Vingt cinq jours d'humanité

Toujours rien à moi...

Toujours soutenue plus que de raison par Alixe, Fée Fléau, La Paumée et Vert – quatre agents littéraires !
Et puis par toutes vos reviews !

Un truc que j'avais oublié de préciser : ça s'appelle Vingt-cinq jours d'humanité comme les mémoires de Remus dans Ruptures d'un processus linéaire MAIS ce n'est pas le texte dont je parle dans Ruptures, ou alors plutôt les scènes coupées au montage...

Et comme je vais très scrupuleusement suivre le canon cette fois, ça va être d'autant plus différent !
Encore que certaines idées devraient vous être familières...

Pour le reste comme vous aviez tous envie de discuter, je vous ai répondu directement !


« Si je reste on ne me veut pas tout entier

Et de ma pomme ils ne veulent que la moitié
On me dit reste mais faudra faire le tri
t'auras ta place mais faut en payer le prix »

Ma place (et ce qui va avec) – Cité des étoiles.

Tribute to Magyd Cherfi

Ma place

J'ai trouvé ma place maintenant.

Plus personne ne lève vraiment le nez quand j'entre dans ce petit bouge du bout du chemin des Embrumes chaque matin. J'y vais entre neuf heures et neuf heures et demi, comme d'autres vont à leur travail.

D'ailleurs c'est mon travail, ou ma mission si vous préférez – c'est sans doute plus noble de parler de mission.

Tous les matins, donc, je m'assois au fond du pub. Toujours dans le même coin. De là, je peux voir toute la salle et toute la salle peut me voir.

Après tout, je suis là pour être vu.

On n'appâte pas les loups sans chèvre, parait-il.

Eh bien ça fait six semaines maintenant que je suis une chèvre, une chèvre enchaînée sur le chemin des Embrumes, attendant qu'un loup s'intéresse à elle.

Je vais donc au pub, je bois un café et je passe le reste de la matinée à dormir sur mes bras croisés. Il est midi et je m'informe sur le plat du jour. Parfois, pas toujours, je le commande. Quand il contient de la viande – oui, je sais, le signe est un peu gros, mais je ne suis pas sensé cacher mon état ou faire étalage de mes goûts personnels pour les pommes de terre. Ce n'est jamais très bon – mais il serait mal venu, sur le chemin des Embrumes, de faire le délicat.
C'est chaud.

Bien sûr, je prends soin, à chaque étape, de compter et recompter chaque mornille afin que nul n'ignore que mes fins de mois sont difficiles.

Quand je mange au pub, j'y reste une partie de l'après midi – parfois le tavernier m'offre un thé. Sinon, je pars. Je disparais. C'est aussi ma liberté, et je m'efforce de la savourer. C'est une mission sans doute importante, mais qui me laisse pour l'instant une grande liberté.

J'ai ainsi passé la dernière pleine lune au même endroit que d'habitude – dans la cave de la maison galloise que mes parents m'ont laissée. J'y ai passé tant de transformations que je ne saurai plus les compter – hum, mon professeur d'astronomie serait sans doute désolé de l'apprendre. Peut-être devrais-je dire que je ne souhaite plus les dénombrer. En tout cas, l'endroit a fini par me paraître rassurant dans sa laideur et sa froideur. Comme une punition méritée. Comme un endroit où je suis enfin à ma place.

Bref, ce matin, je reviens. Je reviens dans le monde des humains, à ma mission, à mon autre place en quelque sorte – une place que j'ai chèrement négociée et qui semble toujours se réduire de jours en jours. Je sais que cette ligne de pensée est à proscrire. Sirius hurlerait s'il m'entendait ; Dumbledore secouerait la tête et Arthur, même Arthur, serait peiné. Mais le lendemain de la pleine lune, j'ai rarement la force d'être optimiste.

Il m'a fallu tout mon sens du devoir, un sens désuet et inutile pour un loup-garou en ces temps de guerre et d'exclusion, mais auquel je me raccroche comme à la preuve de mon humanité – des vingt-cinq jours d'humanité assurés jusqu'à la prochaine fois – pour revenir aujourd'hui chemin des Embrumes.

