La Salle d'Attente était sombre et vide. Vu l'heure nocturne, cela n'avait pas grand chose d'étonnant. Pas un bruit ne l'agitait ; ni les grognements de rage d'Ifrit venant de perdre à un jeu, ni les récriminations de Samantha sur un quelconque détail qui ne lui plaisait pas, ni les radotages de Valefore sur le bon vieux temps… Anima était donc seule dans la pièce principale, à l'exception de Daigoro qui ronflait dans un coin et poussait un jappement endormi de temps en temps. Comme lui, les chimères étaient plongées dans le sommeil.
Mais pas Anima. Eternellement plantée là, elle se fatiguait peu et dormait rarement. Un soupir s'échappa de sa gorge abyssale. Les nuits étaient longues.
« YYYRHAAA, songea-t-elle. YYYRHAAA. YYYRHAAA. YYYRHAAA. »
De tristes pensées, ça oui. Quand on était une sombre chimère née des ténèbres et de la douleur, il n'était pas rare d'avoir un petit coup de déprime de temps à autre. Enfin, en général, ça passait avec un lait au miel. Mais Anima n'avait pas de lait, ni de miel sous la main.
Soudain, l'un des voiles s'ouvrit et une douce lueur pénétra dans la salle. Quelqu'un arrivait. Anima fit prestement semblant de dormir.
Yojimbo entra. Il portait une lanterne de Tomberry et était suivi par Shiva, qui n'avait pas l'air très sûre d'elle.
« Ecoute, Yoji, souffla-t-elle en posant une main sur son épaule, tu sais que je t'aime bien, mais… C'est interdit, et ça aussi, tu le sais. Aller sur Spira sans être invoqués pourrait nous attirer de graves ennuis.
- Qu'est-ce que l'interdit peut bien faire face à tes yeux si enchanteurs ? répondit Yojimbo d'une voix sensible qui aurait fait craquer n'importe quelle jeune fille sensible au style samouraï chimérique avec un grand chapeau et un clébard louche. Il y a sur Spira des endroits magnifiques, mais seule ta présence pourra les rendre parfaits. Je veux y aller avec toi.
- Oui, fit Shiva avec un faible sourire, mais ce n'est pas très réglo. Je veux dire, il n'y a pas que la loi… Il y a moi… Et, comment dire… Bahamut…
- Oublie-le, répliqua Yojimbo, visiblement irrité. Il risque d'être banni pour sa bourde avec l'araignée. Et puis, peut-il seulement t'aimer autant que je t'aime ? »
Trois coups résonnèrent soudain dans la salle, frappés au voile d'entrée et dispensant Shiva de répondre à la délicate question. Comme tout chien, chimérique ou pas, placé dans une telle situation, Daigoro se réveilla immédiatement, beugla des aboiements féroces dans tous les coins, en profita pour courir après sa queue pendant quelques secondes, et enfin se cogna contre un mur qui le réexpédia illico au pays des rêves.
« Un visiteur, à cette heure-ci ? s'étonna Shiva.
- Je vais ouvrir. »
Dont acte. Le voile à peine ouvert, une véritable furie déboula dans la salle. C'était un dragon rouge, énorme, aux ailes dessinant des motifs assez complexes. Il se rua sur Yojimbo et rugit :
« BAHAMUT !!! »
Un silence perplexe suivit cette interjection, durant lequel Yojimbo et le dragon rouge échangèrent un long regard bovin. Enfin, le dragon se remit à parler.
« Ah non, remarqua-t-il en examinant avec intérêt le large chapeau de Yojimbo, toi, tu n'es pas Bahamut, tu es un type déguisé en parasol.
- Ma lame vengeresse s'assurera de vous faire regretter ces mots quand elle vous taillera en cubes plus petits encore que le cerveau de Maria, assura Yojimbo. Qui êtes-vous ?
- Bahamut, répondit le dragon avec un large sourire. Enfin, le Neo. Neo Bahamut, son grand frère. Il est dans le coin ?
- Même en oubliant de remarquer que « Neo » signifie que vous devriez théoriquement être plus récent que Bahamut, intervint Shiva, il ne m'a jamais dit qu'il avait un frère.
- Oh, vraiment ? fit nonchalamment le dragon. Eh bien, moi, je vous dit qu'il en a un. Je peux le voir ?
