projet [a00] - chapitre 14
Jugement (version de Raphael)
Extrait du journal de Raphael
En un mois, j'avais tout compris, la vérité qui se cachait derrière la plus grande légende de notre race, derrière les fondements même de notre société. Combien de siècles s'étaient-ils écoulés pendant lesquels nous avions proclamé ces mensonges concernant la chute, sans savoir qu'il n'y avait là aucune vérité? Combien de générations d'anges avaient été entraînées à haïr un traitre qui n'avait – en fait – commis aucun crime? Nous étions, en vérité, si facilement manipulables, si faciles à berner. On nous avait mis des histoires, des légendes en tête et nous n'avons jamais, jamais cherché à savoir si ces récits étaient véridiques ou non. Parce que ce n'était pas dans notre caractère de chercher à questionner les volontés et les lois. Nous sommes nés, avons été créé pour obéir. De véritables soldats, sans pensées propres, sans doute, avec pour seule pitance un vœu formel d'amour infini, inconditionnel, envers Celui qui nous a créé.
Impossible de se défaire de se vœu, même en connaissant tout ce qu'il implique, tous les mensonges, toute l'inégalité qui existe parmi nous. J'ai tant pleuré pour Mikaël, devant cette balance volontairement préétablie penchant en sa défaveur, scellant son destin. J'ai tenté de L'haïr, Lui, pour toutes ces choses qui existent autour de moi, qui devraient être belles mais qui sont brisées, souillées, écorchées.
Pourquoi, Père, avez-vous abandonné Vos enfants mais leur avez forgé un cœur qui les empêche de ressentir autre chose que de l'amour pour Vous? Était-ce par peur du vrai regard que ceux-ci auraient pu tourner sur Vous?
Je ne suis pas exempt de péché et je sais reconnaître mes fautes. Mais je sais aussi qu'un jour, on a lâché ma main et je me suis retrouvé seul avec mon cœur criant pour cet amour et aucune réponse venant d'en-haut. Je suis certain que tous ceux de ma race peuvent témoigner du même sentiment, un jour, dans leur vie. Cette solitude, ce vide, presque parfois insupportable. Certains le comblent par le vice, d'autres par la guerre, d'autres de le comblent pas et deviennent des fantômes de ce qu'ils ont jadis déjà été.
Il n'a pas été difficile de comprendre ce qui s'était passé entre Lucifer et son Rival. En fait, depuis le début, c'est-à-dire sa naissance, Lucifer a été élevé et éduqué pour devenir, un jour, l'égal – en opposé – du Seigneur. De sa formation, jusqu'à son expérience en tant que Grand Séraphin puis ensuite comme Prince des Ténèbres, tout n'était qu'un plan habilement monté pour qu'il devienne petit à petit celui qu'il était destiné à devenir. C'était son destin, il a été créé exactement dans ce seul et unique but, donc, il était évident que même pleinement conscient du schème qui se planait autour de lui, Lucifer ne s'opposait nullement à ce qui passait. C'était pour lui naturel, un cheminement normal. Il était conscient, lorsqu'il était un ange, qu'un jour, il devrait monter toute cette comédie et se rebeller contre son créateur, partir pour devenir l'éternel opposant, le symbole suprême du mal. Il attendait le moment ou on lui dirait simplement de partir.
Cela me donnait des frissons dans le dos. Si Mikaël savait cela … ce serait terrible. Le pauvre ne s'en remettrait pas. Pour lui, ce serait comme si Lucifer l'avait trahi depuis le jour même de sa naissance, et non depuis la chute. Il a vécu, comme nous tous, dans un mensonge perpétuel, croyant que Lucifel était l'Étoile du Matin.
