Vingt-Cinq Jours d'Humanité

La même inspiration, les mêmes relectrices dévouées... et puis un peu d'économie...

NB- tous les dialogues que vous pourrez reconnaître viennent sans conteste de l'édition française du tome V...merci Monsieur Ménard...


De la mare pourrie et pestilentielle des pensées usées sortit la vie.
Une vie simple et empoisonnée mais une vie malgré tout »
Cages – Dave McKean

6. Le consentement à payer

J'ai toujours aimé l'aube – surtout en ville. J'ai toujours aimé les rues, moldues ou sorcières, quand elles sont vides, à peine éclairées par le jour balbutiant. Elles m'ont toujours paru plus propres, plus prometteuses… Enfin, aussi loin que je puisse m'en souvenir… Peut-être qu'avant, je n'avais pas cette angoisse de la pleine lumière… Je ne sais plus.

J'ai cette impression fausse ce matin que c'est la lumière grise du petit matin qui me porte, qui traîne mon épuisement jusqu'à mon but. Ce cinquième séjour dans les camps de Greyback m'a physiquement et moralement vidé, je le sais. Et puis, je pue – la promiscuité humaine, l'humidité des cavernes, la paille des tentes, la fumée, le suif des peaux mal tannées - et le sang ! Je pue.

Ah, elle est belle, la radieuse révolution des lycanthropes ! Une masse déshumanisée pour la gloire d'un petit groupe qui obtient, comme par procuration, ce que tous désirent : de l'or, des femmes, de la considération. Il paraît qu'un Moldu a dit que l'homme est un loup pour l'homme ; je ne vous raconte pas ce que le garou est prêt à faire à son prochain sur le chemin scabreux de sa revanche historique !

Je traîne ma fatigue, mon dégoût et ma puanteur jusqu'au marché aux puces au bout de la rue. J'y achète un jean et un tee-shirt à un homme très jeune qui hésite à me faire payer les deux livres qu'il demandait en croisant mon regard. Je suis bien trop désireux d'avoir ces vêtements presque propres pour m'en formaliser.

Je m'arrête chez un Pakistanais pour acheter un savon et un rasoir et je me dirige résolument vers le bain douche. C'est devenu un rituel quand je reviens de mission. Je sais bien que je pourrais faire ça Square Grimmaurt, mais j'ai besoin de ce sas, de cette purification avant de revoir des faces amicales et familières.

Le bain est brûlant et je m'endors dedans. Un employé frappe à la porte que je n'ai pas toute la matinée et, de fait, l'eau est presque froide. Je me savonne consciencieusement. Deux fois. J'ignore résolument la pellicule de crasse qui flotte autour de moi alors que je me rase. Pour finir, comme un luxe interdit, je savoure le rinçage à l'eau claire.

Je mets les vêtements du jeune homme et je jette les anciens sans un regard, ne gardant que la veste en cuir malgré son odeur et sa crasse. J'hésite à lancer un sortilège de Scurgefix – Sirius va me tuer quand il va voir l'état de sa veste…. Mais l'employé frappe une nouvelle fois et je sors comme je suis.

Le soleil est plus haut dans le ciel mais les nuages le cachent et je frissonne, la tête encore humide. La façade verte et blanche du Starbuck café m'invite à poursuivre mon rituel de retour. Je traverse la rue en espérant qu'elle soit là.

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Je la connais depuis des mois maintenant. Elle est devenue une sorte de refuge, de sas, entre les lycanthropes et le monde magique – et cela d'autant plus qu'elle ne peut pas le savoir.

Ne me demandez pas pourquoi je l'ai choisie. Peut-être parce que sous son sourire, je sens une grande sensibilité. Peut-être parce qu'elle fait moins que son âge… Sans doute parce qu'elle me parle comme à un être humain…. Peut-être parce qu'elle me fait penser à Tonks - Non, elle est trop petite.

Elle n'est pas toujours là et, dans ces cas-là, je ne reste pas. Quand elle est présente, je commande toujours une omelette complète. Juste pour avoir la chance de lui parler.

« M. Omelette », commente-t-elle gentiment ce jour-là en prenant sa commande.

« Je n'ai pas très grand goût pour la viande, surtout la viande rouge », j'explique, gentiment moi aussi.

« Zut, moi, qui vous prenais pour un vampire ! »

Je mets sans doute trente secondes de trop à comprendre qu'elle se moque. Je réponds finalement que j'ai beaucoup trop de poils.

« Vous les voyez imberbes, vous les vampires ? » - me demande-t-elle comme si c'était une vraie conversation à avoir, elle et moi, la jeune moldue et le vieux loup-garou.