- Je crois qu'il dort, répondit Shiva, de plus en plus déstabilisée.
- Ah ? Zut. C'est vrai, Gaia, Spira, le décalage horaire, tout ça… soupira Neo Bahamut. Eh bien, tu sais quoi, ma jolie ? ajouta-t-il avec un sourire cette fois tellement large qu'il en devenait inquiétant. On va aller le réveiller ! »
Shiva entrouvrit les lèvres, mais manifestement, rien de ce qu'elle pourrait dire ne ferait changer d'avis à son interlocuteur. Il ressemblait à Bahamut. De manière assez logique, d'ailleurs.
« C'est par là, soupira-t-elle en désignant le voile par lequel Yojimbo et elle étaient arrivés.
- Fantastique ! En avant ! »
Neo Bahamut s'engagea dans cette direction d'un pas conquérant. Shiva le regarda sortir de la pièce, puis se retourna vers Yojimbo avec un sourire d'excuse.
« Désolée, Yoji, il faut que je l'accompagne.
-Ce n'est pas grave… On remet ça à un autre soir ?
-En fait, je crois qu'il vaudrait mieux oublier ça. »
Elle franchit le voile. Yojimbo resta debout, droit comme un i, à fixer l'endroit où elle avait disparu pendant de longues minutes, si bien qu'Anima, qui observait discrètement la scène, en vint à se demander s'il ne s'était pas endormi sur place, aussi irréaliste que cela paraisse. Au bout d'un moment, il dégaina subitement son katana, et, d'un geste vif comme l'éclair, l'abattit sur la table qui trônait au centre de la pièce. Elle tomba en deux morceaux. Le samouraï planta son arme dans le sol puis s'effondra sur une chaise, d'assez mauvaise humeur. Anima décida d'intervenir.
« YYYRHAAA.
- Tiens, grogna Yojimbo, tu ne dors pas.
- YYYRHAAA.
- Quoi ? cracha-t-il en sautant sur ses pieds. Je t'interdis de dire ça !
- YYYRHAAA. »
Yojimbo enroula prestement ses doigts autour de la poignée du katana. Il l'arracha du sol et le pointa sur Anima, menaçant.
« Ecoute-moi bien, la plante verte, articula-t-il lentement, ce que je fais avec Shiva ne te regarde pas, compris.
- YYYRH…
- Et ne prononce pas le nom de cet abruti congénital, la coupa Yojimbo. Bahamut n'est rien. Shiva sera à moi. Je gagne toujours. »
Il rengaina le katana en un éclair et disparut par un autre voile. Anima resta pensive un moment. Peut-être qu'il faudrait qu'elle discute avec Shiva… Enfin, d'un autre côté, ce n'était pas ses problèmes.
XXX
Le lendemain matin fut dur, très dur pour Bahamut. En pleine nuit, son frère, qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs siècles, lui avait sauté dessus – littéralement sauté dessus –, et si le métabolisme d'une chimère avait été normal, il aurait à présent besoin d'un mage blanc assez compétent pour recréer des côtes réduites en pulpe.
Dans le cas présent, il en était simplement à boire un café dans la Salle d'Attente, affalé sur une chaise, la tête dans un endroit que la décence nous interdit de nommer, en se massant douloureusement les côtés précédemment cité et en se demandant vaguement pourquoi la table qui était censée être placée juste devant lui se trouvait dans deux coins opposés de la salle.
Quant à Neo Bahamut, il lui tournait autour en examinant chaque recoin de la salle et en balançant des plaisanteries joyeuses qui donnaient envie à son petit frère de lui répondre à coups de café brûlant sur le visage. Dans une tentative désespérée de faire un peu ralentir le débit du dragon rouge, Bahamut lança :
« Au fait, tu ne m'as pas dit pourquoi tu passais par ici.
- Oh, ça ? répondit Neo en s'arrêtant net et en venant s'asseoir en face de lui avec son large et irritant sourire. J'avais du temps libre. J'ai décidé de venir te voir.
- Comme ça, sur un coup de tête ? Ils n'ont pas besoin de toi sur Gaia ?
- C'est un peu la dèche en ce moment, grogna son grand frère. Depuis mon petit rôle dans Advent Children, c'est le calme plat, rien à faire. Alors…
- … tu as voulu venir squatter ici, répliqua sèchement Bahamut.
