Lorsque ses cousins furent partis, Frodo entreprit de remettre un peu d'ordre dans le smial. Il commença par faire la vaisselle, puis voulut faire les lits.

Mais alors qu'il pliait un drap dans la chambre d'ami, une main vint saisir son poignet et il sentit quelqu'un derrière lui.

- Vous commencez déjà à mal vous conduire, murmura Sam.

- Je pourrais en dire autant pour toi, Sam.

- Allons, arrêtez donc ça, ce n'est pas à vous de vous occuper des tâches ménagères…

- Vraiment ? Si je vis ici, il faut bien que je participe un minimum, non ?

- Mais, Monsieur…

Le ton de Sam n'avait plus rien d'une plaisanterie, il était ennuyé, comme à chaque fois que Frodo franchissait les barrières maître/servant, qui n'existaient pourtant plus depuis longtemps. Frodo se retourna, il était très proche de Sam, presque pressé contre lui.

- Sam, gronda Frodo, n'essaye pas de me faire croire que c'est aussi important que ça. Et jusqu'à nouvel ordre tu es malade. Je devrais te renvoyer au lit, ajouta-t-il avec son sourire malicieux, peut-être que tu me laisserais tranquille comme ça !

Le jardinier ne savait jamais où se mettre quand Frodo souriait comme ça, il ne savait pas vraiment comment traduire la petite étincelle dans ses profonds yeux bleus. Mais il se souvint de la conversation de Merry et Pippin et de « la petite lueur qu'il avait quand il se sentait bien ». C'était donc ça, elle était revenue, alors qu'il était ici, avec lui, à Cul-de-Sac ! Sam hésita un moment, il regarda Frodo dans les yeux, un instant encore, puis se pencha lentement et l'embrassa sur la joue. Le Hobbit frémit et se dégagea doucement de la semi étreinte de Sam.

- Sam, je…

- Excusez-moi Monsieur, je n'aurais pas du…

C'est alors qu'il se produisit une chose à laquelle le jeune Hobbit ne s'attendait pas : Frodo se mit à rire, doucement d'abord, puis sa voix éclata comme du cristal. Voyant l'air perdu de Sam, Frodo rit de plus belle, mais il finit par reprendre son souffle et dire :

- Excuse-moi Sam… je… tu devrais voir ta tête !

Sam esquissa un sourire, et baissa la tête, le visage rougi.

- Je veux dire, continua Frodo, tu… oh, pardon, mais cette situation est absurde ! On est seuls ici, ta femme est prête à te laisser faire ce que tu veux et… et toi tu t'excuses pour un simple baiser sur la joue ! Je ne veux pas abuser de la situation, Sam, mais, avoue que tout ceci est étrange…

- Vous avez raison, murmura Sam, mais qu'est-ce qu'on fait alors ?

- Je vais peut-être te paraître immonde, mais j'estime avoir mérité de passer au moins quelques temps avec toi, seulement toi… et tout ce que ça implique…

Sam sentit son visage s'enflammer, ce qui fit à nouveau rire Frodo.

- Ah, ne recommencez pas ! s'exclama Sam en soulevant Frodo de terre.

Celui-ci enroula ses bras autour du cou de Sam et ses jambes autour de sa taille. Il posa un baiser sur le sommet de sa tête bouclée, toujours riant à gorge déployée.

- Vous méritez bien plus que tout ce que je peux vous offrir, susurra Sam dans le cou de son maître.

- Tu n'étais pas malade, par hasard ?

- Je me sens beaucoup mieux.

- Je n'en suis pas sûr, Samwise Gamgee, reposez-moi au sol jeune homme !

Sam fit ce qu'on lui demandait, non sans protestations.

- Alors, continua Frodo, que désirez-vous pour votre déjeuner, Maître Gamgee ?

- Vous n'avez pas l'intention de cuisiner, si ?

- J'ai fait beaucoup de progrès au Creux-de-Crique, si c'et ce qui t'inquiète. Je ne fais plus rien brûler, enfin…je crois.

- Mais…

- Sam, laisse-moi t'aider, je ne suis pas aussi impotent que tu le crois ! Tu n'as qu'à aller te promener, le soleil te ferait du bien.

- Vous me jetez dehors ? sourit le jardinier.

- Exactement !

