Bahamut remballa ses affaires et s'envola
Bahamut remballa ses affaires et s'envola. Il inspira profondément l'air vespéral de Spira, empli de la satisfaction du travail presque accompli. Plus que la cheminée à poser et il aurait enfin purgé la peine infligée par le tribunal chimérique. Après, il serait tranquille. Et pour couronner le tout, aujourd'hui, c'était son anniversaire. (1) Il allait donc pouvoir faire la fête avec ses amis, passer du bon temps avec son glaçon adoré, se pavaner à son bras en envoyant de grands sourires à Yojimbo… Il en salivait d'avance. Avec un peu de chance, il y aurait même du gâteau à l'ananas.
Il repassa le sceau dans l'autre sens et reprit le chemin de la Salle d'Attente en sifflotant gaiement. La vie était quand même belle, parfois.
« C'est moi, » claironna-t-il en entrant.
Il n'y avait personne, à part une Anima ensommeillée qui lui adressa un signe de tête en faisant cliqueter ses chaînes.
Bon, il fallait le reconnaître, s'il avait espéré tomber sur une Salle en fête parée de banderoles clamant fièrement « JOYEUX ANNIVERSAIRE » en lettres bleues, jaunes, rouges et peut-être même vertes, c'était un peu raté. Mais Bahamut ne se départit pas de son éclatant sourire. Ils étaient tous planqués derrière les voiles et, d'un instant à l'autre, ils allaient jaillir en beuglant « Surpriiiiseuh. »
« Allez, les gars, fanfaronna-t-il. Vous pouvez sortir maintenant ! »
Il attendit un certain temps. Si des insectes avaient pu vivre dans la Salle d'Attente, les irritants grincements des criquets l'auraient emplie joyeusement pour souligner la solitude de Bahamut. Cette fois, son éclatant sourire s'estompa quelque peu à mesure qu'il constatait que personne n'apparaissait.
« Où ils sont tous ? s'enquit-il auprès d'Anima.
- YYYRHAAA.
- Quoi ?! s'étrangla Bahamut. Mais… et nous alors ?
- YYYRHAAA. »
Bahamut tira une chaise et s'assit, choqué par la nouvelle. Alors c'était son anniversaire et ils étaient tous partis arpenter les routes ? Même… Shiva… ET Yojimbo ? La perspective ne lui plaisait pas beaucoup. Mais il y avait pire encore, une idée horrible qui commençait à se faire jour dans son esprit. Il déglutit et se tourna vers Anima.
« Dis, ma poule… on est tous seuls, là ?
- YYYRHAAA, confirma Anima.
- Et les autres sont indisponibles ?
- YYYRHAAA, fit-elle de nouveau sur le ton curieux de qui n'arrive pas à déterminer où diable son interlocuteur veut en venir.
- Qu'est-ce qui se passe quand quelqu'un essaie d'invoquer une chimère absente ? »
XXX
« Mince, fit Shiva.
- Keugna ? s'enquit Ifrit.
- C'était l'anniversaire de Bahamut aujourd'hui, s'enquit la Reine des Glaces.
- Dommage, dit Ixion, mais on a une mission plus importante. Il survivra, va.
- Mais j'avais prévu un cadeau… spécial, ce soir, murmura-t-elle, toute marrie.
- Quel genre ?
- Euh… on ferait mieux de continuer à avancer, décréta Shiva.
- Oui, confirma Valefore d'une voix stressée. Vos bavardages nous font perdre un temps précieux.
- Du calme, vieux compagnon, dit Ixion. Nous avons un bon rythme, inutile de paniquer.
- Mais je m'inquiète pour damoiselle Annabella, se plaignit Valefore.
- Insiste pas trop là-dessus, gronda Ifrit. C'est quand même de ta faute, ce qui lui est arrivé.
- Justement, répondit sèchement Valefore. Je me sens coupable et désire réparer ma faute au plus vite.
