Auteur : Ariani Lee
Série : Les Chevaliers du Zodiaque
Genre : Angst, Comfort, Slash.
Pairing : Hyoga/Shun Shaka/Shun
Chapitre 3
Où on apprend à ne pas écouter aux portes
D'étranges rêveries comptent mes nuits
D'un long voyage où rien ne vit
D'étranges visions couvrent mon front
Tout semble revêtu d'une ombre
L'étrange goût de mort
S'offre mon corps
Soûle mon âme jusqu'à l'aurore
L'étrange Ligeia renaît en moi
De tout mon être je viens vers toi…
(Alan, Mylène Farmer)
Quand le soleil fut levé, Shun se mit en route vers le temple d'Athéna. Il retraversa la Maison du Bélier en sens inverse et se mit la main en visière pour regarder au loin. Tous ces escaliers... Il mit un quart d'heure à atteindre la Maison du Taureau, dans laquelle il perçut le cosmos placide et tranquille d'Aldébaran. Celui-ci sentit-il sa présence dans son Temple ? En tous cas, il ne se montra pas. Il ressentit une impression bizarre dans la Maison des Gémeaux - dans le même genre que ce qu'il avait éprouvé la première fois qu'il y était entré, l'agressivité en moins.
Il hésita sur le pas de la porte du Temple du Cancer. Il n'avait pas oublié le récit de Seiya sur la « décoration » de l'endroit. Une ambiance lugubre y régnait et il n'avait pas envie de « marcher sur des visages de morts », comme Pégase dit avait. Il entra parce qu'il le fallait bien.
Il faisait sombre et frais à l'intérieur, mais pas de masques morbides accrochés aux murs. Soulagé, il chercha un peu et ressentit la cosmo-énergie de Masque de Mort, comme étouffée par la barrière qui séparait le temple de l'appartement. Il se demanda fugitivement à quoi ressemblait l'aménagement de cette partie du temple avant de sortir.
Lorsqu'il pénétra dans la Maison de la Vierge, il étendit sa cosmo-énergie pour rechercher celle de Shaka. Il lui sembla percevoir un léger bruissement de pouvoir, puis plus rien. Soit il n'était pas là, soit il se cachait. S'il ne voulait pas qu'il sache qu'il était là, il en était parfaitement capable, alors Shun passa son chemin.
Il s'assit sur les marches entre la Maison de la Vierge et celle de la Balance. Il faisait chaud. Trop chaud. Il pensa à Hyoga, qui supportait si mal la chaleur. Et à la Maison de la Balance, un peu plus haut. S'il s'y attardait, y trouverait-il un vestige de ce qui s'était passé ? Avant que Shiryu ne l'investisse et que sa cosmo-énergie n'efface toutes les traces de ce qui l'y avait précédé.
Curieux, il se leva et franchit la cinquantaine de marches qui le séparaient du septième temple.
Il avança jusqu'au centre, là où s'était dressé, quelques années plus tôt, le cercueil de glace éternelle érigé par Camus pour son jeune disciple. Shun se souvenait à la perfection de l'émotion qu'il avait ressentie en le découvrant là-dedans. Il pouvait revoir sa peau rendue bleue par la glace, ses cheveux qui flottaient autour de son visage, figés dans un ondoiement immobile, ses yeux et sa bouche clos, sa tête inclinée sur son épaule droite...
La terreur qu'il avait éprouvée en le voyant… il n'avait jamais rien ressenti de pire de toute sa vie, avant et après. Il l'avait cru mort. Et cette horrible douleur lui avait vrillé la poitrine, celle qui veut dire que pendant un instant, votre cœur s'arrête. Plus tard, le souvenir de cette douleur l'avait poussé à se battre malgré tout, parce qu'il savait ce qu'il éprouverait si l'un de ses compagnons venait à périr.
Il s'avança vers la colonne la plus proche, posa ses deux mains à plat dessus, puis son front, les yeux fermés. La fraîcheur de la pierre lui fit du bien.
A nouveau, il étendit sa cosmo-énergie à la recherche de reliefs de leur présence ici, mais sans succès. Il y avait trop longtemps, et trop de gens étaient passés par là depuis. Il y avait de nombreuses traces de cosmos ici, mais pas celles qu'il recherchait. Tant pis...
Il traversa les dernières Maisons rapidement. Arrivé de l'autre côté de la Maison des Poissons, il fut soulagé de voir que le tapis de roses qui recouvrait les escaliers vers la Maison du Pope n'était pas là. Aphrodite ne les plaçait sans doute qu'en temps de crise, car personne, pas même Athéna, ne pouvait les franchir sans encombre. Seiya en avait fait les frais à l'époque. Il se retourna brièvement. Le chevalier des Poissons était revenu à la vie. C'était si bizarre...
