L'inventaire

Oser

Personnage de base : Blaise Zabini

Résumé : Nous aveuglons toujours. Sur le monde qui nous entoure, sur nous-même. Nous préférons parfois nous bander les yeux, devant ces réalités trop évidentes, parce qu'elles nous font peur. Mais il y a toujours un moment où il faut l'affronter, oser l'accepter, pour pouvoir vivre encore, avec elle.

A/N : Je suis désolée pour le résumé qui, somme toute, ne raconte presque rien. Mais, voyez-vous, je ne veux pas rentrer dans les détails pour vous laissez découvrir ce one-shot sans trop de préjugés. Le sujet que j'y ai abordé me tient à cœur depuis un moment déjà, mais j'ignore si je suis arrivée à bien le traiter. Alors, une fois n'est pas coutume, je vous demande formellement de me faire part de vos réaction, si vous avez été touchés, gênés, indifférents, abasourdi par le manque de réalisme... C'est très important pour moi. Juste pour cette fois.


Oser :

J'ai prononcé la formule magique sans bafouiller. J'ai signé le contrat d'une main assurée. Astoria signe après moi, sa main tremble un peu. Et puis nous sommes sortis du bureau pour nous retrouver dans les couloirs presque vides du Ministère de la Magie.

Tout est fait. Je me sens étrangement désœuvré, maintenant que je n'ai plus rien à faire, plus rien à accomplir, qu'il ne nous reste plus qu'à prendre de nouvelles habitudes.

À côté de moi, Astoria soupire :

"Hé bien voilà..."

Je la fixe sans rien dire. Voilà, exactement. Tout est fini, enfin. Nous avons rendus nos alliances, pour qu'elles profitent à d'autres, plus heureux, peut-être. Nous avons prononcé la formule d'annulation de nos vœux de mariage. Nous avons signé nos contrats de divorce. Peut-être que cette sensation de vide est du soulagement ? Je sais que tout cela devait se faire. Je devais partir. Un jour où l'autre. Peut-être même que j'aurais du le faire plus tôt.

Mais les Serpentards ne sont pas réputés pour leur courage, n'est-ce pas ?

"Blaise ? J'y vais. Contacte-moi s'il y a un vice de forme."

Il y a une seconde de silence où Astoria ne sait que dire. Rien ne convient maintenant. Qui sait quand nous allons nous revoir ? Nous ne le voulons pas. Alors nous nous contentons d'adieux sobres et maladroits. Elle s'éloigne rapidement, d'un pas préoccupé peut-être. Devant sa silhouette vacillante, j'éprouve un instant un peu de pitié, vite étouffée. Cela ne sera pas facile pour elle, j'en suis conscient. On lui reprochera de ne pas avoir réussi à devenir une bonne épouse, une vraie femme capable de me satisfaire. Les vieux préjugés de nos familles reviendront sur elle, et pèseront sur ses épaules. Jusqu'à ce qu'elle se retrouve un mari. Et tout sera oublié. Étiqueté, rangé dans les 'anormalités-incompréhensibles-qu'il-ne-faut-pas-aborder'.

Astoria non plus n'a pas compris. Pourquoi ce divorce, si soudain, après ces neuf ans de mariage ? Pourquoi maintenant ? J'ai tu mes raisons, même à ceux qui se présentaient comme mes amis. Drago est au courant, comme sa femme. Et Théodore doit se douter, lui qui est déjà parti avant moi, et qui vit sans regret hors du haut monde archaïque des Sang-Purs. Et tous les autres n'ont rien compris. N'ont rien voulu comprendre. C'est normal. Nos vies, affreusement banales, tournent toutes autour d'une norme à laquelle je me suis accroché pendant des années. Parce qu'il le fallait. Il fallait que j'aie un métier prestigieux ; je dirige une maison d'édition sorcière, et je m'occupe personnellement d'une revue artistique. Il fallait que j'aie une femme ; j'avais Astoria. Des amantes ; elles passaient dans mon lit pour ne jamais s'attarder. Des amis, pour leur faire de fausses confidences. Univers étouffant, mais c'est là où se trouve l'argent, où ce trouve ce bonheur vanté par ma famille. Il m'a fallu longtemps pour accepter que je ne voulais pas de ce bonheur là.

Je pars aujourd'hui. Sans regrets. Je vais continuer à diriger une revue artistique. Un mensuel, pour le Chicaneur. De moindre importance, bien sûr, mais où j'espère trouver moins de discours ronflants et d'égos sur-dimensionnés.