- Du calme, répéta Ixion. Je vous rappelle que nous oeuvrons tous ensemble vers l'accomplissement de notre objectif. Nous ne pouvons pas nous permettre de commencer à nous crier dessus les uns les autres. Nous sommes tous amis, non ? »
Le regard lourd comme du plomb que s'échangeaient Ifrit et Valefore signifiait clairement « non. »
« Bon, hum… toussota Ixion. Shiva, la carte ? »
Shiva déploya une grande carte chiffonnée. L'encre ancestrale était à moitié effacée et la réalisation tellement ancienne que la moitié des villes indiquées n'existaient plus aujourd'hui, mais c'était sans conteste une carte de Spira. Les chimères avaient déjà barbouillé la majorité des terres et une bonne partie des mers de grosses hachures rouges baveuses.
« Faut se rendre à l'évidence, constata Ifrit, on avance pas des masses.
- En effet, dit Valefore. Le plus inquiétant, c'est que malgré nos pérégrinations aux quatre coins de Spira, je n'ai pas senti une seule fois la présence d'Annabella.
- Moi non plus, soupira Shiva. C'est comme si elle n'était plus sur ce monde.
- Allons, c'est absurde, sourit Ixion. Elle est peut-être très bien cachée, tout simplement. Nous y arriverons.
- Je me demande où en sont Yojimbo et les autres ? » murmura Shiva.
XXX
« C'est ici, déclara Samantha. Sire Yojimbo, arrêtez la charrette.
- Bien, dame Samantha.
- Maria, on descend.
- Ouais, Sam, » bâilla une Maria démotivée.
Les Sœurs Magus descendirent donc de la charrette, suivies par Daigoro qui haletait et frétillait tout autour d'elles. Elles s'avancèrent vers une grande maison en briques, puissante, solide – mais sans cheminée.
« Euh… dites, lança Yojimbo alors que Samantha s'apprêtait à frapper à la porte.
- Oui ? fit Samantha, en compressant dans cette unique syllabe toute la signification de « je te préviens, mon gars, j'ai pas que ça à faire, alors t'as plutôt intérêt à ce que ça soit rapide. »
- Pour la charrette, hum… J'aimerais bien changer de poste, madame.
- Pourquoi ? N'êtes-vous donc point fier de la conduire ?
- La conduire, heu… passe encore, mais… la tirer…
- Vous êtes un samouraï, non ? Un genre de chevalier ?
- … oui, et ?
- La galanterie doit être votre priorité.
- Ben, c'est vrai qu'aider les femmes fait partie de mon code de conduite, reconnut piteusement Yojimbo. Mais normalement, il s'agit de les défendre. Le sabre à la main, quoi. Des combats.
- Je peux vous fournir un combat ici-même, si vous le désirez, répondit Samantha en plissant les yeux. Et cela rentrera parfaitement dans vos attributions, parce que j'avais justement besoin de me détendre et vous me seriez d'un grand secours…
- Euh, non, euh, ça va. Je vais tirer la charrette.
- Sage décision. Attendez ici pendant que nous entrons.
- Ouaf, » conclut Daigoro avec un regard d'excuse à son maître.
Sur quoi Samantha frappa à la porte. Il ne se passa pas longtemps avant que Le-Grand-Père ne l'ouvre.
« Ah, c'est vous ? chevrota-t-il avec étonnement. Je suis content de vous voir, mais 'pourriez m'dire ce que foutrediable vous fichez ici ?
- Bonjour, salua une Samantha tout sourire. C'est une bien belle nouvelle maison que vous avez là.
- Ouais, ouais, ça peut aller, grommela Le-Grand-Père. J'regrette juste de pas pouvoir faire du feu par ces froides soirées d'été, mais bon. Z'avez pas répondu à ma question. Et pis d'ailleurs, ajouta-t-il avec suspicion, vous avez le droit d'être là ? Qui vous a invoquées ?
- Personne, monsieur. Nous sommes à la recherche de ma jeune sœur Annabella. Nous sommes autorisées à fouler Spira s'il s'agit de retrouver une partie de nous-mêmes, or les Sœurs Magus ne forment qu'une seule et unique chimère, comme vous le savez ; une chimère dont il manque un tiers.
