Je voulais poster ce chapitre il y a quelques jours mais le site ne voulait pas. Si si. C'est vrai. Enfin, bonne lecture, je vais commencer à réfléchir à la suite avant que tout se barre (trop) en sucette !


C'était une nouvelle journée d'été, longue, chaude et ennuyeuse, dans une Salle d'Attente apathique. On suait et on attendait que la saison caniculaire déroule ses semaines laborieuses jusqu'au retour des périodes fraîches, où l'on pourrait commencer à se plaindre qu'il faisait trop froid et qu'on n'avait pas encore reçu les radiateurs commandés depuis des lustres, et franchement ça commençait à bien faire.

La seule chose qui avait refroidi avec l'arrivée de la chaleur, c'était les esprits. Plus personne n'avait l'énergie de se crier dessus. Il y avait bien Samantha qu'on prenait plaisir à railler de temps en temps juste pour la forme, et puis pour s'attirer ce froncement de sourcils courroucé qui la caractérisait dès qu'elle voyait quelque chose qui ne lui plaisait pas (à peu près tout le temps), mais même ça commençait à manquer de saveur, parce qu'on n'avait pas eu de raison de se crêper le chignon avec elle depuis la semi-fugue d'Annabella. On n'en était pas encore à la réconciliation, la principale intéressée s'accrochant à son rôle de méchante officielle, mais comme certains personnages louches étaient en train d'essayer de lui voler la vedette, même elle sentait qu'elle allait bientôt devoir mettre de l'eau dans son vin. Cela ne lui plaisait guère, surtout qu'en tant que grande amatrice de grands crus, une piquette coupée à l'eau lui semblait le pire sacrilège qu'on pouvait faire en ce monde, en l'autre et en tout le reste. Mais comme précédemment cité, il faisait bien trop chaud pour protester, et elle commençait à se dire qu'elle ferait mieux de se mettre au cidre.

Bon, il y avait bien Ifrit qui supportait malheureusement parfaitement la chaleur, pour des raisons qu'il serait superflu d'exposer. Pire, elle l'emplissait d'énergie, ce qui avait créé un Ifrit qui pétait la forme et bondissait dans tous les coins en proposant à n'importe qui de jouer, sans se démonter le moins du monde après cinquante-trois « non » ou même « va te faire voir » (1). D'un autre côté (le bon), la société de serrurerie était passée l'autre jour et avait installé des verrous sur toutes les portes ; on pouvait donc garder le monstre loin de soi.

Et à l'opposé, il y avait Shiva, dont l'aura glaciale ne suffisait pas à repousser la canicule virulente, et notre Dame des Glaces se retrouvait cloîtrée dans sa chambre bardée d'enchantements pour garder la température en-dessous de zéro degré, trop faible pour faire autre chose que rester affalée sur son lit. Pour ne rien arranger, elle était régulièrement dérangée par les autres chimères qui crevaient tout autant de chaud et la suppliaient de les accueillir dans sa chambre froide. Elle n'avait pu s'empêcher de noter que Yojimbo était revenu à la charge dix-sept fois, en lui assurant à chaque fois qu'il ne s'agissait que d'une demande amicale et qu'il ne fallait surtout pas qu'elle pense qu'il cherchait à souiller son honneur, le tout d'une voix tellement vertueuse que c'était obligatoirement super louche. Shiva n'était pas dupe, et elle devait avouer qu'elle avait bien été tentée de le laisser entrer pour au moins éloigner l'ennui, mais elle refusait de tomber dans le cliché de la bombasse facile que l'auteur cherchait à lui imposer ; de plus, elle préférait éviter de reprendre les vieilles intrigues amoureuses et d'organiser « Bahamut vs Yojimbo II : L'ultime combat final, le retour ».

Et dans les couloirs rôdait un Ixion désœuvré. Chose rare, Valefore avait décliné l'offre de jouer avec lui, parce que la chaleur le faisait se dessécher et qu'il était obligé de barboter dans une piscine gonflable installée à la va-vite pour hydrater ses plumes et s'assurer ainsi que ses ailes conservent leur mosaïque chamarrée de couleurs délicates. Mort d'ennui, Ixion n'arrêtait donc pas de tourner en rond, espérant vaguement une invocation qui le distrairait. Mais c'était l'été sur Spira aussi et personne n'avait l'énergie de se taper dessus.

Un cliquetis étrange en provenance de la salle principale le tira de ses mornes pensées. Il prit cette direction, bien décidé à élucider le mystère qui lui apportait une distraction bienvenue dans son errance.

