L'inventaire
Recueillement
Personnage de base : Hermione Granger
Résumé : Un jour qui aurait dû bien se passer. Une apostrophe de Baudelaire qui nous trouble. Un espoir de changement ? Peut-être...
A/N : Hé bien voilà mon one-shot sur Hermione... Il a tourné beaucoup plus noir que prévu, mais... Concilier à la fois le monde qu'indique JKR et celui dans lequel évoluent mes personnages m'était impossible sur ce personnage... Que j'ai somme toute toujours voulu surestimer. Bref, toujours est-il qu'on peut voir cela comme un prologue à mon one-shot "Les larmes de ma mère", puisqu'ils traitent le même personnage et les même relations, même si le personnage central et l'époque sont tous deux différents. J'espère que vous apprécierez ^^ Si je dois être totalement honnête, je vous avouerai que vous avez le droit de ne pas l'apprécier, je ne suis guère contente de moi, mais c'était ce que j'avais de mieux...
Comme toujours, merci à ceux qui osent me laisser des reviews, soit Caro22, soit X l'inconnu, Misaya67, Jyel, Jindri, Nina et Circae !
«Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci...»
Le recueil de poème tomba par terre avec un bruit sourd. Hermione restait figée par l'apostrophe. Quelle idée ! Elle se pencha, ramassa le livre avec des mains tremblantes, le remit sur l'étagère. Elle prit le temps d'inspirer de grandes goulées d'air, puis redescendit. Quelle idée ! Elle était allée voir Fleur, celle-ci lui ayant promis de lui prêter des livres en français, puisqu'elle souhaitait recommencer à apprendre cette langue, et voilà qu'elle avait trouvé, au milieu de l'étagère, les Fleurs du Mal de Baudelaire. Le nom du poète l'avait attirée, elle avait lu, quand elle était adolescente, des traductions de ses poèmes... L'idée de le redécouvrir dans sa langue originale lui plaisait, elle avait ouvert le livre au hasard, avait lu le premier vers et... Quelle idée, vraiment.
Elle remercia Fleur, inventa une urgence qu'elle s'efforça de rendre crédible pour rentrer chez elle, prit la poudre de Cheminette.
Il était encore tôt dans l'après-midi, Ron travaillait encore chez George, c'était bientôt les vacances scolaires et ils devaient faire les derniers préparatifs. Elle, elle avait voulu profiter des nombreux jours de congés qu'elle ne posait jamais, au moins pour répondre à l'invitation de Fleur... Quelle idée ! Rose était à Poudlard et Hugo à l'école primaire. Elle resterait encore seule pendant deux heures. Tant mieux : en deux heures, elle aurait le temps de se calmer. De maîtriser, d'oublier l'émotion qui lui serrait le cœur, elle ne savait pas pourquoi, elle refusait de le savoir.
L'appartement était vide et silencieux, le salon, où elle restait immobile, était spacieux et lumineux, grâce à une grande baie vitrée que Ron avait tenu à faire installer. Elle l'avait remis en ordre le matin même d'un coup négligent de baguette. Les murs étaient ornées de photos, récentes ou vieilles, des souvenirs, des photos de vacances, des portraits de Ron, Rose et Hugo, d'Harry et Ginny, James, Albus et Lily, d'autres, et d'elle. Au dessus de la cheminée, l'Ordre de Merlin de Ron trônait, le sceau de Shakerbolt rouge et brillant. Hermione avait préféré ranger le sien.
Dans le coin gauche de la pièce, caché entre deux fauteuils confortables, il y avait un panier d'osier que sa mère lui avait offert, et à l'intérieur, des coupures de journaux qu'elle souhaitait conserver.
Le silence devenait pesant, elle chercha quelque chose pour le rompre, fouilla la boîte à musique et ne tomba pendant longtemps que sur les chansons préférées de ses enfants et de Ron. Depuis quand n'avait-elle pas écouté un morceau rien que pour son propre plaisir ? Depuis que Rose hurlait en entendant du Chopin, se souvint-elle en trouvant finalement ses quatre scherzos. Le piano se déversa dans la pièce, emportant le silence. Hermione tituba jusqu'au canapé et s'y laissa tomber. Elle inspira largement, souffla lentement, son cœur battit moins vite, mais sa gorge et son ventre étaient toujours serrés, pourquoi donc... ? Elle ramassa ses genoux contre sa poitrine, et sanglota comme l'enfant qu'elle n'était plus depuis des lustres, ses reniflements à peine couverts par le piano.