Mais douze ans avant aujourd'hui, il s'était passé autre chose. Sans doute Lucifer avait-il osé aller plus loin que son contrat le stipulait. Après avoir lu les registres des premiers espions qui ont réussi à infiltrer le Sheol durant la guerre, semblait-il qu'un véritable royaume s'était érigé et que les démons y vivaient de façon beaucoup moins sauvage que ce que l'on croyait au paradis. (Il est vrai que nous nous plaisions bien à croire que ceux-ci vivaient dans un bourbier sale et enfumé sans aucun répit à leurs souffrances depuis la chute) Plusieurs recherches et rapport d'infiltration prouvaient même que la société des démons avait évolué rapidement et que la qualité de vie de ceux-ci était relativement bonne, sans être évidemment comparable à la notre. Sans doute cela ne faisait pas partie des plans du Créateur que les damnés puissent se procurer une qualité de vie pareille mais n'était-ce pas une conséquence possible de l'éducation d'un souverain surentraîné?
Quand Alexiel, il y a trois jours, a appris les rumeurs disant que le corps de Lucifer avait été vu en enfer, elle partit rapidement à sa recherche mais Mikaël et ses espions l'on trouvé en premier, en Silence. Folle de rage, elle tenta de rentrer mais on lui interdit l'accès au paradis pour avoir enfreint les règles et s'être rendue en territoire ennemi sans autorisation. Elle est maintenant forcée de demeurer avec les démons jusqu'à ce que le nouveau Grand Séraphin décide qu'elle puisse rentrer. Connaissant les sentiments qu'il semble nourrir à son sujet, ce n'est pas pour bientôt.
Le jour de la capture de Lucifer, les hautes instances me demandèrent d'assister à chaque étape de la démarche afin d'être certain que la vie de l'ange déchu serait préservée. L'état de Lucifer était effectivement lamentable. On me dit rapidement que on l'avait trouvé dans cet état en Silence, protégé par quelques soldats et un Satan – Belial sans doute car c'était le seul Satan qui n'était pas présentement emprisonné.
Bizarrement, Mikaël ne semblait ressentir aucun malaise face à son frère, au contraire, dans ce rapport de force maintenant inversé, il s'en donnait à cœur joie et frappait celui-ci sans cesse si bien que je dus l'interrompre afin de respecter les ordre que l'on m'avait demandé.
Lors de son procès, je ne fus pas surpris de voir qu'il ne se défendit pas. En vérité, le seul ici qui pouvait vraiment juger de ses actes était absent. La raison de son silence était simple, on disait le juger pour un crime alors qu'il n'avait fait que suivre les ordres stricts, la vraie raison de sa trahison ne pouvait être citée ici puisque même le juge l'ignorait.
Dans les faits, je n'ai jamais été très proche de Lucifer, nos champs de compétence étant très éloignés. Je l'ai connu, comme les autres, dans toute sa gloire, de loin. Il avait peu d'amis, peu de gens autour de lui, pas d'assistant. Lorsque j'ai été nommé au Grand Conseil, j'ai commencé à le côtoyer d'avantage en tant que collègue mais il y avait toujours ce mur de verre entre lui et les autres, le rendant intouchable, inatteignable. Je n'ai, par la suite, jamais pu en apprendre plus sur lui car, après la chute, il était impossible pour Mikaël de parler de son frère sans déclencher un incendie quelque part. Il est donc resté une sorte de personnage présent mais très, très secondaire dans ma vie.
Mais maintenant, je me voyais impliqué plus que jamais dans le processus qui allait décider du destin de cet homme (ange ou démon, je ne sais plus comment le nommer). Je reçu, immédiatement après le procès, un missive provenant d'un messager d'Etenemenki. Le juge Zuriel, qui était près de moi, n'en croyait pas ses yeux, et moi non plus, j'ouvrai le sceau marqué de quatre lettres « YHWH » de mes mains tremblantes.
Archange Raphael
Grand Maître des Vertus
Ange élémentaire du Vent
La vie du prisonnier vous ait confiée jusqu'à ordre contraire. Veillez à préserver ses forces afin de le maintenir en vie. Vous serez conduit dans une semaine à la tour d'Etenemanki avec le prisonnier pour son jugement.
