Vingt-cinq Jours d'Humanité

Toujours les mêmes qu'on remercie...

Et puis tous ceux qui ont partagé leurs sentiments, leurs réactions ou leurs pensées avec moi...


A fronte praecipitium a tergo lupi
Devant un précipice, derrière des loups…

5. La chasse

« Je suis invité à une chasse. »

Les membres de l'Ordre m'écoutent, pétrifiés. Sirius me fait un petit sourire complice, visiblement content de les voir saisis. Je n'arrive pas en m'en féliciter.

Albus s'éclaircit la gorge et pose la question :

« Une chasse, Remus ? Quel type de chasse ? »

Je pourrais m'amuser à les plonger dans leurs contradictions mais je n'ai plus quinze ans. Je ne suis d'ailleurs pas sûr qu'à quinze ans, je l'aurais fait. J'explicite :

« Un rassemblement à la pleine lune dans la forêt, une forêt isolée à ce qu'on m'a dit…»

« Vivre pleinement sa lycanthropie ? » demande suavement Severus.

« Je ne pense pas qu'on prenne de la potion tue-loup avant », je confirme sans le regarder. D'ailleurs, personne ne le regarde.

« Remus… » Albus est blanc comme sa barbe, il cherche ses mots. « Remus, si… vous n'êtes pas obligé. »

« Le lendemain, nous irons dans un des camps secrets de Greyback. »

Je lui oppose cela doucement, respectueusement, comme si je reconnaissais qu'il lui faut du temps pour l'accepter. D'autres auraient sans doute hurlé qu'il fallait y penser avant.

« C'est l'adoubement », commente encore Severus, incapable de se contenir.

« C'est ce que nous voulions », je lui rappelle, fier de mon calme.

« Remus, je… vous mesurez les risques ? » intervient Arthur

Je me retiens de hausser les épaules et de lui rappeler qu'on a décidé que c'était une guerre et non un pique-nique, que c'est ça qui nous rassemble et nous différencie de Fudge et sa tribu. Je ravale aussi le fait que je serais le chasseur et non la proie. Je fais mon civilisé et j'affiche mon sourire le plus détaché. Il détourne les yeux.

« Vous êtes sûrs qu'ils ne vous soupçonnent pas ? » demande Albus et, ça me paraît la seule bonne question qui ait été posée jusqu'à maintenant.

« C'est un test. Si je n'y vais pas, ils penseront que je ne suis pas prêt à en savoir plus », j'affirme plus Gryffondor que bien souvent.

« Mais, si c'est une chasse humaine », insiste Arthur, la panique est sensible dans sa voix.

« J'ai appris deux choses sur les chasses humaines… »

Tout le monde m'écoute dans un silence assourdissant. Même Rogue….
Rarement dans ma vie, on m'a écouté comme cela.

« Une petite partie seulement sont le fait de loups-garous isolés, la plupart sont menées par le commando Lycaon, sous les ordres direct de Greyback ou de ses lieutenants ».

En expliquant ça, je revois les visages éclairés par le feu de camp dans la grotte, leur excitation quand les hommes partageaient entre eux des histoires de carnages, de rapines et de vengeance. Sur le moment, j'avais surtout pensé à mes parents qui avaient eu la chance – ou la malédiction – de ne pas être mordus en même temps que moi. Mais, là, dans la cuisine de square Grimmaurt, je mesure plutôt à quel point Greyback maîtrise ses troupes – et ceci le rend sans doute d'autant plus dangereux. Non, il n'est pas seulement un fou, un enragé… c'est aussi un chef…

« Rien à voir avec la prochaine pleine lune ? » demande, ou affirme, Tonks - comment savoir ?

« Je ne pense pas qu'on voit Greyback… Nous ne sommes que de petites recrues sans intérêt. »

J'aime à me complaire dans mon insignifiance, je sais.

« Peut-on savoir où ? » s'enquiert finalement Rogue.

« Je n'ai qu'un rendez-vous, pas très loin d'Oxford… On nous donnera là-bas des portoloins. »

« Je croyais qu'ils refusaient la magie ? » Sirius a les bras croisés et l'air appréciateur – comme si j'étais en train de leur faire une bonne blague que lui seul comprenait.

J'hausse les épaules. Pourquoi les garous serait-ils exempts de contradictions ? Je pense ça mais j'imagine que cette réponse va les inquiéter plus que de raison. Je finis donc par murmurer :

« Elle est réservée à une élite, pour autant que j'ai pu voir !»