"Quelle idiote je fais, souffla-t-elle la voix cassée. Allons, du calme ma vieille... Cela ne sert à rien de pleurer."
Le piano de Chopin lui répondait avec passion, et elle répéta encore :
"Cela ne sert à rien."
Mais les larmes coulaient toujours sur son visage. Elle se leva brusquement, les essuya, arrêta Chopin, mit Bach à la place, la contrebasse à peine plus maîtrisée remplaça le piano fou. Mais ses larmes coulaient encore. Elle laissa la musique, incapable de supporter le silence, alla à la cuisine, espérant y trouver quelque chose à faire, mais il n'y avait rien, elle ne pouvait pas préparer le repas dans cet état, elle risquait de faire une erreur, Ron ou Hugo s'en apercevrait, ils feraient une remarque, ils se douteraient de quelque chose... Il ne fallait pas que cela arrive.
Elle alla dans la chambre à coucher qui étaient aussi ordonnée que toutes les autres pièces, elle avait envie de s'allonger et de dormir, d'arrêter de penser, de se reposer, elle avait du temps, personne ne s'en apercevrait. Mais la vision des draps orangés, un cadeau de Molly, lui ôta l'envie, elle revint dans le salon, s'installa dans le canapé. Mais évidemment le sommeil la fuyait. Elle voulut se concentrer sur la musique, se souvint des paroles de sa mère quand elle lui avait fait découvrir Bach, quand elle avait... oh, dix-neuf ans, probablement. Quand ses parents avaient commencé à accepter qu'elle avait osé leur ôter la mémoire afin de les protéger –afin qu'il ne l'empêchent pas de partir seule, afin qu'ils ne la pleurent pas si elle mourrait.
'Quand j'écoute Bach, j'entends la vie. Tu vois, sa musique avance toujours, le thème est toujours différent et sans qu'on s'en rende compte, il a déjà totalement changé...'
Hermione frissonna. Elle ne voulait pas y penser, non, son thème... Elle l'avait changé volontairement, n'est-ce pas ? Elle avait quitté son travail au ministère quand Hugo était né, pour s'occuper de ses enfants... Les voir vivre, plutôt que de remarquer toutes les traces de la guerre hâtivement cachées, cela lui avait fait du bien, n'est-ce pas ? Et puis, elle avait repris depuis que Rose avait eu dix ans, parce qu'elle allait rentrer à Poudlard, qu'Hermione aurait moins besoin d'être présente pour ses deux enfants, et Hugo était si mature pour son âge... Elle s'était débrouillée pour avoir du travail à emporter à la maison, afin d'y être quand Hugo rentrait de l'école primaire. Cela allait, Ron n'avait rien dit quand elle l'avait mit devant le fait accompli, même s'il était plutôt réticent quand elle en avait parlé auparavant...
Cela faisait bien longtemps qu'ils ne s'étaient pas disputés, d'ailleurs. Elle se souvenait d'avant leur mariage, leurs disputes qui se finissaient sur des embrassades, des retrouvailles. Cela faisait bien longtemps, oui. Elle avait cessé de le corriger sur ses mauvaises manières, qui tendaient à disparaître d'elles-mêmes d'ailleurs. Elle rangeait derrière lui quand il partait au travail, ce n'était qu'un coup de baguette en plus. Elle s'était habituée aux blagues de plus ou moins bon goût qu'il ramenait de Farces Pour Sorciers Facétieux, même quand elles étaient défectueuses. Elle ne disait plus rien quand il lui faisait mal en lui faisait l'amour, c'était si facile de simuler, elle n'était déjà pas bruyante, alors...
Cela faisait bien longtemps qu'ils ne s'étaient pas disputés, songea encore Hermione en se battant contre le sanglot qui emprisonnait sa gorge.
Cela allait, n'est-ce pas ?
Comme avait dit un jour George après la mort de Fred, cela devait aller. Elle ne s'était jamais rendu compte à quel point il avait raison.
