Vingt-cinq jours d'humanité

Bon, bon, bon, ça en a miné beaucoup semble-t-il...

Mais peut-on imaginer que l'argument : comment un loup-garou comme Remus infiltre les réseaux de Greyback et fait semblant de pas tomber amoureux de la cousine de son ami, lui même recherché à tort et enfermé dans une maison pleine de magie noire – respiration – prête au genre rigolard ?

Je ne sais pas si ça va vous aider, mais pour moi écrire ce texte, c'est aussi tenir mes propres démons à distance...

Enfin, bref, merci aux inquiets comme aux enthousiastes : Coronella, Hinkyponk, Bartimeus, Llte, Frudule, Alixe, Lunenoire, Badmoony, Touffue, Rebecca-Black, La paumée, Astorius, Héloise, Shima-Chan, Alana Chantelune, Fée Fléau...

Et au gang des relectrices (Alixe, Fée et Vert)


Credula vitam spes fovet et melius cras fore semper dicit /
L'espoir crédule nous maintient en vie en répétant que demain sera meilleur
Tibullus

Ou la version toulousaine des Faboulous Trobadors:

« Demain, c'est la terre promise, demain sera le paradis
Demain en demain s'éternise, demain fuit qui le poursuit
Demain, c'est la terre promise, demain sera le paradis
Demain en demain s'éternise, Demain décourage aujourd'hui… »

Credo

« Et Harry, il a dit quoi ? »

« Il m'a dit que c'était trop dangereux ! »

Je grimace tout en roulant le rapport que je prépare pour l'Ordre. J'attends l'explosion consécutive et obligatoire : « Qu'est-ce que Dumbledore a fait de ce gamin, Remus ? Quinze ans et plus raisonnable que toi ! »
Bon d'accord, je suis sûr que Sirius va trouver le moyen d'être plus mordant que moi. Mais il ne dit rien et le soupçon me gagne :

« Vous vous êtes quittés sur ça ? »

Il hausse les épaules comme un sale gosse qu'il est resté, mais finit par reconnaître ses erreurs :

« Je lui ai dit que son père, lui, aurait voulu le faire - justement parce que c'était dangereux ! »

« Bravo », je constate sans le regarder.

« Mais quoi, Remus, c'est faux ? »

Cette fois, je lui fais face.

« Non, mais est-ce que c'est malin pour autant ? »

« Comment veux-tu que je sois son parrain si je ne peux pas le voir, rien vivre avec lui ? » Il biaise là, mais je suis trop gentil pour le lui faire remarquer.

« Personne n'a dit que c'était facile. »

« Je ne peux déjà pas lui écrire ! » Il s'emporte. « Et lui, il trouve trop dangereux que je vienne lui parler par cheminée, il m'interdit de venir à Pré-au-lard ! »

« Il s'inquiète pour toi. »

« C'est à moi de m'inquiéter pour lui ! »

« Encore une fois, il a passé l'âge de tout attendre des autres ! » je raisonne – ne suis-je pas le raisonneur ? « Tu es important pour lui, et il te le dit. Maintenant tu peux en faire fi, après tout c'est toi l'adulte ! »

Le coup porte plus que j'aurais pu l'espérer. Qu'est-ce qui a pu se passer d'autre dans cette conversation ? Sirius a l'air misérable engoncé dans l'encoignure de la fenêtre de sa chambre. Je compte jusqu'à dix avant de reprendre la parole :

« Rappelle-le, dis-lui que tu ne pensais pas vraiment ce que tu as dit, que tu avais juste envie de le voir… »

« Tu me vois dire ça ? »

La réponse est non, mais elle me semble inutile.

« Rappelle-le » je l'encourage plutôt – je n'imagine pas vraiment Harry lui en tenir rigueur.

Il soupire, et mes craintes augmentent.

« Pourquoi tu ne peux pas le rappeler ? »

Il a un petit rire de dérision.

