les détournerait de leur sens du devoir. Alicia avait exigé lors de son mariage d'endurer un traitement similaire, par pur orgueil, et menaçait depuis toujours sa fille de subir le même sort lorsqu'elle se conduisait mal. Odessa en était venue à se demander si sa mère n'avait pas deviné qu'elle était lesbienne et se réjouissait de la torturer comme cela.

« Bien entendu, mère. Je leur transmettrai le message sans faute. Vous pouvez partir tranquille. »

« Je ne me sentirai jamais tranquille lorsqu'il s'agit de toi ma fille. Depuis ta naissance, tu n'as fait que m'attirer des ennuis. Comme je regrette de ne pas avoir enfanté un garçon. »

« Je sais, mère. Je le regrette aussi. »

Tomoyo observait la scène, caché derrière un pan de mur, le visage fermé. Elle avait beau savoir se montrer cruelle, elle n'avait pas un cœur de pierre. Elle savait combien Odessa souffrait de sa relation avec sa mère, Yume le lui avait expliqué bien des années auparavant. Quelque part, elle se sentait mal de devoir jouer avec elle, après tout, elle l'aimait bien. Tout le fond de cette histoire sordide était basé sur le mensonge, et en faire partie signifiait prendre part à ce gigantesque mensonge. En fin de compte, tout le monde manipulait tout le monde avec en vue un dénouement hasardeux qui pouvait s'écrouler à chaque seconde. De plus, elle avait de plus en plus conscience d'être seule sur le coup : Fye avait abandonné le navire pour essayer de mettre les deux autres idiots ensemble. Si elle n'agissait pas dès maintenant, ils allaient sans doute tous mourir, et des millions de personnes avec eux.

« Mrs Walker, » s'écria-t-elle en apparaissant soudain, prenant sa voix la plus extasiée. « J'espère que vous êtes d'accord pour ce soir ! Je suis confuse de vous ennuyer, mais mon atelier marche si bien que je dois faire quelques devoirs et j'ai demandé aux autres de venir pour m'aider. Ce genre d'activités est si contraignant. Je suis sûre que vous voyez ce que je veux dire ! »

« Tout à fait Miss Daidouji, j'ai été une de ces femmes qui font la différence. J'admire beaucoup votre travail, ma fille devrait prendre exemple sur vous d'ailleurs, » répondit Alicia, couvant Tomoyo d'un regard appréciateur. Elle l'avait toujours portée en haute estime pour des raisons inconnues. « Enfin, » ajouta-t-elle. « Je vous donne ma permission avec joie, je vais de ce pas prévenir Charles et les Harbour, ils seront ravis. »

« Merci Mrs Walker, c'est extrêmement aimable de votre part. »

Alicia s'éloigna d'un air digne : elle avait incontestablement le port impeccable des plus grandes reines, contrairement à Odessa, grande et dégingandée, dont le langage varié et fleuri aurait fait s'hérisser les cheveux de plus d'un notable de la cour. Elle savait qu'elle n'avait rien d'une princesse, c'est pour cela qu'elle s'entendait si bien avec Yume et Sakura, si on excluait leurs affinités magiques.

« Merci Tomoyo, c'est sûr qu'avec moi c'est pas la même rengaine, » confia-t-elle d'un ton gêné.

« J'étais là, j'ai entendu. Tu avais déjà fait le plus gros du travail alors j'ai estimé que te venir en aide n'était pas de trop. Tu n'avais pas à supporter ça, d'ailleurs, tu n'as plus à supporter ça. Essa, tu es majeure à présent et libre de renoncer à ton titre, ainsi que de couper les ponts avec tes parents. »

« J'y ai déjà pensé, » avoua Odessa. « Mais je ne peux pas m'éloigner d'eux sur une distance si courte. Si je partais, ce serait loin, au bord de la mer, à Tarik ou je ne sais où. Le dôme me force à rester pour le moment, et puis… il y a toi et les autres, je ne peux pas vous laisser tomber. »

« D'autres n'ont pas hésité pourtant, » constata Tomoyo, l'air de rien. Il fallait à tous prix qu'elle jauge les sentiments d'Odessa envers Yume.