Six semaines que je fais cela et pour quel autre résultat qu'un peu plus de poids perdu ? Je crois entendre Rogue se moquer – même pas capable d'être un loup-garou… et je referme le chapitre de mes plaintes. Le tribunal tranchera un autre jour. Ma mission, ma place…

Je répète ces mots comme des mantras en poussant la porte du pub. Et tout de suite, je vois. Une harpie est à ma place… ma place. Je fais comme si je ne l'avais pas remarquée et je m'avance, lentement mais résolument. Je m'arrête à cinquante centimètres d'elle, et elle sursaute. Toutes les conversations se sont tues. Je dois avoir une sale tronche – j'ai tout fait pour et la lune m'a aidé ; elle se dépêche de me laisser ma place.

Ma place.

Je reconnais avoir eu alors un instant de jubilation ridicule – et comme pour renforcer ce malheureux penchant à la satisfaction dérisoire, le tavernier m'apporte un café avant même que je le demande.

Ensuite, cette saleté de cafard me rattrape. N'est-il pas symptomatique et clair qu'il n'ait fallu que six semaines pour avoir une place dans cette miteuse taverne de la rue des Embrumes alors que j'attends toujours de trouver celle qui me conviendrait vraiment à l'extérieur ? Il me faut toute ma volonté pour ne pas me lever et fuir immédiatement cette place puante, patinée de crasse, qui m'était impartie.

Ça devait se sentir que j'allais pas bien ; le tavernier profite d'un de ses tours dans la salle pour venir ramasser sa tasse et me demande si je veux manger quelque chose. Je secoue la tête et il me jette un regard étrange. Merlin sait pourquoi, il va jusqu'à déplacer la poussière de la table au sol grisâtre. Je fuis son regard inquisiteur en dépliant en urgence un vieil exemplaire de la Gazette que j'ai amené avec moi.

Les mots dansent macabrement devant mes yeux, et je me demande si je n'ai pas présumé de mes forces en venant ici sans repasser square Grimmaurt, sans reprendre des forces dans un petit-déjeuner et le regard sombre de mon vieux copain. Je sais qu'un jour comme celui-ci, il aurait sans doute pensé que j'étais celui à plaindre, et ça nous aurait fait du bien à tous les deux.

Sommes-nous tombés bien bas !

Le Tavernier s'éloigne enfin et, imperceptiblement, je respire mieux. Je peux même lire les pronostics vieux de deux mois sur la saison de Quidditch. Tout ce que je peux dire, c'est que l'auteur s'est vachement trompé ! Je revois Ron et Harry en discuter cet été et je vais mieux. Comme si leur légèreté et leur enthousiasme pouvaient éloigner mes doutes. Mon malaise s'estompe.

Je pose le vieux journal et mes yeux glissent sur la salle, aussi grise et vide que d'habitude. Je remarque cet homme en manteau de cuir. Il ne vient pas souvent et à l'air mieux portant que la plupart des habitués. Je n'ai jamais été assez près de lui pour en être sûr mais, la première fois qu'il est entré, je m'étais demandé si ce n'était pas lui que j'attendais.

Revenant à ma mission, je me demande vaguement quel stratagème je pourrais essayer pour m'approcher de lui et sentir son odeur. Car il est une chose qui manque dans tous les manuels de défense contre les forces du mal, c'est la mention des caractéristiques olfactives des loups-garous, leurs subtiles variations en fonction du calendrier lunaire… Mais le fait est que les humains ne peuvent pas les ressentir. A quoi bon donner des indications inutiles ?

Pendant que je réfléchis ainsi, mes yeux jouent à suivre les méandres noircis du bois de la table et c'est alors que me yeux le voient. Plié en quatre sous le cendrier publicitaire vide, un petit morceau de papier… Je fouille mon cerveau pour me souvenir s'il pouvait y avoir été avant.

Sans succès.

J'élabore plusieurs plans de sauvetage discret du papier pour finir par les repousser tous. J'opte finalement pour la curiosité naturelle. Je prends le plus ouvertement possible le papier – c'est bien du papier, du papier imprimé et non un parchemin. Une page de livre. Je la déplie lentement, lissant les marques du papier avec ma maniaquerie habituelle.