Les semaines passèrent ainsi, Sam laissait Frodo l'aider, et la vie s'organisa simplement. De temps en temps, au détour d'une conversation, un baiser était dérobé au passage, mais jamais ni l'un ni l'autre n'osait aller plus loin.

Il arrivait parfois, qu'au cours d'une nuit, Sam soit réveillé par un cri de son maître, perdu dans un cauchemar. Souvent Frodo rêvait de Cirith Ungol, des tortures, de l'attente… Et quand il se réveillait et découvrait les bras de Sam autour de lui, il s'y cramponnait avec force et laissait ses larmes se tarir au fil de la nuit.

Si bien qu'un soir, avant de se retirer dans sa chambre, Frodo ne souhaita pas bonne nuit à son compagnon comme il le faisait habituellement. Au lieu de cela, Frodo prit Sam par la main et lui demanda d'une petite voix timide :

- Sam… tu… tu veux bien dormir avec moi ce soir ? Aujourd'hui c'est le 6 octobre et…

- Déjà ? Oh, Monsieur, vous avez du souffrir toute la journée ! Et moi qui n'ai rien vu !

- Non, ça va, sourit Frodo, je crains juste les… les cauchemars. Tu dois me trouver idiot, mais j'aime bien quand tu es là…

- Idiot ? Ne dites pas de bêtises Monsieur ! C'est normal d'avoir peur, ce ne sont pas de simples cauchemars d'enfants !

Et sur ce, Sam conduisit Frodo dans sa chambre, et s'étendit auprès de lui. C'était une sensation étrange, cela lui rappela la quête, et les longues nuits passées à veiller sur le porteur de l'Anneau.

La nuit se déroula comme les nombreuses autres : Sam fut réveillé par un cri, il serra Frodo contre lui et le calma du mieux qu'il pu. Le Hobbit pleura sur l'épaule du jardinier, trembla beaucoup, mais le malaise passa.

Le lendemain, après leur premier petit-déjeuner (et Sam était ravi de voir que Frodo mangeait maintenant à tous les repas de la journée), les deux Hobbits reçurent la visite de Rose et des enfants. Sam fut très content de les voir, car ils commençaient à lui manquer cruellement. Après un moment passé à jouer avec eux, Rose prit Frodo et Sam à part, confiant à Goldie la garde de son petit frère.

- Sam, Monsieur Frodo, commença la jeune Hobbit, j'ai prit une importante décision. Je crois qu'il est évident que tout le monde va beaucoup mieux depuis quelques temps.

- Rosie, l'interrompit Sam, comment vas-tu, toi ? C'est terriblement injuste que tu sois seule ainsi.

- Oh, mais je ne resterais pas seule bien longtemps mon cher Sam, continua-t-elle d'un ton étonnement sérieux. Vois-tu, je crois qu'il serait préférable que je m'installe chez mes parents jusqu'à ce que je trouve un gentil Hobbit qui veuille bien d'une pauvre âme abandonnée.

- Ne dis pas ça ! Je…

- Mais je ne te blâme pas Sam, j'ai beaucoup réfléchit. Vous méritez tout deux ce qu'il y a de mieux, vous avez sauvé la Terre du Milieu ! Pourquoi êtes-vous toujours aussi modestes ? Enfin, toujours est-il que vous avez certainement mérité de passer le reste de vos jours ensemble…

Sam et Frodo se regardèrent. Ils ne pouvaient pas le croire, Rose acceptait donc qu'ils restent ensemble ?

- Dis au revoir aux enfants Sam, nous n'allons plus tarder…

- Je te remercie, Rose, merci pour tout. Et d'ailleurs, quand veux-tu que je vienne les voir ? J'essayerai de venir le plus souvent possible, si tu savais comme ils me manquent…

- Cher Sam, tu as choisi ton camp, ils auront du mal à s'y faire mais c'est Frodo ou les enfants. Tu ne croyais tout de même pas que tu aurais tout ce que tu veux ! Il vaut mieux qu'ils ignorent que tu préfères vivre de cette façon contre-nature plutôt qu'avec leur mère…

- Attendez ! dit Frodo avant que Rose ne fasse volte-face, vous n'avez pas le droit ! Pensez à vos enfants, ils préfèrerais sans doute voir leur père ! Vous ne pouvez pas faire ça !