Vous êtes formellement prié de garder vos déductions secrètes.
Ainsi j'étais dans le vrai. Et maintenant, ma destinée était liée à celle de Lucifer. Mon regard se posa un moment sur lui, suspendu par ses grandes ailes noires aux longues chaines, le bout des pieds effleurant à peine le sol, les yeux clos, rien ne semblait paraître sur son visage. Savait-il qu'il resterait encore une semaine dans cet état?
Je sentis une présence connue derrière moi. Mikaël se tenait là, en silence, sans doute en voyant mon expression et celle de Zuriel. Je ne savais que dire en ce moment, je me sentais si peu concerné par tout ce qui se passait ici. Cet homme n'était rien pour moi et je devais maintenant protéger sa vie.
Zuriel me posa des questions mais je tentais de lui expliquer que nous comprendrions sans doute mieux dans une semaine, lorsque Lucifer serait amené en Yaztiluth. Mikaël semblait très perplexe devant la situation. Je trouvais le garçon très fort en ce moment. J'expliquai aux deux quelle était ma nouvelle mission et je me consacrai à la remplir correctement.
Extrait du journal de Raphael
Je me rendit le jour prévu à Etenemanki avec un petit contingent de soldats qui accompagnaient Lucifer, incapable de marcher, s'appuyait sur mon épaule. Précédemment, j'étais venu le voir alors qu'on l'avait détaché et retiré de la place publique. On lui avait autorisé à prendre un peu d'eau et reprendre son souffle le temps que le transport arrive.
« Il était assis sur un banc, deux gardes étaient de chaque côté de lui, je leur fis un signe de tête afin qu'ils se retirent. Je m'assis à côté de lui, tentant d'ignorer l'odeur de pourriture émanant des trous que les écrous avaient percés dans ses ailes. Ses mains, qui tenaient un verre d'eau presque vide, tremblaient. Il était souffrant, fiévreux mais on m'avait demandé de préserver sa vie, non de le guérir.
- On m'a demandé de t'aider, dis-je simplement …. À rester en vie.
- Quelle belle attention, répondit-il, avec un sarcasme évident, alors la plèbe a décidé que je vivrai encore pour quelle puisse continuer à se défouler?
- Lucifer, tu n'es pas obligé de faire semblant devant moi, je sais tout. À propos de la chute, du fait que tu ne t'es jamais rebellé contre Père, tu as suivi ses ordres.
Il leva un sourcil et me regarda fixement, il paraissait, derrière ses traits tirés, réellement surpris. Évidemment, je sortais de nulle part dans sa vie, comment aurais-je pu m'intéresser à tout cela?
- J'ai eu accès à une information très confidentielle, et ensuite, j'ai déduit le reste, dis-je, répondant à sa question muette
- Je suis étonné que l'on t'ai autorisé à connaître cette information.
- En fait, dis-je en hésitant, je suis tombé dessus par hasard. J'étais au mauvais endroit au mauvais moment.
- Ou, répliqua-t-il, on t'a fait croire que tu étais tombé sur l'information par hasard.
- Peut-être, mais je ne vois pas pourquoi, honnêtement, j'aurais préféré l'ignorer.
Je me levai car les gardes me firent signe que le transport était arrivé. J'offris mon bras à l'ange déchu, qui après un moment, sembla tester ses forces et se résonner à utiliser l'aide que je lui offrais. Il éprouva beaucoup de difficulté à se lever et faire les quelques pas qui menaient au transport. »
Nous nous rendîmes lentement dans la grande antichambre qui menait à la salle du Trône. Zuriel nous accompagnait en silence, ouvrant la marche. Lucifer, quand à lui, semblait se concentrer sur chacun de ses pas. Il faiblissait à vue d'œil et faillit tomber à plusieurs reprises, s'accrochant à mon bras.