« Pas spécialement », je réponds. Mais les loups-garous, eux, ont plus de poils, j'ajoute dans ma tête.

Elle sourit encore, puis s'en retourne derrière le comptoir pour casser ses œufs et les battre vigoureusement. Elle verse la mixture sur la plaque graissée et l'odeur me fait saliver. Je me rends compte depuis combien de temps je n'ai pas fait un repas fait d'autre chose que de viande et de pain – Je sais que l'omelette est sans doute insuffisante pour rééquilibrer mes trois semaines de carnassier, mais elle me semble si complexe, si luxueuse, si humaine en comparaison avec le menu des camps de Greyback que je dois résister à l'envie de me lécher les babines.

« Voilà », dit-elle en la posant, fumante, sur le comptoir.

« Merci. »

Je déplie la serviette de papier, je m'empare posément des couverts, essayant de paraître le plus policé, le plus civilisé, le moins loup-garou possible.

« Quand j'étais enfant, un moment, j'ai plus pu manger d'œufs, sous aucune forme », me dit-elle soudain – et je me rends compte qu'elle est restée là, à me regarder manger.

« Vraiment ? » Je la relance volontairement, content qu'elle soit d'humeur bavarde ; je n'ai aucune envie de me retrouver en tête à tête avec mes propres pensées. Elles viendront bien assez tôt empoisonner le repos dont j'ai pourtant besoin.

« Un cours de science…On a ouvert des œufs à différents stades de développement », m'explique-t-elle, avec une petite grimace fugitive. « Dans le dernier, le poussin était déjà formé et il a fait trois pas et puis son cœur a lâché… »

Son cœur a lâché… le mien se serre, sans doute stupidement, comme un écho involontaire.

« Je me suis dit, après, que manger des œufs, c'était priver des poussins de vie ! » - conclut-elle. Comme je reste sans voix, elle rit.

« Ne vous inquiétez pas j'ai grandi ! J'ai d'abord appris que les œufs qu'on mangeait étaient rarement fécondés et puis… leur avenir de poulet en batterie était-il si enviable qu'on devait le préserver à tout prix ? »

De nouveau, mes propres préoccupations s'amusent à trouver des parallèles improbables entre les poussins et les louveteaux. Quel avenir auront Hope, Mel et les autres ? Est-ce que Greyback peut réellement leur offrir une alternative au mépris et à la relégation ? Est-ce que les conditions dans lesquelles ils vivent aujourd'hui sont acceptables parce qu'elles sont nécessaires à la formation d'un avenir différent ?

« Qui sommes nous pour décider du prix des vies ? » - j'ai murmuré ça d'une voix stupidement rauque. Mes mains tremblent presque et je repose les couverts.

Elle a l'air étonné – elle a de quoi ! – et ne trouve rien à ajouter. Avec un sourire crispé, sans doute désolée de la réaction qu'elle a suscitée, elle s'en retourne à son travail : accueillir de nouveaux clients, débarrasser des tables. Moi, je me force à engloutir le reste de mon omelette, furieux de l'avoir faite fuir. Quand elle revient vers moi avec du café, j'accepte comme on s'excuse :

« Le prix est toujours un bon indicateur », commente-t-elle, comme si elle n'avait cessé de chercher la réponse à ma dernière question. Je la regarde droit dans les yeux et elle rougit presque.

« Je suis étudiante en économie », explique-t-elle encore la cafetière à la main, « en économie de l'environnement. Et, justement, on apprend qu'il est très difficile de protéger les choses qui n'ont pas de prix : l'air, l'eau, la vie…. Un beau paysage…. »

Elle vérifie que j'ai ne baille pas avant de continuer : « Pourtant, si on ne le fait pas, ces choses disparaissent de l'agenda des politiques et on fait rien pour eux, ou trop tard…. Il y a tout un courant d'économie qui cherche ainsi à donner un prix aux choses qui n'en ont pas… On appelle ça le « consentement à payer » : ce qu'on est prêt à faire, donner, pour que les éléphants, les baleines perdurent, pour que l'eau des rivières soit pure…. »

Elle s'arrête et je comprends qu'elle est gênée d'avoir fait une si longue sortie.

« C'est très intéressant », j'affirme et la regarde. Elle ne peut pas le savoir mais l'idée que des gens cherchent des moyens d'action non violents – l'argent est sans doute une violence mais relativement civilisée – m'émeut de manière incroyable. Sans parler du prix que moi, j'accorde à la beauté et à l'éphémère. Elle rit malgré tout – ou à cause de ce trouble qui m'a envahi - et s'enfuit de nouveau vers d'autres clients. Je termine mon café la tête pleine de pensées étranges.