Le lycanthrope n'est jamais plus vulnérable qu'au lendemain de sa transformation mensuelle. Celle-ci le prive en effet à la fois d'une partie de ses forces physiques mais aussi de son influx magique – pour autant qu'il ait été entraîné à s'en servir ce qui est heureusement rare. On peut alors aussi remarquer une fatigue générale, des cernes plus marqués et un certain dégoût pour la viande saignante, surtout s'il a pu assouvir ses instincts funestes pendant la nuit…

Tristam Pieternel L'Ancien… L'affliction de la lycanthropie et ses effets sociaux… c'est un livre démodé mais qui, un temps, figurait dans toutes les bibliothèques magiques distinguées… Je n'ai pas besoin de lire la suite…Mes parents l'ont longtemps tenu pour vrai – au point de me servir du poisson les lendemains de pleines lunes… jusqu'à qu'ils aient accès à des expériences moins marquées par les préjugés d'un sorcier puritain comme Pieternel.

Ma bouche est insupportablement sèche, et je lève le bras vers le tavernier pour réclamer un nouveau café. Il acquiesce à ma demande, inhabituelle rupture avec sa sobriété naturelle, et se tourne pour le préparer. J'en profite pour faire disparaître le papier dans ma poche. L'homme en noir se lève et sort. Je résiste à l'urgence de le suivre et de lui faire dire ce qu'il attend de moi.

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Je me demande où il les trouve. De tels bouquins sont tellement dépassés – tant pédagogiquement que scientifiquement ! Même chez les sorciers les mieux pensants, ils tendent à être remplacés par des ouvrages moins catégoriques, plus neutres dans leur exposé des faits. Mais l'homme – j'ai tellement peu vu de femmes ces sept dernières semaines que je doute que mon étrange correspondant puisse en être une – ne semble pas encore être à court.

Je me demande où il veut en venir ? Est-ce un test ? Attend-t-il une réaction de moi ? Et quelle serait la bonne ? Les brûler dans le cendrier ? Les laisser traîner sur la table ? Les lire à haute voix ? Est-ce un message – je sais qui vous êtes – ou une provocation ?
Je ne sais pas vraiment…

Enfin, il n'y en a pas tous les jours, et ils n'arrivent pas par les mêmes moyens. Parfois, le papier plié est là avant mon arrivée, parfois, il profite d'une de mes absences aux toilettes pour apparaître. Parfois, il n'y en a pas.

J'ai changé de stratégie. Je ne les fais plus disparaître, mais je les relis ouvertement. J'en ai toute une liasse maintenant dans ma poche.

Il y a ce fragment de Pélagie Hautemer, De l'usage et bénéfices du Garou : un infâme traité de potions fait par une Française qui aurait mieux fait de se noyer dans la Manche. Il passe en revu tous les usages qu'on peut faire des poils, dents et autres parties du corps des lycanthropes – transformés ou non. Utilement, il s'accompagne de conseils pour la chasse à courre du Garou en forêt. Sirius m'a raconté une fois que sa tante Lucretia aimait tout spécialement lire cette partie-là, à voix haute et dans le texte original, bien sûr.

Mon correspondant anonyme a choisi de me laisser un extrait traitant de l'usage des poils – distinguant avec une précision hallucinante les différences de réaction des cheveux par rapport aux poils des différentes parties du corps. Il indique ainsi « que les poils dorsaux sur les spécimens bien développés, doivent être considérés comme une manne pour traiter l'anorexie humaine et le mauvais développement des plantes ». Etonnamment sans doute pour cette pauvre Pélagie, le texte m'a une fois de plus donné envie de vomir.

Il y a ce texte de Casper Vogel – je l'avais oublié, pourtant je l'avais cherché des nuits dans la réserve de Poudlard – payant le prix fort à James en desserts mon emprunt de la cape.

C'est un texte court, un essai, le seul à s'attaquer aussi ouvertement à un sujet pareil à ma connaissance. La Cité Magique et la Lycanthropie. Il traite de manière théorique et philomagique des raisons d'exclusion des loups-garous de tous droits politiques.

