Projet[a00 - Chapitre 6
Un nouveau Roi

Il existait de nombreux bordels dans le quartier sud de la cité de Dys. C'était là que la majorité des transports de marchandises de toutes sortes accompagnés des marchands, contrebandiers, fermiers qui voulaient faire affaire dans la cité, arrivaient, par la grande porte sud. C'était aussi ici que le démon commun pouvait trouver toute marchandise illégale – qui ne l'était d'ailleurs pas au Sheol – et satisfaire n'importe quel fantasme aussi déviant soit-il. Le quartier sud abritait une population plus pauvre et tumultueuse, les rébellions, vols et soulèvements étaient fréquents mais toujours réprimés par une armée qui veillait constamment. Ceux qui étaient en service contenaient les multiples crises, ceux qui n'étaient pas en service s'adonnaient à tous les plaisirs que le quartier pouvait apporter.

Le Commandant Elenor avait une journée de congé à chaque semaine et souvent, il la passait dans cette section de la ville. Accompagné de plusieurs confrères de l'armée, il profitait de ces moments de répit pour festoyer. Cet établissement était son préféré parmi tous. Il y trouvait souvent de nouveaux arrivages de garçons fraîchement entrés dans leur fière puberté, tout juste trop jeunes pour être soldats. Il affectionnait particulièrement Morael, un jeune esclave qui appartenait au propriétaire de l'établissement. Elenor était un de ses clients réguliers. Le jeune homme savait, qu'à chaque semaine, le commandant passerait le voir. Au début, le jeune homme craignait Elenor et ses manières brutales, brusques, ses mains confiantes et agiles. Puis, avec le temps, il avait trouvé le charme de ses traits graciles, de son visage froid, presque arrogant par la façon dont ses lèvres charnues se pinçaient. Il aimait la façon dont ses longs cheveux noirs, fins comme la soie, caressaient sa peau, dont ses yeux bleus, glacés, féroces, le narguait. Son corps, parfaitement sculpté par des siècles de service militaire, l'hypnotisait parfois. Morael trouvait que le commandant n'était pas comme les autres soldats, ses traits étaient plus fins, plus délicats, il y avait quelque chose de différent en lui, une allure noble, presque princière, surtout dans les moments ou il n'était pas un militaire mais simplement un homme.

Elenor connaissait les sentiments du jeune Morael envers lui mais n'en avait cure. Il aimait la façon dont l'esclave l'observait et agissait envers lui. Ce soir là, il s'était particulièrement dépassé pour lui plaire et le commandant était assis là assis à une table prenant un verre avec quelques autres soldats, le jeune garçon sur ses genoux, pleinement satisfait. On discutait fort autour de lui.

Soudainement, toute la clientèle se tut, plusieurs hommes regardèrent en direction de l'entrée et s'échangèrent des regards inquiets. Elenor n'eut pas le temps de se retourner que déjà, sa mère s'arrêta net devant lui, portant une longue robe de cuir noir qui laissait, comme à son habitude, paraître ses opulents attraits. Ses longs cheveux blonds tombaient librement sur ses épaules.

Le commandant leva patiemment les yeux sur elle. Il était un des rares hommes envers lequel Barbelo ne présentait pas une colère violente mais un calme froid dangereux. Certains disaient que la ressemblance plus qu'évidente d'Elenor avec Lucifer arrivait à calmer les ardeurs de la reine mais aucun des auteurs de ces rumeurs n'avaient survécu assez longtemps pour les confirmer.

Quand à Elenor, il avait toujours traité la reine comme un supérieur hiérarchique aussi il se saisit de la taille de Morael et déposa le jeune homme hébété sur les genoux de son voisin puis, il se leva.

- Ma reine, salua-t-il en inclinant légèrement la tête
- Viens avec moi, ordonna Barbelo d'un ton qui ne laissait pas place à la réplique, ton père veut te voir.
- Pourquoi le Général ne vient pas ici lui-même ? demanda Elenor

Xcizor n'aurait certainement pas dépêché la reine elle-même pour le quérir, surtout ici. A moins que …

Barbelo eut un moment un air sombre mais ne s'empêcha nullement de parler.

