Moi, en retard ? Ah ! Ah ! Mais non. Vous n'avez rien vu.
Le gémissement que poussa Ifrit en claudiquant dans la Salle d'Attente réveilla Anima, tira Bahamut de sa lecture et détourna
Le gémissement que poussa Ifrit en claudiquant dans la Salle d'Attente réveilla Anima, tira Bahamut de sa lecture et détourna même l'attention de Shiva de l'ongle qu'elle était en train de vernir avec précaution.
« J'ai toujours mal, vous savez, se plaignit Ifrit.
- Chochotte, déclara Bahamut en se replongeant dans sa lecture avec le plus parfait stoïcisme.
- Je souffre vraiment.
- Hmm hmm.
- Je crois que ma jambe va tomber.
- Sois gentil, ne laisse pas tes morceaux traîner dans les coins. J'ai pas envie de râtisser comme la fois où tu as vomi tes cartes partout. (1)
- On pourrait les donner à Daigoro, cela dit, fit remarquer Shiva. Il aime bien les friandises.
- C'est vrai que pour une fois que cette sale bête serait utile à quelque chose…
- J'ai l'impression que vous ne voyez pas trop ce que signifie le mot « souffrance », constata Ifrit.
- Si, parfaitement, répondit Bahamut. C'est juste que quand c'est appliqué à toi, ben… ça me chagrine beaucoup moins. Sans vouloir te vexer.
- Chuis plus à ça près, grommela Ifrit. Non mais, sérieusement… y'en a pas un de vous qui aurait un petit Soin + en réserve ? Même un Soin normal, ça me va, c'est pas grave.
- YYYRHAAA.
- Moi non plus.
- Désolé, dit Bahamut du ton du type pas du tout désolé.
- Mais regardez-moi ça, geignit l'enflammé, il a frappé super fort ce con…
- C'est légitime, dit Shiva. Tu lui avais pris son chapeau et son katana ancestral.
- Pas de quoi en faire un plat, » fit piteusement l'autre.
Il lança un dernier regard désespéré aux trois chimères tassées à leurs places respectives, qui affichaient une indifférence si complète que si le mot indifférence n'avait pas existé, on aurait dû l'inventer juste pour décrire cette situation, sauf si on était adepte d'un langage plus fleuri et qu'on préférait dire simplement qu'elles n'en avaient strictement rien à battre. Ca n'aurait pas été très loin de la réalité.
Ifrit l'avait bien compris. Avec des gémissements de martyr, il fit demi-tour et s'en fut en boitillant exagérément de la jambe droite, où l'on pouvait voir une minuscule entaille causée par le tranchant aiguisé d'un katana yojimboesque vengeur.
Shiva souffla sur ses ongles fraîchement vernis.
« Mais dis-moi, lança-t-elle à Bahamut. Tu n'avais pas suivi un cours pour apprendre Soin le mois dernier, justement ?
- Si, répondit le dragon sans interrompre sa lecture. Où veux-tu en venir ?
- Nulle part, c'était juste pour savoir.
- YYYRHAAA, leur asséna Anima d'un ton de reproche.
- Oh, ça va, toi, répliqua Shiva en levant les yeux au ciel. Une chimère des ténèbres aux tendances sadomaso à peine dissimulées n'est pas vraiment bien placée pour parler de cruauté.
- YYYRHAAA.
- Costume de scène, mes fesses, oui.
- Jolies, par ailleurs, glissa Bahamut qui avait daigné lever un œil de ses pages au mot « fesses ».
- Ah oui ? gloussa Shiva. Eh bien, si tu veux les voir de plus près, Baha, tu sais où aller… »
Elle se leva de sa chaise et se pencha vers son dragounet d'amour en lui offrant tout à la fois un regard langoureux et une vue imprenable (et que Bahamut ne se gêna pourtant pas pour prendre) sur une certaine zone qu'un mauvais poète pourrait appeler les collines de la volupté, par ailleurs fort développées chez la Reine des Glaces. Un affectueux baiser gelé sur le front plus tard, cette dernière s'en alla vers ses appartements de son légendaire pas calculé pour envoûter le regard masculin.
Bahamut la suivit donc des yeux et se pencha même par-dessus la table pour la garder en ligne de mire le plus longtemps possible. Quand elle ne fut vraiment plus visible, il se résolut à retourner à sa lecture en soupirant, mais une ribambelle d'images assez plaisantes s'étaient à présent nichées au creux de son esprit et perturbaient sa concentration.