« Pour elle, c'est différent. Yume a toujours vécu dans un autre monde, très loin de nos préoccupations quotidiennes. Je crois sincèrement qu'elle a essayé, qu'elle s'est même attachée à nous dans un certain sens, mais elle avait d'autres vues dans ses nuages ou peut-être était-elle justement plus lucide que nous ne l'avons jamais été. »

« Tu crois qu'elle avait un but particulier ? » demanda Tomoyo, feignant l'étonnement.

« Je ne sais pas, sans doute, » répondit la blonde, pensive. « Elle a toujours été ma meilleure amie, et pourtant je la connais à peine. Il n'y qu'une chose dont je sois certaine : tout ce qu'elle a fait depuis le moment où on l'a rencontrée jusqu'à aujourd'hui, elle l'a fait pour en arriver à ce moment, à ce point précis du temps où tout doit se jouer, même si j'ignore de quoi il s'agit. J'ai…j'ai l'impression que l'arrivée des autres a été le catalyseur qui a accéléré la mise en marche du mouvement, comme dans la prophétie, comme si ça avait été prévu depuis longtemps. Tu vois ce que je veux dire ? »

« Je crois, mais tu ne crois pas que ça pourrait être juste une adolescente un peu perturbée qui aurait voulu fuguer avec son mec, non ? »

« Tu te fous de ma gueule ? » s'écria Odessa, les yeux exorbités. « C'est comme dire que Dômeki a un golden touch, tu vois ? »

« Tu as sûrement raison, » concéda Tomoyo. « En parlant de Dômeki, il faudrait peut-être prévenir les autres. »

« Je suppose que je m'y colle et que tu te charges de la déco. »

« Et des boissons aussi, » remarqua la brune en gloussant.

« Et comment tu comptes t'y prendre ? » demanda Odessa.

« Tu sais bien que je trouverais un œuf de truite dans un océan de foin. »

Odessa passa le reste de son après-midi à courir aux quatre coins de Gamma à la recherche d'Eiji et Watanuki qui avaient eu l'excellente idée de partir en reconnaissance en vue de la construction d'un nouveau terrain de sport. Elle chercha tous les terrains vagues susceptibles de leur convenir, en vain. C'est lorsque, épuisée, elle s'effondra sur un petit coin d'herbe à la limite du dôme, qu'elle les vit à faire la sieste appuyés contre un arbre. Elle les aurait certainement tués si elle avait encore eu la force de bouger. La chaleur lourde qui régnait finit par avoir raison d'elle et elle sentit sa tête tourner, réalisant tout à coup qu'elle n'avait rien mangé depuis le matin. Elle résista quelques secondes contre le sommeil mais abandonna rapidement : son nez s'enfonça dans l'herbe et son ventre émit une dernière plainte. Ensuite, plus rien.

Elle reprit vaguement connaissance quand un jet d'eau glaciale entra en contact avec son visage et qu'elle entendit quelqu'un appeler son nom, déformé comme crié à travers un épais brouillard. Elle crût discerner la voix de Watanuki, ce qui, dans d'autres circonstances, aurait pu lui paraître logique, puis plongea à nouveau dans l'inconscience.

Elle reprit définitivement contact avec la réalité beaucoup plus tard, alors que la nuit était déjà tombée. Elle ouvrit péniblement les yeux et vit Tomoyo et Sakura qui se tenaient à ses côtés, ce qui lui indiqua que les garçons avaient dû la ramener chez ses parents.

« Ca va mieux ? » demanda la brune, s'apercevant qu'elle était réveillée.

« Je survis, » répondit-elle faiblement en tentant un sourire, ce qui ne fit qu'aggraver son mal de crâne.

« Tu parles ! » s'emporta Sakura, les mains sur les hanches. « Tu nous as fichu une trouille bleue. Recommence jamais un truc pareil. »

« Je ne m'étais pas rendue compte, je suis désolée, » dit Odessa, contrite.