- Pas ce père-là, dit-elle impatiemment

Le commandant fronça les sourcils et se sentit soudainement moins confiant. Il était très, très rare que le Roi demandait à le voir et c'était – d'aussi loin qu'il se souvenait – la première fois qu'il demandait audience avec lui seul à seul, surtout en se nommant comme tel.

Déjà on murmurait les éternelles rumeurs de la véritable paternité d'Elenor dans la foule. Il lança à ses compagnons un regard noir qui eut vite fait de les faire taire et hocha rapidement la tête à Barbelo. Sortir d'ici au plus vite était la meilleure solution. Et il ne fallait pas faire attendre le Roi.


Grâce à un portal invoqué par Barbelo, ils se rendirent rapidement au palais. Bizarrement, il fut conduit directement dans les appartements du Roi et non dans son bureau ou la salle d'audience. Il ne posa cependant pas de question. Il n'était après tout qu'un militaire qui avait été convoqué par Sa Majesté en personne et qui avait l'honneur de le rencontrer directement dans l'intimité de ses appartements.

Il savait que Lucifer ne faisait jamais une chose pareille, cependant.

Peut-être ais-je abusé de mes privilèges en me permettant de fêter dans cette taverne, hier soir, sans rien payer au tenancier ? Ou est-ce ce jeune soldat, voyons, quel était son nom … que j'ai laissé pour mort après qu'il m'ait refusé une nuit avec lui ? Peut-être la fête chez le Capitaine Garvak …?

Il suivait la Reine sans vraiment voir où il allait, absorbé par la liste de ses effractions. Il connaissait le Roi pour sa sévérité envers ses hommes mais il n'arrivait pas à discerner lequel de ses crimes allait lui être reproché. Après tout, d'autres avaient fait bien pire que lui …

Il faillit bousculer Barbelo quand celle-ci s'arrêta, trop distrait pour s'arrêter assez vite derrière elle. Elle lui jeta un regard noir. Il remarqua aussitôt la grande double porte gravée, les deux gardes immobiles à l'entrée de celle-ci, ils avaient traversé une longue antichambre, celle qui menait à la chambre du Seigneur des enfers. Elenor dévisagea la Reine. Il n'allait quand même pas entrer là.

- Pourquoi Sa Majesté veut me recevoir ici ? demanda-t-il
- Cesse de questionner les désirs du Roi et entre ! tonna Barbelo

Les gardes ouvrirent la porte et Elenor entra. Jamais il ne s'était senti aussi inconfortable. Il remarqua rapidement qu'étant en congé ce jour-là, il ne portait même pas son uniforme. L'appartement était plongé dans la pénombre mais Elenor pouvait sentir l'odeur lourde de rose qu'il savait appartenir au Roi imbiber la pièce, mêlée à celle des quelques bougies qui éclairaient la pièce. Il détestait se sentir si près de l'intimité de son Roi. Son malaise fut à son comble quand il s'arrêta net, à quelques pas devant l'immense lit royal faiblement éclairé mais juste assez pour qu'il puisse discerner entre les oreillers le visage pâle du seigneur Lucifer qui sommeillait.

Rapidement, ses sens détectèrent une autre présence dans la pièce et il tourna la tête en direction de la fenêtre dont les rideaux étaient à demi tirés et laissaient paraître l'obscurité de l'heure tardive. La silhouette massive du Général Xcizor était visible, devant la fenêtre les bras croisés. Sa large épée pendait dans son fourreau à ses côtés. Il ne portait pas d'uniforme mais une tunique simple. Il ne se tourna pas vers lui. Elenor marcha rapidement vers lui, voulant le plus vite possible sortir de cet endroit.

- Père, dis-moi ce que je suis supposé faire ici ? demanda nerveusement le commandant, haïssant se sentir aussi faible et peu en contrôle de luiXcizor le toisa de haut en bas. Elenor savait qu'il allait passer une remarque concernant le fait qu'il se présentait devant le roi sans armes, sans uniforme et sans médailles mais le Général se tut.