- Et pourquoi ? Cette histoire est assez inhabituelle comme, inutile de les y mêler. Si je me retire de sa vie, j'emporte tout ce qui le rattache à moi !

- Rose, je t'en supplie, il y a forcément un moyen !

- Non Sam, tu as choisi ! Assume, maintenant !

Et sans laisser plus de temps à Sam pour répondre, elle emporta les enfants et sortit du smial. Sam se dépêcha de la rattraper.

- Laisse-moi au moins leur dire au revoir ! implora-t-il, les yeux rouges.

- Fais vite, Sam, nous avons du chemin à faire !

Sam embrassa ses enfants et les regarda s'éloigner, le cœur déchiré. Il tomba à genoux sur la route poussiéreuse, le visage dans les mains, pleurant toutes les larmes de son corps. Il sentit alors une main sur son épaule et releva lentement la tête. Frodo s'agenouilla près de lui et le prit dans ses bras. Sam répondit férocement à son étreinte, et l'écrasa presque contre lui.

- Sam, murmura Frodo, tu n'es pas obligé de rester ici. Tes enfants sont plus importants que tout ce que je ne te donnerais jamais.

- Je vous veux, tous les trois ! sanglota Sam, je sais que c'est impossible, mais je vous veux tous les trois !

- On trouvera une solution, Sam, Rose ne t'empêchera pas de les voir éternellement. Je te jure que tu les reverras !

Le reste de la journée passa dans un silence pesant, Sam était anéanti. Lorsque le soir, Frodo lui souhaita bonne nuit, le jardinier l'attrapa par le poignet, l'attira à lui d'un geste brusque, et l'embrassa passionnément. Frodo sentit les larmes de Sam couler sur ses propres joues, il recula pour reprendre son souffle et essuya gentiment le coin de ses yeux. Puis, sans un mot, Sam le conduisit dans sa chambre et referma la porte derrière lui. Il fit asseoir Frodo sur le lit et lui dit :

- Vous m'aimez, n'est-ce pas ?

- Oh, Sam, bien sûr que oui ! Comment peux-tu en douter ?

- Alors je veux que vous m'aimiez ce soir Monsieur, je n'ai plus que vous au monde.

Sam s'agenouilla devant Frodo et posa sa tête sur ses genoux, Frodo caressa ses boucles claires et murmura :

- Tu n'es pas seul Sam, et je te promets que tout va s'arranger.

Alors, comme il l'avait fait plusieurs mois auparavant, Sam souffla les bougies, ne laissant qu'une simple chandelle allumée, et dans la pénombre de la chambre de Frodo il laissa son chagrin s'apaiser sous les caresses brûlantes de l'ancien porteur de l'Anneau…

Au matin, lorsqu'il se réveilla, Frodo fut un peu étonné de trouver entre ses bras le corps assoupi de Sam. Il réalisa que ses doigts effectuaient des allers-retours sur les larges épaules du jardinier, remontant sur sa nuque et se perdant dans la masse dorée de sa chevelure. Frodo sentait le souffle de Sam dans son cou, lent et régulier, lorsque le Hobbit commença à s'étirer.

L'ancien porteur de l'Anneau laisse ses pieds parcourir le long des jambes du Hobbit qui s'éveillait. Frodo sentit le sourire de Sam contre sa gorge.

- B'jour Frodo, murmura-t-il, la voix endormie.

- Tu as bien dormi ? demanda Frodo avec douceur, caressant ses cheveux.

Sam se releva brusquement, réalisant qu'il avait passé la nuit les hanches blotties entre les cuisses de Frodo, et amorça un mouvement pour se décaler, mais Frodo l'en empêcha.

- Alors ? répéta Frodo, bien dormi ?

- Mmmh… vous êtes sûr que nous avons dormi ?

Frodo rit et observa Sam un instant, il était toujours penché au dessus de lui.

- Tu… tu te sens mieux ? hésita Frodo.

Sam sourit faiblement.

- On va trouver une solution, d'accord ? continua-t-il.

Sam acquiesça et s'allongea à nouveau, posant cette fois la tête sur l'épaule de son maître. Il n'y avait plus repensé depuis la veille (mais honnêtement, qui l'aurait fait durant une nuit pareille ?), il se sentit un peu coupable. Frodo passait toujours une main apaisante sur sa nuque. Il avait raison, ils trouveraient une solution, Rose ne pouvait pas lui interdire de voir ses enfants éternellement.

