Bahamut, Shiva, Yojimbo, Ifrit et Maria, assis autour de la table, fixaient stupidement leur maître de jeu, qui, lui, affichait un air penaud et regardait ailleurs en feignant de ne pas les remarquer. Evidemment, eux n'avaient pas du tout l'intention de le laisser tranquille, pas après ce qu'il venait de dire.

Bahamut finit par rompre le silence d'une voix sèche.

« Comment ça, plus de scénario ?

- Ben euh, marmonna Neo, j'ai pas fini de l'écrire. C'est du boulot, vous savez. Et puis c'est de votre faute aussi, protesta-t-il ; vous êtes allés trop vite !

- Je savais qu'il fallait pas laisser le guerrier faire 20 points de dégâts avec son katana, remarqua Ifrit.

- Mouais, répliqua Bahamut, c'est que quand il fait des coups critiques, le reste du temps, je tape plus fort avec ma hache.

- Vu mes chances de critiques, ils est cependant clair que je suis en moyenne plus efficace que toi, objecta calmement Yojimbo.

- C'est parce que t'as pas encore vu ma rage de berserker !

- Du calme, vous deux, fit sèchement Shiva. Neo est en train d'essayer de s'enfuir. »

Ledit Neo sursauta ; il avait profité de la conversation pour prendre discrètement ses affaires sous le bras et se lever de la table. Il fit un grand sourire niais à ses joueurs, résistant tant bien que mal à leurs regards assassins. Ce faisant, il ne remarqua pas qu'un de ses dés à vingt faces venait de tomber par terre et avait roulé jusque devant l'une des portes de la pièce. Justement celle qu'était en train de franchir Ixion.

Vous devez tous le savoir : si vous mettez une bille par terre, ou un objet à peu près sphérique tel un dé à vingt faces, et que vous marchez dessus, si vous êtes normalement constitué, il y a fort à parier que vous réussirez à garder votre équilibre. N'espérez pas réussir à faire tomber quelqu'un en balançant ce genre d'objet sous son pied : non seulement ça ne marchera pas, mais en plus il risque de vous en vouloir. Ce n'est donc pas un bon plan.

Ceci étant dit, il existe une Loi Universelle fondamentale qu'il est absolument interdit de transgresser : dans une comédie, tout personnage commettant l'erreur de marcher sur une bille ou tout autre objet approchant se vautrera lamentablement. Et puis, Ixion ayant des sabots plutôt que des pieds, il n'est pas vraiment aidé pour échapper à cette vérité universelle.

C'est pourquoi, lorsqu'il posa le sabot sur le dé de Neo, il perdit instantanément l'équilibre, battit des pattes de manière assez comique et tituba sur quelques mètres en luttant pour ne pas se casser la figure par terre. Il atteignit ainsi une autre porte – juste au moment où celle-ci s'ouvrait pour laisser passer Samantha. Ixion entra violemment en collision avec elle et tous deux chutèrent lourdement à terre sous le regard médusé des autres chimères ; même Anima, qui avait roupillé pendant toute la séance de jeu de rôles, avait été réveillée par le vacarme et observait à présent la scène avec le plus vif intérêt.

« Aïe ! geignit Samantha. Et maintenant, vous rentrez dans les gens ! Vous n'allez pas bien, mon pauvre ami !

- Ce n'est pas ma faute, se défendit Ixion. J'ai marché sur quelque chose… »

Les deux chimères concentrèrent leur regard sur l'objet du délit, le dé à vingt faces qui traînait bien sagement par terre. Puis, du même mouvement, elles firent glisser leur attention jusqu'à Neo Bahamut, qui arborait un sourire plein de dents en tentant de cacher derrière son dos le petit sac de dés qu'il tenait à la main.

Ixion et Samantha, eux, ne souriaient pas. Ils n'étaient pas souvent du même avis, mais quand ils tombaient d'accord sur quelque chose, il valait mieux s'éloigner rapidement. Manifestement, ils venaient de tomber d'accord sur l'élimination de Neo Bahamut. Et Neo l'avait compris aussi.

« Bon, euh, les amis, lança-t-il, c'était très sympa tout ça, mais je crois que je vais devoir vous laisser. Je sais, vous allez me regretter, mais… »

Il se baissa juste à temps pour éviter un Foudre X d'Ixion.

