Rosie rentrait à peine de chez la veuve Chubb à qui elle avait confiés ses enfants. Goldie lui racontait leur journée avec de grandes phrases passionnées, et Rose n'écoutait que d'une oreille, absorbée qu'elle était par ses nouvelles préoccupations. Et si Frodo était revenu pour lui enlever Sam ? Et si Sam se laissait emmener loin d'elle ? Que faisaient-ils en ce moment ? Soudain, ses pensées furent interrompues par le bruit de quelqu'un qui toque à la porte. Peut-être était-ce Sam ! Mais alors pourquoi frappait-il ? Rosie alla ouvrir et fut surprise de tomber sur son frère Tom.

- Tom ! En voilà une surprise, s'exclama-t-elle, entre, je t'en prie !

- Oh, je ne vais pas rester longtemps, je voudrais pas te déranger.

- Mais tu ne me déranges pas du tout ! Un peu de thé ?

- Oh, oui, merci bien.

Et Tom s'attabla en face de sa sœur, sirotant sa tasse de thé et discutant de choses et d'autres.

- Oh, Sam, dit finalement Rosie, il est de plus en plus occupé depuis le retour de son Monsieur Frodo.

- Ah, oui, d'ailleurs, ça me rappelle qu'il m'a chargé de te dire qu'il ne rentrerait pas ce soir.

Rosie eut la sensation de recevoir un coup de poing en plein visage.

- C… comment ça ? demanda-t-elle, ne sachant quoi dire d'autre.

- Ben il m'a dit qu'il rentrerait pas et qu'il voulait pas que tu t'inquiètes.

- Et… tu ne sais pas ce qu'il fait ?

- Oh, ben j'imagine qu'il s'occupe de Monsieur Frodo, le pauvre, il est dans un bien mauvais état. Heureusement que notre Sam est là pour veiller sur lui. Je suis sûr qu'il se remettra vite. D'ailleurs, il va revenir à Cul-de-Sac à c'que j'ai compris ?

- C'est ce que voudrait Sam. Mais moi j'hésite encore. Non pas que je ne veuille pas qu'il soit chez lui et tout ça… Mais tu l'as vu, n'est-ce pas ? Vivre avec lui… c'est assez étrange, et puis il y a les enfants.

- Ah ça, j'dois dire que t'as raison, il fait un peu peur, mais il s'améliorera vite, Sam s'occupe bien de lui…

« Un peu trop même » pensa Rosie. Mais elle se contenta de sourire et d'avaler une nouvelle gorgée de thé. Puis, Tom se leva et la salua puis partit.

A nouveau seule avec ses propres craintes, Rosie s'occupa des enfants : elle les fit se laver, les nourrit puis les coucha. Et là, elle se retrouva réellement seule avec elle-même. De nouvelles questions emplirent sa tête. Frodo allait-il tenter quelque chose ? Non, bien sûr que non, il semblait trop honteux de lui-même pour penser avoir une chance. Mais alors, pourquoi Sam était-il resté ? Parce que Frodo ne voulait pas être seul, évidemment, après tout ce temps il voulait un peu de compagnie, s'était normal.

Et c'est à peine rassurée qu'elle se coucha dans son grand lit, vide de la présence de son mari.

Sam ouvrit les yeux, il sentait un souffle chaud et régulier dans son cou. Il tourna à peine la tête pour voir que Frodo avait la sienne sur son épaule. Il sentit ses bras enroulés autour de sa taille et un des genoux de Frodo contre sa cuisse. Sam déglutit avec difficulté. Ils n'avaient jamais dormis enlacés comme ça.

Le Hobbit encore endormi remua légèrement et ouvrit les yeux.

- Bonjour Monsieur Frodo, sourit Sam.

- Bonjour Sam, articula Frodo.

Pendant quelques instants aucun d'eux ne bougea. Puis, Sam se dégagea paresseusement, quand quelqu'un entra. Ou plutôt quand plusieurs personnes entrèrent.

- Oh, bonjour Rosie, bonjour les enfants ! dit Sam un peu surpris.

Les petits regardaient leur père avec des yeux ronds. Qui était ce monsieur qui le tenait encore par la taille ? Réalisant qu'il était toujours accroché à Sam, Frodo le lâcha et regarda ses mains. Il se sentait complètement stupide. Sam lui avait parlé de ses enfants, mais les voir comme ça, aussi soudainement, cela lui posa un poids énorme sur le cœur. Surtout que c'étaient de très beaux enfants, comme il les avait imaginés.

Rosie sentit une colère sourde l'envahir. Alors c'était ainsi qu'ils avaient passé la nuit ? Enlacés l'un contre l'autre ? Il valait mieux qu'elle n'y pense plus, elle réglerait cela en privé avec Sam, pour l'instant ils devaient présenter Frodo à Goldie et Robin afin qu'ils s'habituent eu fait que cet étrange Monsieur allait vivre chez eux.