Au bout d'un certain temps, les Hobbits se levèrent et allèrent prendre leur petit-déjeuner. L'atmosphère était légèrement tendue, tout deux étant plus ou moins perdus dans leurs pensées.

En début d'après-midi, Sam décida qu'il voulait se rendre à la ferme des Cotton, et Frodo insista pour l'accompagner. Lorsqu'ils arrivèrent devant chez les parents de Rose, Frodo et Sam trouvèrent Goldie et Robin qui jouaient dans la cour, sous le regard bienveillant de leur mère. En voyant les deux Hobbits arriver, Rose se redressa et fit entrer les enfants dans la maison. Puis, elle se dirigea vers eux, sans hésiter, et leur dit :

- Il me semblait avoir été claire pourtant. Allez-vous-en ! Vous n'avez rien à faire ici ! Sam, tu as choisi, il est trop tard.

- Rose, je t'en prie, commença Sam qui sentant la main de Frodo se resserrer autour de la sienne, tu ne peux pas faire ça ! Ils vont être malheureux sans leur père !

- Rien ne m'interdit de leur donner un autre père !

- Rose, s'il vous plaît, ne faîtes pas ça, Sam ne mérite pas une telle punition…

- Et pourtant c'est trop tard ! Il m'a trahie, restez donc ensemble, au moins sa souffrance ne sera pas vaine ! Mais je vous en prie, ajouta-t-elle en regardant leurs mains jointes, ne venez pas me jeter votre bonheur en plein visage.

- Rose, dit à nouveau Sam, je te trouve trop sévère, et avec les enfants, pas avec moi. Tu crois vraiment que je ne leur manquerai pas ?

- Je me fiche bien de ça ! Ils sont encore jeunes, et c'est le meilleur moyen pour que moi je t'oublie !

- Comment comptes-tu faire ? Nous ne vivons pas si loin ! Je ne veux pas les rencontrer par hasard et réaliser qu'ils ont grandis, et que je n'étais pas là !

- Je ne veux pas qu'ils voient comme leur père se vautre dans la débauche ! cria Rosie.

Sam en eut le souffle coupé, il regardait la jeune Hobbit avec des yeux écarquillés de surprise. Comment Rose pouvait-elle dire une chose pareille ? Frodo ferma les yeux, c'était bien trop douloureux à entendre, il lâcha la main de Sam.

- Tu ne comprends pas Rose, tu ne peux pas imaginer, bafouilla le jardinier.

- j'ai essayé, je te jure que j'ai essayé, mais je ne peux pas Sam, répondit Rose. S'il vous plaît, allez-vous-en…

Frodo et Sam se regardèrent un instant puis l'ancien porteur de l'Anneau prit la parole, d'une voix légèrement tremblante :

- Rose, nous allons partir, mais je vous en prie, considérez ce que Sam vient de dire. En aucun cas nous ne cherchons à vous nuire, seulement… Après tout ce temps passé à désespérer, il était impossible pour nous de… d'avouer ce que nous ressentions. Non pas que cela justifie quoi que ce soit… je comprends que vous soyez choquée, et que vous vous sentiez trahie, mais essayez d'être indulgente, je vous en prie. Les souffrances par lesquelles nous sommes passés n'excusent en rien e que nous vous faisons subir. Mais ne les oubliez pas pour autant. Il existe forcément un compromis, Sam ne mérite pas de ne plus voir ses enfants. Il serait plus juste que vous me punissiez, moi. Je suis après tout le seul responsable.

- Frodo, intervint, intervint Sam, vous n'êtes pas plus coupable de m'aimer que je ne le suis de vous aimer.

Frodo regarda Sam avec un sourire et lui prit à nouveau la main.

- Peut-être vaut-il mieux que vous réfléchissiez seule, dit Frodo.

- A bientôt Rosie, continua Sam. Sois sûre que je reviendrai, embrasse Goldie et Robin pour moi.

Rose regarda les deux Hobbits s'éloigner, l'esprit plongé dans une intense réflexion, et une mélancolie sourde.

Voilàààà ! De grands chapitres pour vous récompenser de votre patience… Bises à tous, j'espère que ça vous a plu !