« Sacré Lunard… » Il murmure ça en secouant la tête et avoue : « Notre conversation aurait peut-être continué plus longtemps si quelqu'un n'avait pas surveillé le réseau… »

« Quoi ! »

« Quelqu'un… » Ses mains s'envolent comme deux oiseaux dans les airs, comme pour dire que c'est peu important. « Rusard peut-être, je ne sais pas… Quelqu'un a essayé de m'attraper. »

Ce coup-là, j'arrive pas à me retenir : « Merlin ! Sirius ! »

« Mais qui que ce soit, il n'a pas réussi… Je pense quand même qu'il vaut mieux attendre un peu avant de recommencer… » - termine-t-il sans me regarder.

J'attends que la rationalité revienne dans mes veines pour demander – de ma voix la plus neutre :

« Tu en as parlé à Rogue ? Il doit pouvoir savoir qui… »

« Excuse-moi, mais ça me suffit que mon filleul et mon meilleur ami m'engueulent, j'ai pas besoin que ça devienne une affaire publique ! »

Evidemment. Je soupire et secoue la tête. Je me sens impuissant et inutile face à l'inactivité qui ronge le meilleur de Sirius. Mais il me semble que, sermon ou consolation, les bonnes paroles seraient malvenues. S'il me raconte ça, c'est qu'il regrette. Que reste-t-il à ajouter ?

Dans le silence qui s'installe, l'horloge du pallier fait sonner distinctement les six heures : je vais être en retard. Je me lève, et Sirius se retourne :

« Tu ne restes pas ? »

« Je dois y aller, Sirius »

Il ne dit pas un mot, mais j'entends.
Pourquoi pas ?
Après tout, je ne peux pas dire que partager ce que je vis ne m'aiderait pas.
Et si ça peut l'aider, lui….

« Ce soir… »

« Chut ! » - m'interrompt-il, impérieux.

« Quoi ? »

« Ne me dis rien qui me donnerait envie de t'aider ! »

Il a été froid, distant, méprisant – plus Black que Sirius. La colère fait frissonner mes mains mais je la ravale. Lui frapper la tête contre le mur ne changera rien à sa frustration – aussi tentant soit-il ! L'ignorer, l'ignorer… je sais qu'il regrette déjà… - enfin, je l'espère !
Je traverse la chambre et ouvre résolument son armoire.

« Tu me la prêtes ? » je demande en tirant une veste de cuir, d'un noir profond.

Il la regarde avec surprise – elle est depuis longtemps trop petite pour lui. Je sais qu'il l'a retrouvée au grenier, conservée avec d'autres souvenirs adolescents qui avaient, sans doute par erreur, survécus au schisme.

« Tu sors ? »

Le ton est ironique mais il me paraît plus humble, et je m'explique presque sur le ton de la plaisanterie :

« Je me déguise en loup-garou conscient de son oppression historique et politique. »

Il hausse les épaules, détourne les yeux et murmure :

« Je te la donne. »

Je l'enfile et constate froidement que j'ai aujourd'hui les épaules qu'avait Sirius à quinze ans. Je serre la veste autour de moi comme une armure et, fort de cette carapace dérisoire, je termine ce que je voulais partager avec lui :

« Ce soir, il devrait y avoir Greyback. »

Son regard revient sur moi, sans défi et avec une infinie compassion.

« Ça y est, alors ? »

« Peut-être. »

« Dumbledore va être fier de toi », il constate sans amertume perceptible, mais je précise quand même :

« Je ne fais pas ça pour lui, Sirius. »

« Non ? »

« Je fais ça pour moi. »

Ses yeux gris sont tellement profonds que je me demande à quoi il pense, dans quel abysse intérieur il vient de se réfugier. Ça m'hypnotise.

« Alors, fais bien attention, Remus... »

Sa voix n'est qu'un murmure rauque qui me va droit aux tripes, mais je veux prendre cela légèrement et je ne réponds pas. Il traverse la pièce et me force à le regarder :

« … parce que je ne supporterais pas que tu te perdes ! »

« Je te remercie mais j'ai toujours eu un certain sens de l'orienta... » je commence, espérant diffuser les tensions par une de ces vieilles blagues con qui d'habitude nous rajeunissent, mais il me secoue presque violemment.