A mi-parcours de la dernière volée d'escaliers, il se rendit soudain compte qu'il avait oublié son armure dans la Maison du Bélier. Il poussa un long gémissement en levant les yeux au ciel, exaspéré par sa propre bêtise. Il n'allait quand même pas redescendre et puis tout remonter ! Il se retourna. La vue était superbe, de là où il était, il surplombait tout le Sanctuaire... Et les trois kilomètres d'escaliers en pente sèche qu'il venait de grimper. Il crut qu'il allait tomber dans les pommes.
- Mer-de !
oooooooooooo
Pendant, ce temps-là, au Japon...
Hyoga s'assit à la table de la cuisine avec un grand bol de lait et une cuillère. Le menton posé dans la paume de sa main droite, il étendit l'autre au-dessus du bol et créa un petit tourbillon de neige qui se mélangea au lait et le cristallisa. Il se mit à manger les cristaux lactés - ou le lait neigeux ? En fait, il n'avait jamais donné de nom à ce truc, parce qu'il ne le faisait que quand il était tout seul. Se servir de ses pouvoirs pour faire des choses de ce genre n'avait rien de spécialement glorieux…
L'appartement était désert. Seiya et Shiryu s'en étaient allés depuis une semaine. Après un crochet par le Sanctuaire, Seiya était parti rejoindre sa sœur dans le petit village grec où elle vivait, et Shiryu avait dû retourner aux Cinq Pics.
Le départ de Shun datait de l'avant-veille, et Ikki se trouvait quelque part dans la nature, comme toujours. Même Jabu et les autres, qui accompagnaient Saori dans le moindre de ses déplacements, restaient en Grèce auprès d'elle.
Et bizarrement, alors qu'il avait toujours été un solitaire, ça ne lui plaisait pas vraiment de se retrouver tout seul. L'appartement était trop grand, sans les autres. C'était trop silencieux sans le bavardage de Seiya, sans le rire de Shun... Non.
Il se reprit mentalement. Ce silence-là s'était abattu sur eux depuis bien longtemps déjà. Quand Shun avait-il réellement ri pour la dernière fois ? Il n'arrivait pas à s'en souvenir. Il se leva, abandonnant le bol à moitié plein sur la table, et se dirigea vers le buffet qui était accolé au mur d'en face. Une photo y était posée bien en évidence, au milieu, dans un cadre en bois bon marché qui avait été acheté par Seiya.
Cette photo avait été prise deux ans auparavant. Ils étaient revenus du Sanctuaire Sous-marin depuis plusieurs mois, et ils étaient tous partis ensemble au Sanctuaire pour voir Saori qui avait définitivement quitté le Manoir Kido au profit du Temple d'Athéna. Le soleil se couchait sur les ruines qui entouraient le domaine, et ils souriaient tous, même Ikki, tout à droite. Shun, à côté de lui, posait une main sur son épaule et affichait un sourire radieux et sincère. Ils se tenaient un peu à part des autres. Hyoga, de l'autre côté de Shun, était appuyé sur Seiya qui l'enlaçait d'un bras et Shiryu se tenait tout à gauche, souriant, affichant cet air exaspérant qu'il avait parfois, et qui signifiait qu'il savait quelque chose que les autres ignoraient - en tout cas ça y ressemblait.
Hyoga revint à Shun. Sa main posée sur l'épaule de son aîné, comme pour l'empêcher de s'en aller. Mais Ikki repartait toujours. Rien ne le retenait, pas même les larmes de son petit frère.
Shun paraissait heureux sur cette photo. Sans doute, après des mois de répit, pensait-il que cette fois, ça y était, c'était fini. Qu'ils n'auraient plus besoin de se battre. Plus besoin de mettre des vies en danger, plus besoin de se mettre de sang sur les mains.
Cette étincelle dans ses yeux avait disparu depuis la dernière bataille et n'y était plus jamais revenue. Cette fois, il n'arrivait pas à oublier ni à se pardonner. Pourquoi fallait-il toujours qu'il s'accuse de tout ? Hyoga prit le cadre et passa son pouce sur le visage des deux frères.
- Ikki, murmura-t-il pour lui-même. Shun va mal. Ce n'est pas parce qu'il n'est pas en danger de mort qu'il n'a pas besoin de toi...
Le dire à voix haute rendait les choses plus réelles, et c'était un peu une prière qu'il adressait au Phénix, aussi. S'il avait été là pour le soutenir, Shun aurait pu aller mieux.