Je pense que n'importe quelle citation sera plus parlante que tout effort de présentation de ma part. Prenons par exemple, le deuxième paragraphe de la page quinze déposé sur ma table mardi dernier :

« On insiste souvent par souci d'humanité sur la forme humanoïde des loups-garous. Oui, pendant vingt-cinq jours, ils se cachent sous l'apparence trompeuse de l'humain. L'observateur averti ne pourra pourtant jamais manqué les petites déviations de leurs besoins physiologiques qui témoignent que leurs différences perdurent.

On connaît la vigueur de leur pilosité – si elle reste cachée par des vêtements, il peut être utile de constater qu'elle renforce leur résistance au froid. Faut-il parler de l'hyperactivité qui s'empare des sujets touchés à l'approche du zénith lunaire ? Doit-on rappeler les instincts carnassiers qui accompagnent l'approche de la transformation ?

Mais plus important, peut-être, pour notre propos, est l'effet de ces « différences » sur la sociabilité des lycanthropes. L'agressivité leur est naturelle et irrémédiable. Le prédateur est en eux et aucun entraînement ne saurait empêcher sa rééemergence.

Dans ces conditions, comment peut-on envisager la participation complète et entière du loup-garou à la vie de la communauté magique ? Est-ce que l'ensemble de la société doit accepter le risque qu'il représente trois jours par mois ? Doit-on consulter les éphémérides à chaque élection pour savoir si elles doivent avoir lieu ? »

J'imagine que personne ne doute déjà de la réponse que Vogel met cent cinquante pages à atteindre. Elles tiennent en trois simples lettres : N. O. N.

Quand je l'ai trouvé, sous mon assiette de ragoût, et maculée de tâches de graisse, je n'ai pu réprimer un pincement de nostalgie. Je me suis rappelé combien j'avais pris ce texte au sérieux quand j'avais quinze ans. J'avais essayé de répondre à chacun de ses arguments dans cinq rouleaux de parchemin que je voulais faire publier. Ça m'avait pris des semaines à écrire – on était pourtant en plein dans la préparation de nos BUSES. J'avais emmerdé Sirius et James avec ça des soirées entières. Seul, James avait eu l'amitié de lire ma réponse toute entière.

« Laisse tomber, Lunard, personne ne publiera ça… »

« On verra. »

« Tu verras que c'est encore donner trop d'importance à ce mec ! » avait-t-il insisté.

Finalement après avoir attendu des semaines des réponses de divers journaux et éditeurs, j'en étais venu – faute de mieux - à lui donner raison.

Tous ces textes en poches, je ne peux m'empêcher de me demander quel sera le suivant ? Arêtée de Cappadoce qui, au premier siècle de l'ère des Moldus, conseillait d'enfermer troupeaux et enfants les soirs de pleine lune car « il n'est pire prédateur que l'homme que la lune rend loup » ? Un de ces auteurs latins qui ont décrit avec force détails picaresques la insania lupina – la rage lupine, venue punir celui coupable d'avoir sacrifié des vies humaines ? Guillaume de Palerme qui voyait en tout leu-garou un voleur ?
Le choix ne manque pas !

Ce matin, j'arrive un peu tard. Je suis passé square Grimmaurt – Tonks m'avait fait savoir que Sirius n'allait pas bien. Bien sûr, il voudrait sortir :

« Faire comme toi, l'espion dans une taverne crasseuse, je pourrais, non ? Je me déguiserais ? Qui me reconnaîtrait ? »

Bien sûr, je l'ai écouté, dissuadé, consolé – en évitant de lui rappeler que sa dernière sortie à la gare de King Cross n'avait pas été une grande réussite.. Bien sûr, il s'est une fois de plus enfermé dans son ressentiment amer. Selon lui, moi, je ferais des choses, moi, je serais utile…
Si encore, tu avais raison Sirius !

J'en suis là dans mes pensées quand j'arrive à ma place. Et le papier y est déjà. Sans aucun artifice. Posé sur la table. Je laisse mes yeux courir sur la salle et je le vois. C'est la première fois qu'Il est là au moment où je découvre son message. Mais les jours où des messages sont apparus, je l'ai toujours croisé.