Je prends soudain conscience que je suis resté immobile devant le bureau des divorces, plongé dans mes pensées, et prends la direction de la sortie, pour flâner sur le chemin de traverse. J'ai du temps à perdre, je ne saurai pas quoi faire de mes dix doigts si je rentre chez moi. Alors j'erre entre les boutiques, avant de m'arrêter devant le Chaudron Baveur, fraîchement rénové. J'y rentre, y commande un café. Ma consommation entre les mains, je m'installe, laisse la tasse refroidir et mes pensées vagabonder.

Nous parlions ici même avec Drago il y a plus de quatre mois. Son fils Scopius allait rentrer pour la première fois à Poudlard, juste après les vacances. Il se sentait nostalgique. Nous avions parlé du vieux temps, de nos actions puériles, de nos fou-rires, de nos haines, et tout le reste. Étrange nostalgie de ce temps où nous étions élevés dans ces croyances qui n'ont plus lieu d'être aujourd'hui. En rentrant chez moi, j'ai commencé à repenser à tout ce que j'ai toujours tu de cette époque. Ces secrets qui me tordaient le ventre d'une honte amère quand je songeais à les confier. Et, pour la première fois, j'ai commencé à vouloir les explorer, sans me voiler la face.

C'était en cinquième année... Je m'étais découvert cette amitié transcendante avec Drago. Non partagée, bien sûr, il était plus habitué à avoir des sbires sous ses ordres, qu'un ami à ses côtés. Cela m'importait peu. À l'époque j'aurais tout fait pour l'aider, un peu, pour lui plaire. Je n'avais rien confié à personne, sachant par avance que ces confidences se retourneraient contre moi. Ce n'était pas normal pour un homme d'afficher ouvertement un tel attachement. Ce n'était viril. Surtout à Serpentard. J'en venais presque à envier Pansy qui déclarait avec tant de niaiserie ce que je pensais si bas... Le Drago que je voyais, ingénieux, acerbe, intelligent, initié à la Magie noire, baignant dans l'aisance... Ce Drago que j'idéalisais était l'incarnation du parfait Serpentard. Comment ne pouvais-je pas m'attacher à ses pas ? Comment ne pouvais-je pas le soutenir dans ses actions, avec juste assez de recul pour m'apercevoir des failles de ses plans et lui souffler quelques rectifications mineures ?

Personne ne se douta de cela. Je fus, littéralement, son ombre. J'étais trop prudent, trop circonspect pour que ma quasi-idolâtrie soit remarquable par d'autres. C'était tant mieux. Si quelqu'un s'était douté de quelque chose, si quelqu'un avait osé une remarque... Je n'aurais pas compris d'abord. Puis j'aurais refusé cette idée avec toute mon énergie. Je me serai aveuglé comme Œdipe. Et si un jour, je devais l'admettre j'aurais préféré me crever les yeux.

J'ai idolâtré Drago une année entière. Jusqu'à ce qu'il me revienne de vacances, sa marque brûlante sur le poignet, redoublant de paroles cinglantes pour masquer ses doutes. Je l'ai vu, l'année entière, atteindre ses limites. J'ai cessé de le voir parfait, mais j'aurais voulu tout faire pour l'aider. Il refusa mon aide. J'étais trop intelligent pour suivre ses ordres sans chercher à en comprendre la logique. Je l'ai vu se débattre, impuissant, dans cette toile qui se resserrait autour de lui, que je ne comprenais pas, et je ne pouvais que l'aider en lui donnant des excuses pour qu'il manque les cours, en lui soufflant les réponses durant les contrôles, en lui faisant son travail à sa place. C'était dérisoire, j'en souffrais. Et Dumbledore mourut. Je compris enfin ce qui se passait, mais c'était trop tard, Drago était en fuite. Il y eut la guerre. Il y eut les procès. Nous nous sommes éloignés, il est parti faire ses études en Grèce, et je retournais finir les miennes en Italie, dans ma famille paternelle.

La distance entre nous, l'échec cuisant de nos familles... J'eus le temps de réfléchir sur ce qu'avait été ma vie. Et de réaliser soudain, au milieu de tout cela qu'il était plus qu'un ami. J'ai pris peur. J'étais un homme.

Ce n'était pas normal.

Je me suis empressé d'oublier ces doutes. J'ai commencé à séduire des filles, puis des femmes à tour de bras, qui m'ennuyaient bien vite et que j'oubliais les unes après les autres.

Et puis la disgrâce qui pesait sur nos noms commença à s'atténuer dans la communauté sorcière britannique. Je revins en Angleterre, retrouvais Astoria que je m'amusais à séduire. Mal m'en pris, nos deux familles s'entendirent pour opérer un rapprochement de leurs fortunes...