Et moi quel prix suis-je prêt à payer ? Est-ce que la vie de ces pauvres gamins, prisonniers d'une guerre qui ne les concerne pas, n'a aucun prix ? Je sais le peu de cas qu'en ferait la communauté magique. Qui s'occuperait de bébés loup-garou ? N'étaient-ils que des œufs juste bons à être broyés dans l'omelette de la victoire finale ? Qui pouvait vraiment encore imaginer une victoire ?

Sans avoir pu répondre à aucune de ces questions, je paye mon petit-déjeuner et je sors. La fille de loin me dit au revoir, et je lui réponds, regrettant plus ou moins de ne pas pouvoir partager mes interrogations avec elle, de ne pas pouvoir profiter d'un regard totalement nouveau sur des questions qui me paraissent terriblement anciennes.

Je m'éloigne vers le métro, autre étape dans mon retour vers square Grimmaurt. Mais je suis pris de vertiges – les immeubles gris tournent autour de moi comme les arbres de la forêt que je viens de quitter. Je m'appuie sur le mur, prêt à vomir l'omelette que je viens d'ingurgiter. Des petits visages maigres s'imposent dans mes paupières closes, et je dois ravaler des larmes venues à mon insu. Je m'assois à même le sol, mais aucun Moldus ne s'arrêtent pour me demander si je vais bien. Les secondes et les minutes passent alors que je m'efforce de ne plus penser, de ne plus me souvenir. Et, finalement, le malaise s'éloigne.

00

C'est Shacklebolt qui m'ouvre la porte. Ils sont à table, m'apprend-t-il sobrement en me conduisant dans la cuisine chaude et bruyante. Je pourrais me réjouir de voir Sirius entouré. Tonks me sourit prudemment, et je me demande quelle idée tordue son cousin a pu lui mettre dans la tête à mon sujet ! Il me paraît d'un seul coup terriblement nécessaire qu'elle et moi ayons une conversation qui élimine tout équivoque. Evidemment, le moment semble mal choisi.

Il y a aussi Fol-Œil, qui n'est pas plus confiant envers moi que d'habitude ou qu'envers quiconque – je sais que Sirius aime pourtant bien ce vieux fou. Et, tous ensembles, ils tiennent des conversations d'Aurors courageux et puissants. Je m'assois silencieusement et accepte l'assiette de ragoût tendue par Kingsley.

Comme à Noël, cette communauté m'embarrasse. Il me semble que j'ai passé l'âge en quittant Poudlard de la cohabitation forcée. Et puis, je sors d'une épuisante vie de meute où j'ai millimétré mes gestes, mes paroles et mes regards… J'aimerais le silence, le vide et le calme.

Mais tous m'accueillent plutôt chaleureusement, et je me réjouis d'avoir pris le temps de me changer avant de leur faire face. Je n'ose imaginer ce qu'ils auraient conclu de mes vêtements puants et de ma tête épuisée. Il me semble que Sirius n'est pas totalement dupe mais il fait comme si. On triche tous avec la réalité avec une déconcertante facilité ! Je me demande – pas pour la première fois – ce que Cornedrue, le fougueux, aurait pensé de notre duplicité d'adulte.

Sont-ils sincères ou non ? Ils veulent savoir comment avance ma mission, et je leur parle brièvement des différents camps de Greyback que je connais maintenant. Ensemble, on s'essaie à différentes évaluations de leur population totale – un chiffre que j'ai moi-même cherché des nuits entières sans trouver de réponse satisfaisante. J'ai demandé à différentes personnes à chaque fois qu'elles m'ont paru suffisamment ouvertes et confiantes. Aucune ne savait ; la plupart pensaient qu'ils étaient nombreux sans pouvoir être plus précis – évidemment. Lyall, cette jeune femme qui s'occupe des gamins dans le premier camp que j'ai visité, prenait pour l'affirmer un air exalté qui m'avait glacé. J'ai plusieurs fois cherché comment poser la question à Lowell sans rien trouver qui ne me paraisse pas susceptible d'attirer ses soupçons. Bref, je ne sais pas.

A défaut, je leur explique la division du travail : les chasseurs, les gardes, les tanneries, les enfants qui ramassent le bois. Je constate froidement que nul ne s'inquiète du sort de ces derniers. Ce qu'ils veulent savoir, c'est combien de divisions Greyback peut amener à Voldemort – pas si les conditions de vie des lycanthropes s'améliorent quand c'est eux qui s'occupent d'eux-mêmes.

« Ça dépend… Franchement, la plupart se feraient tuer pour Greyback… » je leur réponds.