Il était satisfait du tour qu'avaient récemment pris les événements, c'était le moins qu'on pût dire. La relation entre Shiva et lui était de nouveau au beau fixe, et elle avait repris ses habitudes de séductrice, ses déhanchements et ses regards brûlants, aussi contradictoire que cela puisse paraître. Elle avait retrouvé goût à la vie – et lui aussi, du coup. C'était le retour de l'âge d'or, et il se serait cru revenu au temps béni du chapitre 1, où tout marchait comme sur des roulettes. (2) Tout ça, c'était avant que…
Ses réflexions furent interrompues par l'ouverture brutale d'un voile et l'irruption d'Annabella. Il ne la reconnut pas tout de suite. Elle portait une perruque immonde qui lui faisait une grande crête rose sur la tête, et il aurait à la limite pu distinguer son visage affolé s'il n'avait été recouvert d'une couche de maquillage assez épaisse pour construire trois barrages et un petit château. Elle ressemblait plutôt à un monstre d'un autre monde, (3) mais les ailes vrombissantes et la forme générale de la créature mirent Bahamut sur la piste : il s'agissait bien d'Annabella, mais moche.
« Bonjour, articula-t-il, incapable de trouver un autre mot adapté à la situation.
- Monsieur Bahamut ! couina-t-elle, les larmes aux yeux et le maquillage dégoulinant. Aidez-moi ! Ils me poursuivent… ils me cherchent !
- Qui… ? »
La réponse lui fut fournie quand deux voiles claquèrent simultanément. De l'un d'entre eux émergea Samantha, de l'autre, Yojimbo.
« Te voilà ! tempêta la première en dirigeant un index vertueux vers sa petite sœur. Cette fois, tu ne peux plus nous échapper ! Coincez-la, Yojimbo !
- C'est comme si c'était fait, ma dame.
- Sam, pleurnicha Annabella, laisse-moi, j'écoute la musique que je veux, Valefore il a dit que j'étais pas à tes ordres et que…
- Valefore raconte des inepties ! tonna Samantha. Tu m'obéis ! Et puis, X Japan… Un groupe dont le nom commence par X est forcément maléfique. Yojimbo ! On l'attrape ! »
Annabella et son horrible déguisement étaient encerclés, au pied du mur, au moins métaphoriquement parlant. Il n'y avait plus qu'un deus ex machina pour la sauver. Dans sa grande bonté, l'auteur décida de le lui offrir ; Valefore apparut soudain en plein milieu de la pièce, dans un nuage de fumée qui détourna immédiatement l'attention de tous les présents, sauf Anima qui s'était rendormie depuis plusieurs paragraphes. Bahamut, témoin silencieux de toutes ces absurdités, nota que Valefore portait un chapeau noir et pointu et qu'il ne lui manquait plus qu'un balai volant pour avoir l'air d'une sorcière, mais comme il avait des ailes, ce n'était pas si important, en fait.
Valefore croisa le regard mouillé d'Annabella.
« Tu veux être libre ? demanda-t-il d'une voix bizarre.
- Oui, » répondit la petite chimère avec espoir.
Alors tous deux disparurent dans un nouveau nuage de fumée. Yojimbo resta coi. Samantha, elle, poussa un cri de surprise, vite remplacé par un rugissement de colère, et elle se mit à hurler :
« Reviens ici, que je te donne ce que tu mérites ! Je vais t'arracher les jambes avec les dents ! Ou les pattes ! RHAAA ! »
Mais ils étaient partis, et il lui fallait une nouvelle victime. Son regard accrocha Bahamut. Cible verrouillée.
« Qu'est-ce que vous faites là, vous ?! Vous n'étiez pas censé rebâtir la maison de maître Le-Grand-Père ?
- Je ne sais pas. Vous n'étiez pas censée me surveiller ?
- La Constitution Chimérique vous oblige à vous soumettre à votre châtiment, siffla Samantha. Vous pourriez être banni pour cela.