« Voilà qui te donnera toujours un avantage », commente Sirius, technique.

De nouveau, le silence envahit la cuisine de square Grimmaurt. Tonks et Arthur me regardent avec une inquiétude qui m'agace. Rogue semble songeur et, c'est Dumbledore qui reprend :

« Au risque de me répéter, Remus, ne vous sentez pas o… »

Ça me semble terriblement inutile, et j'objecte :

« Albus, avons-nous d'autre choix ? »

00

Je me réveille en sursaut – comme traqué. Mais les courbatures me rappellent immédiatement à l'ordre : le danger est passé sans doute, mais le prix, lui, est là. La conscience revient par vague. Le dégoût est colossal.

Je le surmonte néanmoins pour regarder autour de moi. Je ne suis plus dans les bois. Je me rappelle des arbres, de la mousse et des fougères alors que la lune s'affirmait dans le ciel. Je me rappelle de l'excitation et de la crainte des douze hommes qui attendaient leur transformation. Je me rappelle de Lowell, notre rabatteur qui nous invitait à nous dévêtir, à appeler la lune et à bénir notre condition… J'ai fait tout cela… comme les autres.

La nausée se renforce. Je m'assois pour essayer de la garder sous contrôle. Je suis nu et la paille sur laquelle je repose pique ma peau - ma peau humaine. Elle en garde la marque. J'imagine que ça ravive aussi celle qui orne mon omoplate gauche. Et, comme souvent, je souris à l'ironie qui me rapproche de Severus. La marque honnie est le sésame de nos missions – même si moi, je n'ai pas commis l'erreur de la vouloir. Il y a longtemps que cette innocence ne suffit plus à m'apaiser

Dans la grande tente qui nous abrite, d'autres hommes dorment ou se réveillent. Ils n'ont pas l'air bien farauds, eux non plus, en retrouvant leur condition humaine. Je frisonne dans l'air coupant du petit matin et je cherche du regard des vêtements sans succès. Un homme se lève, traverse la tente et prend une peau de mouton posée sur un tas, s'en couvre et sort. D'autres l'imitent quelques secondes plus tard, et je comprends que là est le rite : ne pas revenir trop vite à l'humanité, se vêtir symboliquement du produit de la chasse… Les implications sont une fois de plus nauséeuses, mais j'ai trop froid pour leur offrir beaucoup de considération.

Je me lève timidement – j'en suis conscient. Gêné par nudité et les cicatrices fraîches qui couvrent mon corps. J'ai toujours été très pudique – compulsivement pudique. Même enfant, même à Poudlard… Je dois me rappeler que je joue un rôle – que ce n'est pas vraiment moi qui parade ainsi – pour aller à mon tour me couvrir d'un peau laineuse à peine débarrassée de son suif.

Je sors et découvre un village entier de tentes et d'habitats troglodytes, érigé en contrebas d'une falaise dans une clairière plus longue que large. Je suppose que l'endroit est isolé et bien gardé. Peut-être même qu'il y a des sortilèges repousse-moldus… J'essaie de les sentir mais je n'y arrive pas ; mes sens sont totalement émoussés par les débordements de la nuit dernière.

Ça faisait longtemps que ça ne m'était pas arrivé, des années… pas depuis Poudlard… pas depuis les courses folles avec mes frères Maraudeurs… Le constat me terrasse… Je ne veux pas faire le parallèle ! Je me dégoûte : comment comparer nos innocentes sorties nocturnes adolescentes avec cette orgie malsaine d'hommes malheureux et frustrés ! Comment comparer des sorciers et des loups ?

La nausée me submerge, et je cours jusqu'à un fourré pour m'en délivrer. Ça ne va sans doute pas contribuer à me faire considérer comme une recrue exceptionnelle, mais je n'ai jamais aussi peu désiré continuer ma mission que maintenant. Je voudrais même l'oublier, oublier ce camp, ce projet monstrueux, cette camaraderie de façade…. Je voudrais m'enfuir loin d'ici… Plus que loin d'ici, d'ailleurs… oublier que j'existe me paraîtrait un bon début…

« Ça va ? »

La voix est flûtée mais discrète. Un chuchotement. Je ravale ma salive amère et ferme les yeux avant de tourner la tête vers elle. Deux enfants me regardent. Le frère et la sœur à n'en pas douter…. Blonds et pâles comme des personnages de conte…. Je ne veux pas comprendre ce qu'ils font là et je détourne les yeux.

