Ding-i-ling. Ding-i-ling. Ding-i-ling.

« Oh non, pas encore, » ronchonna Bahamut.

Ixion leva les yeux de son journal. Le format écrit nous épargnera fort heureusement d'avoir à trouver une manière convaincante d'expliquer comment la chimère hippoïde s'y prenait pour tenir les feuilles dans ses sabots. Et comme on va pas y passer la nuit, acceptez simplement qu'il était en train de lire son journal, et que l'irritant son de clochettes et le grognement de Bahamut le dérangèrent dans sa lecture.

« Qu'y a-t-il ?

- Encore une invocation, soupira le dragon. La troisième depuis ce matin.

- Je croyais que tu aimais ça, te battre, souligna Ixion.

- Aimais, oui. Mais depuis le procès, ça n'arrête pas. La rumeur de mes quelques… écarts de conduite s'est répandue sur Spira. Du coup, je suis invoqué en permanence par des gens qui veulent voir par eux-mêmes la chimère stupide qui balance des overdrives dans tous les coins.

- D'un autre côté, tu n'avais qu'à pas balancer des overdrives dans tous les coins.

- YYYRHAAA, acquiesça Anima.

- Kss. Le pire, c'est qu'ils me tiennent à l'œil. Je dois y aller doucement, calmement, sinon ils me tombent sur le poil.

- YYYRHAAA, grimaça Anima.

- Je compatis également, fit Ixion. Ca ne doit pas être facile pour toi.

- Ca ne l'est pas. Enfin… Je ferais mieux de répondre à l'appel si je ne veux pas me retrouver avec une charge de plus sur les épaules, comme quoi j'aurais laissé mon Invokeur se faire déchiqueter. Hmpf. »

Bahamut se leva et franchit le voile après un vague signe de la main à ses collègues. Le silence avait à peine eu le temps de retomber que Yojimbo franchissait d'un pas vif une autre porte, suivi par un Daigoro bondissant.

« YYYRHAAA, lâcha Anima d'un ton acerbe.

- Je n'ai pas de comptes à te rendre, l'enchaînée, répliqua sèchement Yojimbo. Ce qui se passe entre Shiva et moi ne te regarde pas.

- YYYRHAAA ?

- Elle est partie. Invoquée.

- Et toi ? demanda calmement Ixion. Tu vas où ?

- On m'a appelé aussi. Je pars sur le champ. »

Et, joignant le geste à la parole, il s'engouffra par le même chemin que celui emprutné par Bahamut quelques instants plus tôt.

Resté seul avec Anima, Ixion replia son journal en soupirant puis alla ouvrir un tiroir, d'où il sortit un échiquier qu'il posa sur la table. Patiemment, il entreprit de disposer les pièces sur leurs cases respectives. Quand à savoir comment il accomplit cette succession d'actions avec ses seuls sabots, je vous renvoie au début de ce chapitre, on va pas se répéter non plus.

A peine avait-il soigneusement placé le dernier pion que Valefore entra dans la pièce. Il salua poliment Ixion et se dirigea vers lui et l'échiquier.

« Je vois que tu es déjà prêt pour notre partie quotidienne, mon ami.

- Je dois prendre ma revanche pour hier, » acquiesça Ixion.

Ils s'installèrent de part et d'autre de l'échiquier. Quelques pions furent avancés, puis l'un des voiles s'ouvrit avec fracas et Annabella entra à toute berzingue en bourdonnant follement. Elle freina de justesse avant de rentrer en collision avec Anima, puis vint se placer près de la table en haletant. Les deux joueurs continuèrent stoïquement leur partie jusqu'à ce qu'elle parvienne à reprendre assez de souffle pour parler.

« Monsieur Valefore, couina-t-elle.

- Oui, Annabella ?

- J'ai besoin de vous !

- Ah… Eh bien tu vois, jeune fille, c'est malheureusement impossible. Ca ne marchera jamais entre nous, nous avons trop de différences… Je suis désolé, mais…

- Hein ? Non, je parlais pas de ça, balbutia Annabella. C'est parce qu'Ifrit est en train de me poursuivre et je crois qu'il veut me draguer, mais il n'est pas vraiment doué, et là, il commence à me faire peur. Et je crois qu'il arrive. Aidez-moi, s'il vous plaît !

- … Oh. »

Un peu confus, Valefore n'eut pas le temps de trouver les mots pour répondre avant qu'Ifrit ne pénètre en trombe dans la pièce et ne se rue sur Annabella avec un grand sourire qui se voulait manifestement séducteur.

« Annabellaaaaa, tu m'as manqué ! Viens avec moi, je vais te faire vivre l'amour avec un grand H !