Mon constat les rend prudemment silencieux, et je me rends compte que j'en éprouve une joie fugace et un peu mauvaise - ça me fait légèrement honte. Ne sont-ils pas mes amis ? Mes alliés ? Est-ce que je me compte déjà au rang des fidèles de Greyback ? Est-ce que je suis prêt à cautionner que les enfants soient élevés comme au Moyen-Age, que les femmes soient réduites à l'état de ventres ?

« Maintenant », je reprends pour ne pas laisser le temps à leur surprise de se transformer en soupçons aussi inquiétants que les miens. « Seuls les gardes sont vraiment entraînés à un quelconque combat, et seule une minorité d'entre eux connaît la magie… ça n'en fait pas des combattants très efficaces… mais le nombre et leur… condition » – le mot, poli euphémisme, si courant dans le vocabulaire sorcier, a été très dur à lâcher, je m'en rends compte – « les rendent dangereux, me semble-t-il. »

« Tout de même, tu as vu de tes yeux cinq camps différents, tu as entendu parler d'au moins trois autres et il y a, tu l'as souligné, le groupe organisé à Londres… » - énumère à haute voix Shacklebolt. « Est-ce que ça ne serait pas intéressant de… de faire découvrir au Ministère cette information, de mettre un grand coup de pied dans la lovière ? »

Instantanément, j'imagine un bataillon d'Aurors s'élançant dans les cabanes et les réduisant en cendres, poursuivant des gamins, terrorisant des femmes, soumettant des combattants largement sous-entraînés… et je me sens impuissant. Est-ce que ma mission est d'apporter plus de douleur encore ? Je dois poser mes couverts pour cacher que mes mains tremblent pour la deuxième fois de la journée. Décidément, elles semblent plus conscientes que moi des difficultés que je rencontre à définir ma mission !

« Je me demande ce qu'il faudrait pour qu'ils y croient », soupire alors Tonks, et tous se tournent vers elle. Je ne sais quels Dieux remercier pour un tel répit ! « Ils seraient capables de dire que c'est encore une manoeuvre pour déstabiliser Fudge », explique-t-elle encore en fronçant le front.

« Ils ont bien cru qu'on avait vu Sirius au Népal », objecte Kingsley et, comme à chaque fois qu'on mentionne la traque officielle du Ministère dont il est l'objet, Sirius s'esclaffe avec beaucoup trop d'entrain pour être crédible.

« Il est certain qu'il serait stupide de leur part de continuer à penser que Greyback est seul et sans pouvoir », estime Maugrey – et son constat chirurgical et lucide me fait frissonner.

« Comme s'ils nous avaient habitués à être trop malins ! » persifle encore Tonks, mais Shacklebolt me regarde.

« Tu pourrais les localiser, toi, ces camps ? »

Et mon cœur bat, et mes poings se serrent, et je m'étonne d'être capable de ne pas rougir.

« Très grossièrement », je réponds prudemment mais sincèrement.

« Ce n'est pas une décision que nous pouvons prendre sans l'avis de Dumbledore », proclame alors Maugrey. Tous opinent, moi avec eux. Seul, Sirius lève les yeux au ciel. Il se tait néanmoins. Est-ce vraiment tout ce qui nous réunit ? Dumbledore ?

Le repas se termine dans un silence songeur. Maugrey est le premier à partir – une quelconque mission de repérage d'un éventuel lieu de réunion des Mangemorts. Shacklebolt regarde sa montre et soupire qu'il doit rentrer au Ministère ; il me semble qu'il essaie d'entraîner Tonks un peu contre son gré – mais, il y réussit en lui parlant d'une obscure affaire interne à la Division. Elle demande en soupirant si un grand Auror comme lui ne risque pas sa réputation en apparaissant comme étant allé déjeuner avec la petite dernière de la Division. Kingsley reconnaît en riant qu'il aimerait qu'elle soigne son déguisement. Comme à chaque fois qu'on fait appel à sa spécialité, Tonks s'illumine. Elle relève le défi et lui demande en quoi il voudrait la voir.

« Je trouve souvent dommage que mes collègues soient si pâles », propose Kingsley avec un petit sourire.

« Allez, Tonks ! » - renchérit Sirius, clairement réjoui par le projet. « Fais-nous une Black qui afficherait sa couleur ! »

L'interpellée reconnaît en souriant qu'elle n'a jamais suffisamment exploré cette possibilité et que c'est une honte. Il lui faut sans doute un peu plus de concentration que d'habitude, mais elle nous propose bientôt un visage altier aux yeux en amandes, une peau chocolat brûlée et un nez légèrement plus épaté que d'habitude. Kingsley offre avec un respect évident son bras à la magnifique Reine de Sabah qui vient de nous être donnée. Sirius les raccompagne à la porte en chantant un hymne nuptial, et je reste profondément seul dans la cuisine désertée.

