DOUBLE TROUBLE

Bon finalement, le délai d'une semaine, c'est franchement pas possible. Ce sera donc toutes les deux semaines. Je vais faire de mon mieux pour me caler là-dessus. C'est quand même dingue que j'ai moins de temps pendant les vacances que pendant l'année, mais bon passons.

Je passe vite, parce que je suis fatiguée, je dirai donc juste pas de rating particulier etc…

Bonne lecture !

Chapitre 14 : La fin d'une époque

"You were my lesson I had to learn
I was your fortress you had to burn
Pain is a warning that something's wrong
I pray to God that it won't be long
Do you wanna go higher?"

Madonna, The Power of Goodbye

oOo

Yume caressa machinalement son ventre légèrement rebondi, installée confortablement sur un rocking-chair. Elle inspira profondément l'air frais nuancé du parfum des mélèzes et de la rosée de cette belle matinée. Tout était parfaitement calme à l'exception du chant d'un coucou qui fendait régulièrement l'air, rengaine envoûtante et apaisante. Tout à coup, une légère brise se perdit dans son cou et la fit frissonner ; elle ouvrit brusquement ses yeux qu'elle avait fermés sans s'en rendre compte et se tendit. L'alarme qu'elle avait placée elle-même retentissait avec force dans sa tête, le vent lui avait apporté le signal qu'elle attendait : ils étaient arrivés, trois jours complets avant la date prévue. Trois minuscules jours dans sa vie, mais qui représentaient à présent tellement plus que tous ceux qu'elle avait vécu.

Elle soupira, tentant de chasser la panique qui obscurcissait son esprit : cette histoire ne dépendait pas d'elle. Pas encore. Après tout, elle aurait dû s'en douter.

oOo

Dix-neuf ans plus tôt

Hachi marchait sans se presser dans le Murazaki, le désert le plus aride de Tankar, caractérisé par l'étrange couleur violette de son sable et de ses rochers. Malgré la lumière presque aveuglante du soleil, elle s'employait à ne pas baisser les yeux : les rares inconscients qui s'aventuraient jusqu'ici ne s'y attardaient jamais et complétaient le trajet sans détourner le regard du sol. C'était des idiots : Hachi savait très bien que le plus intéressant résidait à un tout autre endroit. Les émanations provoquées par la chaleur ne lui facilitaient pas la tâche, mais elle n'était pas inquiète ; les éléments l'avaient guidée et finiraient bien par lui montrer la marche à suivre, comme toujours. Elle trouva finalement ce qu'elle cherchait au détour d'une dune : le mirage était bien là, imposant de beauté, l'eau factice reflétant paresseusement les rayons du soleil. D'aussi loin qu'elle se souvienne, on lui avait sans arrêt répété de rester éloignée de ces choses-là et c'est pour cette raison qu'elle s'en approcha d'un pas décidé. Parvenue à la limite de l'oasis, elle se baissa pour toucher l'eau, mais ses doigts ne rencontrèrent que du sable. Elle sourit : elle n'avait qu'à avancer jusqu'au centre et le tour serait joué. Elle n'en eut pas le temps, à peine avait-elle fait quelques pas qu'elle entendit derrière elle le cliquetis caractéristique d'une sécurité déclenchée.

« Eh bien, » dit-elle avec un sourire narquois. « Je ne pensais pas que ce serait aussi rapide, mais j'aurais dû prévoir qu'il y avait aussi des gardes à l'extérieur. »

« Petite, tu devrais pas te balader dans des coins pareils, » remarqua l'homme qui tenait l'arme. « Y a des mecs pas très sympas qui ont pas vu la lumière depuis un bon bout de temps, si tu vois ce que je veux dire. Enfin non, tu vois pas, forcément. T'as quoi, quinze, seize ans ? Encore que, avec les gamines, de nos jours, faut s'attendre à tout, pas vrai ? »

« Si par « mecs pas très sympas » tu entends Tankarians égarés, laisse-moi te dire que ça ne m'étonne pas, sachant que nous nous trouvons à l'entrée de votre tanière. »

« Qui t'envoie ? » demanda-t-il, tentant de masquer un léger tremblement dans sa voix.