Une fois arrivé devant la double porte finement travaillée, celle-ci s'ouvrit en silence sur une vaste pièce parfaitement ronde remplie d'immenses colonnes de marbre qui montaient jusqu'au plafond cathédrale sculpté. Au fond, de larges fenêtres aux rideaux diaphanes laissaient paraître un grand jardin luxuriant. La pièce, par sa simplicité, était époustouflante, sans compter que l'odeur qui y régnait avait quelque chose de rassurant. J'avais la sensation de rentrer chez moi, même si je n'avais jamais mis le pied dans cet endroit.
Le silence était total, pesant. Nos pas résonnaient dans l'air tiède. Mon cœur battait rapidement, je ne savais pourquoi. Après tout, ce n'était pas moi qui allait être jugé. Pourquoi étais-je si nerveux, et pourquoi, à mes côtés, Lucifer le semblait si peu? Sans doute était-il souvent venu ici, dans d'autres circonstances.
Soudainement, je sentis autour de moi et en moi une puissance au-delà de toute chose connue, qui m'envahi rapidement. Mes ailes déployées, je laissai le bras de Lucifer et m'agenouillai comme il se doit, inclinant la tête. Du coin de l'œil, je vis Zuriel exécuter une profonde révérence et s'éloigner de la scène, devenant un spectateur discret et lointain.
Quand à Lucifer, il demeura immobile, debout, tremblant, ses bras enroulés autour de son torse nu, sale et parsemé de blessures et de taches de sang. Il osa même relever la tête et fixer directement son Rival. Cela commençait très mal, s'il refusait déjà à manifester quelconque respect devant Lui.
Relevant légèrement la tête, je vis que l'image de Père était la même que celle que j'avais vue lorsque je l'avais rencontré dans les laboratoires quelques temps auparavant. Il portait une longue toge blanche brodée d'or. Ses mains étaient gantées de blanc. On racontait qu'un seul toucher de Sa peau sur celle d'un ange était suffisant pour procurer une douleur effroyable et même tuer celui-ci s'il n'avait pas la puissance suffisante pour y résister. Il semblait contrarié, toute son attention était centrée sur Lucifer. D'un geste de la main, il lui fit signe d'approcher.
Cela prit un moment, mais il réussit à rassembler assez de ses forces pour avancer envers Lui. Le silence était presque insupportable. Je l'observais vaciller à chaque pas alors que, privé de tout soutien, il finit par s'effondrer lourdement sur le sol aux pieds du Seigneur dans un nuage de plumes noires qui semblaient souiller le décor de marbre blanc.
Au final, il se sera tout de même prosterné, volontairement ou non.
Lucifer tenta de se relever mais échoua. Je restai à l'affut, sentant que ses forces commençaient sérieusement à l'abandonner.
- Comme tu peux être rebelle, fils. Ne t'avais-je pas dit que ton royaume serait détruit? Tu n'as pas respecté les termes de notre accord, dit-Il d'une voix gravement mécontente qui me fit frissonner
- C'était mon royaume, j'étais libre de faire ce que j'en voulais, répondit Lucifer d'une voix faible mais déterminée
- Faux. Tu avais comme mission d'amener les damnés en enfer pour qu'ils y vivent en pénitence. Tu le savais. Mais tu as facilité leur peine à un point tel qu'ils ont oublié la Lumière.
- Ils ne l'ont pas oublié. Ils n'en n'ont juste plus besoin, répliqua Lucifer avec arrogance
- Cesse ton impertinence immédiatement Lucifel! Elle ne sera désormais plus tolérée. J'ai été, de loin, trop patient avec toi. J'ai détruit ton royaume pour remettre la balance en équilibre entre nous deux et…
- Menteur … coupa Lucifer (et j'eus du mal à croire qu'il osa vraiment Le couper), vous avez détruit mon royaume par jalousie.