Prudemment tout de même, il passa la tête par l'embrasure du voile. Anima était là, comme d'habitude, et affichait un air maussade. Le cliquetis, quant à lui, provenait d'une étrange machine constituée de deux plaques, l'une posée horizontalement sur la table et l'autre attachée verticalement à la première. La plaque verticale était lumineuse ; la plaque horizontale était recouverte de petits boutons. Bahamut était assis sur une chaise et manipulait une petite boule reliée à la machine par un câble ; c'était cela qui créait le petit bruit. Après une description laborieuse, Ixion reconnut un ordinateur portable. Il décida d'aller voir ce que le dragon trafiquait dessus.

« Salut, Anima, lança-t-il en passant.

- YYYRHAAA », grogna-t-elle, poussant Ixion à ne pas insister.

Il était maintenant juste derrière Bahamut, qui n'avait pas fait un geste à son arrivée et demeuré très concentré son écran.

« Je ne veux pas te vexer, fit le poney, mais cette machine n'existe pas sur Spira.

- On a des vaisseaux volants, on peut bien avoir des ordis, contra Bahamut. De toute façon, celui-là ne vient pas d'ici. Je l'ai emprunté à Marie, qui l'a ramené d'ailleurs.

- Je vois, dit Ixion en s'abstenant de poser plus de questions. Et tu cherches quoi là-dessus ?

-Eh bien, tu n'es pas sans ignorer qu'hier, je suis allé dans le cabinet de mon père pour régler une vague histoire d'annihilation de congénère.

- Comment le pourrais-je ? On a été complètement oubliés pendant ce temps.

- Oui. Donc, il a été décidé que je devais participer à un genre d'épreuve bizarre avec un truc qui permet de commander aux dragons et je n'ai pas bien compris, mais apparemment je n'ai pas le droit de simplement casser la figure à mon adversaire pour gagner, et ça c'est pas cool.

- Je peux me tromper, mais je n'ai pas eu l'impression que les mots « je t'explique pourquoi j'ai besoin d'un ordinateur » aient un rapport avec ce que tu viens de dire.

- Ben, voilà : je voulais vérifier les règles exactes de l'épreuve, parce que je crois que j'ai trouvé un moyen de les contourner sans pour autant les enfreindre. »

Il reposa la main sur la souris et descendit encore un petit peu le texte, jusqu'à ce qu'un sourir illumine son visage.

« Ca y est ! C'est là, regarde. »

Ixion se pencha sur l'écran et plissa les yeux pour lire. C'était écrit tout petit et il y avait plein de majuscules partout. Ses pauvres vieux yeux avaient bien du mal à déchiffrer la portion de texte que lui montrait Bahamut. Malgré tout, il s'exécuta et marmonna à voix haute (2) :

« … gnagnagna En Quête Chacun De Leur Côté… Aucun Contact Direct Entre Les Dragons N'Etait Autorisé Avant La Fin De La Quête… »

Les regards des deux chimères se croisèrent. Ixion hocha la tête d'un air entendu.

« J'ai compris. Tu veux l'assommer en lui lançant le PC à la figure ! Brillant.

- Exactement, jubila Bahamut. Et… euh… quoi ? Non, pas du tout ! Et je crois que Marie m'en voudrait un peu…

- Alors quoi ?

- Eh bien, si je ne peux pas le toucher, je vais me construire une armure qui me permettra de lui filer des pains sans avoir de contact direct avec lui. »

Sourire émerveillé. Silence et réflexion de la part d'Ixion. Puis, prudemment :

« Et tu n'as rien de plus simple ? Du genre, je ne sais pas, essayer de gagner cet affrontement par la ruse et l'intelligence, comme cela semble en être le but ?

- Ruse et intelligence ? Je trouve ma solution plus simple, se renfrogna Bahamut.

- Bien, alors peut-être que tu pourrais tout simplement te confectionner une arme pour le combattre autrement qu'à mains nues ?

- Non. Je risquerais toujours d'entrer en contact avec lui. Et puis franchement, qu'est-ce qu'il y a d'intéressant à lui taper dessus avec un objet contondant ou tranchant quand je peux le faire avec un robot géant ?

- Tu sais, tenta un Ixion à bout d'arguments, je crois vraiment que « pas de contact direct » n'était qu'une façon de parler pour signifier que l'épreuve ne devait pas être réglée par un combat et… »

Il s'arrêta. Quelque chose dans les mots de Bahamut venait de lui cogner dans le cerveau.