« Personne, je suis venue seule, et de ma propre volonté, » déclara-t-elle en faisant mine de se retourner. « Il y a un problème ? »

« Non, c'est juste… Ne bouge pas ou je tire ! »

« Tu sais, je viens de réaliser quelque chose. Il me paraît étrange que quelqu'un ayant un père aussi influent que le tien soit obligé d'accomplir des tâches aussi ingrates, surtout à ton âge. Tu devrais commander l'armée ou du moins effectuer des missions de premier ordre, et pourtant tu es là, à menacer une pauvre voyageuse qui ne fait que quémander l'hospitalité. A moins qu'il n'y ait plus d'armée à commander, plus de missions à effectuer. A moins que le légendaire royaume de Tankar n'existe plus et que Takuma, le propre fils du roi, s'apprêtait à me détrousser et à me laisser pour morte comme un vulgaire voleur. Je vais te simplifier la tâche, je ne porte sur moi aucun objet de valeur, ni même de nourriture, je n'ai pas vu l'utilité d'en emporter. Tu comprends pourquoi, Taku-chan ? »

« Nana ?! » s'étrangla-t-il, les yeux écarquillés. « C'est bien toi ? Comment…comment ? »

« C'est moi, et ce n'est pas moi. En t'affirmant qu'elle reviendrait, il y a vingt ans de ça, Nana ne t'avait pas vraiment menti mais elle a été tuée, malheureusement. J'ai pris sa place. Je n'ai pas le temps de t'expliquer, je suis venue voir ton père. Le plan est prêt. »

« Tu ne peux pas être sérieuse, la situation a empiré, depuis la dernière fois, » s'emporta-t-il en agitant ses bras. « Mon père se fait vieux et il n'a plus la force de maintenir les hommes en place. Beaucoup sont partis et ils sont maintenant des milliers à parcourir le désert ou à être retournés dans les villes. »

« Si ton père n'en est plus capable, » dit-elle en s'approchant de lui. « Tu dois prendre la relève, revendiquer le trône. Nana comptait sur toi, ne l'oublie pas, » ajouta-t-elle en prenant ses mains dans les siennes.

« Même si c'était possible, ça prendrait des années, peut-être même des dizaines d'années, » se plaignit-il en baissant la tête.

« Ca n'a pas d'importance, » affirma-t-elle. « Le temps viendra, inéluctablement, où ton peuple marchera derrière toi pour se libérer de l'oppresseur. Car c'est écrit, c'est ton destin. »

« Ta façon de parler m'a toujours un peu effrayé, » avoua-t-il en souriant bravement. « Mais s'il y a bien une part de Nana en toi, je suppose que je n'ai pas le choix. Ca va avec l'amour, n'est-ce pas ? »

Elle acquiesça et s'embrassèrent quelques minutes, alors que la lumière du jour déclinait lentement mais sûrement. Soudain, Hachi fut prise d'un vertige et s'effondra, retenue de justesse par Takuma.

« Quel idiot ! » s'écria-t-il en la serrant contre lui. « Tu as marché toute la journée, tu dois être épuisée. Allons au palais, il faut que tu dormes. »

« C'est inutile. Je suis très malade et j'ai épuisé mes dernières réserves pour venir jusqu'ici. Je vais mourir. »

« Je te retrouve à peine et je te perds encore. Je n'y arriverai pas seul. »

« Une autre viendra, » dit-elle avant de tousser bruyamment, crachant un sang presque noirâtre. « J'ignore son nom et à quoi elle ressemblera, mais tu la reconnaitras, comme tu m'as reconnue. En attendant qu'elle te contacte, fais de ton mieux. Prends ça comme ma dernière volonté. »

« Je ne connais même pas ton nom, à toi. »

« Ce n'est pas comme si quelqu'un allait se souvenir de moi, nous… nous ne sommes que des numéros. Enterre mon corps, s'il te plaît. »

oOo

Yume sortit de sa rêverie en sentant une main se poser sur son épaule. Elle leva la tête et aperçut le visage contrarié de Ryuuoh.

« J'ai reçu un appel de Yuki, » constata-t-il en s'agenouillant auprès d'elle. « Il avait l'air inquiet. Qu'est-ce qui s'est passé ? »

« J'ai sous-estimé la colère et l'impatience de Takuma et de ses hommes. Mes ordres ont été ignorés. Ils n'ont pas compris pourquoi il fallait attendre. »

« Ca ira tu crois ? »

« Demain, nous le saurons, » affirma-t-elle en haussant les épaules. « A ce stade, tout repose sur Fye. »

« C'est sensé me rassurer ? » demanda-t-il d'un air espiègle, ce qui la fit rire doucement.