- Tout ça est vrai, acquiesça le vieil homme. Mais j'vois Daigoro là, et Yojimbo derrière vous. 'Font quoi ici, eux ?
- Ils se sont joints à notre quête, répondit Samantha. C'est autorisé également.
- En effet, z'êtes complètement en règle. Et donc… je suppose que vous êtes venus chercher des infos sur Annabella ?
- Oui, et…
- Désolé, la coupa Le-Grand-Père, je savais même pas qu'elle avait disparu avant que vous ne me l'disiez, alors j'sais pas non plus ce qui lui est arrivé, et d'ailleurs j'veux pas savoir. Par contre, j'ai peut-être une idée…
- Dites-la toujours, demanda Samantha avec espoir.
- Ouais, la soutint Maria, qu'on en finisse et qu'on puisse rentrer.
- Vous avez essayé de l'invoquer ?
- Comment ça ? s'étonna Samantha. Elle n'est plus dans la Salle d'Attente. Comment pourrait-elle venir ici ?
- Si elle est encore quelque part dans le monde chimérique, elle viendra. Si on l'invoque et qu'elle vient pas, c'est soit qu'elle est passée dans un autre monde, soit que quelque chose l'empêche de venir.
- Hum, c'est une idée, reconnut Samantha, songeuse. Et vous accepteriez de faire cela pour nous ?
- Bien entendu, j'suis un gentleman, répondit Le-Grand-Père avec un grand sourire édenté. Laissez-moi juste faire quelques préparatifs. »
Il dessina un vague pentacle par terre et commença à fouiller dans une grosse malle à la recherche de son bâton d'invokeur. Samantha, Maria et Daigoro attendirent sagement, sans rien dire.
« Hé, leur parvint la voix de Yojimbo depuis l'extérieur.
- Quoi encore ?
- Il commence à pleuvoir ici.
- Faites usage de votre chapeau, lui jeta Samantha, avant de se désintéresser complètement de son cas.
- Voilà, je l'ai, » triompha Le-Grand-Père.
Il approcha du pentacle en brandissant son vieux bâton et commença à l'agiter en meumeunant des incantations.
« Annabella, viens à moi ! » déclama-t-il finalement.
Il ne se passa rien pendant dix bonnes secondes. Puis, alors même que Le-Grand-Père commençait à baisser son bâton, déçu, un nuage de fumée explosa au centre du cercle avec un petit « bloup. »
L'être qui se tenait maintenant devant eux avait manifestement fait un gros effort de présentation. Cela concernait tant les tonnes de maquillage sur sa figure que les ailes en carton collées dans son dos. Malheureusement, il n'avait rien pu faire pour remédier au fait qu'il était trois fois plus grand qu'Annabella, et beaucoup plus, heu… dragon.
« Bahamut, vous avez six secondes pour expliquer votre présence ici, dit Samantha d'une voix qui aurait surgelé un volcan.
- De l'intérim, répondit-il. Je suis Annabella. Bonjour, grande sœur.
- C'est pas Annabella, objecta Maria en écarquillant les yeux. C'est Bahamut.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'intérim ? » cracha Samantha.
Le dragon prit un air gêné.
« J'ai demandé à Anima, répondit-il. Elle m'a expliqué que les invocations faisaient des déchirures dans la toile de l'espace-temps, histoire de permettre aux chimères – nous, quoi – de se manifester sur des plans matériels comme Spira. Et elles referment automatiquement ces déchirures après être passées. Mais si on fait une invocation et que personne ne vient, alors la déchirure reste. Et, euh, d'après Anima, c'est pas très bon de rester avec un espace-temps plein de trous. Donc, vu que y'a plus qu'Anima et moi à la Salle d'Attente, on remplace tout le monde pour sauver l'univers. On est des bouche-trous, dans tous les sens du terme, ahaha.
- Tout le monde ? releva Samantha. Que font donc votre dinde bleue et vos petits compagnons pendant que vous vous grimez avec tant de ridicule ?
- Ils ne sont pas avec vous ? s'étonna Bahamut.