000

Deux heures plus tard, je suis toujours dans cette cuisine. Ce n'est pas réellement une décision, mais, un enchaînement de circonstances. Quand Sirius est revenu, nous avons rangé la cuisine ensemble – ce qui nous avait fait réaliser que Kreaturr avait disparu une fois de plus. D'après Sirius, l'elfe disparaissait parfois pendant des journées entières, bien plus longtemps que les courses ou un quelconque ménage pouvaient le justifier.

Ça m'a un peu surpris que Sirius puisse réellement s'intéresser à l'emploi du temps de l'elfe. Je ne me souvenais pas que Sirius se soit un jour inquiété du sort des « créatures » en général – sauf, soyons honnête, de celui des loups-garous. Je me rappelais même que James lui avait reproché plus d'une fois de garder des préjugés de caste – je vous laisse imaginer comment ce genre de discussions pouvaient dégénérer. Et quand ils finissaient par se réconcilier, ils partaient généralement ensemble chercher une bêtise à faire… Le souvenir me laisse un peu nostalgique. Aurais-je cru qu'un jour je regretterais leurs disputes ?

S'il faut en rajouter, je me souvenais assez clairement que Kreaturr avait toujours été particulièrement fidèle à la mère de Sirius, et il ne me semblait pas qu'il existât un seul souvenir de sa mère dont mon vieil ami puisse supporter la vue. Il avait dû lire ma surprise dans mon regard parce qu'il avait maugréé quelque chose à propos de Dumbledore qui s'en inquiétait aussi.

J'ai malgré tout décliné l'offre de l'accompagner dans le grenier – Dumbledore ou pas Dumbledore, je ne chérissais pas de retrouver un elfe qui se ferait encore un plaisir de me rappeler ma condition de demi-humain. J'allais même me retirer dans ma chambre quand je suis tombé sur un livre flambant neuf – sans doute apporter par Tonks ou Shacklebolt – sur les traitements avancés des portraits et autres images magiques.

Le sujet m'était inconnu, et je doutais que Sirius ou Kingsley aient pour projet immédiat de se mettre à la peinture à l'huile. Mais en entendant Sirius se disputer une énième fois avec le portrait de sa mère, je fus incapable de résister à l'appel de la science : je me retrouvais à consulter l'index et à me plonger dans les secrets de la peinture magique.

J'étais tellement pris dans la logique subtile de la conservation de la voix et des caractères par le support et la peinture que je manque presque la tête de Harry quand elle apparaît dans les flammes de l'âtre.

« Sirius », appelle-t-il très bas, comme s'il ne pouvait pas hausser la voix.

Je manque de glisser de ma chaise en le voyant : d'où peut-il appeler ? Je croyais que toutes les communications avec Poudlard étaient impossibles depuis qu'Ombrage avait usurpé la place d'Albus ?

« Harry. Qu'est-ce que tu… Qu'est ce qui s'est passé ? Tout va bien ? » - je demande.

« Oui », répondit Harry, avec un mélange visible de gêne et d'insistance. Comme s'il s'excusait par avance, mais ne comptait pas reculer. « Je me demandais simplement… Je veux dire, j'aurais voulu… bavarder avec Sirius. »

Il a un visage particulièrement tendu, contraste frappant avec le prétendu projet de bavardage, et je ravale mes questions.

« Je l'appelle », j'affirme en me levant. « Il est monté voir où était Kreattur. Il semble qu'il se soit encore caché dans le grenier… »

Je ne prends pas la peine de terminer mon explication, qui ne me semble pas de nature à intéresser le gamin. Je me précipite et monte les escaliers quatre à quatre. Je ne cesse de me demander ce qui justifie l'appel de Harry ! Je me rassure en me disant qu'il m'a affirmé que tout allait bien et je me répète que Sirius va être trop content de lui parler.

Le grenier est gigantesque. Je cours au hasard dans les couloirs en criant son nom. Il sort soudain d'un passage que j'ignorais.

« Harry… Harry est là… dans la cheminée… » Je suis à bout de souffle

« Harry ? »

Sirius court devant maintenant, et je le suis. Il est décidément de nombreux passages que j'ignore dans cette demeure ! En un rien de temps, nous sommes dans la cuisine.

« Harry ! Qu'est-ce qu'il y a ? »

Il a presque crié en s'avançant vers la cheminée, et le visage du gamin s'est éclairé en le voyant. Je crois bien que l'attention et l'affection inconditionnelles qu'ils ont l'un pour l'autre me bouleversent. Je reste un pas en arrière, étrangement intimidé.