« Je vais prévenir les garçons, » déclara Sakura en soupirant. « Ils seront soulagés. »

A peine était-elle sortie de la pièce que le sourire bienveillant de Tomoyo muait en un rictus agacé. Elle tourna son regard courroucé sur la blonde qui se ratatina sous ses couvertures.

« J'espère que tu es fière de toi, » cracha Tomoyo avec dédain. « Tu as dit être prête à faire n'importe quoi pour moi, mais si tu commences à me contrarier dès le départ, nos relations risquent de se dégrader de manière définitive. »

« Pourquoi est-ce que tu fais tout ça ? » osa demander Odessa sans pour autant lever les yeux.

« J'ai mes raisons, et tu peux me croire quand je te dis que mes objectifs dépassent de loin notre petit arrangement. Ne te fais pas d'illusions, c'est tout ce que j'ai à t'offrir pour le moment, alors débrouille-toi au moins pour que ça fonctionne, si ce n'est pas trop te demander. »

« Ca a un rapport avec Yume, n'est-ce pas ? »

« Ca ne te regarde pas, » répondit la brune, les sourcils froncés. « Contente-toi d'avoir l'air en forme et laisse-moi m'occuper du reste puisque tu n'es pas capable de mieux apparemment. »

« Je t'aime, tu sais, c'est cruel, » lança Odessa avec une pointe d'espoir.

« C'est surtout ton problème, » déclara sa compagne d'une voix tranchante, avant de partir rejoindre les autres.

Tomoyo ferma la porte et posa sa tête sur le bois rassurant en soupirant. Il n'était pas dans sa nature d'être aussi méchante et ce n'était certainement pas la meilleure approche pour atteindre son but, mais elle n'avait trouvé que cette solution. Faire autant de mal à Odessa la rendait malade, mais il y avait une chose sur laquelle elle n'avait pas menti : elle n'avait que ça à lui offrir. Elle répugnait à se laisser aller à aimer à nouveau, pas après Sakura, pas après toute cette folie autodestructrice qu'elle s'était forcée à refouler aux confins de sa conscience. Elle ne pensait pas pouvoir y survivre une seconde fois, du moins pas sans Yume pour l'épauler. C'était une chose dont elle ne voulait pas se résoudre à parler avec Sakura, elle aurait bien trop honte et celle-ci était trop impliquée. Sans personne vers qui se tourner, le jeu devenait bien trop risqué et elle devait rester parfaitement concentrée. Convaincre sa sœur de cœur restait le plus difficile à réaliser.

Quelques secondes plus tard, elle descendit les marches de l'antique escalier d'un pas assuré : il valait mieux ne rien laisser paraître. Elle trouva le reste du groupe dans le salon, occupé à différentes activités : Sakura et Eiji riaient de bon cœur en observant Shaolan qui ne savait vraisemblablement plus où se mettre sous les avances acharnées de sa princesse. Elle avait apparemment décrété qu'ils formaient désormais un couple en bonne et due forme sans lui demander son avis, et bien qu'il n'ait eu en réalité pas grand-chose à y redire, sa timidité l'avait rattrapé. Il se faisait un devoir de finir la bouteille de bière qu'il tenait à la main le plus vite possible, buvant directement au goulot, sous le regard mi-outré mi-attendri de la jeune fille assise sur ses genoux. Celle-ci, d'un autre côté, n'était pas en reste : elle semblait déjà partie vers d'autres horizons et émettait à intervalles réguliers d'étranges miaulements en se tortillant. Avachi contre le mur du fond, un Watanuki légèrement éméché lui aussi s'était embarqué dans un passionnant débat avec lui-même, sollicitant l'attention permanente d'un Dômeki ennuyé.

« Eh bien, » pensa Tomoyo avec résignation, « ça ne va pas être du gâteau. »

« Alors, comment elle va ? » demanda Eiji, s'apercevant de sa présence.