- En gros, vouais, répondit Neo, apparemment fier de lui.
- Combien de temps ?
- Oh, deux ou trois siècles tout au plus. T'inquiète pas. Mais il y a une autre raison pour laquelle je suis venu ici, ajouta le grand frère, l'air mystérieux.
- Voyez-vous ça.
- J'ai entendu parler de ton histoire avec l'araignée ! Alors comme ça, on fait des siennes, hein ?
- Ca ne te regarde pas, soupira Bahamut. Trouve-toi un coin où roupiller et pars dès que possible. Normalement, ici c'est les chimères de Spira, tu le sais bien.
- Ouaaaiiis, ouaaaiiis, je sais, j'en ai rencontré quelques-unes. Hé, bien roulée la nana du type déguisé en parasol, d'ailleurs.
- Yojimbo ? fit Bahamut sans pouvoir s'empêcher d'esquisser un sourire moqueur – qui disparut dès qu'il flaira l'embrouille et ajouta : Comment ça, sa nana ?
- Bah, tu sais, la poulette bleue là. Je sais pas où elle a foutu ses vêtements, mais faudrait lui dire de se couvrir un peu… Quoique, nan, c'est mieux comme ça. »
Il compléta cette remarque d'un rire gras, puis ajouta qu'il allait visiter un peu les environs et sortit de la pièce. Bahamut ne le vit même pas partir. Son esprit et son cœur étaient soudain très, très intéressés par un nouveau sujet. Il posa sa tasse de café sur la table (sans se souvenir que cette dernière n'était plus là et envoyant ainsi le liquide noirâtre former une jolie flaque sur le sol), et, le cœur battant d'une envie de meurtre, se tourna vers Anima.
« Tu savais ça, toi, dis ? T'es toujours là, tu les as vus peut-être ?
- YYYRHAAA, » répondit Anima en affectant un air innocent.
Bahamut fixa son regard sur la flaque de café qui s'étendait au sol, probablement moins bouillante qu'il ne l'était de rage. Yojimbo n'allait pas s'en tirer comme ça.
Un voile s'ouvrit et laissa entrer Ixion et Valefore, en pleine conversation animée.
« C'est certain, disait Valefore. De mon temps, jamais l'on n'aurait laissé entrer ici un tel individu. Enfin, rendez-vous compte, il ne vient même pas de Spira et il dit être le grand frère de Bahamut !
- Oui, opinait Ixion. Assez vulgaire avec ça… En fait, je t'avouerai que j'aimerais bien le voir rencontrer Samantha… Juste histoire de compter les points. »
En entrant, leurs regards tombèrent sur Bahamut, crispé sur sa chaise, une tasse brisée et du café noir à ses pieds. Ils se regardèrent, regardèrent le dragon, se regardèrent encore puis se tournèrent vers Anima en une interrogation perplexe et muette. Elle leur fit signe d'approcher.
« YYYRHAAA, leur murmura-t-elle.
- Non, vraiment ? s'étouffa Ixion. Le pauvre… Je pensais que Shiva était raide dingue de lui, pourtant. »
Bahamut se leva prestement et partit de la pièce d'un pas vif. Le silence fut total pendant de longues secondes, et la flaque de café en plein milieu donnait à la scène une ambiance un peu malsaine, comme si un meurtre venait d'être commis.
« Ainsi va l'amour, soupira Valefore. Ce n'est plus le romantisme d'autrefois, mais cela reste une guerre sans pitié où bien des cœurs sont écharpés. Ah, il y a des fois où je suis heureux d'en avoir fini avec tout ça, je vous assure.
- Vraiment ? glissa Ixion. Pourtant, j'ai entendu dire que tu t'entendais pas trop mal avec la sœur de cette sorcière de Samantha… Annabella…
- Voyons, s'insurgea Valefore sans parvenir à dissimuler une certaine gêne, cela ne marchera jamais entre nous. Je suis bien trop vieux pour elle. Cessez, je vous prie. »
Le voile par où était parti Bahamut s'ouvrit alors, et Ifrit tituba à l'intérieur de la salle. Il se tenait le ventre à deux mains, courbé et gémissant, et son visage était affreusement pâle, ce qui sur la chimère de flammes donnait un rose du plus mauvais goût.
« Euh… ça va, toi ? » demanda Ixion, défiant toute évidence.
