Je suis Yojimbo. Le Garde du Corps, le Samouraï, la Lame Vengeresse, Celui Qui Ne Profite Même Plus Du Comique De Répétition Vu La Lourdeur Avec Laquelle On L'A Utilisé Dans Le Chapitre Précédent.

Je suis Yojimbo, et j'apporte avec moi le chant des lames et la mort glacée dispensée par mon katana Zanmato. Tout être vivant plie le genou face à moi. Si je décide de la mort d'un être, il mourra, sans exception ni échappatoire possible. Daigoro, mon chien fidèle, marche à mes côtés, et il m'accompagne dans chacun de mes combats. Je suis une légende, le guerrier ultime, terrifiant, invincible.

Et voilà que je me dirige vers la mythique Salle d'Attente.

Je n'ai pas repris les combats depuis des millénaires. Aujourd'hui enfin, j'ai vendu mes services à un nouveau maître, et je rejoins le lieu où j'attendrai son appel, le jour où Zanmato brillera de nouveau du même éclat que la faux de la Mort.

« Daigoro, murmure-je, nous y sommes presque. »

Mon ami me répond par un grondement inquiet. Oui, moi aussi, j'ai des appréhensions. Je ne suis certainement pas le seul à avoir répondu à l'appel de l'Invokeur. Quels autres êtres millénaires vais-je trouver dans la Salle d'Attente ? Quelles puissances antédiluviennes, scellées pour le bien de l'humanité, sont-elles là, grondant, brûlant de relâcher leur terrifiant pouvoir sur un monde sans défense ? Quelles abominations infernales, froides, sans pitié ni sentiment, peuvent-elles attendre ici, juste de l'autre côté de ce voile supra-éthéré que je vois se profiler devant moi ?

Peut-être même certaines sont-elles plus puissantes que moi. Qui sait ? Si c'est le cas, cela ne pourra que rajouter du piment.

Ma longue main donne trois petits coups sur le voile.

Je suis arrivé.

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Au bruit des coups de Yojimbo, un fracas épouvantable retentit de l'autre côté du voile, comme si quelqu'un, surpris, venait de se vautrer lamentablement de sa chaise. Le samouraï haussa un sourcil sous son large chapeau. Que pouvait-il bien se passer à l'intérieur ? Il se contenta de contempler, stoïque, le voile supra-éthéré devant lui – jusqu'à ce qu'il s'ouvre.

Autant dire que la créature qui se trouvait de l'autre côté n'était pas vraiment ce à quoi Yojimbo s'attendait. Minuscule, une sorte d'hybride entre une fillette et une abeille, elle rougissait jusqu'aux oreilles et faisait de son mieux pour ne pas croiser le regard du nouvel arrivant – ce qui, étant donné le grand chapeau que portait ce dernier et qui dissimulait ses yeux, n'était guère difficile.

« C-c-c'est pour quoi ? balbutia Annabella.

- Je suis Yojimbo.

- Ah, euh-euh… Annabella… euh… Enchantée ?

- Je ne suis pas venu pour ce genre de futilités, siffla Yojimbo. Je suis ici pour mettre ma force au service des Invokeurs.

- C'est bien, mais, euh, moi, je suis nouvelle, couina Annabella qui sentait qu'elle s'enfonçait à chaque mot. Alors, euh… »

En proie à une profonde détresse, la petite Magus regarda derrière elle, examinant désespérément la poche extradimensionnelle à la recherche d'une bonne âme qui viendrait la sauver. Mais il n'y avait personne d'autre, c'était d'ailleurs pour ça que c'était elle qui avait ouvert la porte. Ah, si… Il y avait quelqu'un.

« Madame Anima, fit-elle, presque au bord des larmes, vous pouvez vous en occuper, s'il vous plaît ?

- YYYRHAAA, répondit Anima en s'efforçant de prendre l'air désolé.

- Mais je ne connais rien ici, se lamenta Annabella. Je ne peux pas aider monsieur Yogrimo.

- Yojimbo ! »

La voix du samouraï avait claqué, meurtrière. Son regard était rivé à Annabella.

« Souviens-t'en, petite, menaça-t-il. J'ai pris des vies pour moins que ça. »

Annabella baissa les yeux, le menton tremblant. Elle n'avait pas pensé à mal. Elle voulait bien aider, mais elle en était incapable. Pourquoi est-ce que ça lui tombait dessus ?