- Ce n'est pas à moi de te donner d'explications, fils, je ne suis ici que pour veiller à la sécurité du Roi.
- Sécurité ? demanda Elenor en s'apercevant qu'il parlait à voix basse, comme pour ne pas éveiller le roi, Sa Majesté est-elle en danger ?

Xcizor mit un temps pour répondre

- Plus maintenant.
- C'est à propos de ce qui s'est passé au parc de statues, je suppose ? demanda Elenor

Il eut un bruit de froissement de tissus et, alors qu'ils se retournaient envers le lit, ils sursautèrent à la vue du Roi devant eux, portant une longue robe de chambre de satin noir brodée. Dans la pénombre, l'apparence de Lucifer prenait des traits mystiques, presque éthérés.

Le Général et son fils s'agenouillèrent devant leur seigneur.

Il eut un long moment de silence au cours duquel Lucifer observa le Commandant Elenor. Puis, d'un bref signe de la main, il invita les deux hommes à se relever. Lui-même alla s'asseoir dans une large chaise dans un autre coin de la pièce. Une seule chandelle, sur une table basse près de lui, l'éclairait.

Les deux autres le suivirent mais restèrent debout, à quelques pas de lui.

- Général, votre aide, ce matin a été grandement appréciée, commença le Roi
- C'était mon devoir, Monseigneur, répondit Xcizor en s'inclinant

Elenor, malgré son immobilité, était fébrile. Il n'aimait pas se retrouver ici, seul avec le Roi et son père. Il y avait tant d'hommes d'armes au-dessus de lui qui mériteraient sûrement d'avantage d'être en la présence de Lucifer. De nombreux généraux payeraient cher l'opportunité qu'il avait en ce moment. Il avait l'impression de profiter de liens de sang pour accéder à des privilèges qui ne lui appartenaient pas, ce qui, dans l'armée, était très mal vu et peu valorisé. La plupart des fils et filles de hauts placés militaires avait fait chemin seul dans l'armée pour prouver leur juste valeur, comme l'avait aussi fait Elenor

- Général, Commandant, continua Lucifer, la situation ne le paraît peut être pas mais elle est grave, en conséquence de ce qui s'est passé ce matin, il me sera désormais impossible d'exercer ma fonction de dirigeant ici.

Xcizor et son fils s'échangèrent un bref regard hébété. Le Roi n'avait pas mâché ses mots et, devant l'immensité de cette nouvelle, ni le Général ni le Commandant ne trouvèrent de réponse, aussi demeurèrent-ils silencieux.

- Par conséquent, afin d'assurer une certaine stabilité dans le royaume et éviter une querelle inutile concernant ma succession, il est nécessaire de sécuriser nos positions.
- Majesté, il n'est pas question ici de nommer qui que ce soit d'autre que vous pour régner sur le royaume, c'est inconcevable, répondit promptement Xcizor en fronçant les sourcils dans l'incompréhension.
- Nous n'avons pas le choix, Général. Croyez-moi.
- Ce qu s'est passé au parc de l'Académie est-il en lien avec tout cela ?

Elenor fronça les sourcils. Il connaissait bien Xcizor et il savait qu'il n'était pas dans les habitudes du Général de questionner les ordres et les désirs du Roi. Le guerrier avait une confiance et une foi infinie en son seigneur …

- Général, il serait appréciable que vous ne mettiez pas en doute ma décision. Vous et moi avons assez investi de temps, assez versé de sang pour ce royaume pour savoir que ni vous ni moi ne quitterait sa position sans avoir une excellente raison.

Le ton de Lucifer était calme, se faisait presque rassurant. Le Général acquiesça lentement de la tête, en accord avec les propos du Roi.

- Nous sommes donc devant un dilemme car ni l'armée, ni la noblesse ne peuvent détenir le pouvoir absolu, continua Lucifer. Dans les deux cas, nous ferions fasse à une rébellion générale.
- Majesté, au risque de me répéter, l'armée ne suivra personne d'autre que vous, persista Xcizor
- L'armé suivra celui que j'aurai nommé, et vous veillerez, comme toujours, à ce que mes ordres soient suivis à la lettre, Général.