« Il faudra nous en contenter. »

A Hebfi, le soir tombait déjà et Fye ne savait plus vraiment s'il venait de passer le jour le plus court ou le plus long de sa vie. Il n'avait aucune idée de l'heure à laquelle Yukito comptait se pointer et donc, dans le doute, il avait réuni tout le monde dès le début de l'après-midi. Dans l'ensemble, ils avaient un peu râlé, ayant chacun à faire ailleurs, mais les protestations s'étaient avérées plutôt symboliques. Ils sentaient tous que quelque chose était sur le point de se produire : l'air était chargé d'une électricité inhabituelle et Eiji avait remarqué que les soldats, qui se trouvaient toujours aux frontières du dôme, paraissaient agités, voire paniqués. Tout laissait présager le pire et ils en étaient plus ou moins conscients. Ainsi, ils s'étaient tous munis d'armes, histoire d'être en mesure de l'affronter.

« Vous croyez qu'ils arrivent ? » demanda soudain Sakura, brisant le silence qui s'était installé depuis plusieurs minutes.

Fye et Tomoyo échangèrent un regard entendu. Il l'avait mise au courant de l'avancement de la situation un peu plus tôt, et, malgré sa peur, elle lui avait affirmé qu'elle tiendrait sa promesse jusqu'au bout. Ils avaient tous les deux fait de leur mieux dans un délai si court et bien que la partie était loin d'être gagnée, ils tentaient de conserver une pointe d'espoir pour la suite.

« Ca m'étonnerait, » répondit Eiji, pensif. « Yukito ne se serait pas gêné pour pavaner et il leur aurait préparé un petit banquet d'accueil. »

« Et qu'en sais-tu, gamin ? Tu aurais réussi à pénétrer dans ma tête, peut-être ? »

Le groupe tourna brusquement les yeux vers la porte, où celui qu'ils croyaient être Yukito se tenait nonchalamment, leur adressant un grand sourire sarcastique. En l'espace d'un instant, ils furent debout, prêts à combattre. Pourtant, Yue fut plus rapide : il attrapa Fye, qui était le plus proche de lui, par derrière et lui plaça un couteau sous la gorge. Le blond ne chercha pas à se défendre, pendant comprendre où voulait en venir l'autre homme ; pour le moment, il valait mieux que ses compagnons se tiennent tranquille. Il vit son amant hésitait et le rassura d'un geste. Kurogane se détendit quelque peu mais resta en position d'attaque, au cas où.

« Vous bougez un cil et il est mort, » les prévint Yue. « Mais à en juger par votre réaction, il semblerait que sa vie devra de toutes façons être écourtée. Alors, pourquoi se priver ? »

Il appuya davantage la lame sur la chair tendre, laissant s'échapper un mince filet de sang. Cette fois, Kurogane serra les poings et parut prêt à bondir. Fye était partagé entre sa volonté de survie et la réussite de sa mission mais il se força tout de même à rester immobile.

« Ne le laisse surtout pas intervenir, » dit tout à coup une voix dans sa tête. « Ce n'est pas Yukito, c'est son autre personnalité, Yue. Il a l'intention de tous vous tuer et il compte se servir de cette agression comme un prétexte pour y parvenir. »

« Yum… » tenta de crier Fye, mais la fin de son exclamation ne voulut pas sortir, comme mue d'une volonté propre. »

« Ne signale pas ma présence, espèce d'idiot ! » s'écria-t-elle et il lui sembla recevoir un coup à l'intérieur de son crâne.

« Je croyais que tu n'avais pas le droit de t'en mêler, » pensa-t-il en se concentrant. Il ignorait comment la télépathie fonctionnait. Dans le même temps, il articula un « Non » silencieux à l'intention de Kurogane qui lui jeta un coup d'œil perplexe mais baissa son pistolet. Fye aurait pu trouver cette marque de confiance touchante dans d'autres circonstances.

