Rosie vaquait à ses occupations habituelles dans Cul-de-Sac lorsque ses pas la conduisirent devant la porte de la chambre de Frodo. C'était idiot, mais elle avait eut soudain envie de voir ce qu'il se cachait derrière. Elle savait pourtant qu'elle n'avait pas le droit d'y entrer. En fait, personne n'en avait le droit, Sam lui-même n'y avait jamais pénétré. Pourtant ce jour-là, la curiosité prit le dessus et Rosie décida qu'elle verrait ce que renfermait la chambre interdite. Après tout, il n'y avait sûrement rien d'autre que de la poussière et du désordre. Pourquoi ne pas y faire un peu de ménage ? Les enfants jouaient calmement dans le salon, elle était tranquille pour un moment. Et puis Sam n'en saurait rien, il n'entrait jamais.

Et c'est au bout de quelques arguments comme ceux-ci que Rosie prit la clef de cuivre et la tourna dans la serrure. Elle eut un peu de mal à ouvrir la porte qui grinça bruyamment, mais finalement elle posa un pied hésitant dans la pièce sombre. A l'intérieur tout était recouvert de poussière et, comme Rosie l'avait prédit, dans un désordre impressionnant. Des pages griffonnées gisaient par terre, des livres jonchaient le sol. Il y avait même des tasses de thé vides sur la table de chevet. La jeune maîtresse de maison eut une grimace de dégoût. Monsieur Frodo vivait très salement, ou bien son départ avait été très précipité. Oui, ça il avait été pressé de partir, pressé de lui enlever son Sam sans même qu'il ait eu le temps de lui dire au revoir. Rosie sentit soudain de la colère pour celui qui avait occupé ce dépotoir, et un certain soulagement qu'il ne soit plus là. Mais elle se repentit bien vite d'avoir blâmé le disparu. Son sort avait tellement bouleversé son époux, elle n'avait pas le droit de lui en vouloir.

- Pourquoi aujourd'hui, vint le murmure d'une voix blanche derrière elle.

Elle fit volte-face, c'était Sam, debout, dans l'encadrement de la porte. Elle craignit d'abord qu'il ne se mette en colère, mais au lieu de cela il avait l'air abattu, défait, et Rosie ne s'en sentit que plus coupable.

- Sam, je suis…

- Pourquoi aujourd'hui ? répéta-t-il. Pourquoi avoir ouvert cette porte aujourd'hui ?

- Sam, pardonne-moi, mais je ne pouvais plus, tu comprends ? Savoir cette pièce abandonnée… Je sais que ça comptait pour toi, mais… Je suis désolée, je…

- Tu n'as touché à rien ? demanda-t-il d'une voix sèche et froide.

- Non, je…

- Sors, Rose, sors d'ici. Cette chambre n'est pas la tienne.

- Cette chambre n'est plus celle de personne ! Sam, il faut te rendre à l'évidence et arrêter de vivre pour un souvenir ! Tu as une vie ici, et une famille !

- Et nous serons sa famille !

- Sam, de quoi parles-tu ? demanda Rosie, persuadée que son mari commençait à perdre l'esprit.

- Il est vivant Rose, et je l'ai vu, et il… il…

Sam tomba à genoux, Rose vint s'agenouiller près de lui.

- Sam, tu sais bien que c'est impossible !

- Non, c'est possible, c'est tout à fait possible. Tu me crois fou toi aussi ? Pourtant je l'ai reconnu, il va mal mais je l'ai reconnu. Et je veux qu'il guérisse Rosie, je veux qu'il revienne vivre ici.

Rose sentit comme un coup de poing en pleine figure. Sam ne pouvait parler sérieusement, Frodo Baggins ne pouvait être en vie, du moins pas dans la Comté ! Et qu'il vienne vivre chez eux ? Dans son ancienne demeure ? Après tout, c'était chez lui aussi, mais imaginer que sa tranquillité soit troublée par celui qui avait emmener Sam aux travers de tous ces dangers… Rosie hésitait.