Le garçonnet insiste :

« Ça va, Monsieur ? »

Enroulé dans cette peau de mouton comme unique vêtement, pieds nus, épuisé, vomissant… comment peut-on m'appeler Monsieur ? Un gloussement d'autodérision me saisit et me redresse.

« Le réveil…. » - j'explique laconiquement. Après tout, s'ils sont là, ils devraient savoir.

« Faut aller manger ; ça va mieux quand on a mangé », confirme la fille. Deux - trois ? - ans de plus. Maigre à faire peur mais des yeux magnifiques.

« En plus, il y a du gruau ce matin, faut en profiter », renchérit son frère.

La fille soupire son assentiment puis, comme prise d'un doute, elle ajoute très vite en me regardant en biais :

« La viande, le lendemain matin de la lune… j'arrive pas »

Dire que je la comprends serait un euphémisme ; l'idée manque de me renverser l'estomac une fois de plus…

« On y arrivera quand on sera plus grand », commente son frère avec un air soupçonneux envers moi. Je comprends qu'ils répètent tous les deux ce qu'on leur apprend. On leur apprend donc à aimer la viande au petit-déjeuner. C'est tellement ridicule que j'ai envie de pleurer. Je demande plutôt :

« Où faut-il aller ? »

Ils semblent rassurés par la question factuelle et me font signe de les suivre. Ils se faufilent sans peine entre les tentes ; ils sont à peine vêtus dans ce petit matin printanier. Ils sont vifs et légers et je peine à les suivre. Je ne sais plus si je dois les plaindre ou les envier.

Ils m'amènent près d'une tente et d'un grand chaudron. J'y retrouve une partie des hommes avec qui j'ai passé la nuit. D'autres – hommes, femmes et enfants – sont là aussi. On se sert dans le chaudron, on s'assoit sur des tables de bois. Le gruau est âpre mais j'ai déjà mangé pire. Il leste mon estomac. Deux jeunes filles servent du thé à la ronde. L'une d'elle interpelle mes petits guides et les envoie chercher du sucre. Ils obtempèrent sans discuter.

Le repas redonne des couleurs aux visages qui m'entourent. Les langues se délient. J'apprends que beaucoup viennent pour la quatrième ou la cinquième fois. Ils admettent du bout des lèvres qu'ils hésitent encore au grand saut qui ferait d'eux des militants actifs de Greyback.

0000

La chose est organisée. On nous avait demandé de quitter nos vêtements hier et on nous les ramène en fin de matinée. Je me demande qui s'est assuré qu'aucun d'entre nous n'en fasse de la charpie… mais je garde cette question triviale pour moi. J'entends les commentaires de mes congénères et le fait de retrouver leurs hardes complètes leur plaît bien.

Il ne faut pas grand-chose pour qu'un loup-garou s'épanouisse.

Certains se rhabillent tout de suite, et je suis tenté de faire comme eux. Mais d'autres, des habitués visiblement, vont vers la rivière et s'y jettent pour se laver de la nuit. Je trouve que c'est une bonne idée et je les suis.

L'eau est aussi glaciale qu'on pourrait le craindre, et je comprends en y trempant le pied qu'ils font ainsi la démonstration de leur complète virilité, résistant même à la froidure de l'eau. J'ai suffisamment traîné dans leurs réunions pour savoir qu'ils professent collectivement un stoïcisme de bas étage – le mépris de la douleur, du chaud comme du froid, du confort… la valorisation de la force (animale), des sens lycanthropiques… le refus de la facilité comme ils disent en parlant de la magie.

J'entre dans l'eau en me rappelant nos stupides paris de Maraudeurs : celui qui tiendrait le plus longtemps dans le lac à Poudlard – et les doigts de pied à demi-gelés de Peter une fois… Je souris malgré moi.

Autour de moi, les hommes entrent à des rythmes différents et avec une aisance variable. Les plaisanteries de corps de garde fusent, comme à chaque fois qu'un groupe est majoritairement masculin. Je me mouille précautionneusement et me savonne. Ma peau est rapidement écarlate – rouge sang. L'idée me trouble ; des images confuses de course, de chasse reviennent… ou s'auto-génèrent, comment savoir. Je pose le savon sur la berge et je plonge pour les noyer.