A ce moment-là, un autre des multiples voiles qui permettaient de sortir de la pièce s'ouvrit. Annabella se retourna. Une créature volante venait d'entrer. Elle avait vaguement la forme d'un oiseau, avec un plumage rouge, un bec acéré et d'étranges ailes bouclées. Il adressa un hochement de tête à Anima.

« Bonjour, Anima, salua-t-il d'une voix douce.

- YYYRHAAA.

- Et vous, continua l'oiseau en croisant le regard d'Annabella, êtes la plus jeunes des Sœurs Magus. Annabella, c'est cela ?

- Qu-qui êtes-vous ? bafouilla l'intéressée.

- C'est vrai, les autres ont oublié de me présenter. Ils m'oublient souvent. Mon nom est Valefore.

- Et… vous habitez ici depuis longtemps ? demanda Annabella, folle d'espoir.

- Plus longtemps que tous les autres, en effet, répondit Valefore avec un petit sourire. Ca ne me rajeunit pas. Tout le monde m'a dépassé maintenant… Ah, le bon temps est bien loin à présent…

- ASSEZ ! » rugit Yojimbo.

Les trois chimères présentes dans la pièce tournèrent la tête vers lui, même Anima qui dut se pencher en tirant un peu sur ses chaînes pour l'apercevoir.

« Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? tonna le samouraï. Est-ce donc ça, la Salle d'Attente ? Une pitoyable abeille, une bestiole enchaînée et un piaf radoteur qui reconnaît lui-même sa faiblesse ? Est-ce l'endroit où l'on s'attend à ce que Yojimbo, le guerrier ultime, réside désormais ?

- Wouf, renchérit Daigoro, tout aussi indigné.

- Il faudra vous y faire, répondit Valefore avec un sourire las. J'y suis arrivé, vous le pourrez aussi.

- Je vous ai dit de vous taire, répliqua Yojimbo, méprisant. Je n'ai pas le temps pour écouter des oiseaux au rabais raconter leur vie. Je veux simplement savoir s'il y a quelqu'un de compétent ici qui pourrait m'accueillir et me présenter de vraies chimères.

- YYYRHAAA.

- Pas la peine de t'énerver, Anima, fit calmement Valefore. Monsieur Yojimbo ressent la fatigue du voyage, c'est tout. Il ne pense pas ce qu'il dit.

- Pour… pour l'accueil, intervint Annabella en rougissant jusqu'aux oreilles, il faut voir ça avec monsieur Bahamut, non ?

- Tout à fait, sourit Valefore. Annabella a raison, monsieur Yojimbo. Vous allez devoir attendre le retour de Bahamut. C'est lui qui s'occupe de ce genre de choses. Vous voulez boire quelque chose en attendant ? »

Tandis que Yojimbo s'efforçait de déterminer si on se moquait de lui, l'ultime guerrier, en lui proposant à boire, Daigoro se mit à gronder, tous poils hérissés, en direction du voile que Valefore avait traversé un peu plus tôt pour pénétrer dans la pièce. Yojimbo se tourna dans cette direction, la main sur le katana, se demandant quel monstre allait surgir du voile. Finalement, ce n'était qu'Ifrit.

« Oh, miss Annabella, fit-il d'une voix mielleuse en trottinant vers elle et en lui donnant un baisemain avant qu'elle puisse reculer. Comment allez-vous en cette belle journée ? »

Il salua Anima d'un geste de la main et sourit à Valefore.

« Et toi, mon vieux piaf, comment ça va ? T'as pas fait peur à trop de gens avec tes Hurlements aujourd'hui ? Ah, mais non, chuis bête, ça fait des siècles que t'as fait peur à personne.

- Très amusant. Que d'esprit, Ifrit, répondit froidement Valefore. A titre d'information, nous avons un invité. »

Ifrit leva les yeux sur Yojimbo. Il se fendit d'un sourire stupide et lui tendit une patte griffue. Avec un reniflement de dédain, le samouraï l'écarta et pénétra dans la Salle, ses yeux vifs jetant dans tous les coins des regards inquisiteurs. Daigoro trottinait derrière lui. C'est à ce moment-là que le voile qu'avait franchi Ifrit s'ouvrit de nouveau. Cette fois-ci, ce fut l'harmonieuse silhouette de Shiva qui s'avança.

« Qu'est-ce que c'est que ce boucan ici ? fit-elle sèchement. Ce n'est pas parce que Baha est sorti que vous devez… »

Ses yeux tombèrent sur Yojimbo et son expression passa de l'agacement au plus vif intérêt. Elle s'approcha de lui avec un sourire séducteur.