L'affront me fit sursauter et un moment, je croisai le regard du Seigneur qui regardait Lucifer avec plus de désapprobation que jamais. Il leva le pied et le posa sur une aile de l'ange à ses pieds, l'écrasant sur le sol jusqu'à ce que celle-ci produise un craquement franc. Lucifer poussa un hurlement et j'entendis le son que ses ongles faisaient sur le marbre. J'avais la nausée juste à imaginer … non je préférais ne rien imaginer. Je fermai les yeux sur la scène.
- Demande pardon maintenant, Lucifel, pour ta désobéissance et il te sera accordé, sans plus de souffrances, déclara-t-Il d'une voix douce
Lucifer tremblait mais demeura silencieux. Après un moment, Père poussa un soupir de déception, et il était visible sur son visage que cela le décevait vraiment que Lucifer agisse ainsi. II se tourna vers la fenêtre sans mot dire, le regard perdu dans le grand jardin.
Un homme fit son entrée quelques secondes plus tard, s'inclina. Il était immense. Surement de la taille d'Uriel, mais c'était un bastion de muscles, il était énorme. Il portait seulement un kilt de cuir noir, son crane était dénudé. Il demeura silencieux, attendant les ordres. Un lourd silence s'installa de nouveau, comme si le Créateur devant nous hésitait à donner ses ordres. Finalement, après un moment qui parut une éternité à mes yeux, il s'exprima.
- Amène Lucifel dans le jardin et arrache ses ailes une par une de tes mains nues, ordonna-t-il d'une voix froide, sans se retourner
Cette fois mon sursaut fut audible de tous. Je n'en croyais pas mes oreilles. Lucifer releva la tête, incrédule mais n'eut pas le temps de réagir. Le géant l'avait pris par-dessous le bras et soulevé le trainant presque jusqu'à l'extérieur de la pièce. Quand il passa près de moi, je vis sur son visage que Lucifer luttait pour se taire et garder son sang froid. N'importe qui aurait déjà supplié Sa miséricorde juste à l'idée de subir ce châtiment.
- Raphael, ordonna Père, et je réalisai que je tremblais lorsqu'il prononça mon nom, veille à respecter mon commandement
- À vos ordre, Adonai, dis-je en m'inclinant.
Je sortis rapidement et rejoignis Zuriel dans la cour intérieure sur une petite galerie de marbre qui donnait sur le jardin un mètre plus bas. Lucifer était à quelque pas de nous dans le jardin, à genoux, fermement maintenu par le géant, il faisait face à la grande baie vitrée. Son visage reflétait une grande anxiété qu'il tentait de maîtriser sans succès.
Je n'avais envie que de partir, je ne croyais pas être capable d'endurer une telle scène. Au fil des siècles, la science nous avait permis d'établir beaucoup de théories concernant ce qui faisait de nous une race unique : nos ailes. Il était certain que celles-ci étaient d'une sensibilité, à la base, qui dépassait toute autre partie du corps dû à la vascularisation et le nombre de nerfs qui les parcouraient. De plus, le caractère astral qui faisait des ailes un canalisateur d'énergie leur conférait une dimension invisible qui doublait la sensibilité de celle-ci. De plus, les ailes étaient aussi une sorte de reflet de leur propriétaire. De sorte que, plus l'ange était puissant, plus les ailes étaient proportionnellement grandes, fournies, belles et par le fait même, sensibles. J'estimais donc que la souffrance de Lucifer serait au delà de toute limite possible étant donné l'étendue de sa puissance.
Zuriel, à mes côtés, semblait également ébranlé, ce qui me rassurait. Je n'étais au moins pas le seul à me sentir aussi mal devant cette scène.
- Je ne crois pas que je pourrai tolérer ce spectacle, dis-je à l'ange du zodiaque
- Il le faut, c'est votre mission, répondit Zuriel, Il vous regarde, vous ne pouvez pas échouer. Je crois que notre Seigneur a été assez déçu pour aujourd'hui.
Je déglutis difficilement. Il n'était effectivement pas question de Lui déplaire.