Pour la première fois, ses yeux se portèrent sur Elenor. Le Commandant sursauta presque, de sa vie, c'était la première fois qu'il croisait le regard du Roi face à face. Il appréciait peu l'expérience. Ces iris froides, vides, le toisait comme s'il pouvait lire tout de lui. Peut-être était-ce le cas.

- Assez discuté de cela. Commandant Elenor, le sujet est épineux et, depuis des siècles, tous nous l'avons évité. Mais la situation demande à ce que nous faisions face à cela. Je n'ai pas d'héritier véritable mais vous êtes, de par les circonstances de votre naissance, ce qui s'en rapproche le plus. Le Général, le Satan Barbelo, vous et moi savons que Xcizor, fils de Xezbeth, n'est pas votre père véritable. La population et l'armée ne seront même pas surprises de l'apprendre, vu les constantes rumeurs que l'histoire a produite à ce sujet. Vous êtes donc, de par votre sang et votre grade, le pont qui unit l'armée et la noblesse. De ce fait, après mon départ, le trône vous appartiendra.

Elenor demeura silencieux, immobile, sans expression. Xcizor hocha la tête.

- Il est certain que vous n'avez pas l'étoffe d'un politicien, ni même d'un dirigeant. Mais il faut une tête pour porter cette couronne, ce sera vous. Pour le reste, votre père va continuer de gérer l'armée par lui seul, le Satan Belial m'a toujours très bien servi et vous aidera pour le reste. Votre troisième pilier sera votre mère qui va consolider votre position parmi les nobles, qui seront certainement plus réticents.

Enfin, Lucifer détourna son regard d'Elenor et le porta sur Xcizor, malgré tout, le Commandant ne retrouva pas son souffle.

- Général, il est dorénavant très important que vous aidiez le nouveau Roi le plus possible dans sa tâche afin d'alléger celle-ci. Vous devrez aussi vous assurer qu'aucune mutinerie ne se produise chez les soldats. Pour le reste, je sais que vous ferez votre travail d'une main de maître. – Lucifer marqua une pose – ce sera tout, demain à midi, il y aura une assemblée à la place publique. Tâchez d'être ici une heure avant.

Xcizor et Elenor s'inclinèrent et sortirent de la pièce, laissant le Roi seul.

Une fois sortis des appartements royaux, Elenor se laissa tomber sur la première chaise qu'il rencontra et passa une main dans ses longs cheveux. Xcizor s'arrêta devant lui.

- C'était un choix logique, dit-il, comme pour rassurer le Commandant
- Croyez-vous ? Qu'est-ce que j'ai à faire dans cette histoire. Il y a une bonne centaine d'hommes au-dessus de moi dans l'armée.
- Aucun d'entre eux n'est de sang royal.

Elenor se leva brusquement et d'un coup de poing rapide et puissant, frappa le Général au visage. Xcizor accusa rapidement l'affront et porta à son fils un regard furieux. Mais il ne rencontra que le regard glacé d'Elenor.

- Cet homme n'a jamais fait partie de ma vie avant aujourd'hui. Il n'était avant que le créateur et seigneur du royaume que je me devais de protéger et servir. Et maintenant, vous et lui échangez vos rôles, sans que vous ne trouviez quelque chose à y redire. Et je suppose que moi, dans cette histoire, devrais accepter que mon sang tourne du rouge au bleu sans rien dire ?
- Ce sont les ordres du Roi, tu n'as rien à redire à cela.
- Il n'est pas question que je porte une couronne simplement parce que vous et lui avez forniqué avec la même femme en même temps et que ni l'un ni l'autre n'a jamais voulu vraiment porter le blâme.

Sur ce, Elenor se retourna et quitta la pièce. Le Général le laissa aller, sachant bien qu'il reviendrait. Même si, depuis toujours, il savait que Elenor ne portait pas son sang, il le connaissait assez bien pour savoir qu'une telle colère de durerait pas.


J'avoue avoir volé un personnage à une ancienne amie, Blackie. En fait, Morael est le fils de Lucifer. Et, dans une autre vie, il a été l'amant d'Elenor. Je ne crois pas qu'elle me tiendrait rigueur si elle s'apperçevait de mon affront.
Toujours merci pour les reviews, désolée pour le délai entre les chapitres.