« Normalement, non, » concéda-t-elle. « Mais ce n'est pas Yukito. Lui, c'est son autre personnalité, Yue. Il m'avait assuré que tout se passerait bien mais cet enfoiré triche et il faut que je rectifie le tir. »

« Et tu as l'intention de faire quoi ? Parce que, sans vouloir te pousser, j'ai comme l'impression qu'il va bientôt arriver aux cordes vocales là. »

« Il faut détourner son attention, » dit-elle. « Une fois que ce sera fait, on pourra passer à la phase deux. »

Elle en avait de bonnes, dans sa position, il ne pouvait pas faire grand-chose. S'il se débattait, il ne tiendrait pas trois secondes avant que sa tête ne roule sur le sol. Le Yue avait une force réellement impressionnante pour un homme de sa corpulence. A cet instant, alors qu'il croyait que tout était perdu, Odessa lui sauva la mise d'une manière qu'il n'aurait jamais imaginée : elle se laissa tomber à terre et jeta négligemment son arme sur le côté. Yue, comme le reste de la bande, fut tellement estomaqué qu'il desserra sa prise sans s'en apercevoir, permettant à Fye de respirer à nouveau normalement.

« Je sais maintenant pourquoi j'aimais autant cette fille, » reprit Yume. Il y avait une once de fierté dans sa voix. « Bien, maintenant, on va pouvoir passer aux choses sérieuses. »

« Qu'est-ce que tu vas faire ? » pensa Fye tout en observant Tomoyo qui, ayant apparemment saisi le message, venait d'imiter Odessa.

« Moi rien. Chou, c'est toi qui vas te taper tout le boulot, désolée. »

« Au cas où ne l'aurait pas remarqué, je ne peux même plus bouger là. »

« Pas besoin de bouger pour ça, » dit-elle. « Tu vas te servir de ton pouvoir et appeler l'esprit de Yukito. »

« Excuse-moi ? »

« Oui, chou, je sais, mais tu peux le faire. Tu as entre autres le pouvoir d'appeler tous les esprits des êtres vivants et Yuki ne fait pas exception. Il reviendra si tu le touches assez profondément. »

« Et comment je suis sensé faire ça ? »

« Nous ne nous battrons pas, » déclara soudain Tomoyo. « Quelque soit votre but en nous imposant cette épreuve, vous ne gagnerez pas. »

« Parle pour toi fillette, » répondit Yue en souriant. « Tes amis n'ont pas tous l'air d'accord avec toi. »

L'instant de flottement passé, il avait récupéré la totalité de ses facultés et il plaça à nouveau son couteau contre la gorge de Fye mais sur la tranche, cette fois. Le blond n'y voyait qu'une très légère amélioration : il appuyait si fort qu'à ce rythme sa trachée finirait écrasée en moins de quelques minutes. Il laissa échapper un cri étranglé, se maudissant intérieurement. Kurogane semblait de plus en plus fébrile et sa volonté ne tenait qu'à un fil ; s'il attaquait, ils étaient tous foutus et Yume avec son plan farfelu n'aidait pas vraiment.

« Ca se complique, » constata-t-elle. « Quelle idiote, j'aurais dû t'apprendre. Je suis désolée, chou, mais là je n'ai plus le choix. »

Fye était sur le point de l'interroger sur cette étrange remarque quand il sentit quelque chose d'infiniment froid envahir tout son corps. Il voulut hurler mais sa bouche ne laissa filtrer aucun son. L'abominable présence fouillait, cherchait des prises dans ses membres et bientôt il ne put même plus bouger un muscle. La douleur avait elle-même complètement disparu et il savoura cette sensation avec bonheur. Pourtant, au bout d'à peine une seconde, ses bras se contractèrent violemment et se mirent à s'agiter dans le vide, pendant que son torse effectuait un mouvement régulier de gauche à droite. Fye entendit la jeune fille gémir, il ne comprenait pas. Il se débattait. Elle le forçait à se débattre, mais ça n'avait aucun sens. Yue avait apparemment du mal à le maintenir en place et décida de régler le problème en lui envoyant un coup de poing dans les côtes. Il eut le temps de le voir venir mais ne s'y prépara pas, s'attendant à la même absence totale de souffrance. Ce fut une grossière erreur : Yume se retira à ce moment-là. Ses os se brisèrent sous l'impact dans un craquement sinistre, lui coupant momentanément le souffle, qu'il avait déjà très réduit, mais la dernière réserve d'air de ses poumons lui permit néanmoins de hurler :