« Mais voilà un beau visage que je ne connaissais pas, roucoula-t-elle. Vous devriez retirer ce chapeau qui ne vous fait pas honneur, monsieur… ?

- Mon nom est Yojimbo, mademoiselle, répondit le samouraï en s'inclinant. Le Garde du Corps, l'Ultime Guerrier, le Buveur d'Âmes, etc. Votre présence m'emplit d'une joie infinie. Je commençais à craindre que les chimères que j'étais venu voir n'étaient que créatures grotesques et disgracieuses.

- Je suis là pour relever le niveau, répondit Shiva avec un rire cristallin. Merci du compliment, néanmoins. Mais que diriez-vous que je vous montre votre chambre ? Ensuite, nous pourrions venir ici, et vous me raconterez vos aventures. Je suis sûr que vous avez plein d'histoires dont nous faire profiter.

- Damoiselle Shiva, intervint Valefore, en l'absence de Bahamut, je ne suis pas sûr qu'il soit très judicieux de… »

Le regard qu'elle lui lança aurait suffi à réduire un Ifrit en chaleur à l'état de petit glaçon. Valefore jugea préférable de se taire. Shiva, suspendue au bras de sa nouvelle prise, l'emmena dans un couloir. Le silence retomba jusqu'à ce que tout le monde estime que la furie et le psychopathe étaient assez loin.

« Quand il va voir ça, Baham' ne va pas être content du tout, marmonna Ifrit.

- A qui le dis-tu, soupira Valefore. C'est vrai qu'on entre comme dans un moulin ici. Pas comme autrefois…

- Tu parles de l'époque où tu arrivais encore à battre les loups de Besaid ? »

Valefore dédaigna de répondre et voleta jusqu'à une issue où il disparut prestement. Ifrit décida de s'intéresser maintenant à Annabella et de lui offrir un verre d'un truc quelconque. C'est alors qu'il s'aperçut qu'elle s'était éclipsée pendant un moment et qu'il restait seul avec Anima, laquelle avait recommencé à somnoler. En grognant, Ifrit quitta la chambre. S'il mettait la patte sur Ixion, il pourrait peut-être lui mettre la pâtée aux cartes.

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Bahamut respira profondément plusieurs fois, les yeux fermés. Allez. Il allait falloir assurer. C'était maintenant ou jamais. Concentration… OK. En avant.

Il déploya ses immenses ailes et plongea. Sa vitesse augmenta. A chaque mètre parcouru, il accélérait, devenant une flèche bleu sombre qui fondait de plus en plus vite vers son objectif. Il ne fallait pas le rater.

Il l'atteignit enfin.

Sous sa force immense, le sceau explosa. Il était sur Spira, enfin. Il ne ralentit pas, cependant ; il attendait le dernier moment. Ca donnait toujours mieux.

On l'avait invoqué dans une maison, apparemment. Tant pis pour le toit. Il passa à travers dans un craquement d'apocalypse, projetant du plâtre et des bouts de charpente en tous sens. Et enfin, il atterrit, dans un fracas sourd, et se redressa, bras croisés, torse bombé.

Prestation parfaite. Une bouffée d'orgueil l'envahit.

« C'est moi, Bahamut, rugit-il, le Dragon de Platine ! Parle, toi humain qui m'a appelé, et… »

Son regard tomba alors sur l'Invokeuse qui venait de l'appeler. C'était une petite fille, recroquevillée dans son lit, son sceptre d'invocation sur les genoux. Elle posait sur lui de grands yeux mouillés et désignait un point sur la gauche de Bahamut de sa petite main tremblante. Le dragon tourna la tête, redoutant ce qu'il allait découvrir.

Sur le mur, il y avait une araignée. Oh, une grosse, hein. Avec des poils et tout. Vraiment moche. Normal qu'on flippe devant un truc comme ça. Bahamut avait beau se répéter ça, il ne pouvait lutter contre un grand sentiment de lassitude et d'énervement qui l'envahissait peu à peu. Allons, il s'agissait de faire bonne figure malgré tout.

« Voilà donc le monstre hideux qui te menace, Invokeuse, tonna-t-il. N'aie crainte, ma puissance va l'écraser. Tu seras sauvée par Bahamut ! »

Il avança le doigt pour écraser la bestiole. Et puis il décida que bon, maintenant qu'il était là, autant briller.