« Ça va, Harry, tu as besoin d'aide ? » - insiste Sirius sans attendre la réponse à la première question.

Harry secoue la tête dans les flammes.

« Non, ce n'est pas ça… Je voulais simplement parler… de mon père ».

Il a presque rougi en disant ça, et je comprends qu'il est totalement sincère. Sirius me regarde, visiblement sidéré par les risques pris, et je ne saurais lui donner tort.

« … James ? » - murmure Sirius, mais Harry ne lui laisse pas le temps de demander plus. Il nous raconte avec luxe de détails l'une des expériences les plus curieuses que j'ai entendue quelqu'un raconter.

Plonger dans les souvenirs de Rogue ? Voir son propre père – un père qu'il n'a pas eu le temps de connaître - par les yeux de son plus vieil ennemi ? Je frissonne presque mais j'aurais pu dire ce que Sirius affirme avec son autorité naturelle et un calme qui me saisit :

« Je ne voudrais pas que tu juges ton père depuis ce que tu as vu là-bas, Harry. Il n'avait que quinze ans… »

Mais le gamin n'a pas l'air prêt à se laisser calmer aussi vite. Je n'en suis même pas étonné - je sais depuis longtemps qu'il n'est pas le genre à laisser tomber quelle que soit l'autorité de celui qui affirme.

« Moi aussi, j'ai quinze ans », réplique-t-il avec aplomb.

« Ecoute », reprend Sirius d'un ton apaisant, que je ne lui ai pas entendu depuis longtemps. Qui pourra encore dire qu'il n'est pas capable de jouer le rôle que lui ont confié Lily et James ? « James et Rogue se sont haïs dès l'instant où ils se sont vus. Ce sont des choses qui arrivent, tu peux le comprendre, non ? Je crois que James représentait pour Rogue tout ce qu'il aurait voulu être – il était aimé de tout le monde, très doué pour le Quidditch – et d'ailleurs il était doué à peu près en tout. Rogue, lui, était ce petit personnage bizarre, plongé jusqu'au cou dans la magie noire et, James – quelle que soit la façon dont il t'est apparu, Harry – a toujours détesté la magie noire. »

Il me semble que Sirius se perd un peu là, en voulant à la fois disqualifier l'auteur des souvenirs et proposer une image alternative de James, mais ses arguments semblent toucher Harry.

« D'accord », admet-il, « mais il a quand même attaqué Rogue sans aucune raison, simplement parce que… parce que tu lui as dit que tu t'ennuyais. »

De nouveau, il a presque rougi, comme s'il avait plus honte d'avoir surpris Sirius dans son personnage de jeune noble désabusé que d'avoir fouillé dans les mémoires de son professeur ou d'accuser son père. Mais, une fois de plus, Sirius remet les pendules à l'heure.

« Je n'en suis pas très fier. »

Est-ce que Harry peut entendre ce qu'il veut dire ? Que le passé est le passé, que les jugements ne peuvent être que subjectifs ? J'en doute et je décide de venir en aide à Sirius.

« Ecoute, Harry, ce que tu dois comprendre, c'est que ton père et Sirius étaient les meilleurs de l'école, dans tous les domaines – et tout le monde pensait qu'on ne pouvait pas faire plus cool – même si parfois ils se laissaient un peu emporter… »

« Même si parfois on se conduisait comme de petits imbéciles arrogants, tu veux dire », rectifie Sirius, et je ne peux m'empêcher de me demander s'il dit ça pour Harry ou pour moi.

On se regarde, et s'il est des regards qui valent des discours, celui-là en vaut plusieurs. Il efface presque des années de silence. Il répare des mensonges et des non-dits. Il dit combien Sirius a mûri et combien le monde devrait lui faire confiance. C'est Harry qui nous sort de cette communion silencieuse, en revenant presque en larmes sur un détail qui ne peut que nous faire sourire.