« Un robot géant ?

- Bah oui. Je ne l'ai pas dit ? L'armure dont je te parlais, elle sera robotisée. Un genre de Bahamut numéro deux…

- … il y a déjà beaucoup trop de Bahamuts dans cette histoire pour que ça ne soit que le numéro deux…

- … la ferme, un Bahamut numéro deux, donc, comme moi, mais en dix fois plus grand, avec moi dedans pour le piloter et écrabouiller Adry.

- Donc si j'ai bien compris, alors que tu pourrais t'épargner un effort et gagner le Rite selon les règles, ou au moins vaincre Adrammelech avec une arme noble, tu préfères t'échiner à construire un gros robot qui en impose et qui compensera sûrement pour quelque chose, et puis l'amener au combat pour en découdre à grande échelle ? »

Bahamut opina du chef, l'air de se demander pourquoi Ixion n'avait pas compris ça plus tôt.

« Génial. Je vais t'aider. »

C'est à ce moment-là qu'Anima décida que les deux gamins en extase devant leurs robots étaient trop bruyants et qu'elle allait dormir ailleurs.

« YYYRHAAA », jeta-t-elle avant de disparaître dans le sol.

Ixion et Bahamut fixèrent un moment l'endroit où elle s'était trouvée un instant auparavant, puis le premier interrogea le second :

« Pourquoi elle est d'aussi mauvais poil, celle-là ?

- Ah, tu n'es pas au courant, comprit Bahamut avec un énorme sourire. C'est une super histoire.

- Raconte, fit Ixion, instantanément captivé.

- Elle est allée boire un verre avec Neo hier soir.

- C'est vrai, se souvint Ixion. En effet, il y a de quoi être de mauvaise humeur.

- Non, c'est plus compliqué que ça, continua Bahamut. Ils sont allés dans un restau assez populaire, avec une terrasse qui donne sur un lac. L'endroit idéal pour passer une soirée sympa, en somme.

- Oui… Mais je ne vois pas bien le problème.

- C'est parce que tu n'es pas au courant de la deuxième partie de mon histoire. Hier soir, après le bref jugement dans le bureau de mon père, on est allés manger un morceau tous les quatre, lui, moi, Adry et son type louche. Mon père connaît pas mal les restaus en vogue, alors il en a choisi un assez populaire, et il a réservé une table sur la terrasse qui donne sur un lac… »

Le sourire de Bahamut s'élargit encore pour devenir carrément sadique.

« L'endroit idéal pour passer une soirée sympa, en somme.

- J'imagine bien, répondit un Ixion hilare. Et alors, il s'est passé quoi ensuite ?

- Papa a vu Neo. Et il a vu Anima. Neo a vu Papa, il a vu le regard qu'il leur lançait et il a fondu – sérieusement, j'ai cru un moment qu'il allait dégouliner de sa chaise. Mais le meilleur moment, c'était quand Papa a lancé cordialement « Qui est ta charmante amie ? ». Il faut savoir que dans le langage de Bahamut ZERO, « ta charmante amie » signifie « une femelle qui a trop peu d'écailles, d'ailes et de noblesse pour être une dragonne alors elle n'a pas intérêt à poser une main sur mon fils. »

- Bien sûr, il ne s'est pas dressé avec noblesse pour déclamer un discours louant les vertus de la différence, affirmer à son père qu'il aimait Anima et que rien, absolument rien au monde ne pourrait les séparer, achevant par un profond échange de regards et un sourire séducteur qui aurait définitivement fait tomber Anima dans ses filets.

- Tu commence à bien le connaître, approuva Bahamut. Beaucoup trop classe pour lui, ça. Il a bafouillé que c'était juste une connaissance à qui il offrait un verre pour la remercier d'un service rendu, et que d'ailleurs ils avaient fini et qu'ils allaient partir. Là, il s'est levé et il a décampé sans même attendre Anima.

- Je crois que cette explication est suffisante. Ton père doit être terrifiant pour provoquer une telle réaction.

- Oui. Mais pour être honnête, Neo n'est pas mal dans le genre poltron. D'ailleurs, là, je crois qu'il a la trouille de revenir parce qu'il ne veut pas croiser Anima…

- Il faudra qu'on assiste à la scène s'il vient s'expliquer. Mais assez parlé ! On a un robot géant à construire ! »

XXX

Samantha s'éveilla et s'étira lentement.