« … on m'attend ailleurs, 'voyez, continua-t-il d'une voix paniquée. Déjà, je ne suis pas censé être là et – attention avec ça ma jolie, c'est dangereux – bon, ben, au plaisir alors hein, je repasserai vous voir – aïe ! »

Il fila vers la porte d'entrée et disparut. Ixion et Samantha grognèrent et cessèrent de lancer toutes sortes d'attaques apocalyptiques. Le silence retomba pendant un moment.

« YYYRHAAA, intervint enfin Anima.

- Bien dit, approuva Bahamut. Il était temps qu'il s'en aille, vu le bazar qu'il mettait ici. Bon… Vous pouvez circuler, tout le monde. »

Les chimères retournèrent à leurs activités normales et la plupart quittèrent la pièce ; seuls restèrent Ifrit, qui entreprit de ranger les papiers et les crayons du jeu de rôles, Bahamut, qui se rassit à la table et recommença à étudier son dossier, et Anima, évidemment.

Le calme était à peine revenu quand Valefore entra dans la pièce en discutant avec Annabella, qui buvait ses paroles comme du petit lait. Lorsqu'elle se rendit compte qu'Ifrit était dans la pièce, elle perdit immédiatement son sourire et se cacha désespérément derrière Valefore. Un peu trop tard, puisqu'Ifrit l'avait vue et s'était mis à lui courir après. Ils se poursuivirent autour de Valefore sous le regard perplexe de ce dernier. Secouant la tête, il préféra faire comme s'ils n'existaient pas et s'adressa à Bahamut.

« Je te cherchais, Bahamut. Il y a du courrier pour toi ?

- De qui ? demanda le dragon en levant les yeux de son dossier.

- C'est la convocation au tribunal. Il faut que tu y sois cet après-midi.

- Comment ça ? s'étrangla Bahamut en pâlissant sur l'instant. Je croyais qu'ils devaient nous prévenir une semaine à l'avance ?!

- C'est le cas, en fait, répondit Valefore. Nous sommes jeudi, et la lettre est datée de jeudi dernier. J'ai peut-être omis de te dire que je ne l'ai pas trouvée dans la boîte aux lettres.

- Où l'as-tu trouvée ? glapit Bahamut en se saisissant de la lettre que lui tendait Valefore.

- Dans la chambre de celui qui est censé aller chercher le courrier chaque jeudi.

- Et qui va chercher le courrier le jeu… »

Il s'arrêta net et son regard glissa lentement vers Ifrit, ainsi que celui de Valefore. Ifrit, sentant ces quatre yeux sur lui, s'était également arrêté de courir après Annabella, laquelle, courant toujours autour de Valefore pour lui échapper, entra brutalement en collision avec lui et tomba au sol, assommée pour le compte.

La chimère de flammes recula prudemment en ricanant bêtement, puis se retourna brusquement et disparut par la même porte que celle qu'avait empruntée Neo Bahamut quelques minutes plus tôt avant que qui que ce soit pût l'arrêter. Bahamut poussa un terrible juron.

« Bon, il va falloir qu'on y aille alors ! Valefore, tu m'accompagnes, comme prévu ?

- Bien entendu, Bahamut. Nous devons nous serrer les coudes dans ce genre de situation.

- Merci.

- YYYRHAAA, intervint Anima.

- Quoi ? Toi aussi, tu veux venir ?

- YYYRHAAA.

- C'est sympa. Je suis content de vous avoir à mes côtés.

- YYYRHAAA.

- Si je puis me permettre, fit Valefore, je pense que tu devrais demander à Shiva de t'accompagner également. Ca lui ferait plaisir, et puis vous avez besoin de discuter… »

Le regard de Bahamut s'assombrit immédiatement.

« Non. Je ne suis pas prêt à lui pardonner l'horrible trahison qu'elle a commise avec Yojimbo.

- Euh… En fait, ils allaient simplement faire un tour sur Spira, non ? Et elle a refusé.

- Mon cœur saigne, Valefore.