« MEGA ATOMNIUM !!! »

Sur le chemin du retour vers la Salle d'Attente, Bahamut ne pouvait s'empêcher de ressentir une vague culpabilité. Il allait falloir au moins trois ans pour réparer les dégâts qu'il venait de causer. Et il n'était pas sûr d'avoir vraiment rassuré la fillette au final. Mais bon, hein, se dit-il avec irritation, si c'était une Invokeuse, elle savait à quoi elle devait s'attendre en appelant une chimère ! Et c'était stipulé très clairement dans les Conventions de Bevelle sur les relations professionnelles entre les chimères et leurs Invokeurs : la chimère ne saurait en aucun cas être rendue responsable des dégâts causés, lesquels étaient à la charge de la personne qui l'avait invoquée. Et d'abord, c'était ce qu'on risquait à laisser des sceptres d'invocation à la portée des enfants. Ouais, voilà.

En soupirant, Bahamut franchit le voile qui donnait sur la salle d'attente. Dure journée, dure journée.

C'est alors qu'il aperçut Shiva et Yojimbo en train de papoter gaiement, assis à la table dans un coin de la pièce. Ils ne l'avaient pas vu. Shiva avait posé la main sur celle de Yojimbo et lui sortait tout son répertoire de sourires aguicheurs.

Le dragon resta gueule bée et jeta un regard interrogateur au seul autre témoin de la scène, la silencieuse Anima. Celle-ci ne bougea pas, mais elle aurait très certainement haussé les épaules si elle l'avait pu.

Bahamut se racla bruyamment la gorge.

« C'est qui, lui ? grogna-t-il une fois que les deux interlocuteurs eurent pris connaissance de sa présence.

- Oh, Bahamut, sourit Shiva. Monsieur Yojimbo est nouveau ici. Il est samouraï, tu – Yoji, inutile de dégainer ce katana, Bahamut est un ami.

- Un ami, hein, gronda le dragon. Yoji, hein.

- Oui. Voyons, ne fais pas l'enfant, le réprimanda Shiva. Il n'y a pas de raison de… »

Bahamut l'interrompit en poussant un cri. Il avait soudainement senti un contact chaud sur sa jambe. Il baissa les yeux. Daigoro s'éloignait de lui en trottinant, apparemment satisfait. La jambe de Bahamut venait d'intégrer le territoire du chien chimérique.

« Qu'est-ce que c'est que ce clébard ? rugit Bahamut.

- Il s'agit de mon ami et allié fidèle, répondit calmement Yojimbo, et un jour, je vous trancherai la tête, la couperai en petits tétraèdres et la lui donnerai à manger. »

Bahamut lui jeta le regard perplexe qu'on réserve habituellement aux psychopathes échappés de l'asile. Il grimaça ensuite un rictus à l'intention de Shiva.

« Bravo, Shiva. Félicitations. Je vais dans ma chambre. »

Il sortit de la pièce à grands pas en claquant le voile supra-éthéré derrière lui. Shiva s'appuya contre le dossier de sa chaise et poussa un long soupir.

« Il semblerait qu'il soit un peu en colère, signala-t-elle en se mordillant la lèvre inférieure.

- YYYRHAAA, confirma Anima.

- Si je t'ai causé des problèmes, dit Yojimbo, je te présente mes excuses. Ce n'était pas mon intention. Veux-tu que j'aille parler à ton ami ? Ou que je me fasse seppuku ?

- Ca ira, répondit Shiva avec un sourire incertain. Je vais aller le voir. Désolé de t'avoir mêlé à ça. »

Elle se leva de sa chaise et envoya un baiser à Yojimbo avant de sortir, sans oublier son fameux déhanchement même dans une telle situation. Le samouraï la suivit des yeux avec intérêt puis croisa les mains sur la table, en proie à des questionnements intérieurs. Il était certain que la Salle d'Attente ne ressemblait pas à ce qu'il avait imaginé. Il ne parvenait néanmoins pas encore à déterminer s'il s'agissait d'un bien ou d'un mal.

L'interrompant dans le cours de ses pensées, un autre voile s'ouvrit, laissant passer Ifrit. Ce dernier vint s'asseoir en face de lui, un grand sourire sur le visage, et posa un paquet de cartes entre eux. Yojimbo haussa un sourcil.

« Moi, c'est Ifrit, expliqua la chimère de flammes. Dis-moi, tu sais jouer au poker ? »