- Ca commence par un A, » glapit-elle.

Constatant que ça ne l'arrêtait pas, elle alla se placer, en désespoir de cause, de l'autre côté de la table où Ixion était en train de mettre le roi de Valefore en échec. Ifrit, un instant désarçonné par ce subtil subterfuge, trouva la parade en contournant également la table. Malheureusement pour lui, Annabella le guettait et passa de nouveau de l'autre côté de la table. S'ensuivit une course-poursuite effrénée que Valefore fit semblant de ne pas voir, préférant interposer un pion pour protéger son roi. Ixion, en revanche, complètement excédé par le boucan que faisaient les deux autres, piaffa et foudroya Ifrit du regard.

« Ifrit, laisse-la tranquille ou tu vas tâter de ma foudre X !

- Laisse faire, soupira Valefore. Dis-moi plutôt… Où sont partis tout le monde ? A cette heure-ci, cette salle est beaucoup plus bondée, d'habitude.

- Oui, ben, avec le bordel que font ces deux-là, on peut s'estimer heureux qu'il n'y ait personne d'autre.

- Ca ne répond pas à ma question.

- Bahamut et Yojimbo viennent d'être invoqués. D'après Yojimbo, Shiva aussi, juste avant. Par les cornes de Gagazet, Ifrit, je t'ai dit de lui foutre la paix !

- Quoi ? s'étonna Valefore. Trois en même temps ? Hmm. Je me demande ce qui se passe en bas. »

Ixion sourit en prenant le pion qui s'était interposé devant le roi de Valefore.

« D'après ce que je devine, un truc assez intéressant pour que je regrette de ne pas pouvoir y assister. »

XXX

Yojimbo regarda autour de lui.

Le vent soufflait, chaud, sec, sans pitié, sur une plaine désertique en plein milieu de nulle part. Seuls le sable et les cactus défiaient le ciel. On s'attendait presque à voir une flopée de vautours tourner en rond autour du premier être vivant assez naïf pour passer par là.

Yojimbo avança lentement vers son Invokeur, un grand type sec à petite moustache, et mit un genou en terre. Daigoro se coucha à côté de lui.

« Vous m'avez appelé, maître, entonna-t-il. Je suis à votre service. Que dois-je faire ?

- Salutations, fit sèchement l'Invokeur. Je m'appelle Falaise. Je dois vous demander d'écraser l'impudent qui se trouve là-bas.

- Oui, maître. »

Il se releva et envoya son regard d'acier vengeur dans la direction que lui indiquait Falaise.

Sa détermination adamantine fut quelque peu secouée quand il aperçut la silhouette caractéristique de Bahamut.

Ce dernier était manifestement en plein débat enflammé avec son propre Invokeur, un homme ombrageux vêtu d'un poncho plutôt moche et mâchonnant un cigare puant. Yojimbo lâcha un grognement méprisant. Bahamut… Incapable de suivre l'autorité, celui-là. Tssk. Mais la question, c'était… que faisait-il ici ? Le samouraï tendit l'oreille pour capter les propos de son rival.

« Ecoutez, dit Bahamut à son Invokeur, monsieur… Estebois, c'est bien ça ? Je ne peux pas l'attaquer. Les chimères ne sont pas faites pour ça.

- Non, gringo, répliqua le dénommé Estebois après avoir copieusement suçoté son cigare. Elles sont faites pour obéir aux ordres de leur Invokeur. Alors tu passes à l'attaque,maintenant. »

Yojimbo haussa un sourcil. Apparemment, ce n'était pas lui que Bahamut hésitait à attaquer ; il gesticulait dans une autre direction. C'est par là qu'il concentra son attention…

… Et croisa le regard de Shiva.

« Tiens, fit celle-ci d'une voix lasse. Toi aussi, tu es là ?

- Oui, fut obligé de reconnaître Yojimbo. Euh… il se passe quoi ?

- Il se passe que cette garce refuse de m'obéir ! brailla un petit homme grassouillet derrière Shiva.

- En gros, admit Shiva. Oh, je manque à tous mes devoirs… Yojimbo, je te présente Gromiche, Invokeur. Monsieur Gromiche, voilà Yojimbo, chimère.

- Concrètement ? demanda Yojimbo, complètement perdu.

- Eh bien, ces trois types, Estebois, Falaise et Gromiche, ont décidé de régler leurs comptes. A coups de chimère. Et nous sommes celles qu'ils ont invoquées pour ça.

- Bon résumé, mademoiselle, intervint la voix sèche de Falaise. A présent, Yojimbo, si vous voulez bien m'obéir et atomiser vos petits camarades.