« Mieux, » répondit-elle. « Elle nous rejoindra dans un moment. »

« Elle ne devrait pas plutôt restée couchée ? » s'enquit Sakura.

« Elle dit qu'elle a déjà trop dormi et qu'elle ne veut pas gâcher la soirée davantage. Ca me paraît aussi un peu prématuré mais… »

« De toutes façons c'est une vraie tête de mule et on n'y peut strictement rien ! » l'interrompit Watanuki avec emphase. Il essaya de se lever pour continuer sa démonstration mais retomba aussi sec sur le sol avec un rire nerveux.

La nuit se passa tranquillement, du moins autant que possible avec une pièce remplie d'alcooliques notoires. Seule Tomoyo s'enjoignait à demeurer d'une sobriété exemplaire, prétendant boire avec les autres qui n'étaient plus en état de se rendre compte de quoi que ce soit. Odessa ne les avait finalement pas rejoints, ce qui n'importait que peu à la jeune brune : de toutes manières, elle avait rempli sa mission. L'envie de dormir se faisait à présent générale et Tomoyo jetait des coups d'œil de plus en plus fréquents à Sakura, ne sachant comment aborder la conversation prévue. Cependant, la rousse la surprit en venant la voir alors que les autres ronflaient déjà sur les canapés.

« Si tu as quelque chose à me dire, crache le morceau, » commença-t-elle avec une lucidité impressionnante par rapport à la quantité d'alcool qu'elle avait ingurgité. « Arrête de me fixer avec tes yeux de chien battu. »

« C'est que… en fait je voulais te parler… de la vie qu'on mène ici, » déclara Tomoyo, une pointe d'hésitation parfaitement calculée dans la voix.

« Comment ça, la vie qu'on mène ici ? »

« C'est plutôt bien. Je veux dire, c'est une expérience qui nous a fait du bien, tu ne trouves pas ? »

« Mais encore ? » demanda Sakura avec lassitude. Même si c'était sa meilleure amie, les gens qui tournaient autour du pot avaient tendance à l'énerver au plus haut point.

« Ecoute Saki, malgré tout ce qu'on a enduré, enfin à cause de ce qu'on a enduré, on avait tous besoin d'une sorte de renaissance. Changer de vie. Changer de peau. C'est ce qui nous a été offert. On a enfin l'opportunité de se reconstruire en partant des bases, pas en accumulant des souvenirs merveilleux sur d'autres moins agréables en espérant oublier. Même ce pays, le monde entier en avait besoin : arracher les racines pourries pour édifier une nouvelle civilisation, l'aube d'une nouvelle ère. Tu vois ? »

« Je suppose que quelqu'un devait mettre ça sur le tapis, » constata Sakura, ses yeux brillant d'une colère mal contenue. « Je sais où tu veux en venir, et, moi aussi, j'aimerais bien y croire, vraiment, mais c'est impossible. C'est ma sœur, Tomoyo, pas de sang mais ça revient au même. Yume est celle qui m'a sauvée, qui m'a consolée, bercée, qui m'a redonné envie de sourire et bien plus encore. Alors je voudrais bien n'avoir d'elle que des souvenirs heureux, me dire que tout ce qu'elle a fait, elle l'a fait pour nous. Je voudrais bien ne pas me réveiller tous les matins avec mon oreiller trempé des larmes que j'ai versé parce que ça fait trop mal. Je voudrais bien qu'un des milliers de scénarii que j'ai inventé où elle n'est jamais coupable soit vrai. J'aimerais bien, mais je ne peux pas faire ça, parce que si je ne me forçais pas à la détester, ça voudrait dire que j'ai pardonné les Insoumis et que j'ai laissé mes parents et mon frère pourrir dans un trou dont je ne connais même pas l'emplacement. Tu devrais savoir que ce n'est pas si facile, non ? »

« Tu n'as jamais douté ? » demanda Tomoyo, occultant volontairement la question : sa blessure à elle était encore bien trop fraîche.

« De leur culpabilité ? Non, pas une seconde, » répondit la rousse d'un air buté.