- Sam, murmura-t-elle, tu as du te tromper, ça ne peux pas être lui. Il est mort !

- Mort ? Tu as eu la preuve qu'il était mort ? Tu as vu son corps sans vie ? Non, ni toi, ni moi, ni personne ! Il est vivant, et je l'ai vu il y a quelques minutes et… Rosie, je veux qu'il revienne.

- Mais Sam, où est-il ?

- Pour l'instant chez le Shirrif, mais je vais bientôt demander à ce qu'il est une chambre à l'auberge, puis il pourra venir ici !

Rosie regarda Sam avec scepticisme. Sa voix était soudain pleine de joie et d'espoir, et il avait les larmes aux yeux.

- Je ne voudrais pas que ça aille trop vite,continua-t-il, alors quand il sera installé quelque part on ira le voir, tout les deux, puis avec les enfants et… et alors il viendra s'installer ici, chez lui.

- Sam, tout cela me semble un peu trop précipité.

- Bon, bon, de toute façon tu as le temps.

Et Sam Gamgee ferma la porte de la chambre et retourna dans le salon. La tête de Rose tournait douloureusement. Tout allait vraiment trop vite pour elle, le retour soudain d'un Hobbit que tout le monde croyait mort, la colère de Sam, son chagrin, sa joie… Les évènements allaient s'enchaîner à toute allure, elle le sentait bien. C'est pourquoi elle décida d'aller voir elle-même si Sam disait vrai.

Elle annonça à son mari qu'elle allait faire une course, puis elle descendit chez le Shirrif. Là-bas, on l'accueillit avec toute l'amabilité due à la femme du respectable Samwise Gamgee.

- On m'a dit que vous reteniez quelqu'un prisonnier ici, dit-elle à Olo Bunce.

- Oui, en effet ma chère Madame.

- Je… Pourrais-je le voir ?

- C'est que… C'est un peu compliqué…

- S'il vous plaît.

- Bon, bon, très bien, suivez-moi.

Et Olo ouvrit une porte qui donnait dans une salle très sombre où trônait une grande cage dans laquelle une forme était recroquevillée dans un coin.

- Une cage ? s'étonna-t-elle, n'aviez-vous pas d'endroit plus confortable ?

- C'est que… on savait pas vraiment ce que c'était, alors…

- Comment ça vous ne saviez pas ?

Et c'est à ce moment qu'elle comprit, lorsqu'elle vit à quoi ressemblait l'occupant de la cage. Comment Sam pouvait-il prétendre que c'était Frodo, il avait perdu l'esprit ! Cette chose ne ressemblait même pas à un Hobbit ! Mais la créature gémissait et se lamentait, et parmi les mots inaudibles, Rosie reconnut un nom :

- Sam… Sam…

- Vous voyez, il paraît que c'est ce pauvre Monsieur Frodo, mais moi j'ai encore des doutes.

- Vous comptez le faire sortir de là ?

- Ben… C'est ce que votre mari voudrait Madame Gamgee.

A ces mots, la créature releva la tête et jeta sur les deux Hobbits un regard d'une humanité et d'une tristesse déchirante. Bien sûr, il était marié. Comment aurait-il pu rester seul toutes ces années ? Il fallait se rendre à l'évidence, il était trop tard pour rattraper le temps perdu, ce serait vain de toute façon…

Le regard de Frodo troubla Rosie, car elle croyait Sam à présent, c'était bien lui. Et dans un état lamentable, pauvre créature. Il était pâle et famélique, lui qui n'avait jamais était bien gras pour un Hobbit… Mais il ne pouvait pas revenir à Cul-de-Sac ! Pas s'il ressemblait à cette chose repoussante ! Il pourrait effrayer les enfants et… Oh, mais Sam serait tellement heureux de pouvoir s'occuper de lui à nouveau, comme au vieux temps avant leurs aventures… Rosie devait se résoudre, Frodo Baggins allait retourner à Cul-de-Sac, si toute fois il acceptait d'y revenir…