Astoria était charmante. Et puis, il commençait à paraître bizarre que je reste célibataire. Ma mère multipliait les rencontres galantes, et j'en étais déjà lassé. Astoria me connaissait, elle n'était pas pire qu'une autre. Nous nous sommes mariés rapidement, avec la bénédiction trop enthousiaste de nos deux familles. J'ai bien voulu tenter de l'aimer, mais elle fut bientôt fade, comme toutes les autres. Elle était élevée selon nos principes, et elle ne dit rien quand je commençais à la tromper. Je ne tentais pas de savoir si elle restait fidèle ; cela m'était indifférent.

Cette mascarade dura longtemps.

J'ai cru pouvoir me cacher la vérité tout ce temps. Je me suis cramponné à ces femmes aux parfums capiteux, aux lèvres rouges, maquillées, définitivement féminines. Même quand, au réveil, j'imaginais leur épaules plus solides, leur taille moins marquée, leur formes moins rondes... Je m'efforçais d'oublier, de rayer mes pensées, mes rêves, aussi. Surtout mes rêves. J'ai voulu croire que ce n'était que des fantaisies, des délires oniriques... Je les ai ignorés, comme j'ai ignoré vers qui se portaient mes regards dans la rue. Je tentais de contrôler mes yeux, la rage au cœur. Le pire était de croiser un couple, je le regardais lui, d'abord, et puis la femme à son bras. Mes yeux tentaient de revenir vers lui, et je m'obligeais à fixer la femme, ou le lampadaire plus loin. Cela devint une habitude, à laquelle je crus ne plus devoir faire attention. J'étais si sûr que j'étais définitivement normal, ces jours-là. Oui, normal...

Une éternité passa. J'eus tout le temps de boire ce quotidiens jusqu'à la lie, jusqu'à en être écœuré. Peut-être est-ce là que tout a commencé à changer. J'allais étouffer si j'acceptais cet univers plus longtemps. Je me suis éloigné... Lentement. Sans oser trop le montrer, pour ne pas choquer, pas encore. Pour ne pas faire de vagues. Mais la machine était en marche, je prenais du recul, et ma vie étriquée m'accusait de mon indolence. J'ai commencé à accepter que mes certitudes s'effilochent, à accueillir mes doutes avec soulagements, eux qui m'enlevaient au quotidien insipide... J'ai commencé à me dire que j'avais aimé Drago.

Et puis vint Albert, il y a tout juste trois mois. Brun, deux ans plus jeune que moi, des yeux si clairs, une vois grave et frissonnante... Je l'ai rencontré dans un débat houleux après la sortie d'une histoire de la seconde guerre contre Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom, qui manquait singulièrement d'objectivité. Il était une bouffé d'air frais dans ces réunions artistiques, où les invités déblatéraient les même idées avec les même exemples et se réclamaient, toujours être des symbolistes de premier ordres, même s'ils ne brassaient que du vent.

Albert et moi avons sympathisé très rapidement, découvrant nos points communs, apprivoisant nos différences. Nous nous sommes revus souvent. Il me fascinait. J'aimais l'entendre parler. J'adorais le voir parler. J'adorais encore plus échanger avec lui, et le voir se passionner sur son sujet, quel qu'il soit...

Malgré cette amitié fulgurante, nous restions toujours prudent à propos de nos vies personnelles. C'en était presque étrange de nous voir si souvent, surtout en tête à tête, et de garder un voile pudique sur nos vies, nous cantonnant à la littérature, aux pensées. C'était un lien profond en nous deux, intime, mais nous nous acharnions à le garder purement intellectuel. J'avais l'excuse que je tentais de découvrir ce que j'étais au dessous du verni que j'avais apposé moi-même. Je lui avouais du bout des lèvres que j'étais marié, il ne me dit rien de lui. Je gardais ma curiosité, je ne voulais jamais le brusquer. J'aimais nos rencontres dans les cafés, dans les coins sombres, où nous discutions sans nous soucier d'être vus. J'aimais les mouvements de ses mains quand il parlait et qu'il s'animait, ses mains qui frôlaient alors par inadvertance les miennes, mes coudes. Je restais sagement immobile, il ne s'excusait pas. Mais chacun de ces effleurement restaient gravés dans ma mémoire, à mon corps défendant, gardaient leur chant tentateur d'interdit.

Et il y a eu ce jour où il m'a déclaré, après un silence dans notre conversation :

"Je suis homo."

Je n'ai rien trouvé à dire. Je l'ai fixé en silence, redécouvrant soudain son visage, la courbe de ses lèvres pleines, sa mâchoire solide, la fossette discrète de son menton, sa pomme d'Adam. C'était comme si une barrière venait de se lâcher, et mes yeux inquisiteur dévoraient son visage comme si je le voyait pour la première fois...

"Cela te dégoûte ?, demanda-t-il."