Des femmes, voilà, ce qui amène la plupart des hommes qui sont autour de moi à Greyback - la promesse de femmes… L'idée me vient sous l'eau, comme si elle m'y avait attendu telle une monstrueuse sirène… Et c'est pour cela que Lowell avait choisi le texte de sur le désir féminin… Je ne sais plus quand la dernière fois, je me suis laissé aller à avoir des désirs – autrement qu'à mon insu… Pourtant, est-ce l'eau froide, je sens mon membre exister contre l'eau glacée… Il semble réclamer une part de vie que je lui ai depuis longtemps quasiment refusée.

Ce réveil m'effraie, et j'épuise mes sens à nager en longues brasses sous l'eau. Quand je fais surface, les poumons en feu, je me rends compte que je suis presque à l'autre rive. Le résultat est applaudi puis imité par certains de mes congénères. Un cynique dirait que j'ai bien joué, mais je n'ai pas le courage de ce cynisme.

Je reviens plus doucement vers le milieu de la rivière et je me laisse porter par le courant… De nouveau, je laisse mon esprit fantasmer sur les femmes qui pourraient venir… elles sont multitudes, changeantes et pourtant unique … je crois même la reconnaître… mais l'onde me refuse son nom.

Finalement, le froid m'engourdit et je me secoue. Je reviens en crawl vers la berge et mes affaires. Je sors nu, frissonnant et les hautes herbes se secouent comme si des animaux fuyaient. Sans trop réfléchir, je m'avance et je vois détaler à quatre pattes mes deux petits blondinets de ce matin – Hansel et Gretel, je les ai appelés. Je cours après eux par pur réflexe et la fille s'immobilise. Son frère – enfin que j'appelle son frère – butte contre elle. Je m'avance encore.

« On n'a rien pris, M'sieur », affirme le gamin, les deux mains en l'air.

Est-ce utile de dire qu'il ment ? Je tends la main. La fille me mesure du regard et le pousse dans le dos. Il sort à regret de sa poche ma montre. Qu'est-ce qu'il espérait faire d'une vieille montre-bracelet ? L'échanger contre de la nourriture ? Quand je tends la main, il la lâche comme si elle le brûlait et couvre son visage de ses mains comme s'il attendait des coups.

Tout ceci est pathétique, mais je reprends quand même la montre, sans dire un mot. La fille se redresse à demi sur ses genoux et me supplie d'une voix angoissée :

« S'il vous plaît, Monsieur, s'il vous plaît, ne dites rien… On voulait juste la regarder ! On l'aurait remise dans votre veste ! »

Je ne la crois pas plus que son frère, mais je me vois mal les traîner devant l'adulte qui fait semblant de s'occuper d'eux. Il n'est nul besoin d'être sybille pour imaginer le sort qui les attendrait !

Toujours sans un mot, je retourne donc à mes affaires et entreprend de m'habiller. Il ne reste presque plus personne à la rivière. Ils ont dû retourner au camp. Alors que je boutonne ma chemise, je sens les regards des gamins revenus dans mon dos. Je vérifie mes poches par acquis de conscience, mais il ne manque rien d'autre. Je me demande ce qui les fait rester là. Est-ce qu'ils ne sont pas sûrs que je vais me taire ? La question me taraude suffisamment pour que je me retourne.

« Je m'appelle Remus », je leur dis.

Les petits se regardent et le plus jeune murmure :

« Je suis Mel et, elle, c'est Hope »

Elle a d'immenses yeux bleus – agrandis par la faim qui creuse son visage. Il semble difficile en effet de refuser tout espoir à de tels yeux.

Des questions se bousculent dans ma tête – depuis quand ? Comment ? – mais je les repousse toutes ; je ne dois pas oublier ma mission. Je ne suis pas sûr que m'intéresser trop à ces gamins soit de bonne politique.

« Je ne dirais rien », j'annonce.

Les petits hésitent puis la fille, l'aînée, murmure : « merci »

Je ne sais pas quoi ajouter. Je hoche donc la tête et fais mine de rentrer vers le camp. Il me semble me rappeler qu'il y a une conférence de prévue avant le dîner. J'y croiserais peut-être Lowell…. Je me raccroche à ma mission comme à une lumière dans la nuit.