- Bien, bien. J'arrête donc de m'immiscer dans ta vie amoureuse. Par contre, on ferait mieux d'y aller, sinon on va être en retard. »

XXX

Bahamut, Valefore et Anima, habillés avec soin et bon goût – si tant est qu'un costard-cravate puisse être de bon goût porté par une chimère draconoïde – étaient installés dans la salle d'audience et attendaient l'arrivée du juge. Quelques sièges plus loin, la partie adverse les fusillait du regard. Concrètement, il s'agissait du grand-père de la petite fille « traumatisée », un vieil invokeur rabougri à la longue barbe grise qui partait dans tous les sens, et de la fillette en question qui se blottissait derrière lui. Bahamut se souvenait avoir déjà fait deux ou trois boulots pour le vieux – un rabat-joie, impoli et prompt à la colère quand on le contrariait. C'était un excellent invokeur, mais il avait bien l'intention d'obtenir un châtiment contre la chimère qui avait soi-disant « failli tuer sa petite-fille et laissé des séquelles indélébiles sur son tendre esprit innocent » ; du moins, c'étaient les termes qu'il avait utilisés lors de leur dernière confrontation. Bahamut aurait bien voulu lui rétorquer « alors fallait pas lui apprendre à m'invoquer, vieux con, » mais Valefore l'en avait dissuadé en prétendant que cela n'arrangerait guère son cas. Il était assez probable que ce fût la vérité, d'ailleurs.

Enfin, le juge entra dans la pièce. C'était une grosse femme entre deux âges, aux yeux énormes et terrifiants. Elle était suivie de quelques mouches qui tournoyaient en permanence autour de son crâne avec un bourdonnement pour lequel le mot « irritant » aurait revenu à employer le terme « un peu trop chaud » pour parler d'un volcan en irruption. Elle se dandina jusqu'à sa chaire et posa sur tous les présents son regard surréaliste. Même Bahamut détourna les yeux ; Anima, en revanche, resta immobile comme toujours.

« Je déclare la séance ouverte, brailla la juge.

- Madame la juge, grinça le vieil homme en se levant immédiatement, ça ne sera pas long : je demande le bannissement immédiat de ce voyou et l'interdiction définitive d'être invoqué !

- YYYRHAAA, protesta Anima.

- Vous n'avez pas la parole, répliqua la juge en la faisant taire d'un regard vif. Si je ne m'abuse, l'avocat de la défense de Monsieur Bahamut est Monsieur Valefore, n'est-ce pas ?

- C'est le cas, Madame la juge, confirma Valefore en se levant également. Nous pensons que Monsieur Le Grand-Père De La Fillette réagit un peu trop vivement à toute cette affaire.

- Parce que lancer Mega Atomnium sur une araignée sous MON toit, c'est pas une réaction trop vive ? s'étrangla le vieux. Je connais bien cette attaque, vous savez combien de monstres beaucoup plus méchants on peut massacrer avec un seul Mega Atomnium ?

- Ouais, je sais, ricana Bahamut. C'est que c'est pas une attaque de fillette, mon Mega Atomnium. »

Il subit un double foudroiement de regard de la part de Valefore et du vieil homme.

« Assez, » beugla la juge en écarquillant les yeux encore plus, si c'était possible, et en chassant une des mouches bourdonnantes d'un revers de main. L'insecte vint se réfugier dans les chaînes d'Anima qui se débattit faiblement pour le déloger, créant ainsi un barouf de tous les diables. Valefore s'efforça de l'ignorer et reprit sa plaidoirie à grand peine.

« Ce qu'il faut que vous compreniez, Madame le juge, Monsieur Le Grand-Père, c'est que mon client a agi avant tout avec zèle. Il voulait protéger la charmante enfant ici présente de…

- Comment ça, la charmante enfant ? rugit de nouveau Le Grand-Père. Elle n'a que cinq ans, monsieur, je vous prierai de garder vos attirances malsaines pour vous !

- Fermez-la ou je viens vous faire bouffer ces mouches unes à unes, » siffla la juge.

S'ensuivit un silence embarrassé où tout le monde se demandait si c'était un comportement normal pour une juge. Aucune parole n'étant prononcée, les mouvements d'Anima et les bourdonnements des mouches se firent de plus en plus audibles. Enfin, la mouche quitta Anima et rejoignit deux de ses consoeurs qui s'étaient éloignées de la juge, probablement par peur de la menace. Toutes trois vinrent foncer droit dans une narine de Bahamut, qui éternua bruyamment.