Sam s'assit sur le rebord du lit et Goldie vint s'asseoir sur ses genoux. Frodo était un peu reculé, assis au milieu du lit, regardant avec peine les enfants de Sam.

- Bonjour Goldie, murmura Sam, tu as bien dormi ?

- Oui, répondit la petite, mais toi t'étais où ? T'étais là ? T'as dormi avec le drôle de Monsieur ?

Sam tourna la tête vers Frodo et lui sourit, celui-ci rendit un léger sourire mais on y sentait tout de même de la peine. Sam tendit la main et la lui saisit.

- Oui Goldie, j'ai dormi ici. Et ce Monsieur c'est Frodo Baggins, je t'ai déjà raconté qui était Frodo ?

- C'est le Hobbit très courageux qui a combattu les méchants ? demanda Goldie, essayant de simplifier l'histoire racontée par son père.

- Voilà, c'est lui.

- Pourquoi t'étais pas là ? demanda soudain la fillette à Frodo.

Celui-ci, un peu surpris de se faire adresser la parole directement et ne souhaitant pas effrayer l'enfant, tenta de répondre :

- Je…

- Il a été malade, termina Sam, il ne peut pas trop parler pour le moment car il est encore un peu souffrant.

La petite descendit des genoux de son père et se glissa jusqu'à Frodo. Elle posa une petite main sur son maigre genou et dit :

- Tu vas guérir Monsieur Frodo, un jour j'étais malade et mon papa il est resté tous les jours avec moi et même la nuit, un puis un bisou magique et hop ! (Goldie fit un mouvement dans l'air avec sa main) j'étais guérie.

Frodo sourit, Rosie regardait avec embarra sa fille et Frodo, Sam trouvait tout cela très touchant, quant à Robin il gesticulait dans les bras de sa mère.

- Nous allons faire une promenade, déclara Sam, vous voulez venir avec nous ?

- Oui ! s'exclama Goldie en sautant à terre. Nous on vient ! Nous on vient !

- Très bien, du calme, asseyez-vous là un instant, dit Sam en mettant Goldie et son petit frère sur la chaise, près du lit. Rosie, je peux te demander une chose ?

Frodo regardait partout autour de lui. Sam et Rosie parlaient à l'écart, les enfants le regardaient avec curiosité. Plus que jamais il se sentit monstrueux et seul.

- Rose, il faut que j'aide Monsieur Frodo à se laver, tu peux emmener les enfants en bas, paye leur une limonade en attendant, d'accord ?

- Sam, gronda Rosie, il ne peut pas se débrouiller seul ?

- Regarde-le, il est encore très faible ! Allons, ça ne va pas durer très longtemps, je lui ai déjà fait prendre un bain avant-hier, c'est juste pour qu'il se sente un peu mieux.

- Un bain ! s'exclama Rosie. Sam, je crois qu'il faut qu'on…

- Rose, s'il te plaît, ça ne prendra pas longtemps. Emmène juste les enfants en bas. Je ne veux pas qu'ils le voient comme ça.

- Très bien…

Et Rosie emmena Goldie et Robin dans la salle commune du Buisson de Lierre en attendant que Sam et Frodo se préparent pour aller faire une promenade.

Puis, ils se retrouvèrent tous en bas, Sam avait couvert Frodo d'un manteau elfique et son visage était caché par le capuchon. Lorsqu'ils sortirent de l'auberge et se retrouvèrent seuls dans la campagne, Frodo se découvrit et ferma les yeux au soleil de la Comté. Devant le petit groupe, Goldie et Robin trottinaient joyeusement, poussant des cris d'enfant et riant de bonheur. Frodo marchait un peu derrière, il allait doucement et avec un peu de peine. Sam le rejoignit sous l'œil agacé de Rosie qui surveillait les enfants.

- Tout va bien Monsieur ? demanda Sam en lui prenant le bras.

- Oui, ça va, répondit-il de sa voix rauque. Sam… tu n'es pas obligé…

- De quoi Monsieur Frodo ? demanda patiemment Sam.

- … t'occuper de moi…

- Vous plaisantez ! C'est le moins que je puisse faire, allons, ne dites pas de telles absurdités. Vous allez rentrer avec moi à Cul-de-Sac. Pas encore bien sûr, mais vous viendrez, n'est-ce pas ?

Frodo acquiesça et ils avancèrent doucement jusqu'à finalement se retrouver devant la porte ronde et verte du smial.

- Vous sentez-vous prêt à revoir Cul-de-Sac Monsieur ? Sinon je vous ramène au Buisson de Lierre !

- Non, je veux… voir.

Goldie se précipita sur la porte et l'ouvrit. Son petit frère se précipita derrière elle et ils entrèrent dans le hall. Rosie les suivit.

- Ca va aller ? demanda Sam.