Il s'efforçait de garder sa voix indifférente, simplement factuelle. Sa voix grave qui sonnait comme l'interdit...

"Je ne crois pas, ai-je fini par répondre. Je ne suis plus certain d'être hétéro moi-même."

Il n'y a rien eu de plus. Comme si à trop nous rapprocher nous nous étions brûlés les ailes. Comme si j'avais pris peur et repris mes distances. Nous nous sommes vus de moins en moins souvent. Il me manque.

Mais j'ai longtemps pensé. À lui. À ses paroles. Son aveu me poussait à oser. J'ai commencé à braver cette honte qui me prend le ventre quand je croise un homme beau ou bien bâtit, et que je me surprends à le fixer, à apprécier sa silhouette. À accepter qu'Astoria comme toutes les autres aurait toujours ces courbes féminines qui me laissent indifférent. À faire ce long chemin de croix contre moi-même et tous ces préjugés qui m'ont été martelés par mes proches, ces réactions instinctives de dégoût ou de gêne face à ces homos qui osent affirmer qu'il n'y a pas de normes quand on aime.

Et il vient d'y avoir Drago. À nouveau. Contre toute attente, il tente de changer lui aussi, de briser son moule de Malfoy. Quand je l'ai revu, après la rentrée de son fils, il m'a annoncé qu'il était allé cherché sa femme chez elle. J'ignore pourquoi Héléna était partie, ou ce qu'ils se sont dit. Mais le fait est qu'il veut évoluer... Même s'il ne sait pas comment. Même s'il ne comprend pas quel est le moule qu'il quitte. Héléna le guide. Elle fait bien. Elle ose... Il ose avec elle. Et j'ai eu ce fol espoir après avoir parlé avec lui que je pouvais aussi faire changer les choses... Recommencer. Accepter. Retrouver Albert, lui parler, peut-être découvrir avec lui ce que c'est que d'être un homme qui en aime un autre. Sans honte...

Sans peur.

Et c'est à ce moment-là que j'ai envisagé de quitter cette univers qui m'étouffait. Astoria... Comment a-t-elle pu se complaire dans cette mascarade ? Elle ne s'en est jamais plainte. Elle se croyait heureuse, dans cette routine automatique qui nous empêchait de penser. Elle a été éduquée pour se contenter de cette vie... Mais elle peut recommencer, elle aussi. Elle est médicomage, peut-être qu'elle est courtisée, toujours souriante, et toujours douce... Sans sa bague à son doigt, elle osera peut-être croire qu'un homme puisse l'aimer vraiment. Peut-être. Elle pourra choisir ce qu'elle veut.

Mais non. Elle est de ces personnes éteintes qui se rangent à une routine et n'osent jamais la quitter, de peur de déclencher des cataclysmes connu d'eux seuls. De ces femmes qui n'oseront jamais et qui rêveront toujours. De ces femmes que le regard des autres paralyse et asservit, qui ne vivent que pour éviter d'être pointée du doigt, vilipendée. Elle souffrira si je divorce. Elle souffrira deux fois plus si je m'affiche... Mais peu importe, au final, mal-aimée, divorcée, les deux situations sont pathétiques. Alors entre deux maux, il faut choisir le moins pire. Je n'ai pas eu de remords à lui parler de divorce.

Il y a eu des larmes. Des 'pourquoi' gémis. Son long silence quand je lui ai expliqué ce qui se passait. Et puis son amertume, ses remarques acides, ses insultes murmurées, 'tapette', 'pédale' pour ne pas perdre pied et se laisser prendre par le chagrin... Elle a accepté. Avec rancœur. Prête à disputer le moindre détail, le moindre vice de forme. J'ai laissé ma famille se battre pour les possessions qu'elle revendiquait. Je voulais en finir au plus vite... Et tout est fini, maintenant.

Ma tasse de café est vide. Je me lève, règle ma note et me dirige vers la sortie. En chemin, les premiers mots de la lettre que j'enverrais à Albert se forment. Je souris.

Je peux oser.

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A/N : Vous êtes toujours là ? Vous avez envie de m'écouter encore déblaterer ? Vous êtes les bienvenus ^^ Sinon, je vous demande encore une fois de me laisser une review, si vous avez quelque chose à dire.

Alors pour ceux qui me lisent encore. Déjà, j'aimerai remercier Caro22 et Pierrafeu pour leur messages pour mon premier chapitre ^^ J'espère que ce chapitre vous aura aussi plu... C'est le dernier que j'ai en tête sur les Serpentards. J'envisage un autre chapitre sur Hermione et Ron, et encore une autre sur George... Ce sera peut-être un peu plus consensuel, mais bon, je n'ai guère envie de me lancer dans ce projet en songeant que je veux être originale...

Alors à la prochaine !