Elle passait la majeure partie de ses journées à somnoler, abattue par la chaleur. Aussi, elle s'ennuyait depuis qu'elle était revenue de sa recherche d'Annabella, et elle refusait toujours de copiner avec les autres – alors que la plupart d'entre eux, avec la durée d'attention qui les caractérisait, avaient déjà plus ou moins oublié pourquoi Samantha était si distante et se contentaient de lui pourrir la vie parce que c'était rigolo. Elle, en revanche, n'avait pas oublié, et elle se drapait dans sa fierté blessé ; mais le résultat était donc qu'elle n'avait pas grand monde à qui parler, à part ses sœurs, et elle se sentait lasse.

Tout en émergeant de ses brumes d'ennui ensommeillé, elle nota un bruit persistant à la lisière du champ d'action de son ouïe. Un ensemble de bruits, en fait : chocs métalliques, grésillements, cris.

Elle se redressa. Les crétins étaient encore en train de foutre le bazar. Voilà qui allait lui donner l'occasion de déployer son courroux, rouillé par une trop longue période d'inactivité. Ses longues enjambées sévères mais dignes la menèrent jusqu'à la salle principale. Et là – le chaos.

Des plaques de métal et des câbles électriques traînaient dans tous les coins. Au centre de la pièce, Bahamut s'activait à grands coups de marteau sur une armature vaguement humanoïde. Il y avait aussi Ixion qui actionnait sa corne sans relâche pour insuffler de l'électricité dans des composants délicats qui permettaient à l'armature de bouger, Ifrit qui utilisait la chaleur de son corps pour souder entre elles les plaques qu'on fixait ensuite sur le robot, et Valefore et Annabella qui battaient des ailes pour éviter la surchauffe des moteurs connectés à l'électronique d'Ixion. Samantha resta bouche bée un instant. Elle se préparait à demander ce qui était en train de se passer quand une voix derrière elle la fit sursauter.

« Quand je leur ai demandé, ils m'ont répondu à l'unisson qu'ils étaient en train de construire un mecha.

- Ah oui ? siffla Samantha en se retournant vers Shiva. Et qu'est-ce c'est qu'ils appellent un mecha exactement ?

- J'ai aussi posé la question après. Crois-moi, il vaut mieux t'épargner leurs explications et les laisser tranquilles. »

La Magus eut un reniflement de dédain.

« Ce n'est pas ce que je veux dire. Je sais très bien de quoi il s'agit, mais ils s'y prennent mal.

- Pardon ?

- Ils n'ont pas réfléchi à ce qu'ils faisaient. Ils consacrent tous leurs efforts à construire un robot qui bouge et qui puisse se battre. Ils oublient le plus important »

Samantha se retourna vers Shiva. La lueur qui s'était allumée dans ses yeux fit sursauter la Reine des Glaces, qui effectua un pas en arrière.

« Et c'est quoi ? couina-t-elle.

- La classe, bien évidemment. Ce qu'ils sont en train de construire, c'est un tas de ferraille. Un vrai mecha doit avoir la classe. Il doit inspirer un seul sentiment dans le cœur des spectateurs : « j'en veux un comme ça. »

- Je vois, comprit Shiva. Mais dis-moi, d'où est-ce que tu tires toutes ces connaissances ?

- L'été fut long, soupira Samantha. Tu n'imagines même pas toutes les absurdités qu'on peut apprendre quand on tue le temps en regardant des séries animées que je ne nommerai pas pour préserver leur intimité.

- Je vois, répéta Shiva. Il faut avoir beaucoup trop de temps libre pour le perdre ainsi.

- A qui le dis-tu. Bien, c'était un plaisir de discuter avec toi, mais il faut que j'aille les empêcher de continuer leurs bêtises. »

Ce disant et sous le regard ébahi de Shiva, Samantha s'engagea fermement dans la pièce, s'empara d'un chalumeau et d'une paire de lunettes de protection qui traînaient par là et courut vers Bahamut. Shiva n'entendit pas bien leur conversation à cause du vacarme qui régnait dans la pièce, mais elle aurait pu jurer qu'ils évoquaient une histoire de perceuse géante. Elle ne voulait absolument pas savoir de quoi il retournait, alors elle opéra une retraite vers sa chambre, non sans esquisser un léger sourire. Les enfants s'amusaient…

(1) : Au bout de la cinquante-quatrième fois, cependant, il partait bouder dans son coin. La plupart de ses victimes ne le surent jamais, car elles préféraient l'assommer avant d'en arriver aussi loin.

(2) : Si, tout à fait.