« Kurogane ! »

Le dixième de seconde qui suivit parut durer un millénaire pour Fye. Il vit au ralenti son amant s'élancer, une rage meurtrière dans les yeux et Yue, qui riait aux éclats, content d'avoir enfin démarré le massacre, le projeta sur le côté pour accueillir son nouvel adversaire. Le blond ne saisit que trop tard ses intentions, précisément lorsqu'il sortit un gros calibre de l'arrière de son jean, prêt à faire feu. Les entrailles de Fye commencèrent à se tortiller sans prévenir et il crut d'abord qu'il faisait une hémorragie interne mais non ; il connaissait ce sentiment qui l'étreignait pour l'avoir déjà vécu une fois auparavant : la panique. Cette panique absolue qui prend possession de nous et fait ressortir… nos instincts. « Ma magie, » pensa-t-il.

Une vague d'une puissance impressionnante remonta le long de son être et il poussa un cri si aigu que les vitres explosèrent et que tous tombèrent au sol en se bouchant les oreilles. Le son, qui paraissait presque vivant s'acharna sur Yue et celui-ci ne put que crisper l'une de ses mains sur sa poitrine où son cœur affolé battait à tout rompre. Puis, le cri cessa aussi soudainement qu'il avait commencé, laissant le groupe hébété. Kurogane fut le premier à sortir de cette torpeur et accourut auprès de Fye, tentant d'estimer les dégâts.

« Tu vois, je savais que c'était dans tes cordes, chou, » minauda Yume, l'air satisfaite.

« Conasse, » fut la seule réponse qui vint à l'esprit du blond.

Le reste des compagnons se releva tant bien que mal, excepté Yukito qui semblait encore sonné. Eiji se dépêcha d'aller le mettre en joue, hors de lui.

« Espèce d'enfoiré ! » s'écria-t-il. « Après ce que tu as fait à Sakura et Tomoyo, tu oses encore t'en prendre à notre famille ? Tu n'as donc aucun honneur, sale fils de pute ? »

Il ponctua sa tirade d'un bon coup de pied dans son ventre, ce qui eut au moins le mérite de faire revenir le jeune homme dans la réalité. Il regarda Eiji sans comprendre alors que celui-ci amorçait le deuxième. Il fut arrêté de justesse par sa petite amie qui le tira brusquement en arrière.

« Saki ? » s'étonna-t-il, choqué. « Qu'est-ce qui te prend ? »

« Je veux… » commença-t-elle. « Tu vas le tuer et je veux… J'ai besoin de savoir. Laisse-le parler, s'il te plaît. »

« Ca ne devait pas se passer ainsi, » constata Yukito en s'asseyant avec une grimace. « J'en suis vraiment désolé. » Puis, se tournant vers Fye : « C'est elle qui vous a guidé, n'est-ce pas ? »

« Oui, » répondit le blond en relevant la tête, s'appuyant contre son amant. « Elle a dit que vous aviez triché et qu'il fallait qu'elle remette les choses en ordre. »

« Elle a bien fait, je n'aurais pas pu m'en sortir seul. Je me doutais que ça finirait par se produire, mais j'ai continué à me voiler la face. Je ne voulais blesser personne, mais je ne suis pas assez fort et il a prit le dessus. Encore une fois, je m'en excuse. »

« Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ? » grommela le ninja en se massant les tempes.

« J'avoue que là, je suis un peu perdu, » renchérit le mage.

« Oui, » complétèrent Shaolan et la princesse, qui n'en revenaient pas.

« Je suppose que le test est un lamentable échec, » reprit Fye.

« Bien au contraire, » dit Yukito en souriant gentiment. « Sakura, le fait que vous cherchiez encore à connaître la vérité après une scène comme celle-ci est tout à fait admirable. Je ne suis pas en mesure de vous apporter les réponses que vous cherchez, mais cependant, je connais une personne qui le peut. »

« Et qui alors ? » demanda la jeune fille, suspicieuse.