« N'oublie pas, Remus, n'oublie pas qui tu es ! N'oublie ce en quoi tu crois ! »

Une fois encore, j'aurais voulu rigoler, mais je n'y arrive pas. Il se détourne brusquement de moi, comme s'il n'avait rien d'autre à dire, et j'en profite pour m'enfuir de la pièce en lui promettant inutilement de revenir dès que possible.

00

« Très belle veste ! »

« Un ami »

« Un ami généreux ! »

Merde, je n'avais pas pensé à ça… j'aurais dû prétendre l'avoir volée… avoir pris ce qui me revenait… encore que… Est-ce que Lowell y aurait cru ?

« Elle est trop petite pour lui », je réponds.

Lowell ne commente pas, il m'indique le chemin de petits gestes brusques. Je ne sais pas comment il fait pour se repérer dans les bois, et cette idée m'angoisse un peu.
On n'arrive le long d'une rivière, et je distingue des silhouettes dans la nuit.

« La parole ! » crie l'une d'elle s'avançant.

« Seule l'action », répond Lowell. Le gardien se renfonce dans la nuit.

Des mots de passe, des gardiens, j'essaie la dérision mentale pour repousser ma nervosité. Fais bien attention, Remus… Les paroles de Sirius me paraissent moins ridicules tout d'un coup. Ces hommes ont construit une communauté et ils la défendent sans doute chèrement. Et je ne sais pas, malgré moi, ce que je vais trouver, quelle fraternité, quels espoirs… Sirius, sans doute, mesure mieux que moi combien la tentation peut être destructrice.

Nous longeons une paroi rocheuse, des buissons nous griffent le visage, et une grotte apparaît. D'autres hommes sont là, vêtements de cuir sombre et regards inquisiteurs. Ils sont visiblement prêts à repousser un intrus, mais Lowell est connu, et nous progressons de salle en salle sans être inquiétés. Dans chacune, un feu brûle – un feu moldu – et projette sur les murs les silhouettes des hommes assemblés. Je ne vois aucune femme.

Lowell salue des gens – il ne me présente pas et personne ne me regarde. Je ne sais pas quoi penser de cette transparence. Finalement, un jeune homme – je lui donne à peine dix-sept ans – vient lui porter une lettre.

« Je vais vous laisser, Lupin », m'annonce Lowell, en repliant la feuille. « On se retrouve après le meeting ? »

Ce n'est pas une question, mais j'acquiesce quand même. Il s'éloigne sans rien dire de plus, et je me sens étrangement seul. Le jeune homme me demande :

« C'est la première fois ? »

« La première fois que quoi ? »

Je suis agressif, mais il ne s'en formalise pas.

« C'est la première fois que vous allez l'entendre ? Greyback ? »

Je repense à ses hurlements quand il s'est jeté sur moi, vingt-neuf ans plus tôt mais j'acquiesce. Après tout, comprendre ce qui anime des jeunes gens comme ce gamin fait partie de ma mission.

« Vous allez voir, il est génial ! »

Ses yeux sont en feu – et je pense qu'il pourrait donner autant d'importance à l'amour, à la métamorphose ou au Quidditch. J'énumère mentalement toutes les choses qui l'empêchent de le faire et mon cœur se serre.

000

« Frères ! Vous êtes là, nombreux, chaque fois plus nombreux ! Et je ne sais pas comment vous dire ma fierté et ma joie en vous voyant, assemblés, magnifiques ! »

Il a la voix naturellement forte qui résonne contre les voûtes. Il est juste juché sur une caisse retournée, proche, vulnérable et pourtant terrifiant. Le feu projette son ombre démultipliée et déformée sur les parois de grès. Greyback….

« Je sais vos souffrances, je sais votre rancœur et je les partage… Moi aussi, on m'a fermé les portes au nez, moi aussi j'ai cru que ma vie était perdue… J'ai rencontré le mépris, connu la faim et la colère, et tout cela bat en moi et me nourrit... »

Les approbations grondent autour de moi, Greyback les laisse monter.

« Mais il y a une bonne nouvelle et je veux vous l'apporter ! Frères Garous, on vous a appris à haïr votre condition, à y voir un enfermement et on vous a trompés ! On vous a dit que la lune était votre malédiction, mais elle peut être votre amie ! »

Les murmures ont encore grossi. Certains répètent « la Lune » et d'autres « Fenrir » comme des incantations. Je frissonne.