« Pourquoi ? »

« Comment ça, pourquoi ? T'as perdu des boulons en route ou quoi ? Parce qu'ils les ont tués pardi, c'est évident. »

« Ce n'est pas évident, » dit la brune avec patience. « Tout le monde doute Saki. Chaque personne revient sur les moments marquant de sa vie en se demandant si ses perceptions sur les évènements en question étaient les bonnes. Certains sont moins enclins à l'avouer que d'autres mais le fait est là : ça se sent, c'est palpable. Mais toi, non, effectivement, tu ne doutes pas. Tu es comme un rocher inébranlable, tu es sûre de toi à tel point que ça en devient effrayant parfois. D'accord, mais ce que je veux savoir, moi, c'est pourquoi. »

« Mais tu es bouchée ou quoi ? » s'exclama Sakura, enragée. « Ils ont tué mes parents, et les tiens aussi par la même occasion. Qu'est-ce que tu ne piges pas là-dedans ? Je n'ai aucune raison d'en douter, c'est clair ? »

« Il y en a des centaines, et tu le sais très bien. Tu as vraiment envie que je perde mon temps à les énumérer ? Tu répètes toujours les mêmes choses comme un vieux disque rouillé. Ok, on a bien compris, tu les détestes, mais même le dernier des idiots se serait posé des questions, alors toi… Je te connais, ce n'est pas toi. Il y a une autre raison, et je voudrais comprendre. Dis la moi. »

« Cette conversation est terminée, » déclara Sakura d'une voix glaciale en se levant pour aller rejoindre Eiji.

Sentant qu'insister aurait été inutile, Tomoyo se retira. Elle monta les marches quatre à quatre, le cœur battant à tout rompre. Elle stoppa sa course juste avant d'entrer dans la chambre et tenta de se remettre les idées en place. Elle avait fini par cerner le problème, même si ça avait été laborieux, mais elle n'était pas sûre que cela suffirait à atteindre son but. Sakura avait la tête dure, et sa haine, bien qu'illégitime, était ancrée profondément en elle. Elle n'aurait peut-être pas le courage de faire à cette vérité qu'elle s'était cachée depuis si longtemps, de mettre de côté les coupables idéaux pour affronter l'évidence et faire enfin son deuil. Tomoyo comprenait, même si elle ne partageait pas son point de vue. Elle finit par pousser la porte pour trouver Odessa qui l'attendait, les yeux dans le vague. Celle-ci posa sur elle un regard vitreux qui la fit frissonner imperceptiblement. Elle espérait que ce n'était pas ce qu'elle croyait.

« Ca a marché ? » demanda la blonde d'un ton morne.

« Déshabille-toi, » ordonna Tomoyo pour toute réponse. Après réflexion, elle n'était pas d'humeur à supporter ses états d'âme.

« Comme tu voudras. »

A l'étage d'en-dessous, Sakura pleurait. Tout à coup, elle essuya ses larmes en serrant les poings : elle avait pris sa décision.

Le lendemain, Fye se retrouva de nouveau seul dans les rues de Gamma : il revenait de la réunion hebdomadaire du conseil. Il se sentait sous pression, et il était certain que les trois prochains jours n'apporteraient aucune amélioration à son état. Alors qu'il n'était plus qu'à une centaine de mètres de la maison, quelqu'un le tira brusquement sur le côté. Avant d'avoir le temps d'appeler à l'aide, il tomba nez-à-nez avec Yukito, qui semblait contrarié. Présentant déjà une catastrophe, il l'interrogea du regard, et l'autre homme se fit un plaisir de confirmer ses craintes.

« Ils ont avancé plus vite que prévu. Je suis désolé, mais le temps imparti va devoir être raccourci. Rassemble-les, je viendrai ce soir. J'espère que vous êtes prêts. »

oOo

Voilà, c'est fini. Encore un cliff, je sais, mais je suis désolée, je peux pas m'en empêcher xD

Un petit commentaire fait toujours plaisir !

Je vous dit donc de nouveau, normalement, à dimanche prochain.