Alors elle enleva Bach et choisit une musique quelconque, entraînante, aux paroles joyeuses qui dégoulinaient de mièvrerie et de joie forcée, dont l'air obsédant collait à la peau et ne se faisait jamais oublier. Elle alla dans la cuisine, chanta en même temps que la chanteuse à la voix acidulée que le présent lui appartenait, qu'elle avait l'amour, la gloire et la beauté, chanta à plein poumons jusqu'à couvrir la voix de l'autre. Et elle se mit à préparer le repas. Une gratin de courge, une recette qu'elle tenait de Molly, comme toutes les recettes qu'elle expérimentait, d'ailleurs. Ron n'avait jamais aimé sa cuisine, il y avait, pour lui, trop de légumes.
Quand elle mit le plat au four, elle vit qu'elle avait le temps de prendre une douche et de se changer avant d'aller chercher Hugo. Elle se demanda comment s'était passée sa journée, déjà impatiente d'écouter son babillage d'enfant, qui lui demanderait toute son attention, qui l'empêcherait de penser.
Elle ne passa pas longtemps sous la douche et s'empressa d'en sortir. Elle n'était pas en retard, mais l'eau qui coulait contre sa peau lui rappelait désagréablement les larmes qui avaient menacées de la submerger. Il ne fallait pas. Elle ne devait pas...
Elle fut en avance devant la grille de l'école primaire. Elle discuta de régime post-natal et de principes d'éducation avec les autres mères, nota avec humour qu'il n'y avait presque pas de pères, comme d'habitude. Et puis Hugo arriva, en pleine discussion avec un ami. Un sourire s'épanouit sur ses lèvres. Son petit Hugo... Il la serra dans ses bras, elle l'embrassa avec chaleur. Si elle n'avait pas eu Rose ni Hugo... Elle se força à oublier la suite de la phrase, ce n'était pas la peine. Hugo dit au-revoir à ses amis, elle salua les autres mères et prit la direction de chez elle.
La main de son fils dans la sienne était chaude. Elle s'y raccrocha, c'était si différent de la fraîcheur de leur maison quand elle y restait seule. C'était agréable. Comme toujours.
Mais Hugo voulait courir et elle le laissa caracoler devant elle, un sourire doux sur les lèvres. Son Hugo... Ce n'était pas un enfant sage, loin de là. Elle l'avait probablement trop gâté, comme Ron avait trop gâté Rose. Pour se prouver à tous les deux qu'ils étaient capables d'aimer, oui, d'aimer, comme ils avaient été capable de tuer durant la guerre. Vraiment, qu'allait-il devenir à Poudlard ? Elle avait espéré, et elle espérait encore, lui avoir aussi donné assez de valeurs pour qu'il se conduise bien là-bas. Elle était assez intelligente pour avoir réussi cela, n'est-ce pas ? Hermione frissonna. Il faisait froid, soudain. Le vent, probablement.
Hugo l'attendait, les joues roses, devant la porte. Hermione lui dédia un sourire rayonnant auquel il répondit. Elle lui prépara son goûter, l'interrogea sur sa journée, le laissa monter dans sa chambre pour qu'il fasse ses devoirs. Elle-même se pencha sur les dossiers qu'elle avait préparé pour le lendemain, les relut, et les rangea dans son sac à main. Cela irait. Comme toujours.
Ce fut à ce moment que Ron poussa la porte d'entrée, avec un tonitruant «C'est moi !». Elle lui sourit, le laissa venir à elle, l'embrasser, puis s'écarta pour qu'il reçoive un Hugo arrivé tout droit des escaliers. Elle regarda le père et le fils jouer ensemble à se battre, regretta l'absence de Rose. Elle se demanda quand recevrait-elle une lettre de sa fille, sourit en songeant que cela ne faisait même pas deux semaines que la dernière était arrivée. Et puis elle s'installa dans un fauteuil avec un exemplaire de la gazette du Sorcier qu'elle feuilleta.
Le reste de la soirée se déroula comme toujours, vers les sept heures, l'estomac de Ron se rappela à leur bon souvenir, les deux garçons se jetèrent comme des affamés sur son gratin, la complimentèrent, rangèrent sagement leur vaisselle, qu'elle nettoya d'un coup de baguette tandis que Ron prenait sa douche. Puis vint le temps de border Hugo, de l'embrasser, puis d'aller rejoindre Ron sur le canapé du salon.
Et puis, vers les dix heures, elle se leva, déclarant qu'elle était fatiguée, et se coucha. Ron ne tarda pas à la rejoindre.
Demain, tout serait comme d'habitude.