Soudainement, je vis le bourreau pousser Lucifer sur le sol dans l'herbe le maintenant fermement en place en pressant sa grande main dans le bas de son dos. De son autre main, il s'empara d'une aile à la base de celle-ci et, bandant les immenses muscles de son bras, tira de toutes ses forces. Le bruit des os et de la chair arrachés fut horrible mais le cri strident de la victime était pire : Lucifer était incapable de contenir ses cris, c'était plus qu'évident. C'était des hurlements de douleurs d'un homme à qui on arrachait un partie de lui-même, son pouvoir, son âme, ce qui le définissait.
Je mis une main devant ma bouche, sentant mes nausées devenir une véritable envie de vomir. Mes ailes me faisaient mal. Jamais je ne m'étais senti aussi inconfortable. Silencieusement, je suppliais Lucifer de demander pardon pour mettre fin à cette vision d'horreur. J'en avais vu de toutes les couleurs en tant que médecin, durant les guerres, mais cela allait au-delà de la boucherie des épées habituelle.
Je vis le bourreau jeter l'aile arrachée dans les herbes mais devant Lucifer afin que celui-ci puisse bien la voir. Tout son corps tremblait frénétiquement, mélange de sanglots et de spasmes de douleur. Je savais qu'à ce stade, aucun amour-propre n'existait plus, ni orgueil, ni vanité, les plus forts devenaient ceux qui vivaient le pire martyr.
Le géant continua sa sale besogne et s'empara de l'aile inférieure et tira. Cette fois je me tournai, incapable de supporter la vision. Tampis pour Zuriel, tampis pour Père, je serai un lâche. J'entendis de nouveau ce bruit atroce, puis les hurlements de Lucifer, de nouveau qui déchiraient littéralement mon âme. Je restai là immobile, tremblant, à regarder le mur, tentant de maîtriser mes nausées et mes envies de partir en courant.
Une troisième fois, le bourreau s'exécuta et je faillis me boucher les oreilles mais cette fois, au milieu des cris on entendit une voix gémissante, terrifiée :
- Père je vous en prie!... Je vous demande pardon! Pitié, jamais plus je ne vous trahirai.
Je me retournai, assommé par la surprise mais soulagé qu'enfin, le châtiment s'arrête. Au milieu du jardin, trois ailes noires gisaient dans la verdure et les fleurs, inertes, autour de Lucifer, étendu, tremblant et sanglotant de souffrance et de honte. Seule une de ses ailes droites, celle qui avait été cassée plus tôt, lui appartenait toujours.
Parmi les arbres, je vis la silhouette de Père apparaître. Le bourreau s'empara d'une large poignée des cheveux de Lucifer et le tira vers l'arrière, le forçant à s'agenouiller. Avec un nouveau cri de douleur, Lucifer se hissa sur ses genoux alors que Père approchait de lui. Frémissant, les larmes coulant librement sur son visage, seulement maintenu par la prise que le bourreau avait dans sa chevelure, l'ange déchu avait perdu toute sa grâce et sa candeur. Plus rien ne subsistait du souverain intouchable, glorieux, de sa beauté glaciale.
J'avais encore de la difficulté à croire qu'il avait fallut lui arracher trois de ses ailes pour briser sa volonté.
Doucement, Père leva la main et son doigt ganté essuya les larmes sur les joues de Lucifer. Il semblait attristé d'en être arrivé à ce point, vraiment. Ses traits, ses yeux étaient ceux d'un père devant se résigner à punir son fils qu'il affectionne sans avoir le choix de le faire afin qu'il comprenne la gravité de ses actions. Cet amour était terrifiant.
- Tu es pardonné, Lucifel, dit-Il d'une voix calme
Toujours à genoux, Lucifer s'inclina profondément vers l'avant et, avec ses mains tremblantes, effleura de ses lèvres le bas de la toge du Seigneur dans un geste ultime de soumission.