« Ils ont peur de nous et ils ont raison, mes frères, car le Garou est plus qu'un homme, plus qu'un sorcier; le Garou prendra tout ce qu'on lui a refusé ! »

Greyback a levé les bras très haut et les ouvrent vers la foule qui rugit presque son approbation.

« Les femmes, mes frères ! L'or, mes amis ! Le pouvoir, la considération ! Tout ce que vous voudrez ! Ils se baisseront sur notre passage ; ils nous supplieront de les aider, de les protéger ! Ils s'excuseront, mes frères, mais ce sera trop tard, leur civilisation sera morte ! »

Je mesure l'adhésion des hommes autour de moi. Je sens leur excitation, j'entends leur cœur accélérer et battre à l'unisson de la promesse ; je vois leurs yeux briller et leurs mains avides se tendre. J'ai dans la bouche le goût du sang et de la revanche que Greyback leur promet. Mes yeux pleurent à mon insu, et le jeune gamin qui est resté auprès de moi m'étreint l'épaule :

« J'vous l'avais dit ! Hein ? Il est génial ! »

0000

Les jours suivants, je n'y retourne pas. Officiellement, j'attends que Dumbledore passe square Grimmaurt pour discuter avec lui avant de reprendre contact. Officieusement, j'affirme à Sirius (qui me fait l'amabilité de faire semblant de me croire) que c'est plus crédible si je ne me jette pas tête baissée dans l'aventure, « plus conforme à mon personnage ». Plus sincèrement, cette soirée-là m'a complètement affolé. Rien que d'y penser, mon cœur s'emballe. Tant de loups-garous, tant de congénères, tant d'union et de fraternité entre eux (qu'importe la raison)…

Qu'avait dit Dumbledore : que je pourrais être troublé ?

Je passe de longues heures à me remplir des menus faits relatés par la Gazette – je crois que, jamais auparavant, je n'avais espéré une catastrophe – une action d'éclat de Voldemort, une attaque sauvage de lycanthropes, la rébellion des Détraqueurs, n'importe quoi, tant que c'est vaste, terrifiant et irrémédiable ! Que ça brûle tous mes vaisseaux, qu'il n'y ait plus d'autres choix !

Je passe les jours suivants dans la bibliothèque des Black, à lire d'obscurs opuscules sur la Lune et ses effets sur l'ensemble des créatures… Le plus gros est écrit en latin, il me tient enfermé plus de trois jours.

L'étude, une fois de plus, me paraît la seule issue ; le seul monde idéal est celui des idées, de la science et des déclinaisons latines. L'humanité de ce savoir accumulé, organisé par des règles immuables et strictes, forgé par les hommes en marge des guerres, des passions charnelles et spirituelles, me paraît la meilleure des forteresses contre l'animal débusqué tapi en moi, contre la tentation de la révolte et contre l'inconnu.

Bref, je me terre.

Sirius respecte ma retraite – à moins qu'il n'y prenne pas garde. Il a ses propres soucis, ses propres obsessions, ses propres stratagèmes pour se donner l'illusion de rester sain d'esprit. Je sais très exactement que je serais incapable de l'aider en ce moment. Pourquoi ne s'en rendrait-il pas compte ?

Nymphadora Tonks est donc la première à pénétrer dans mon sanctuaire, le quatrième jour à midi, en claquant la porte derrière elle :

« Oh Lupin ? Pardon, je ne savais pas que tu étais là ! » - s'excuse-t-elle quand je me retourne d'un bond.

Je me demande si elle est venue là tout droit – et j'ai du mal à y croire, ou si elle a vu Sirius – cas dans lequel, son affirmation me semble intenable. Heureusement, je me retiens de lui dire ; elle aurait encore dit que j'étais un vieux prof indécrottable ! Mais l'idée qu'elle me mente m'intrigue.

« Tu fais des recherches ? » elle s'intéresse.

« Un vieux texte… » - je marmonne.