- Oui, dit Frodo en serrant la main de son compagnon. Je… je veux entrer.

Sam le guida jusqu'à l'intérieur, et Frodo observa chaque recoin comme s'il découvrait le smial. Mais il perdit l'équilibre et tomba à genoux.

- Monsieur Frodo ! Vous voulez aller vous allonger ?

- Je… s'il te plaît.

Sam le conduisit jusqu'à sa chambre.

- Voilà, vous reconnaissez votre chambre, n'est-ce pas ? On n'y avait pas touché depuis… Enfin, on l'a rangée il y a pas longtemps. Et elle est à peu près comme lorsque vous l'avez quittée. Vous en souvenez-vous Monsieur ?

- Non Sam… que des détails…

- Bien, voulez-vous dormir un peu ?

Frodo hocha la tête.

- Alors voilà, votre bon vieux lit.

Sam installa Frodo et lui baisa le front, puis il quitta la chambre et ferma doucement la porte.

- Sam, vint la voix de Rose derrière lui. Je peux te voir un instant ?

- Bien sûr, quelque chose ne va pas ?

- Sam je… Je trouve que tu passes beaucoup de temps avec Frodo et… c'est normal, mais… Fais attention tout de même.

- Attention ? répéta Sam, faire attention à quoi ?

- Et bien… il a changé et… il peut peut-être agir étrangement maintenant qu'il est comme ça…

- Comment ça étrangement ? De toute façon il est inoffensif, il est encore bien trop faible, tu l'as vu toi-même tout à l'heure. Il marche au ralenti, il parle à peine, je doute qu'il ait la force de faire quoi que ce soit de dangereux, et je ne pense pas qu'il en ait l'intention.

- Tu as sans doute raison, soupira Rosie.

Frodo se réveilla une heure environ après s'être couché, il se leva difficilement et fit le tour de sa chambre. Son regard fut attiré automatiquement par le carnet bleu posé sur la bibliothèque. Quelqu'un l'avait sorti et reposé, il en était sûr. C'était sans doute Rose qui l'avait lu. Il ne pouvait pas lui en vouloir d'avoir été curieuse, ni d'être jalouse et protectrice. Si la situation avait été inversée il aurait probablement réagi de la même façon. Mais la situation était ainsi, et elle ne changerait jamais. Même s'il redevenait celui qu'il était, il ne pouvait espéré que Sam l'aime, pas comme lui il l'aimait. Ce n'était pas possible. Frodo saisit le carnet et l'ouvrit.

' 8 Juin 3017, la Comté

Aujourd'hui Sam et moi sommes allés près de l'étang. J'aurais voulu que Sam se baigne avec moi, mais il a peur de l'eau. De toute façon j'ai le sentiment que je le mets mal à l'aise. C'est vrai que nous ne sommes pas sensés être bons amis, lui qui est convaincu qu'il doit « rester à sa place », mais j'aimerais qu'à défaut de m'aimer il se montre un peu plus amical envers moi. Je fais des efforts pourtant, j'essaye de passer du temps avec lui, de me montrer gentil, mais j'ai bien l'impression qu'il m'évite. C'est vrai que l'inviter à se baigner nu avec moi n'étais pas forcément très subtil. Et à la réflexion, il vaut peut-être mieux qu'il ait refusé. Je n'ose même pas imaginer le malaise que ça aurait pu susciter…'

Frodo ferma le carnet et sourit. Ce souvenir était à la fois douloureux et agréable. Il était jeune à cette époque, il pouvait encore espérer. Mais maintenant…

- Monsieur Frodo ?

- Oh, Sam ! s'exclama Frodo en laissant échapper son carnet.

- Vous êtes déjà réveillé ? demanda Sam en se baissant pour ramasser le calepin et le tendre à son maître.

- … plus sommeil, répondit Frodo de son habituelle voix cassée.

- Oh, vous me faite de la peine Monsieur, j'veux dire comme vous parlez et tout. Suivez moi, je vais vous donnez une tasse de lait chaud avec du miel. Je sais pas si ça sera aussi efficace que quand ma mère m'en donnait pour mes angines, mais ça ne peut que vous faire du bien.

- C'est… pas la peine.

- Allons, ne discutez pas, dit Sam avec un gentil sourire.

Puis, il ajouta plus sérieusement :

- Je veux tout faire pour vous, vous comprenez ? C'est de ma faute tout ça, depuis le début. Si je vous avais trouvé ce jour-là, on n'en serait pas là, et vous iriez bien mieux… Vous devez me laisser vous aider.

Son ton était suppliant et ses yeux remplis de larmes.

- Bien sûr Sam, répondit simplement Frodo.

Et à ces mots il prit son ancien jardinier dans ses bras et le serra du plus fort qu'il put. Sam lui rendit son étreinte, ce qui le souleva presque de terre. Puis, ils se dirigèrent vers la cuisine…