« Moi, » dit une voix en direction de la porte. Ils se retournèrent d'un bloc pour observer l'étranger mais une large capuche dissimulait son visage dans l'ombre. « Ca faisait longtemps, petit monstre. »

Sakura n'aurait pas été plus surprise si on lui avait annoncé que le ciel allait lui tomber sur la tête. Elle regarda l'homme enlever doucement sa capuche, sachant déjà ce qu'elle allait découvrir mais n'osant pas y croire. Pourtant, c'est bien son frère qui apparut devant elle ; pas un lointain vestige du passé comme elle l'avait souvent rêvé, mais avec sur sa peau les traces des années écoulées et surtout vivant, vivant, vivant.

Elle se jeta sur lui avant que son cerveau n'enregistre la nouvelle et ne commence à se poser les bonnes questions. Il fallait qu'elle sente sa chaleur, qu'elle respire son odeur, qu'elle se convainque que tout ceci n'était pas qu'une immense farce préparée à son intention. Elle ne se rendit compte qu'elle pleurait qu'au moment où Toya chassa tendrement les larmes de ses joues.

« Qui est-ce ? » demanda Eiji, perplexe.

« C'est vrai, où avais-je la tête, » répondit Yukito. « Tout le monde, je vous présente Toya Kinomoto, le frère de Sakura. »

Comme le dit l'expression courante, une dizaine de mâchoires heurtèrent le sol en même temps. Le doute, vite balayé par la réaction de la rousse, laissa place à l'incrédulité la plus totale.

Sakura finit, à regret, par se détacher de Toya. C'était trop d'un coup et elle n'y comprenait rien ; il fallait qu'elle sache.

« Comment ? » demanda-t-elle platement.

« Ce jour-là, » dit son frère après l'avoir jaugée un moment. « Je me souviens que papa et maman étaient inquiets. Je crois qu'ils n'étaient pas tranquilles à l'idée de t'avoir laissée toute seule, mais à l'époque, je n'étais qu'un ado et je passais mon temps à râler. Je n'ai pas compris ce qui était en train de se passer. Comme tu le sais, nous avons traversé Gamma pour rejoindre le centre-ville et il n'y a eu aucun problème. Les gens étaient méfiants, mais dès qu'ils reconnaissaient papa, ils nous souriaient et nous laissaient continuer notre chemin. Maman demandait même à papa de s'arrêter de temps en temps pour saluer des visages familiers. Nous étions presque arrivés quand deux ou trois voitures de police nous ont coupé la route, et quelques flics sont venus à notre rencontre, soi-disant pour nous prévenir du danger qu'on courrait à traîner dans le coin. Papa et maman sont descendus pour discuter avec eux et l'un des flics est retourné dans sa voiture, sûrement pour expliquer notre situation à un de ses supérieurs. Après, ça reste encore très flou : je sais qu'il a crié quelque chose aux autres et qu'ils ont commencé à tirer. Maman était gravement blessée, mais elle m'a ordonné de m'enfuir, ce que j'ai fait. Longtemps, je m'en suis voulu de ne pas être allé les aider, mais par la suite j'ai réalisé que je n'aurais rien pu faire : ils étaient probablement déjà morts quand je me suis mis à courir. Une balle m'a quand même touché dans le dos et je me suis évanoui. »

Toya marqua une pause : même après dix ans, se souvenir était encore douloureux. Pourtant, quand il vit que tout le monde retenait son souffle, pendu à ses lèvres, il reprit.

« Quand je me suis réveillé, j'étais entouré de personnes que je ne connaissais pas et j'ai su que tout ça n'était pas qu'un terrible cauchemar. J'ai pleuré longtemps, très longtemps, et ils m'ont laissé conduire mon deuil comme je le souhaitais. Quand je me suis senti mieux, j'ai réalisé que tu étais toujours toute seule en ville et que tu avais dû apprendre la nouvelle : je me suis préparé à partir… »

« Alors pourquoi tu n'es jamais revenu ? » l'interrogea Sakura en reniflant.