« Vous allez rester ? » demande le garçon dans mon dos.

Je me retourne. Aucun des deux n'ont bougé. Je cherche dans leurs visages une explication à cette question :

« Ici ? Non… enfin… non »

« Ah »

Il semble indifférent, mais la fille l'agrippe par le vieux pull qui le couvre, et ils détalent tous les deux en courant.

0000

La conférence se termine dans une communion impressionnante, une excitation prodigieuse. Cuan, l'Irlandais est un bon orateur et un fin politique. Il suggère les choses plus qu'il ne les dit. Il ne parle pas de prendre la place des sorciers sauf qu'on ne voit pas vraiment quelle place ils auraient dans le monde radieux du lycanthrope libéré qu'il décrit. Il ne cite jamais Voldemort, mais il dit que les circonstances changent et que les loups ne doivent pas passer à côté de leur chance.

Il a une voix agréable, un accent écoutable et il sait faire rêver. Il parle des objectifs et non du prix à payer. Bref, il plaît. Il pourrait dire que nous allons prendre le Ministère ce soir. Tous se lèveraient et partiraient sans sourciller.

Heureusement que, malgré les efforts plus démonstratifs que réels du commanda Lycaon, nous sommes peu nombreux ! Je me demande soudain combien de camps comme celui-ci on peut trouver en Grande-Bretagne – ça, ça serait une bonne information pour l'Ordre !

Cuan a fini et les hommes l'acclament. Les femmes et les gamins sont au fond de la caverne. J'en compte une petite dizaine et je crois voir les broussailles blondes des deux gamins de tout à l'heure. Une fois de plus, je m'oblige à ne pas trop m'appesantir sur leur sort.

Je me retourne vers la tribune et je vois des hommes entourer Cuan, lui frapper sur l'épaule ou lui parler avec révérence. Lowell fait partie du premier groupe et il me semble que l'Irlandais lui parle avec bienveillance. Ça ne m'étonne pas trop : le ton, le discours me disaient quelque chose. Je comprends que Cuan doit être un des maîtres de Lowell. Est-ce bien une information utile ? Le découragement me prend par surprise mais j'essaie de l'ignorer en affirmant que c'est la fatigue. On s'est peu reposé aujourd'hui pour un lendemain de pleine lune et je sens qu'il me faut du sommeil.

Oui, c'est cela. Un peu de sommeil et je perdrais cette sensiblerie qui me fait m'inquiéter de savoir d'où peuvent venir ces deux gosses et quel pourrait être leur avenir. Après une vraie nuit, je serai sans doute capable de poser quelques questions adroites à Lowell sur les camps et leur organisation. Fort de cette excuse, je fuis la salle au lieu d'essayer d'aller parler aux chefs de meute.

Mais la réalité me rattrape sur le chemin et m'assène la vérité : je suis décidément un piètre espion !

Dans la hutte, plusieurs hommes dorment déjà et d'autres se couchent. Certains chuchotent à mi-voix et j'entends qu'ils échangent tout le bien qu'ils pensent de Cuan. Combien des dix hommes qui ont participé à cette chasse seront ainsi convertis ? Les frissons me gagnent et je les mets commodément sur le compte de la fatigue.

Sainte Fatigue, priez pour moi avant que mes certitudes ne vacillent !
Je ferme mes yeux et mes oreilles sur cette prière.

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« Tonks a demandé de tes nouvelles ! »

Sirius dit cela comme il parlerait du temps. Mais il me tend en même temps une bouteille de Bierreaubeure que je suis obligé de saisir. Et ses yeux gris se plantent franchement dans les miens. Je ne m'y trompe pas, je n'échapperais pas à ce qu'il a en tête.

Mais l'introduction me surprend : Tonks ? Va-t-il tout le temps se cacher derrière elle à chaque fois qu'il veut en savoir plus ? Que croit-il que je lui cache ?

OK, je ne lui dis pas toutes mes incertitudes mais il ne déverse pas systématiquement toute sa douleur sur mon épaule, alors pourquoi Tonks ? C'est pas très malin de jouer avec nous – elle et moi – d'instiller des sous-entendus dans notre franche camaraderie ! Est-ce qu'il est jaloux de mes virées nocturnes dans les bars avec elle ? Avec Sirius, il faut s'attendre à tout !

« Trop d'honneur », je marmonne en prenant un long trait du breuvage tiède et revigorant.