D'un certain côté, je suis content de la voir, de sortir de ma retraite, de cette promesse de parler de choses insignifiantes et légères qu'elle semble apporter avec elle. D'un autre, j'ai peur – faut-il l'avouer ?
De quoi ai-je peur ?

De lui révéler l'abîme qui s'est ouvert en moi ?

Oui.

Elle s'approche, bienheureuse, ignorant mes débats intérieurs ; elle sent la vanille – odeur sucrée, la rue et la sueur. J'imagine qu'elle a couru, Auror intrépide, après un Mangemort ou une créature des ténèbres… un loup-garou, qui sait ! Ça y est, je panique de nouveau.

Je reste donc prudemment silencieux – bénissant le fait qu'elle ne puisse sentir comme moi la trop révélatrice et brusque modification de mon odeur. Mon silence est sans doute assourdissant, elle jette un coup d'œil sur le livre :

« De lunae maledictio… Hé bien ! Si ça parle de ce que je crois ! »

Elle s'esclaffe – la vie s'échappe d'elle en vagues chaudes et fortes. Elles fouettent mon sang à mon insu. J'aimerais m'y abandonner, mais je n'ose pas. Généralement, on s'entend bien Nymphadora et moi ; elle ne semble pas prendre mon humour désespéré pour de l'argent comptant, et je ne prends pas ses provocations pour de la maladresse. Bref, elle me fait rire et je ne la traite pas comme une gamine -enfin, j'essaie ! Mais je me sens si loin de mon personnage habituel que notre complicité me semble inaccessible.

Pourtant, je ne veux pas lui faire peur et j'essaie un sourire peu compromettant qui n'est payé que d'un long regard étrange. Je me sens obligé d'expliquer :

« Une recherche… pour ma mission. »

Je dis ça avec un geste presque méprisant de la main. Mais son hésitation reste visible et me déstabilise. Je ne voudrais pas qu'elle doute du personnage que je crois jouer pour elle : le vieux pote de son cousin, le charme du Maraudeur et de la bête, le détachement – facile, je n'ai rien que me tienne à quoi que ce soit ! – le misanthrope amadouable !

J'aime bien ce personnage, je m'en rends compte !

Même s'il ne correspond qu'à une partie de moi.

Le silence s'installe. Il me serre la gorge, mais Tonks y met fin en demandant d'un ton enjoué :

« Sirius m'a dit que tu avais avancé ? »

Elle n'est pas venue là par hasard est ma première pensée. Sirius l'a envoyée me voir est la seconde. Pourquoi ? La question s'installe et me taraude. Il n'ose pas venir et il l'envoie, elle - la môme, comme il l'appelle encore souvent quand elle n'est pas là. Mais qu'espère-t-il ? Que je lui en dirais plus à elle qu'à lui ? Comme ce raisonnement ne me convainc pas, j'ajoute, factuel :

« J'ai été approché par un recruteur... Je suis allé à plusieurs réunions et à un meeting de Greyback »

« Greyback ? Waow ! »

Son admiration se déverse sur moi comme une menace. Je revois Greyback gesticuler dans ses yeux gris. Je revois ces jeunes loups fiévreux et méprisés, et elle, l'Auror qui devrait les mettre en cage…

Dire quelque chose, il faut dire quelque chose. Je le sais. Sinon… Mais rien ne veut venir. Mes lèvres me paraissent sèches comme un vieux parchemin, si elles bougent, elles vont se craqueler ! J'hausse les épaules et fait mine de me re-pencher sur mon texte latin.

Elle finit par s'asseoir à côté de moi et elle croise les jambes. Je vois son pied chaussé de basket qui se balance au coin de mon angle de vision. Mes yeux remontent sur les jambes – interminables- et les collants orange qui les gainent. La jupe est courte – plus que courte !- et s'arrête à la naissance même des cuisses. La salive me manque, sans que je puisse déterminer si c'est le retour des pulsions animales que j'ai depuis si longtemps ignorées qui me trouble ou si c'est la référence à Greyback qui me renvoie à ma toute nouvelle indécision politique. Dans les deux cas, le loup me terrasse !