Puisqu'il semble prêt à la confrontation, je décide d'être aussi direct que lui. Sans prendre la peine de m'asseoir ou de commander mon habituel café, je m'empare de la feuille. Et tout de suite le papier m'alerte. C'est un papier moldu, je le sens au grain et à l'odeur de l'encre. Mais il est vrai que les Moldus n'ont pas eu moins de préjugés que les sorciers sur les lycanthropes.

Mes mains tremblent moins que ce qu'on pourrait craindre en écoutant mon cœur quand je déplie le feuillet.

« Le leu n'est homme que pour désirer la femme… »

Les mots dansent sans pitié devant mes yeux. Le loup, le désir et la femme… je ne suis pas sûr d'être aussi fort pour résister aux préjugés – moldus ou non – sur ce terrain-là.

« Mais à l'inverse du vampire, la femme est souvent trop dominée par ses sens pour ne pas céder aux avances du loup. Elle y succombe malgré elle et, quand elle se rend compte de la nature démoniaque de son amant, si elle s'en rend compte, c'est déjà trop tard… »

« Etonnant, non ? »

Je ne connais pas la voix mais je sais intuitivement à qui elle appartient. Il y a près de moi une odeur de cuir et de sébum.

« Plus rien ne m'étonne dans ce domaine… » - je réponds.

Je me tourne et je le regarde. Il est aussi grand que moi, brun, des yeux sombres. Il porte un manteau et un pantalon de cuir tout aussi sombre. Nous nous dévisageons avec un intérêt circonspect qui me semble partagé. Mais comme le reste des consommateurs nous observent, je décide de faire le dernier pas :

« Un café ? »

« Votre sempiternel café… » - me lance-t-il avec un soupçon de condescendance.

« Vous en savez sans doute plus sur moi que je n'en sais sur vous », je lui renvoie.

« Deux cafés », commande-t-il alors avec une autorité tranquille qui a cessé depuis bien longtemps de m'impressionner. Mais comment le saurait-il ? « Vous connaissez l'essentiel. »

Je souris, acceptant la connivence. Nous nous asseyons.

« Vous avez une grande bibliothèque », je murmure quand le tavernier s'éloigne après avoir empoché l'or de l'homme.

Il me regarde longuement avant de répondre, et je suis content qu'il ne m'accorde pas trop vite sa confiance, qu'il me soupçonne un peu. Ce qui va trop vite est rarement durable… Comme le loup et les femmes…

« Je ne la montre pas à tout le monde », finit-il par répondre.

« Trop d'honneur », je réponds volontairement sarcastique. Je n'ai pas passé des semaines à camper ce personnage de loup-garou seul et désabusé pour devenir en quelque seconde, un lycanthrope positif et proactif !

« Vous les connaissiez tous ? » me demande-t-il, curieux.

« J'en avais oublié certains. »

Il a un sourire fugace et hoche la tête.

« C'est ce que je me suis dit… Ce n'est pas la première fois que j'emploie le procédé… Les réactions sont généralement plus violentes… les gens les laissent ou les déchirent… mais vous, vous attendiez le suivant… n'est-ce pas ? »

«Le temps est ma seule richesse. »

Il sourit encore et réfléchit à sa question suivante ; j'ai l'impression curieuse de passer un entretien d'embauche. Ce qui est après tout le cas : Organisation en pleine expansion, cherche membre actif, épousant la philosophie de l'entreprise…

« Vous ne travaillez pas ? »

Je ne prends pas la peine de lui répondre.

« Pourtant vous avez fait des études, n'est-ce pas ? »

« Vous aussi ? »

« Dans une autre vie »

« Il n'y a que les Moldus pour croire qu'on en a plusieurs. »

« Il ne tient qu'à vous d'inventer la votre ! »

On y vient, mais je ne veux pas avoir l'air de trop m'y attendre. Je n'aime pas que cet homme dont je ne sais même pas le nom ait deviné tant de choses de moi. J'hausse les épaules comme si je renvoyais ses paroles à des contes pour les petits enfants.

« Je ne sais même pas votre nom. »

« Lowell, Connor Lowell. »

« Remus Lupin. »

Il hoche la tête – me laissant volontairement m'interroger pour savoir s'il le connaissait avant que je lui dise et se lève.