Mais ses yeux ne me lâchent pas – ils ont même cet éclat moqueur qui me manque tant d'habitude mais, là, brutalement, je n'aime pas être l'objet de cette lueur. Ça me renvoie à ces premiers jours à Pouldard où, non content de me retrouver dans une école prestigieuse avec un secret trop gros pour moi, je devais partager la chambre des deux futurs champions de deux camps en guerre : un Potter et un Black. On a tout dit sur ce que leur association a pu produire dans Poudlard, on oublie un peu vite ce que leur opposition a failli provoquer !

« Dis-moi que je me trompe », il lance.

« Tu te trompes », je réponds du tac au tac, et il lève les yeux au ciel. Un bon point pour moi.

« Je rêve ou tu es en train de nous faire une petite crise de 'je suis un loup-garou, laissez moi seul' ? »

« Je suis un loup-garou qui vient de se payer deux jours de lavage de cerveau politique, tu devrais te méfier !» - je lance ça comme une boutade et il ne semble pas y trouver un autre sens. L'idée que je puisse l'attaquer ne l'effleure pas. Est-ce que je pourrais l'attaquer ? La question m'amuse et me fournit une bonne défense ; je joue avec. Est-ce que je mordrais son bras ou sa jambe ? Bon, finalement, ça m'écoeure !

« Oh, je vois, on t'a conseillé de te marier dans ta caste, de pas souiller ton précieux sang avec de sales humains – surtout de sangs-purs ! » - Il se moque. Facile !

« Il est certain que de jeunes louves me trouveraient sans doute acceptables si je faisais mine d'être intéressé ! » Moi aussi, je peux dire des conneries. Jouons, mon beau, jouons !

« C'est vrai ? Il y en a beaucoup ? »

La question est plus sincère et elle me gêne un peu. Je ne voulais pas remettre les garous dans l'affaire.

« Non, pas beaucoup », je raconte. « … aux réunions en tout cas ; j'en ai vu plus quand je travaillais chez le libraire »

« Des jolies ? »

« Elles sont jeunes en général » - je dis ça en haussant les épaules.

« Je te demande si elles sont jolies ? » - il fait mine de protester.

« Je ne sais pas ! » Je suis sur la défensive d'un seul coup et ça m'agace. « Pourquoi, tu veux que je t'en présente une ! Tu serais déçu, elles sont pauvres et dans le besoin !»

Il m'attrape par le bras et m'oblige à le regarder :

« T'as bien regardé cette maison, Remus ? Elle n'est pas plus brillante que ton pull ! » - rétorque-t-il et la lueur dans ses yeux a changé de nature. « Est-ce que tu m'as bien regardé ? Est-ce que tu te regardes quand tu te rases ? »

« Tu veux dire que nous ne valons pas mieux qu'elles ? Merci, j'avais pas besoin d'un cours ! » - je l'interromps en me dégageant.

Il me regarde m'éloigner d'un air sombre.

« Ce n'est pas ce que je voulais dire. »

« Non ? »

J'ai entendu qu'il s'excuse, mais j'ai pas envie de craquer trop vite. Pourtant, le revoilà déjà à l'attaque, je le lis dans ses yeux.

« Non, je voulais savoir si tu… »

« Si j'allais faire pleins de jolis petits loups-garous ? » Les mots sortent sans que j'ai le temps de les soupeser et les maîtriser. La violence et la rancœur qu'ils contiennent m'effraient moi-même !

« Non ! » il s'écrie.

« Ah ? Pourquoi ? »

« Merde, Remus, qu'est-ce que t'as ! Qu'est-ce que j'ai dit ? » Il est sérieux cette fois, et je détourne les yeux. Oui, pourquoi est-ce que je monte sur mes grands chevaux comme ça !

« C'est devenu complètement tabou de te parler de filles ? » il reprend, « Tu t'es fait émasculer ou quoi ? »

Je me retourne, mais il est tout sauf moqueur. Il est sérieux, mortellement sérieux. Il est en chasse et il ne s'arrêtera que quand il aura trouvé.

« Tu veux parler de filles ? » je demande.

Il hésite et ça, ça m'en bouche un coin, et puis murmure.

« Je voulais… Enfin, c'est trop con que tu fasses comme si tu ne la voyais pas ! »

Mais de quoi peut-il bien parler ? Je suis totalement perdu entre sa curiosité – que j'hésite à trouver malsaine – et ses allusions.