« Tu sais…. Je me trompe peut-être mais j'imagine que c'est plus dur que tu ne veux bien l'admettre », elle commence d'une voix hésitante, mais pourtant plus posée et mature que sa voix habituelle. Je relève la tête pour croiser ses yeux gris. Elle penche la tête de côté, avec une douceur qui me va droit au coeur.

« Parfois… en fait finalement souvent, je me retrouve face à une de ces épaves issues des vieilles familles et croyant que la magie noire lui rendra sa splendeur », continue-t-elle. « Ce ne sont pas des maisons, ce sont des musées des horreurs ! Comme celle-ci - exactement comme celle-ci… Je ne sais pas comment Sirius peut y rester ! Moi, je partirais… en France au moins, pas très loin mais là où je pourrais respirer… Tu ne crois pas qu'il serait plus utile en ambassadeur ou en espion ailleurs qu'ici ? »

J'hoche la tête. Je ne sais pas, je ne sais plus. Je suis fasciné par ses lèvres et les mots secrets qu'elles déversent. Je suis sûr qu'elle sait comme moi que Sirius n'acceptera jamais ! Il a déjà essayé l'exil et il est revenu. Il est fidèle au-delà de la raison ! Ça l'a envoyé douze ans à Azkaban ; ça peut l'enfermer ad vitam aeternam square Grimmaurt. Mais Tonks n'est plus dans la même ligne de pensée.

« Ils t'accueillent comment ? » - elle demande.

« Qui ça ? »

Je ne fais pas exprès, je ne m'y attendais pas ! Sa moue me dit qu'elle en doute ! Je me rattrape comme je peux : « Les Garous ? »

Elle acquiesce.

« Comme des frères », je murmure.

Je regrette immédiatement cet aveu ; j'ai peur du mur insurmontable qu'il pourrait créer entre nous. Mais quand Tonks détourne les yeux, elle murmure à son tour :

« La pire fois de ma vie, je suis allée fouiller la maison de la mère de Rosier… une vieille dame… toute petite, toute fragile, qui tenait debout par pure haine…. Sirynn… elle était la marraine de ma mère… Non que ma mère ait gardé beaucoup de liens avec elle, mais moi, je savais qui elle était. »

Elle se tait, et je ne fais rien pour l'aider, la relancer ou la dissuader. Je l'écoute. De tout mon être. Mes cheveux l'écoutent, mes ongles, ma peau…

« Elle ne savait pas qui j'étais mais, moi, ça ne m'aidait pas ! Moi, je savais ! Je crois qu'elle s'en est douté à un moment, à mon regard sur une photographie d'Andromeda – ma mère – dans un cadre en argent… Il m'a semblé qu'elle comprenait… Je me suis peut-être faite des idées ! »

J'entends qu'elle a ressassé la scène des nuits entières. C'est ténu mais il me semble discerner ce qu'elle suggère. Le partage plutôt que le jugement; il n'y a pas de comparaison entre nos situations, mais simplement un échange de fragilité. Il me touche profondément même si je ne sais pas trop comment l'exprimer. Je la regarde à la dérobée. Elle hausse les épaules. Je me demande brusquement si elle pleure.

« Bien sûr, ce n'est pas un drame ! Je veux dire : pauvre petite fille riche qui a honte de sa famille ! »

La dérision lui va fort mal, mais je n'ai pas le temps de le lui dire :

« Mais je crois quand même que … j'imagine combien ça doit être difficile d'espionner des gens qu'on comprend trop bien ! »

Des gens qu'on comprend trop bien !

Pour un peu, je l'embrasserais !

Je ferme le livre devant moi.

« Mais comprendre n'excuse rien », je murmure moi aussi. Pourtant, j'ai rarement été plus sincère, et rarement livré autant de moi.

« Non », elle renchérit.

Dans le silence suivant, elle se mordille les lèvres avant d'ajouter, plus malicieuse :

« Avec nos genres de boulot, on a vite besoin de credo, non ? »

000

B'en moi, je trouve que ça finit sur une note positive...enfin, vous allez me dire...
D'ailleurs, le suivant s'appelle Nos limites, preuve que tout ne peut peut-être pas toujours aller au fil de l'encre...