- Il gagnera pas, intervint la voix de Bahamut, plus loin, qui s'était arrêté d'argumenter avec Estebois juste le temps de beugler cette provocation.

- Attendez, monsieur Falaise, fit Yojimbo. Les choses vont un peu trop vite pour moi. Vous voulez donc que je fasse chanter Zanmato, la Lame Aux Mille Vies De L'Aurore Lunaire Infinie, pour battre Shiva et Bahamut ?

- En gros. C'est le principe du combat, je le crains.

- Parfaitement, râla Gromiche. Allez, Shiva ! Attaque Laser-glace !

- Monsieur Gromiche, fit froidement l'interpellée, je crains que cette fanfiction soit déjà assez perdue dans les bas-fonds de l'aberration sans que vous ne l'agrémentiez en plus de ce genre de « références. »

Yojimbo secoua la tête. Tout ceci était assez étrange, mais passons. Il avait fini par repérer l'élément essentiel de la situation : on lui offrait l'occasion d'humilier enfin Bahamut en combat au corps à corps. Il esquissa un sourire. Voilà. Là, ça devenait plus clair.

« Hé, lézard, interpella-t-il.

- Qu'est-ce qu'il a le trancheur de jambon ? fit Bahamut avec humeur en arrêtant de nouveau d'argumenter avec Estebois, et en plissant les yeux dans la direction du samouraï.

- Tes tripes feront une guirlande palpitante autour de mon katana pour te faire payer ces mots. Dis-moi, qu'est-ce qui te gêne dans le fait de te battre contre moi ? »

Bahamut ouvrit la bouche pour répondre, mais s'arrêta. Euh, oui… Après tout… Yojimbo, il serait heureux de lui faire bouffer quelques dents pour lui apprendre la politesse. En fait, à la base, c'était Shiva qu'il ne voulait pas attaquer. Mais le sabreur fou ? Il n'y avait rien – absolument rien – qui les empêchât de vider leur querelle une bonne fois pour toutes.

Le dragon afficha un sourire carnassier, croisa les bras et se campa sur ses jambes.

« Estebois, tu as de la chance. Je vais écraser face de champi et on reprendra la conversation après.

- A la bonne heure, gringo, marmonna Estebois.

- Monsieur Falaise, murmura Yojimbo, je vais me battre pour vous.

- Merci, trancha Falaise.

- Voilà ! fulmina Gromiche en gesticulant vers les deux autres, ses petits yeux plantés sur Shiva (sur certaines partie proéminentes de son anatomie, plus précisément). Tu vois ? Ca, c'est la bonne attitude ! Alors tu bouges ton arrière-train et tu vas te battre !

- Vous rigolez ? fit Shiva. Moi, je m'assieds là et je les regarde. Je pense qu'on ne pourra pas les arrêter, mais il n'y a pas moyen que j'aille risquer mon physique de rêve dans leur dispute débile.

- Toujours le même, Gromiche, ricana Falaise. Même pas foutu de te faire obéir des chimères que tu invoques. »

Un silence de cercueil s'abattit sur le désert (sauf si on considère les jurons fulminants de Gromiche, mais comme personne n'y prêtait vraiment attention, on les ignorera aussi). Le vent fouettait le désert et soulevait des tornades de sable. Une dizaine de mètres séparait Bahamut et Yojimbo qui s'étaient un peu rapprochés l'un de l'autre, et le sol brûlant entre eux semblait tout prêt à supporter les assauts furieux des combattants. Falaise fixait sa chimère sans ciller, tandis qu'Estebois avait déjà bouffé la moitié de son cigare. Bahamut était bras croisés et jambes écartées, dans sa pose de combat favorite, tandis que Yojimbo avait dégainé Zanmato et tenait sa pointe au niveau de la gorge de son adversaire. Sans raison apparente, Shiva sortit un harmonica de Yevon sait où, considérant sa tenue plutôt légère, et se mit à jouer un air lancinant qui emplit l'air sec du désert et fit gonfler la tension ambiante.

Soudain, Bahmut se baissa et s'ancra dans le sol, dans la position caractéristique annonçant à l'adversaire qu'il vit ses derniers instants.

« Héhé, ricana Bahamut. Ca tombe bien, depuis le temps que je n'envoie cette attaque que contre des mouches et des araignées… Je me demandais si je pouvais trouver une cible encore plus déshonorante pour mon Mega Atomnium. Apparemment, je l'ai devant moi. Prépare-toi, Yoji, tu vas… »

Mais il n'avait pas fini sa phrase quand, soudain, Yojimbo partit comme une flèche et couvrit la distance qui les séparait en moins de temps qu'il n'en faut pour cligner de l'œil. Il se trouvait à présent à côté de Bahamut, katana brandi au-dessus du cou de ce dernier, qui, estomaqué par la vitesse de l'action, levait des yeux écarquillés sur son agresseur.