« Tonks », lance-t-il enfin quand il lit la confusion dans mes yeux.

Voilà, il s'est mis en tête de me coller avec Nymphadora et vice-versa. C'est plus clair mais c'est tout aussi chiant ! Il ne voit pas qu'il va me faire perdre une de mes seules amies depuis la mort de Lily avec ces manœuvres de collégien ?

« Quoi Tonks ?» - je demande sèchement.

« Elle n'est pas mignonne, Tonks ? »

« Elle n'a pas vingt-cinq ans, Tonks », je rétorque.

« C'est quoi ces conneries ! Et elle qui aime bien parler avec toi parce que tu es un des rares à la prendre pour une adulte ! »

La confidence me glace – d'abord parce que elle pose que Nymphadora et Sirius ont réellement parlé de moi, ensuite, parce qu'elle insinue des attentes de Tonks envers moi.

« Ça n'a rien à voir ! » - je maugrée. Puis je relève la tête et je lance : « Ou, si, justement ! Je sais trop comme elle est… jeune et sensible, pour jouer à flirter avec elle ! » Comme il se tait, je continue : « elle mérite mieux que… qu'une aventure sans lendemain avec le vieux pote lycanthrope de son cousin ! Où veux-tu que ça nous mène ? »

Comme pour marquer mon opposition, je pose violemment la bière à moitié vide sur la table de la cuisine. La mousse remonte et coule le long du goulot, comme un sexe trop négligé.

« Des fois que le loup salisse la femme », Sirius me jette ça en travers de la figure méprisant. « T'es pire que ma mère ! Mais, c'est pas une jeune fille, c'est pas une oie blanche, c'est une femme ! Tu n'as même pas à lui mentir ou à la mettre en garde ! Tu dois juste baisser trois secondes ta putain de garde, ton putain de contrôle sur tes sentiments et ton corps ! »

Je ne peux pas croire que Nymphadora ait été aussi explicite dans sa conversation avec lui ; il se monte le bourrichon ! J'essaie la raison :

« Je ne crois pas que ce soit une bonne idée ! »

« Ah non ? C'est mieux de te bouffer le foie avec tes histoires de loup-garou ? C'est mieux de ne pas profiter de ce que la vie a encore à t'offrir ? »

Là, je ne sais plus s'il parle de lui ou de moi. Il veut quoi ? Sauter sa cousine par procuration ? J'inspire en m'invitant au calme.

« Je te remercie de ta sollicitude, Sirius, mais je ne crois pas que cette conversation nous mène où que ce soit ! »

J'affronte son regard inquisiteur et ses bras croisés. C'est pas super agréable mais j'ai sans doute pas le choix. Si je recule, il me poursuivra jusqu'à que je fasse face.

« C'est une nouvelle obsession, ça, dis-moi ! On ne doit plus avoir que des conversations utiles ? Eh bien, ça va salement réduire le choix ! »

Sa voix est mordante. Je lève les yeux au ciel, mais ça n'arrête rien.

« J'empiète sur ta vie privée ? J'envahis ton espace ? Je fais mon sale Black, régent de la vie des autres ? »

Il me balance ça en avançant – rappel de discussions innombrables, mais menace physique aussi : « Je dépasse le seuil de la bienséance amicale ! »

Je ferme les yeux et je murmure :

« Sirius… »

« Je ne sais pas ce que tu as fichu de ta vie pendant douze ans, ce qui s'est passé de si terrible pour que tu oublies que des gens pouvaient t'aimer pour toi-même ! »

Encore une baffe, j'encaisse. « Mais je sais une chose, Remus, je ne crois pas que Tonks te laissera éternellement le choix ; tu devras un jour lui dire pourquoi tu l'ignores ! Et je crois que ce jour-là, tu devras revoir tes priorités ! »

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On avance, non ? La suite s'appelle « Le consentement à payer »... Où Remus s'enfonce encore dans ses contradictions et ses tentations (mais si c'est possible)... où Harry appelle et où Sirius fait encore la preuve de son utilité sociale (si, si...)

J'aimerais bien que vous partagiez avec moi vos réactions, vos questions et vos anticipations... ça m'aidera à avancer dans le chapitre 13 dans lequel l'esprit de Noël se révèle particulièrement difficile à attraper...