- Constitutionnellement parlant, répondit Bahamut avec courtoisie, je suis parfaitement en règle car Le-Grand-Père m'a accordé une journée de congé sur demande de sa petite-fille. Donc, anticonstitutionnellement parlant, allez vous faire mettre. »
Samantha poussa une exclamation de rage et de dégoût mêlés pour signifier qu'elle refusait de continuer la discussion avec un individu aussi grossier et que de toute façon, il regretterait de lui avoir parlé comme ça, un jour, parce qu'un jour elle trouverait un châtiment adéquat à lui appliquer, et ça faisait quand même beaucoup de choses à signifier avec une simple exclamation, il fallait le reconnaître. Et puis elle sortit de la pièce.
Bahamut battit des paupières et se frotta les yeux en bâillant. Il n'était pas trop sûr de ce qui venait de se passer, et de toute façon, il avait fini par apprendre qu'on se portait bien mieux sans chercher d'explications quand on vivait à la Salle d'Attente. Si ça se trouvait, de toute façon, il s'était assoupi et avait fait un rêve. Oui, voilà. C'était non seulement l'explication la plus probable, mais aussi la moins dérangeante. Malheureusement – constata-t-il –, Yojimbo était toujours là, et il le fixait du regard.
« Bonjour, lança froidement le samouraï.
- Au revoir, » répondit tranquillement Bahamut en replongeant le nez dans son bouquin, langage codé universel pour « j'ai pas envie de te parler, tu me casses les pieds, alors dégage, t'es gentil. »
Yojimbo ne connaissait manifestement pas le langage codé.
« Qu'est-ce que tu lis ?
- Une pièce de théâtre, grogna Bahamut. Roméo et Juliette.
- Ca parle de quoi ?
- C'est une tragédie. Ca parle d'amour. Tu connais pas. »
Yojimbo lui arracha le bouquin des mains. Bahamut protesta énergiquement.
« Hé.
- Je t'emprunte ce livre.
- Pour quoi faire ?
- Le lire.
- Ah. Fallait le dire. »
Le samouraï commença à feuilleter le bouquin.
« Gna gna gna… Romeo e Giulietta… gna gna… ti amo… gna gna… casa di Giulietta… Pourquoi en italien ?
- Parce que ça se passe en Italie. (5)
- Hm hm. A plus. »
Il repartit, le nez plongé dans le livre. On pouvait voir à dix kilomètres les plans compliqués se former dans son esprit. Bahamut leva les yeux au ciel. Décidément, Yojimbo était moins subtil qu'un bulldozer berserker hurlant en pleine charge sur terrain découvert. Quand le samouraï eût disparu, Bahamut donna un coup de coude à Anima, qui s'éveilla de nouveau avec un grognement endormi.
« YYYRHAAA ?
- Désolé de te réveiller, ma poule. Je voulais juste te demander un petit truc : si jamais Shiva passe par ici, préviens-là que si elle voit Yojimbo s'approcher d'elle avec une guitare et une rose entre les dents, elle doit tirer à vue.
- YYYRHAAA.
- Merci. »
XXX
Cette nuit-là, Bahamut fut réveillé par quelques coups timides frappés à sa porte. Il invita la personne de l'autre côté à entrer :
« Zgrmf ?
- Baha, c'est moi, souffla une voix bleue et peu vêtue.
- Mmfg ! »
Soudainement intéressé, le dragon bondit de son lit et ouvrit la porte. Une Shiva en chemise de nuit lui tomba dans les bras et s'agrippa à lui dans un stéréotype vieux comme le monde. Bahamut se dit que Shiva devait être la seule femelle du multivers à être en réalité plus habillée pendant qu'elle dormait que durant la journée. Néanmoins, la chemise de nuit laissait deviner largement assez pour élever ses instincts, et autre chose par la même occasion.
« Baha, murmura Shiva, aide-moi !
- Qu'est-ce que vous avez toutes aujourd'hui ? demanda Bahamut.
- Hein ?
- Non, rien. Il se passe quoi ?
- C'est Yojimbo…
- Ah ! Forcément.
- … Il n'arrête pas d'essayer d'escalader mon balcon pour entrer dans ma chambre, et probablement ailleurs ensuite, je suppose.
- Mais… ta chambre n'a pas de balcon, objecta Bahamut. On n'a même pas de fenêtre à la Salle d'Attente.
- Oui, je sais. Mais c'est à lui qu'il faut le dire. »
Bahamut se passa une main sur les yeux. Pas chercher à comprendre, pas chercher à comprendre, jamais.