Pour toute réponse, Ifrit se traîna jusqu'à la flaque de café et, avec un haut-le-cœur, cracha par terre des boulettes de papier imbibées de salive, qui semblaient être les vestiges de quelque cartes Magic.
« Je viens de croiser Bahamut dans le couloir, geignit-il. Je lui ai juste proposé une petite partie. Merde, mon ventre… J'avais des cartes rares dans ce deck ! »
Soudain, une petite sonnerie stridente se mit à retentir à l'oreille d'Ifrit, qui sursauta et en oublia d'avoir l'air pâle l'espace d'une seconde.
« Oh, non, pleurnicha-t-il, une invocation, pas maintenant, ça pouvait pas tomber plus mal… Argh… Bon, je vais devoir leur montrer en avant-première mon attaque Vomi Enflammé de l'Enfer… »
En se tenant toujours le ventre, il se rua vers la grande porte d'entrée et disparut. Quelques bruits de vomissements se firent entendre de l'autre côté de la porte, au cours desquels Ixion, Valefore et Anima firent mine d'être subitement devenus sourds.
C'est alors qu'un grand bruit de porcelaine brisée se fit entendre dans l'un des couloirs.
« Oh, je suis désolé, fit la voix de Neo Bahamut. C'est dommage, ça avait l'air d'être un joli service à thé. Ne vous mettez pas en colère, ça ne vous donne pas un joli teint. Bon, hem, on m'attend ailleurs, à plus, beauté. »
Le propriétaire de la voix déboula quelques secondes plus tard dans la Salle d'Attente. Sous les yeux effarés des trois chimères présentes, il faillit déraper sur le mélange de café et de vomissures, se rétablit de justesse et fixa son regard sur elles.
« Oh, salut les gars, fit Neo. Hum, y'a la grande maigre avec les ailes qui arrive, là, et je crois qu'elle est pas contente, donc si elle vous demande, vous m'avez pas vu. »
Et il s'engouffra dans un autre couloir au hasard. D'un même mouvement, Ixion, Anima et Valefore tournèrent la tête vers les saloperies qui s'étendaient en plein milieu de la pièce. C'était proprement dégueulasse [NDLA, si je puis me permettre l'expression. Samantha approchait. Ils étaient là avec les saloperies. Samantha n'aimait pas les saloperies. Il était temps d'opérer une retraite stratégique.
Tous trois arrivèrent à cette conclusion au même instant. Ixion fuit de toute la force de ses sabots et Valefore claqua des ailes vers une autre direction. Quant à Anima, elle se souvint une fois de plus qu'elle était dans l'incapacité de bouger et que cela pourrait bien poser quelques problèmes pour sa propre fuite.
Juste avant de sortir, Valefore se retourna vers elle.
« N'ayez pas peur, mon amie, votre sacrifice ne sera pas vain. Votre nom sera chanté encore pendant des éons par ceux que vous aurez sauvés aujourd'hui. Bon, euh… je me taille. »
Et il disparut. Les pas de Samantha approchaient dangereusement, annonciateurs de l'apocalypse prochaine.
« YYYRHAAA, » marmonna Anima entre ses dents recourbées.
Et pour une fois, nos lecteurs les plus jeunes pourront se montrer reconnaissants d'avoir échappé à la traduction de ces derniers mots.
Voilà. C'est de plus en plus n'importe quoi et sans le moindre sens, et tant mieux, même si seuls les plus fous d'entre vous pourront être arrivés jusqu'ici. :) Et accrochez-vous, pasque ça va continuer --insérer rire machiavélico-diabolique--
Oh, baïzeuwé, Neo Bahamut est un emprunt à FF VII pour ceux qui ne l'auraient pas reconnu.
Et je vais même en profiter pour faire un peu de pub honteuse pour une autre fiction sur ce même site, concernant FF VII donc, et écrite par une jeune peste de talent qui donne une ambiance pas humoristique, mais fraîche, légère et souvent décalée à l'univers sombre de FF VII... Donc on n'aime ou on n'aime pas, mais moi j'aime, et en plus c'est moi le bêta-reader officiel à partir du chapitre 5, et ça c'est trop la classe. Donc hop, c'est par là que ça se passe ! pour vos lectures et rendez-vous au prochain chapitre... --voir rire précédent--