« Enchanté Lupin, nous nous reverrons ? »

« Vous savez où me trouver. »

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Quand je rentre square Grimmaurt, il fait déjà sombre ; l'automne est déjà bien avancé et mordant. J'ouvre la porte très doucement, espérant m'éviter les foudres de la reine-mère des Black. Ce n'est pas que je la craigne vraiment, mais ce n'est pas le moment de me rappeler les limites de mon humanité. Je suis resté tard sur le chemin des Embrumes, jouant jusqu'au bout le rôle de l'homme perturbé par la rencontre de la matinée. Je me sens perdu entre moi et mon personnage.

Quand je referme toujours très délicatement la porte derrière moi, il n'y a pas un bruit dans la maison. Pas de voix, pas de pas, pas de cris. Sirius doit être seul, et l'idée de son abandon me glace. Je referme patiemment tous les verrous, en débattant entre aller ensuite voir dans la cuisine ou monter me changer. J'opte finalement pour la deuxième option : si je dois encore faire étalage de mon légendaire sens de la diplomatie, il vaut sans doute mieux que je me sente mieux dans mon corps qu'actuellement.

Je monte donc dans la chambre qui est maintenant la mienne square Grimmaurt. Elle est grande – plus que le dernier studio que j'avais à Londres, avec de hautes fenêtres qui donneraient beaucoup de lumière si elles étaient lavées. Kreaturr ne semble pas estimer que c'est dans ses attributions. La pièce est froide et la première chose que je fais, c'est allumer un feu.

Il n'y a pas grand-chose à moi dans cette chambre. Je n'y passe pas assez de temps pour avoir vidé les deux malles que j'y ai amenées. Peut-être aussi que j'ai encore du mal à l'estimer mienne, à m'approprier tant d'espace, tant de luxe même décati. Je sais que cette chambre a été celle de Regulus – je ne le sais pas depuis longtemps d'ailleurs ; Sirius l'a laissé échapper l'autre jour. Je ne ferai pas de psychologie à la moldue pour dire qu'il remplace un frère mort avec lequel il a tout gâché par un vivant plus accommodant. Mais tout ce que disent les Moldus n'est pas totalement dénué de sens.

Je laisse mes vêtements sur le lit et j'entre dans la salle de bains contiguë, aussi froide que la chambre. Le carrelage de la douche est glacé, et j'ouvre résolument l'eau la plus bouillante. Elle réveille mes chairs physiquement et moralement congelées. Ma peau rougit, signe de vie qui m'émeut et me surprend presque.

« Putain, Remus, faut que t'arrêtes ! »

Je m'engueule à voix basse. Je frotte, je sèche, je peigne, je rase et j'habille et je m'interdis de juger de l'état de mon corps – vieilli avant l'âge à l'aune des autres sorciers, mais depuis combien de temps me suis-je donc considéré comme un sorcier commun ? Je m'efforce de repousser toutes les angoisses métaphysiques qui m'assaillent sur le sens de ma mission – sans parler de celui de ma vie. J'en suis là quand Sirius frappe et entre :

« Hé, tu ne dis plus bonjour quand tu rentres ? »

« Je savais pas où t'étais… »

« C'est vrai, je sors tellement ! »

« …et j'avais trop envie de cette douche ! »

En un regard, il mesure que je ne rentrerai pas dans son jeu. Il s'assoit. C'est con qu'on ne soit pas homo, on se connaît tellement bien qu'on serait sans doute un couple acceptable ! La connivence, la trahison, la réconciliation, on s'est déjà joué toutes les scènes. J'enfile un pull et quand je rouvre les yeux, il a retrouvé son calme :

« Alors, alors, quelles grandes nouvelles du monde extérieur ? »

Je pourrais le faire mariner mais je cède.

« Un mec m'a contacté… un garou militant… »

« Le gars des petits papiers ? »

Sirius est immédiatement intéressé et curieux, et ça fait tellement de bien de voir ça que je me détends presque à mon insu.

« Lui-même. »

« Et alors ? »

« Il est venu me parler… après m'avoir fait passer celui-là ! »

Je sors le dernier message de la poche de mon imper et je lui lance.