« Il n'arrêtait pas de se passer les mains dans les cheveux pour avoir l'air décoiffé ! »

Les images se bousculent dans ma tête, innombrables et lumineuses – tellement plus lumineuses que notre présent ! Sirius déborde lui aussi d'affection pour notre ami et ses défauts quand il lâche :

« C'est vrai, j'avais oublié. »

Et immédiatement, un autre travers de James me revient – mais n'aime-t-on pas les gens autant pour leurs défauts que pour leurs qualités ? Est-ce que l'ultime test n'est pas celui-là : n'a-t-on pas cessé d'aimer quand les défauts de l'ami paraissent insupportable ? Je ne peux pas m'empêcher de demander :

« Est-ce qu'il jouait avec le Vif d'or, quand tu l'as vu ? »

« Oui », me répond Harry, et je sens combien mon enthousiasme nostalgique le trouble. Comment pourrait-il en être autrement. D'ailleurs, il ajoute, de nouveau un peu gêné : « Moi je trouve qu'il était un peu idiot. »

« Bien sûr qu'il était un peu idiot ! » dit Sirius d'une voix énergique, avant même que je n'ai pu essayer de trouver les mots pour lui expliquer. « Nous étions tous idiots ! Enfin, Lunard, pas tellement », ajoute-t-il en me regardant.

De nouveau, l'émotion me terrasse. C'est la conversation que nous avons jamais eue, et c'est Harry qui nous l'offre. Parce que moi aussi, j'ai ma part de regrets :

« Est-ce que je ne vous ai jamais dit de laisser Rogue tranquille ? » - je demande. « Est-ce que j'ai jamais eu le cran de vous empêcher d'aller trop loin ? »

« Parfois, tu faisais en sorte que nous ayons honte de nous-même… » - me répond Sirius avec une affection intemporelle. « C'était déjà quelque chose… »

Je me retiens de lever les yeux au ciel, parce que je crois qu'il exagère l'influence que j'ai jamais pu avoir sur eux, mais Harry ne m'en laisse pas le loisir :

« Et puis aussi, il n'arrêtait pas de jeter des coups d'œil vers les fille assises au bord du lac en espérant qu'elles le regardaient ! »

J'étouffe le rire qui me vient. Je me demande ce que j'aurais pensé si j'avais eu l'occasion d'observer mes parents avant leur mariage. J'admire Sirius qui ne se défile pas et essaie de ramener l'indignation de Harry à une juste proportion :

« Oh, il se rendait toujours ridicule quand Lily était dans le coin. Il ne pouvait s'empêcher de faire le malin chaque fois qu'il se trouvait près d'elle. »

De nouveau, les images sont trop présentes. Je me rappelle même brusquement que Lily était intervenue ce jour-là, qu'elle avait essayé de prendre la défense de Severus qui, l'imbécile, l'avait traitée de Sang-de-Bourbe ! Je me souviens aussi que le soir même, elle m'avait encore reproché d'être resté en retrait et que je m'étais senti pisseux. Tellement peu Gryffondor ! Mais Harry, d'une petite voix que nous ne lui connaissons pas, demande :

« Comme se fait-il qu'elle l'ait épousé ? Elle le haïssait ! »

« Non, pas du tout », lui affirme Sirius.

Mais son filleul a l'air si dubitatif que, de nouveau, je me sens obligé d'intervenir.

« Elle a commencé à sortir avec lui en septième année »

« Quand la tête de James s'est un peu dégonflée », précise Sirius.

« Et qu'il a cessé de jeter des maléfices aux autres simplement pour s'amuser », je termine.

« Même à Rogue ? », demande Harry, toujours clairement dubitatif.

On ne dirait pas qu'il est pensionnaire à Poudlard à l'entendre ! Je veux bien qu'il soit plus raisonnable, par la force des choses, que son père au même âge, mais ne sait-il pas toute la force des haines adolescentes ? Je me retiens de lui demander pourquoi il déteste Malefoy et j'essaie plutôt la relativité :

« Oh, Rogue, c'était un cas particulier. Lui-même n'a jamais perdu une occasion de lancer des sorts à James et donc on ne pouvait pas s'attendre à ce que James reste sans réaction, non ? »

« Et ma mère ne trouvait rien à redire à ça ? »

Cette fois, c'est Sirius qui me sauve parce que je ne sais pas trop quoi faire de l'évocation de Lily à ce stade de la conversation. Bien sûr que Lily détestait que James se batte ; mais elle était aussi fière de lui, de sa puissance, de son audace. D'ailleurs, elle l'a épousé !

« Elle n'en savait pas grand-chose pour te dire la vérité. James n'emmenait pas Rogue quand il sortait avec elle. »

Il n'est pas besoin d'être légilimens pour juger que le cynisme affectueux de Sirius n'agit pas sur Harry comme on pourrait l'espérer.

« Et, il ne lui jetait pas de maléfices en sa présence », ajoute-t-il pourtant encore avant de remarquer que son filleul est atterré par sa réponse.

« Ecoute », reprend alors Sirius, plus sérieux cette fois. « James était le meilleur ami que j'aie jamais eu et c'était un type bien. Beaucoup de gens sont bêtes quand ils ont quinze ans. Ça s'est arrangé quand il a grandi ».