« La vieille femme qui s'occupait de moi était la grand-mère de Yuki, » expliqua-t-il en couvant son amant des yeux. « Elle dirigeait d'une main de fer la résistance et m'a bien fait comprendre à quel point revenir était une mauvaise décision. J'étais un témoin gênant, dans l'histoire. Tant qu'ils me croyaient mort, j'étais en sécurité, mais il suffisait que je réapparaisse pour qu'ils me considèrent comme du gibier à abattre. Peu m'importait, à vrai dire, mais je savais que tu souffrirais encore davantage si tu venais à me perdre une deuxième fois, alors je suis resté là-bas. Les Insoumis avaient aussi récupéré les corps de nos parents et nous les avons enterrés dignement. Ensuite, la vie a repris son cours. Au début, je me sentais un peu perdu, mais Yuki et moi avons sympathisé très vite : nous avions le même âge et lui aussi avait perdu ses parents à cause de ces pourritures de flics et ne leur avait pas pardonné. Toute la fin de notre adolescence a été consacrée à l'élaboration d'un plan pour reprendre la ville mais à chaque fois, ils se révélaient insipides ou irréalisables. Les clans d'Insoumis étaient trop divisés et trop faibles pour se battre. Pourtant, notre fougue a au moins eu un avantage : Yuki a été désigné pour reprendre le commandement de la résistance. C'est là que cette fille est arrivée. »

« Yume ? » demanda Kurogane, qui caressait doucement les cheveux de Fye.

« Oui. Elle a débarqué comme une fleur alors que nous étions complètement désemparés et elle nous a proposé le plan le plus dingue de l'histoire de l'humanité. Sur le coup, nous ne l'avons pas prise au sérieux, je veux dire, soyons sérieux, elle avait à peine treize ans. Comment une gamine aurait pu élaborer une stratégie si compliquée ? Pourtant, petit à petit, nous avons réalisé que tout ce qu'elle avait prédit s'était réalisé : des messagers de Tankar et d'Unkar étaient venus nous rendre compte de l'avancement des préparatifs pour la guerre ; nous n'en revenions pas. Peu après que nous ayons accepté son aide, elle m'a avoué qu'elle savait qui j'étais et qu'elle était la sœur adoptive de Sakura, ce qui a dissipé nos dernières appréhensions. Depuis, nous avons travaillé dans l'attente de son signal, de votre arrivée, en réalité, » corrigea-t-il en s'adressant aux cinq compagnons.

Un long silence pensif accueillit la fin de son récit, chacun pesant avec effroi les conséquences de ses paroles.

« Alors… mes parents ont bien été tué par le gouvernement ? » demanda Tomoyo.

« Oui, » répondit Yukito. « Ta mère n'était pas à proprement parler une de nos partisantes, mais son sens de la justice était assez fort pour s'opposer aux dérives de ses propres ministres. Nous avons essayé de l'arrêter, mais elle n'a pas écouté. Je ne crois pas qu'elle se doutait que l'affaire avait atteint des proportions aussi énormes. Je suis désolé. »

« Vous n'avez pas à l'être, ce n'est pas votre faute, » assura-t-elle d'un air bienveillant.

« Et cette mère et son bébé ? » rappela Eiji, qui ne semblait pas prêt à se laisser abuser si facilement.

« Un incident regrettable, » dit Yukito en baissant la tête. « Nous nous étions assurés que le feu ne progresse pas trop vite afin que tout le monde ait largement le temps de s'enfuir, mais ils devaient se trouver dans la cave et ils ont été piégés. Quand nous les avons repérés, il était trop tard, mais un de nos hommes est quand même entré dans la maison et a perdu la vie en tentant de les secourir. Evidemment, cette information a été gardée secrète par les autorités. »

« Mais alors, pourquoi Yume est-elle partie, dans ce cas ? » s'étonna Watanuki, qui était resté miraculeusement silencieux jusque là. « Elle aurait pu nous dire directement la vérité au lieu de s'éclipser comme une voleuse. »

« Yume avait des affaires à régler ailleurs, son plan est loin d'être arrivé à son terme, mais cette partie ne nous concerne plus, » répondit Toya. « C'est pour ça qu'elle nous a chargé de vous prendre en main. Vous devez comprendre que notre opération ne visait pas uniquement à récupérer le contrôle, sinon nous n'aurions pas fait cas de pertes humaines. Il y avait une leçon derrière nos agissements, et Yume désirait que vous l'appreniez par vous-mêmes. Fluorite ici présent a compris en premier, et ainsi, il a été désigné pour vous guider. »

Tout le monde sauf Kurogane et Tomoyo se tourna vers le blond d'un air ahuri. Celui-ci parut pour une fois gêné de tant d'attention.