« ….la nature démoniaque de son amant, hein ? »

« Un texte moldu…un vieux truc... »

Je range mon imper dans l'armoire avec soin, comme s'il n'était pas dans l'état de délabrement avancé dans lequel il est. Sirius me regarde d'un air songeur quand je me retourne :

« Elles s'en sont souvent rendues compte ?»

« Qui ? »

« Je veux dire quand tu ne leur as pas dit, elles s'en sont rendues compte, les femmes ? »

Je me sens aussi à l'aise qu'un gamin se réveillant avec une érection.

« Sirius… »

« Ne me dis pas que tu l'as toujours dit ? »

Je réponds du bout des lèvres :

« J'ai toujours fait de mon mieux pour être responsable ! »

Il se gratte le menton d'un air sceptique un moment avant de conclure :

« Il y a plusieurs façons de comprendre cette grande déclaration de principes, Remus ; aucune ne me paraît très encourageante…. »

« Sirius… »

Il lève les mains en signe de défaite provisoire :

« OK, t'as pas envie d'en parler…. Revenons à notre ami lettré, il t'a proposé quoi, une place de bibliothécaire ? »

J'hausse les épaules, encore déstabilisé par son changement de conversation.

« Il ne m'a rien proposé, il a dit qu'il me re-contacterait… »

« T'es sûr qu'il est de la bande de Greyback ? »

« Tu crois quoi, qu'il fait de l'entrisme pour le Ministère ? »

Sirius me fait l'amitié d'un sourire et secoue la tête.

« C'est toujours un début. »

« On a toujours su que ça prendrait du temps, ils peuvent pas donner tous leurs secrets au premier mec qui se pointe ! »

« C'est sûr ! »

« Il m'a laissé entendre qu'il s'intéressait à moi parce qu'il pensait que j'avais fait des études. »

Je lui révèle ça l'air de pas y toucher. Je ne sais pas s'il sentira à quel point cette perspective m'inquiète et me déstabilise. Ça me libère tout de suite d'un poids de l'avoir dit.

« Et nous qui nous inquiétions, ce ne sont que des militants de l'éducation des loups-garous ! », il commente.

« Sirius, je suis trop fatigué pour tes sarcasmes », je menace.

« Qu'est-ce qu'il y a Lunard ? Tu vas pas me dire que ta place est avec eux ? »

Je me raidis. Il y est arrivé plus vite que je ne le pensais. Mais, encore, qui espérais-je flouer avec mes airs de sainte-Nitouche ? Sans doute pas Sirius…

« Faut dire que je croule sous les propositions concurrentes ! »

« Rem.. »

« Tu as lu le dernier décret de Fudge sur l'emploi des demi-humains ? »

Je ne sais pas pourquoi je lui balance ça. Est-ce que j'ai besoin d'un test ? Mais mon cœur bat, je suis en colère, je tremble presque.

« J'ai dû oublier de le faire ! » Il répond ça sans me regarder puis il relève la tête et demande : « Hum, OK, qu'est-ce qu'ils ont pu ajouter de si terrible ? L'interdiction d'apprendre à lire ?»

« On en vient en effet à se demander pourquoi apprendre ! Aucun poste d'enseignant, aucun postes commerciaux… aucun emplois nécessitant l'utilisation d'une baguette…Il reste quoi ? Jardinier ?»

« Et toi qui as le rhume des foins ! »

Je me tourne sans doute trop vivement, mais je vois qu'il a ce sourire triste qui efface tous les sarcasmes.

« C'est un putain de monde, hein ? »

Je ferme les yeux une fois que j'ai dit ça, parce que ça n'est pas mon rôle dans notre étrange duo. Je suis le sage, le raisonnable. Celui qui endure, console et supporte. Une sorte de Christ moldu, d'une certaine façon. J'entends ses pas, près de moi. Je sens sa main sur mon épaule. Elle me secoue.

« OK, Remus, ce soir, c'est mon tour, hein ? On va se faire un dîner à faire pâlir Molly, on va ouvrir les bouteilles de Whisky millésimé qu'a heureusement laissées mon salaud de paternel derrière lui et on va lui faire sa fête à ce monde, OK ? »

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Dans le suivant, Sirius va nous parler du rôle de parrain; Greyback de l'avenir de la lycanthropie et Tonks de pourquoi elle est Auror... ça va donc s'appeler Credo...