Le téléphone sonna, l'arrachant à ses pensées. Il reposa la photo à sa place et alla décrocher le combiné sans fil posé sur le petit guéridon.
- Allô, Hyoga à l'appareil.
- Salut, c'est Shun.
Hyoga tendit l'oreille. Sa voix était bizarre, peut-être à cause de l'appel longue distance.
- Salut. Comment tu vas ? Ça s'est bien passé, le trajet en avion ?
- Bof. Je n'aime pas vraiment l'avion, tu sais bien. Tu es tout seul ?
- Oui, il ne reste que moi. Ikki n'est pas rentré entretemps.
Un silence.
- Je suis bête, hein ? Dit Shun au bout du fil, et sa voix avait toujours cette tonalité bizarre.
- Je ne crois pas, non.
- S'il était rentré, il aurait appelé.
- Et s'il ne l'avait pas fait, je t'aurais appelé pour te le dire. De toute façon, je crois qu'il se débrouillerait pour te rejoindre. Pour lui, rentrer à la maison, c'est toujours là où tu te trouves, tu le sais.
Shun émit un drôle de soupir.
- Tu as raison. Excuse-moi, je voulais pas te déranger... Je vais...
Il allait sans doute dire « te laisser », où « raccrocher » mais sa voix s'étrangla. Hyoga soupira. Il pleurait, il s'en doutait depuis qu'il lui avait dit bonjour. Il s'assit sur le divan et passa une main dans ses cheveux.
- Qu'est-ce qui ne va pas ? Si tu as appelé, c'est que tu avais besoin de parler...
Shun renifla à l'autre bout du fil.
- Où est-ce que tu es ? Demanda le chevalier du Cygne.
- Sur les marches devant le Temple d'Athéna. Je viens de voir Saori.
- Ah, et tout va bien ?
- Mmmmmh.
- Allez, raconte. Je ne suis pas ton frère mais j'ai aussi des oreilles. Et un cœur, même si ça doit pas se voir des masses.
Il entendit un petit rire mouillé.
- Elle va bien. C'est juste que... Je crois que j'ai entendu une conversation que j'aurais pas dû…
- Ah bon ?
- Oui. Quand je suis sorti de la salle, je suis resté un peu dans le couloir pour... enfin… Bon, j'avoue, j'ai fait exprès. Ils faisaient vraiment une tête d'enterrement, tous les deux.
- Qui ça ?
- Athéna et Sion. J'avais oublié mon armure, et j'ai cru que c'était pour ça, mais non. Ils me regardaient bizarrement. Comme... Comme s'ils avaient pitié. Alors je suis resté derrière la porte. J'avais peur d'avoir fait un truc vraiment lamentable, tellement qu'ils n'osaient même pas me le dire. Et je sais qu'écouter aux portes n'a rien de très reluisant, mais je voulais savoir.
- Je n'ai rien dit. Qu'est-ce que tu as entendu ?
- Sion a dit : « Alors, c'est lui ? Je n'y avais jamais vraiment pensé. » Et Athéna a dit « Tu es sûr ? Ils se sont déjà tellement battus. C'est vraiment maintenant ? », et il a répondu « Il n'y a aucune erreur possible. Mais tout de même... Il a l'air si (Shun s'interrompit un instant) si faible ! »
Il avait accentué le dernier mot, et Hyoga se doutait que le grand pope n'avait pas dit ça comme ça.
- Ça va recommencer, hein ? Dit la voix tremblante du chevalier Andromède, et Hyoga ressentit brusquement un élan douloureux dans la poitrine.
Il aurait voulu être près de lui pour pouvoir le serrer dans ses bras. Il voulait le réconforter, mais il n'était pas le plus doué pour parler.
- Ça va recommencer, Hyoga. Ça ne finira jamais, je n'en peux plus ! Et je ne suis pas faible ! Si je l'étais... Je serais mort depuis longtemps. Ça aurait peut-être été mieux comme ça.
- Shun... Arrête de dire des choses pareilles. Tu racontes vraiment n'importe quoi.
- Quoi ?
- On a besoin de toi, personne ne veut que tu meures. On t'aime, tous. Ikki, Seiya, Shiryu, tout le monde. Tu as vu Shaka ?
- Non, pas encore. Seulement Mü. Mon armure est chez lui.
- Alors vas-y maintenant. Je ne veux pas que tu restes seul. Et essaye de te calmer. Respire à fond, détends-toi.
Il écouta Shun inspirer profondément puis expirer plusieurs fois.
- Ça va mieux ?
- Un peu. Merci, Hyoga.
- Tu descends vers la Maison de la Vierge ?
- Je me mets en route. Et toi, qu'est-ce que tu vas faire ?