« Quand on tire, on raconte pas sa vie, » lâcha le samouraï.

Et il abattit sa lame. Bahamut fut juste assez rapide pour rouler sur le côté et esquiver le tranchant meurtrier d'un cheveu. Zanmato s'enfonça dans le sol en soulevant un nuage de sable, tandis que Bahamut se redressait un peu plus loin et s'époussetait, l'air furieux.

« Ok, tu l'auras voulu… Maintenant, c'est sérieux. »

XXX

Samantha parcourait les couloirs d'un pas excédé. Où était Annabella ? Pas encore à tourner autour des chimères inférieures, quand même ? Elle lui avait pourtant dit cent fois… Oh, quelle peste. Est-ce qu'une bonne fois pour toutes, elle allait se décider à faire rentrer les ordres de sa grande sœur dans son crâne de linotte ?

Elle arriva enfin au voile qui menait à la salle principale. Elle l'ouvrit, haussa un sourcil en remarquant que le corps carbonisé et parcouru de petites décharges électriques d'Ifrit gisait devant la porte, puis l'enjamba stoïquement pour entrer dans la pièce.

Sur la table, la partie d'échecs entre Ixion et Valefore faisait toujours rage et les pièces posées à côté de l'échiquier, prises dans l'exercice de leur fonction, attestaient de la violence de l'affrontement. Valefore était en difficulté, son roi acculé dans un coin et encerclé par l'ennemi, mais possédait toujours sa dame, qu'Ixion avait, lui, perdue au combat. A côté de la table, Annabella s'était assise sur un tabouret pour suivre la partie en faisant semblant de comprendre les règles. Quand elle aperçut sa grande sœur, elle n'eut pas l'air enchantée.

« Bonsoir, messieurs, fit Samantha d'un ton cassant. Annabella, je t'ai déjà dit de ne pas traîner dans le coin.

- Mais… murmura Annabella.

- Allons, madame, intervint courtoisement Valefore. Elle ne fait rien de mal. Elle s'instruit.

- Hmpf, fit Samantha sans faire attention à sa petite sœur qui avait rougi instantanément aux mots de Valefore. Peut-être… Il est vrai que les échecs sont un noble jeu.

- Je ne vous le fais pas dire, approuva Valefore en déplaçant une tour.

- Echec et mat, répliqua immédiatement Ixion en décalant son fou d'une case.

- Ah, constata son adversaire. Oui. En fait, c'était pour ça que je ne devais pas bouger cette tour. Zut.

- Ca fait 69 partout, sourit Ixion. Madame Samantha ? Vous voulez faire une partie ?

- Ma foi, pourquoi pas, » accepta Samantha après un moment d'hésitation.

C'est alors qu'un autre Ding-i-ling retentit, pour Ixion cette fois.

« Oh, sursauta-t-il. Je vais devoir vous laisser. On m'appelle aussi. A tout à l'heure. »

Pendant que Valefore et Samantha s'installaient de part et d'autre de l'échiquier, Ixion trottina jusqu'à la porte. Il était justement curieux de voir ce qui se passait en bas. C'était l'occasion d'aller jeter un coup d'œil.

XXX

Un peu plus tard, Ixion et Shiva étaient sur le chemin du retour. Bahamut et Yojimbo étaient sur le dos d'Ixion, inanimés et arborant de splendides bosses sur ce qui avait été leurs crânes. Quant à Ixion, il ne pouvait pas s'arrêter de rire.

« Match nul, hein ?

- Oui, répondit froidement Shiva.

- Mais comment ils ont fait ça ?

- Oh, l'accident bête. Yojimbo a trébuché sur un gros caillou. Bahamut a trébuché sur Yojimbo. Du coup, c'est Gromiche qui a gagné le duel à trois. Il était content. »

Ils étaient arrivés à l'entrée de la Salle d'Attente. Ixion ouvrit la porte et s'effaça pour laisser passer Shiva.

« Merci, Ixion. Dis, tu pourrais aller déposer ces deux-là dans leurs chambres, qu'ils reprennent un peu leurs esprits ?

- Hé, s'offusqua Ixion. Pourquoi c'est moi qui dois m'occuper d'eux ? »

Shiva sourit.

« Tu vois, Ixion, dans ce monde, y'a deux types de chimères. Celles qui sont belles et séduisantes, et celles qui transportent les abrutis. Toi, tu transportes les abrutis. »

Et, sur ce très mauvais clin d'œil, elle disparut en chantonnant.


Les examens étant finis, les débilités reprennent de plus belle et de manière plus régulière. :)