« J'ai fait de mon mieux, mais ça n'a pas été facile, » avoua-t-il en se grattant l'arrière du crâne. « D'ailleurs, désolé pour la petite scène de l'hôpital les jeunes, mais j'avais besoin de Tomoyo et c'était la seule façon de vous décoller d'elle. »

« Alors c'était pour ça, » constata Watanuki, songeur. « Nous ne comprenions pas pourquoi vous nous donniez autant de matériel et de vivres. En fait vous vouliez… »

« Monsieur Kurogane a plutôt bien résumé les choses lors de votre dernière tentative de rébellion, » dit Yukito en souriant. « C'était, avant tout, une leçon d'humilité. Pour le formuler simplement, notre but n'était pas de vous faire tomber, mais plutôt de vous réapprendre à marcher. »

« Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? » demanda le ninja qui commençait à s'impatienter.

« Essa, tu avais raison, » déclara Fye. « La plus grosse menace actuelle vient d'Enaï, il faut absolument que tu te rendes là-bas, c'est vital. »

« Et mes parents ? »

« Il faut qu'ils partent avec vous ou les Tankarians n'en feront qu'une bouchée, » admit Yukito. « Partez vite, vous n'avez que très peu de temps pour les convaincre. »

La blonde acquiesça et attrapa Tomoyo par le bras.

« Viens avec moi, » lui dit-elle. « Ma mère t'écoutera. »

Elles sortirent de la maison en courant.

« Laissez-moi vous expliquer notre situation actuelle, » commença Toya. « Dans quelques heures tout au plus, l'armée de Tankar débarquera aux abords de la ville. A ce moment-là, Yume dissoudra le dôme et plus aucune échappée ne sera possible quand ils seront entrés. Heureusement, grâce à ses pouvoirs, elle a creusé un tunnel qui rejoint l'extérieur à plusieurs kilomètres d'ici. Vous devrez l'emprunter pour sortir. »

« Quand vous dites « vous », à qui vous vous adressez exactement ? » demanda le ninja.

« A vous tous. Vous devrez tous escorter les Walker jusqu'à leur destination. La route sera dangereuse : comme vous l'avez compris, les rebelles n'ont pas été mis au courant de cette partie du plan. Il faudra donc que vous utilisiez vos compétences pour vous cacher, ou, en dernier recours, pour les combattre. »

« Je ne veux pas encore être séparée de toi ! » s'écria Sakura. « Et puis sans nos pouvoirs, nous sommes inutiles. Yume les a pris. »

« Yume s'est servi de la somme de vos pouvoirs pour former le dôme, » expliqua Yukito. « Une fois qu'il sera dissout, tout reviendra à la normale et vous pourrez de nouveau les utiliser. »

« Ecoute petit monstre, » dit Toya en prenant sa sœur par les épaules. « J'aurais bien voulu venir avec toi, mais Yuki a besoin de moi ici. Une fois que nous aurons chacun rempli nos missions, tu reviendras et nous pourrons de nouveau former une famille, mais ce sera impossible dans un pays en guerre. Tu comprends ? »

Sakura hocha faiblement la tête et lança ainsi le signal. Ils se séparèrent tous le temps de rassembler leurs affaires pour le voyage.

C'est ainsi que trois heures plus tard, ils se retrouvaient devant l'entrée du tunnel. Alicia et Charles Walker paraissaient un peu déboussolés, mais la perspective de retourner au pays avait finalement eu raison d'eux. Au loin, on pouvait déjà entendre des hurlements annonçant l'arrivée des envahisseurs et au-dessus de leurs têtes, le dôme commençait à se fissurer par endroit.

« Nous vous laissons ici, » dit Yukito, qui se tenait tout contre Toya. « Nous devons aller leur souhaiter la bienvenue et empêcher les débordements. Soyez prudent et bonne chance. Nous comptons sur vous. »

« Prends soin de toi petit monstre, » la prévint Toya en se détachant de son amant pour aller serrer sa sœur contre lui.

Une fois le temps des « Au revoir » passé, ils se regardèrent, indécis.

« Et c'est parti pour une nouvelle aventure ! » s'exclama Mokona, détendant l'atmosphère. Et sans se consulter, ils s'enfoncèrent tour à tour dans les ténèbres.

oOo

Et voilà, fin de la deuxième partie. Le début vous intrigue, avouez-le xD

Bon, ben je n'ai plus qu'à vous dire « A dans deux semaines ! »

Portez-vous bien.