Chapitre 2
Draco fut bercé par la voix du merrow toute la nuit. Il se réveilla le lendemain avec les idées embrouillées et l'impression de ne pas vraiment avoir dormi. Il sut aussitôt que sa journée ne serait pas ordinaire.
Comme de fait, alors qu'il rejoignant la Grande Salle pour le petit déjeuner, Granger courut à la rencontre. Elle avait l'air anxieux et la chevelure emmêlée de quelqu'un qui n'a pas fermé l'œil de la nuit.
-Malfoy, dit-elle sans prémices, as-tu trouvé le livre de Gobe-Planche ?
Il la considéra un instant avec perplexité, se demandant s'il était plus surpris par le fait qu'elle l'aborde si familièrement, ou par son apparence sordide, ou qu'elle semble aussi fascinée par le phénomène du merrow que lui.
De toute manière, il n'était pas retourné à la bibliothèque depuis la veille.
-Non.
Le visage espérant de Granger se fondit en une moue déçue.
-Ah ! Il faut absolument que je retrouve cette fille de Serdaigle qui l'a emprunté ! dit-elle d'une voix plaintive, regardant furtivement autour d'elle.
Draco vit du coin de l'œil que Pansy allait l'envoyer promener et il se dépêcha de prendre la parole avant elle.
-De qui s'agit-il ? demanda-t-il à la Gryffondor en forçant une intonation ennuyée, pour les apparences.
-Je ne sais pas ! Madame Pince a dit qu'elle ne la connaissait pas.
Draco observa un moment la table de Serdaigle, essayant de deviner de qui il pourrait s'agir.
-Je vais aller demander à tout le monde! s'exclama Granger en se frottant un œil. S'il-te-plaît, si jamais tu trouves ce livre, préviens-moi !
Puis elle s'enfuit en courant presque vers un groupe de Serdaigles qui mangeaient calmement.
Calmement, se répéta Draco en parcourant la Grande Salle du regard. Peut-être ceux-ci semblaient-ils calmes, mais parmi l'ensemble des élèves régnait une fébrilité particulière et déplaisante. Draco essaya de l'ignorer.
-Granger est devenue folle, attesta Pansy avec un air dépité.
-Oui, se contenta de répondre Draco.
Mais comme aveugles à eux-mêmes, leur unique sujet de conversation ce matin-là fut le merrow.
-Potter dit que le lac est vraiment gelé, marmonna Draco à voix basse.
-Après Granger, Potter … Tu te fais de drôles d'amis ces jours-ci, Dray, lança Blaise.
Draco l'ignora.
-Évidemment qu'il est gelé, sinon ils ne m'auraient pas empêchée d'aller le voir hier, commenta Pansy.
-La moitié de l'école y était, ricana Blaise.
-Mais il ne fait pas assez froid, continua Pansy.
-Magie, en conclut Draco.
Il allait demander aux autres pour quelle raison le merrow aurait voulu faire geler le lac selon eux – car il ne voyait qu'une explication possible - quand Millicent arriva à la table et prit place près de lui.
-J'ai rêvé au merrow toute la nuit ! annonça-t-elle.
Toi aussi, se dit Draco.
-Il a l'air si humain ! La peau beige, le visage masculin – Blaise, ton visage lui ressemble un peu !
Blaise se renfrogna.
-En bien moins beau évidemment, ajouta-t-elle. Dans mon rêve, il chantait.
-Dans le mien aussi, confia Pansy.
-Non mais, franchement, les arrêta Blaise. Vous avez toutes rêvées à lui ?
Il roula les yeux et quitta la table, exaspéré.
-Il est jaloux, on dirait.
Millicent ricana.
-C'est depuis qu'il a vu les attraits du merrow.
L'humanité frappante de la créature et son organe à découvert semblaient obséder Millicent, qui en parla pendant plusieurs minutes. Elle semblait fascinée que la créature soit dotée d'un tel attribut humain.
-Comment veux-tu que l'espèce se reproduise, sinon ? finit par faire remarquer Pansy, désabusée.
-J'imaginais qu'ils n'en avaient pas besoin, expliqua l'autre fille. Enfin, pas sous cette forme. Ils pondent des œufs, d'habitude.
-S'il est toujours dans le château, où est-ce qu'ils l'ont mis, selon vous ? demanda Draco aux filles pour ramener la conversation à l'utile – l'objet des dernières minutes paraissait indécent, interdit, et commençait à lui donner chaud.
-Il est sans doute quelque part où on ne peut pas aller, dit Pansy.
-J'aimerais le toucher, affirma impertinemment Milicent.
Moi aussi, soupira Draco pour lui-même.
Draco décida de réessayer de rencontrer le professeur Snape. Il hésita entre plusieurs stratégies d'approche pour être sûr de ne pas se faire renvoyer systématiquement par le maître des potions.
-Qu'y a-t-il, Draco ? fit Snape d'une voix grinçante lorsque le blond resta planté au milieu de la salle de classe à la fin du cours.
-J'aurais une question à vous poser, si vous le permettez, dit Draco silencieusement.
Snape plissa les yeux.
-Je vous écoute ?
-Je cherchais un livre en particulier, à la bibliothèque, et il a déjà été emprunté. Alors je me demandais si vous ne le posséderiez pas dans votre collection personnelle …
Snape fit un geste circulaire devant lui.
-Depuis quand est-ce que je prête mes ouvrages personnels à des étudiants ? cracha-t-il.
-Il s'agit d'un cas particulier. Je dois obtenir de l'information rapidement, car c'est une sorte de compétition avec Granger. Je ne veux pas qu'elle gagne.