« D'accord, soupira-t-il en feignant admirablement bien la contrariété. J'aime pas trop ça, mais pour cette nuit, je te laisse dormir dans mon lit.
-Hein ? Mais non. Je voudrais que tu ailles le chasser, s'il te plaît, n'amour.
-Quoi ? Ah, zut… Euh… Ah oui, hem, c'était ce que je voulais dire… On… on y va, alors.
-T'es un ange.
-Je sais. »
Ils s'engagèrent dans les couloirs de la Salle d'Attente en direction de la chambre de Shiva, cette dernière suspendue au bras de son dragon. Tout le monde – ou presque – dormait, et le silence était quasiment total ; mais à mesure qu'ils approchaient de la chambre, on entendait de plus en plus un genre de litanie déclamée sur un ton passionné.
Ils entrèrent dans la chambre, et Bahamut se dirigea vers la fenêtre qui n'existait pas avec la prudence du louvetier pensant avoir découvert la tanière de la bête, ou de la jeune fille qui fait le mur pour aller retrouver son copain et qui ne doit surtout, surtout pas réveiller ses parents, sinon elle va manger grave. Sous le balcon imaginaire, au lierre improbable qui s'accrochait au mur était suspendu un Yojimbo en costume d'époque ridicule, apparemment gêné dans son escalade par son katana qu'il n'avait pas abandonné, mais qui ne l'empêchait pas de réciter des vers que Bahamut reconnut pour être des passages de Roméo et Juliette. Il fallait faire quelque chose.
« Hé, Yoj'.
- Aaah, ma douce Shiva, tu daignes enfin te montrer… Je… ah, c'est toi ? Qu'est-ce que tu fais ici ?
- Je suis venu te demander d'arrêter de braire sous la fenêtre de ma copine, surtout qu'elle n'a pas de fenêtre et que tu es en train de détruire la cohérence de cet univers déjà pas très stable.
- Peuh ! Qu'est-ce que la cohérence d'un univers face au pouvoir de l'amour ?
- Le vainqueur du duel, probablement. Allez, maintenant t'es gentil, tu dégages.
- C'est la puissance même du cœur qui s'incarnera en ma lame quand je l'abattrai sur toi et séparerai ton corps impie en deux moitiés de cadavre pitoyables.
- Sûrement. C'est juste con que tu aies les mains prises, là.
- Malgré les… hmf… incroyables désavantages que j'ai… armf… je serai quand même… gnn… vainqueur face à toi… je n'ai besoin que d'une main pour me retenir, vois comment l'autre dégaine mon katanaaaaaaaaaaaaaaaaah… »
Il y eut un « splat. » Bahamut jeta un regard navré en contrebas, puis décida qu'il était temps de se détourner de la fenêtre contradictoire. Il lança un sourire rayonnant à Shiva.
« C'est bon, bébé. Normalement, tu devrais pouvoir dormir.
- Merci, Baha.
- Enfin, si t'as peur qu'il revienne, le coup de dormir dans le même lit, tout ça, ça tient toujours, tu sais…
- Demain, sourit Shiva. Va te coucher, tu es fatigué.
- Hmf, oui maman. »
Il sortit de la chambre en secouant la tête. Il avait presque pitié de Yojimbo, sauf que cet enfoiré lui en avait fait baver aussi, alors non. Bon… il faudrait qu'il pense à retourner le voir, tiens… il avait un bouquin à récupérer.
(1) : Si, si. Souvenez-vous, chapitre 4.
(2) : Combien d'entre vous sont d'accord avec moi quant à l'ineptie de cette expression ? J'veux dire, c'est censé signifier que tout va bien, mais quand y'a des roulettes ça roule, normalement, ça marche pas, ou alors il est temps de se poser des questions.
(3) : Ce qu'elle était techniquement. Mais disons alors un monde que même les chimères ne connaissaient pas. (4)
(4) : Et ne me demandez pas comment Bahamut savait à quoi ressemblait un monstre de cet autre monde dans ce cas. C'est une fiction, oui ou non ? Alors, hein. Humf.
(5) : En vrai, il y a une autre raison, mais seule Elorin la connaît. :p
Voilà. Et puis, comme le passage sur X Japan est complètement incompréhensible sans la référence adéquate, il est conseillé de chercher le PV de Celebration par ledit groupe sur Youtube. :)