- Tout stupide que vous soyez, vos yeux devraient suffire à vous répondre.
- Oh… oh. Oh, je vois. Ou plutôt, je ne vois pas. Oubliez ça, allez.
- … Je vous prie de m'excuser un instant. »
Samantha se retourna et tira Le-Grand-Père à l'écart. Elle se pencha vers lui et chuchota :
« Comme vous le savez, monsieur, nous sommes en règle. Mais vous avez entendu comme moi… Il y a d'autres chimères qui se baladent sur Spira, et dans la totale clandestinité.
- J'ai entendu, répondit férocement Le-Grand-Père. Des têtes vont tomber, faites-moi confiance.
- C'est fantastique, » rayonna Samantha.
Puis ils revinrent à Bahamut, qui arborait un air profondément honteux.
« Ne me cachez rien, soupira-t-il. J'ai fait une bourde, là, hein ?
- Tout à fait, sourit Samantha, et vos amis vont vous en vouloir, surtout votre copine.
- Attends qu'on se retrouve à la Salle d'Attente, grommela Bahamut dans sa barbe.
- Je vais feindre de ne pas avoir entendu cela, fit mielleusement Samantha. Au fait, dites-moi, c'est vous qui remplacez Annabella, mais que fait Anima pendant ce temps ?
- Anima ? Euh… »
XXX
« YYYRHAAA. »
Le duc se tourna vers son Invokeur.
« J'avais requis un poney pour l'anniversaire de ma fille, monsieur Zmiss.
- C'est vrai, monsieur, admit Zmiss, pourpre de honte, les yeux rivés à ses pieds assez solidement pour résister à un séisme.
- C'est vous-même qui vous êtes proposés pour me le fournir. Et ceci, monsieur Zmiss, n'est pas un poney.
- YYYRHAAA.
- C'est vrai, monsieur, répéta Zmiss.
- Vous pensez que je vais amener ce machin plein de chaînes à l'anniversaire de ma fille ?
- YYYRHAAA, s'offusqua Anima.
- Euh… on peut rattraper le coup, lui donner une allure plus festive… peut-être qu'avec un chapeau en carton… un chapeau pointu…
- Vous êtes viré, mon vieux.
- … Oui, monsieur. »
XXX
« … je suis sûr qu'elle s'en sort très bien de son côté.
- Sans aucun doute, répondit froidement Samantha. Bien, j'en ai fini avec vous. Monsieur Le-Grand-Père, grand merci pour votre aide. Il est temps pour nous de continuer notre quête.
- Votre sœur n'est pas dans la dimension chimérique, dit Le-Grand-Père. Je suis désolé, c'est la seule aide que je puisse vous apporter.
- C'est déjà beaucoup. A la prochaine, j'espère, monsieur. »
Le vieil Invokeur lui rendit son salut, et les 66 pour cent restants (2) des Sœurs Magus ainsi que Daigoro quittèrent la maison. Bahamut se retrouva seul avec Le-Grand-Père. La situation n'avait rien de confortable.
« Eh bien, je crois que je vais y aller aussi, lança le dragon d'un ton guilleret douloureusement forcé.
- Oh, non, répondit Le-Grand-Père avec un horrible sourire. Puisque vous êtes là, j'ai justement les plans de la cheminée que je voudrais… »
(1) : Il venait d'avoir 27 éons.
(2) : Je sais qu'on a une touche pourcentage sur le clavier, mais le site n'affiche pas le caractère, c'est dommage. Je sais aussi que deux tiers de 100, ça fait 66 virgule des 6 à l'infini, mais si j'avais essayé de tous les écrire, d'abord j'y serais encore, ensuite on m'aurait accusé d'augmenter facilement la longueur de mon chapitre, un peu comme tous ces types qui écrivent des notes de quatre lignes de long à la fin de leur texte, c'est vraiment ridicule, hein ? Ah tiens, une fois affichée, la note fait 3 lignes de long, pas 4. Mais avec ces deux dernières phrases, on arrive bien à 4. Youhou !