Draco évita le regard de Snape qui le dévisageait avec doute.
-C'est au sujet de l'être des eaux d'hier, annonça finalement Draco.
Aussitôt, le maître des potions croisa les bras.
-Je m'en doutais, dit-il. Renoncez à la compétition ; de toute manière, Miss Granger ne trouvera rien à son sujet nulle part.
-Ah bon ? Donc il s'agit d'une créature rare ?
Snape le considéra en silence. Draco hésita, observant le plancher.
-Je n'ai aucun ouvrage sur les créatures magiques dans mon répertoire, tu peux bien te l'imaginer, dit Snape, passant tout d'un coup au tutoiement.
Draco haussa les épaules.
-Mais vous devez en savoir un peu quand même … On se demande ce qu'il est et pourquoi il a fait geler le lac …
Il y eut un moment de silence.
-Et tout le monde a rêvé à lui cette nuit…
-Draco.
Le garçon releva la tête. Snape le regardait droit dans les yeux. Il resta en silence un moment, un masque froid sur le visage. Draco devinait par contre les pensées qui dansaient derrière ses yeux figés.
-Draco, je te suggère d'écrire à ton père et de rentrer au Manoir. Dès ce soir.
Surpris, Draco s'approcha de son professeur.
-Pourquoi ?
-Je t'en donne la permission. C'est dans ton intérêt. Qui d'autre a rêvé à lui ?
Incrédule, le jeune homme secoua la tête.
-Il est dangereux ?
Snape resta silencieux, à le fixer. Draco secoua la tête. Il fut tenté de confronter son professeur à nouveau, lui qui lui avait manifestement menti la veille en prétendant que la créature avait été remise à l'eau.
Puis tranquillement, non pas sans hésiter, il se retira et sortit de la salle de classe, fermant la porte derrière lui. Malgré ses questions et conseils, Snape n'essaya pas de le retenir.
Il ne fut même pas surpris de trouver Granger et Millicent groupées près de la porte. Elles avaient toutes les deux leurs baguettes sorties et les yeux grands et brillants. Elles avaient sans doute tout entendu.
-Eh bien, fit Millicent. Professeur Snape le craint.
Granger avait une mine encore plus épouvantable que le matin.
-J'espère que tu n'es pas fâché qu'on ait espionné, dit Granger en rangeant sa baguette.
Millicent lui jeta un regard noir, mais n'ajouta rien. Comment avaient-elles fait pour rester côte-à-côte pacifiquement ? C'était du jamais vu.
Draco scruta le couloir, embêté. Tout était teinté de surnataruel, rien ordinaire.
- Tu ne te tiens plus avec Potter et Weasley?
- Ils sont partis voir Hagrid, dit Granger d'une voix tremblante.
Draco s'arrêta un moment pour considérer avec perplexité le fait qu'il parle à Granger au milieu du couloir et que ça lui semble normal, puis il renonça à réfléchir. Encore l'irréel d'aujourd'hui.
-Je me demande si on est danger, dit Milicent avec un sourire amusé.
-Dumbledore ne laisserait pas une créature dangereuse entre les murs du château, répliqua Granger.
-Tu lui fais trop confiance, rabroua l'autre fille. Snape semblait vraiment soucieux.
-Pas soucieux, corrigea Draco. Il semblait simplement très ... prudent, et au courant.
Hermione tendit brusquement un bras vers l'épaule du Serpentard.
-Mais ce n'est pas vrai ce que tu as dit à Snape, n'est-ce pas, Draco ? On n'est pas en compétition, n'est-ce pas ? Pas sur ça…
Il fut surpris qu'elle l'appelle par son prénom.
-On veut simplement tous les deux comprendre ce qui se passe, n'est-ce pas ?
Draco haussa les épaules.
-Bien sûr, grommela-t-il.
Milicent bouscula Granger.
-Draco, c'est sordide. Elle veut seulement profiter de nos informations.
-En fait, dit Granger, je pense qu'on a plus de chances de découvrir ce qui se passe si on s'y met tous ensemble.
Elle regarda autour d'elle.
-Pour tout dire, je soupçonne qu'on soit sous un puissant charme, en ce moment.
Granger avait une toute petite voix, comme si elle faisait une confidence, mais à laquelle elle n'osait pas croire.
-Je ne me sens pas moi-même, depuis hier soir, ajouta-t-elle.
Draco ne pouvait qu'approuver, mais l'admettre ne lui aurait pas ressemblé. S'accrochant à ses principes, il se tut.
-Je retourne à la bibliothèque, annonça la Gryffondor. Il me faut absolument ce bouquin de professeur Gobe-Planche. Vous venez?
-Snape a dit qu'on ne trouverait rien à son sujet nulle part, rétorqua Milicent.
-Peu importe. Tu viens ? redemanda-t-elle à l'adresse Draco.
Draco secoua la tête.
-Je vais aller m'allonger un peu, dit-il. Je veux me changer les idées.
C'était si épuisant de ne penser qu'au merrow. Son image lui devenait si familière, à force.
Obsédait-il tous les étudiants ?
Pas Blaise, se rappela Draco. Ni Weasley.
Et si Granger avait raison ? Et s'ils étaient tous ensorcelés, en ce moment ? Même les adultes responsables, même Dumbledore? C'était peut-être pour ça que Snape l'avait encouragé à partir.
Mais que pouvait-il y faire ? Et que pouvait y faire Granger ?
Draco secoua la tête.
Pour l'instant, souffler un peu, et dormir.