- Je pense que je vais vous rejoindre. C'est vraiment bizarre ici, sans vous.
- Camus sera content de te voir.
Hyoga entendit le sourire dans sa voix et le salua avant de raccrocher, rassuré.
Pourquoi ça me fait ça ? Pourquoi je m'inquiète comme ça ?
- Pourquoi ça me touche autant ? Se demanda-t-il à voix haute en retournant vers la table.
Dans le bol, le lait avait fondu.
Au Sanctuaire, Shun se leva des marches qui surplombaient la Maison des Poissons et commença à descendre vers la Maison de la Vierge.
Il y arriva en moins d'une demi-heure. Quand il pénétra sous la colonnade, elle paraissait aussi vide qu'à l'aller. Il traversa une partie du temple jusqu'à arriver dans la grande pièce du milieu, celle où avait eu lieu l'affrontement lors de la Bataille des Douze Maisons du Zodiaque, et où se trouvait le grand lotus dans lequel Shaka s'asseyait pour méditer. Il essaya de ne pas repenser à ce douloureux épisode et s'assit en face de la fleur de pierre. Cet endroit était apaisant. Il ramena ses genoux sous son menton et ferma les yeux.
Il vit les yeux fermés. Comment fait-il ?
Encore une question qu'ils s'étaient tous posée au moins une fois. Shaka « voyait »-il quand il avait les yeux fermés ? Possédait-il une espèce de double vue, ou était-il réellement, complètement aveugle ? En combat, il pouvait sentir la cosmo-énergie de l'ennemi, l'entendre se déplacer. Mais pour prendre un verre en main par exemple ? Où descendre un escalier ? Il essaya de s'imaginer le chevalier de la Vierge, dont le visage à la beauté délicate semblait l'image même de la dignité et de la sérénité, dégringolant les escaliers jusque dans la Maison du Lion. La tête qu'aurait faite Aiolia. Ah, ah. Ah. Ah, ah, ah, ah, ah!
Il ouvrit les yeux, secoué par un rire silencieux, et sursauta. Shaka était là, assis en face de lui, sur son lotus, l'air imperturbable. Comme si...
Comme s'il était là depuis tout à l'heure et qu'il n'avait pas bougé. C'est possible.
Il se rappela ce qu'il avait ressenti la première fois qu'il avait rencontré la Vierge. Malgré sa position, son attitude calme, la sérénité complète de sa cosmo-énergie, il dégageait une telle aura de puissance qu'il donnait l'impression de pouvoir tous les réduire en cendres au moindre battement de cils.
Soudain, il se sentit gêné. Est-ce qu'il devait lui dire bonjour ?
Le chevalier de la Vierge esquissa un sourire.
- As-tu perdu ta langue, chevalier Andromède ?
Shun déglutit et se redressa.
- Non, désolé. Je ne voulais pas vous... te... vous déranger.
Le sourire de Shaka s'élargit.
- Hé bien, il y a quelques années de ça, il me semble me souvenir que tu as essayé de me tuer... Alors tu peux me tutoyer.
Shun grimaça et émit un bruit à peine audible, comme si Shaka l'avait frappé en pleine poitrine. Il se mit à genoux, s'appuya des deux mains sur les dalles et baissa la tête.
- Pardon ! Dit-il. Je suis désolé...
Bizarrement, ça lui fit du bien. Il aurait voulu demander pardon à tous ceux qu'il avait blessés. Mais certaines personnes n'étaient plus là pour entendre ses excuses.
Shaka inclina la tête sur son épaule droite. Il semblait regarder Shun à travers ses paupières baissées.
- Je ne comprends pas, pourquoi t'excuses-tu ? Dans cette affaire, c'est vous, chevaliers de bronze, qui aviez raison. Nous étions dans l'erreur. Tu n'as rien à te reprocher.
Shun releva la tête vers lui. Il ne portait pas son armure, mais un sari blanc et pourpre attaché sur l'épaule. À le voir comme ça, il n'avait en rien l'aspect d'un guerrier. Pas plus que lui-même, d'ailleurs, avec ses bretelles et sa silhouette mince. Et pourtant, au-delà des apparences...
- Ça n'a pas d'importance pour moi, d'avoir eu tort ou raison ! Ce que j'ai fait... je l'ai fait, c'est comme ça. Toutes les excuses du monde...
Il se prit la tête dans les mains, les mâchoires crispées, les yeux fermés. Il fallait que ça s'arrête. Que ça cesse, il n'en pouvait plus. Il se redressa, le regard braqué sur Shaka qui n'avait toujours pas bougé.
- Je t'en supplie... Aide-moi.