« Bon, reprit la juge en s'adressant au vieux, allez-y, exposez-nous votre version.

- Je ne devais pas la fermer ? demanda-t-il piteusement.

- Et faites pas le malin.

- Bien, Madame la juge. Ma version, c'est que ce soir-là, je venais juste de finir de lire une histoire à ma petite-fille. Elle allait éteindre la lumière quand elle a vu cette araignée. Prise de panique, elle a voulu la chasser en invoquant Bahamut. Et ce mufle, plutôt que de s'acquitter gentiment de sa tâche, a voulu faire du zèle !

- YYYRHAAA, grommela discrètement Anima.

- Comme tu dis, lui glissa Bahamut à voix basse.

- Je demande la parole, Madame la juge, intervint Valefore.

- Vous l'avez, répondit-elle en posant sur lui ses énormes yeux.

- Mon client s'est bel et bien acquitté de la tâche qu'on lui avait confiée. L'araignée est morte. Il n'existe aucune loi stipulant une limite de puissance aux attaques utilisée selon la force de l'ennemi.

- Ce n'est pas une raison pour terrifier ainsi une petite fille ! beugla le vieil homme. J'exige que…

- Désolé, l'interrompit Bahamut, vraiment désolé, Monsieur Le Grand-Père, je n'arrive pas à me concentrer. Les mouches n'arrêtent pas de me rentrer dans les narines depuis tout à l'heure. C'est très, très désagréable.

- Eh bien, chassez les et cessez d'interférer, lui intima sèchement la juge.

- J'en avais l'intention, Madame la juge. Ce sera l'affaire d'un instant. »

Sur ces mots, il se leva et étira ses membres ankylosés. Tous les autres présents, y compris la petite fille, le fixèrent d'un œil perplexe. Ce fut Anima qui comprit en premier.

« YYYRHAAA, lança-t-elle, paniquée.

- Quoi ? glapit Valefore. Non, Bahamut, arrête ?

- Il va faire quoi ? interrogea la juge.

- Ah ! Ah ! Je reconnais cette position ! beugla le vieux. Vous voyez qu'on peut pas lui faire confiance !

- Papi, j'ai peur, couina la petite fille.

- MEGA ATOMNIUM !!! »

XXX

Shiva fut assez étonnée de voir l'air morose qu'affichait Valefore une fois de retour à la Salle d'Attente.

« Ca ne s'est pas bien passé ? lui demanda-t-elle.

- Ca dépend, grommela-t-il. Les mouches sont mortes, ça c'est sûr.

- Hein ?

- Non, rien. Pour répondre à la question, on va dire que ça ne s'est pas passé de manière optimale.

- … Ah, je vois… donc le verdict…

- … sera prononcé par la juge quand elle sortira de l'hôpital. Je veux dire, si elle sort. »

Shiva garda le silence un instant, avant de reprendre :

« Bon, si on me cherche, je suis dans la chambre de Yojimbo.

- Et si c'est Bahamut qui demande ?

- Dis-lui juste que je ne veux pas le voir. »

Valefore soupira en la regardant sortir. Tout ceci empirait. A priori, Bahamut pouvait s'attendre à des ennuis, les relations entre lui, Shiva et Yojimbo s'envenimaient de jour en jour… Tout partait dans le décor. Même le chapitre, qui était sur le point de se finir en queue de poisson.

Mais au moins, on pouvait en profiter pour souhaiter un joyeux Noël.


Mouahaha... Oui, ne t'inquiète pas, cher lecteur, tu n'es pas le seul à trouver que la fin est pourrie et absurde :)

Mais bon. C'est sûr que c'est un peu tard pour souhaiter joyeux Noël, mais hein, on est toujours le 25 ! Donc fête commerciale mise à part tout ça, on va pas faire les aigris : c'est toujours une occasion de glandouiller et d'avoir des cadeaux. Et des chocolats. Très importants les chocolats. Ah oui, et puis aussi de trouver un titre au chapitre.

Donc faites bien la fête... enfin, vu que là c'est normalement fini, faites bien la fête la semaine prochaine ! Et vu que y'aura très probablement pas de nouveau chapitre d'ici là, bonne année d'avance !

Et sinon, merci de nouveau aux deux ou trois perdus qui suivent fidèlement ces inepties ;)