Moi, l'élégie de Sirius me fend le cœur, mais elle semble glisser sur Harry.

« Oui, oui, bien sûr », il dit ça d'un ton accablé, comme s'il venait de décider que les paroles de Sirius ne faisaient que confirmer ses pires soupçons. « Mais je ne pensais pas qu'un jour Rogue me ferait pitié », conclut-il d'ailleurs.

Sirius a un léger soupir en constatant que ses efforts sont vains, et je le comprends mais une inquiétude me vient – et je me demande même pourquoi elle ne m'a pas saisi plus tôt !

« Au fait, comment a réagi Rogue quand il s'est aperçu que tu avais vu ça ? » - je demande. On aura sans doute d'autres occasions de parler de James à Harry.

Je sens que Sirius lui non plus n'y avait pas pensé.

« Il m'a dit qu'il ne me donnerait plus jamais de cours d'occlumencie », nous répond Harry, d'un ton indifférent. Clémente Cerridwen, c'est pire que tout ce que je pouvais imaginer !« Comme si ça pouvait me déran… »

« IL QUOI ? » s'écrie Sirius.

« Tu parles sérieusement, Harry ? » je m'enquière, priant pour que Rogue ait fait preuve d'un peu de sens commun. « Il a vraiment arrêté de te donner des leçons ? »

« Ben oui », nous répondit Harry, l'air profondément surpris par nos questions. « Mais ce n'est pas grave, ça m'est égal, c'est même plutôt un soulagement, si vous voulez mon… » - se sent-il obligé d'ajouter. Comme si nous avions besoin d'entendre ça !

« Je vais aller lui dire deux mots, à Rogue ! »

Ça, c'est Sirius, et il ne fait aucun doute que s'il pouvait plonger dans la cheminée qui nous amène Harry dans l'instant, il le ferait ! J'imagine furtivement la satisfaction d'Ombrage si elle pouvait faire prendre Sirius à Poudlard. Je pose une main autoritaire, disons-le, sur le bras de Sirius.

« Si quelqu'un doit aller voir Rogue, ce sera moi », j'affirme. Le silence de Sirius vaut acceptation, je le sais. Dans la solide haine que nous voue Severus, j'ai le mérite de pouvoir compter sur sa condescendance – alors qu'il continue à jamais d'envier Sirius. Je ne pense pas pourtant que ce sera facile : « Mais d'abord, Harry, il faut que tu dises à Rogue qu'il ne doit en aucun cas arrêter de te donner des leçons. Quand Dumbledore saura que… »

« Je ne peux pas lui dire ça, il me tuerait ! » - répond Harry, outré et sans doute sincère. « Vous ne l'avez pas vu quand on est sortis de la Pensine ».

Il se trouve que je l'imagine assez bien. Mais je sais aussi que ce qui est en jeu, c'est la sécurité de Harry et que Rogue le sait aussi. Sans doute, rien ne vaudra des excuses du gamin dans la matière.

« Harry, rien n'est plus important que ton apprentissage de l'occlumencie ! Tu comprends ? Rien ! » - j'affirme encore, et Sirius me soutient d'un signe de tête qui finit de décontenancer Harry. Je me dis qu'on doit lui paraître bien curieusement autoritaires, tout d'un coup ! Et je me rappelle que Sirius a toujours plaidé auprès de Dumbledore pour que Harry sache le pourquoi de ces leçons. Il me semble que les faits lui donnent malheureusement raison !

« D'accord, d'accord », répond le gamin, sans que je puisse juger s'il ne fait pas ça uniquement pour nous faire plaisir. « Je... j'essaierai de lui dire un mot… Mais ce ne sera pas… »

Je viens de décider qu'il faut sans doute lui donner une raison supplémentaire de prendre son courage à deux mains et d'aller voir Rogue, quand Harry demande :

« C'est Kreattur qui descend ? »

« Non », dit Sirius en jetant un coup d'œil derrière lui, « ça doit être de ton côté ».

Je ne sais pas comment il a pu trouver une cheminée mais j'imagine immédiatement que rien de très bon pour lui peut arriver de « son côté ».

« Je ferais bien d'y aller ! » souffle d'ailleurs Harry très vite, et il disparaît sans un mot de plus nous laissant Sirius et moi, impuissants et inquiets.


Bon.

Ecrire cette conversation du point de vue de Remus était sans doute un besoin profond de ma part... tant de choses se passent dans cette discussion... et il aurait fallu si peu pour qu'elle suffise à prévenir du pire... enfin bref...

Pour aller plus loin, un petit SONDAGE :

a- les RAR telles que je les fais vous vont bien.

b- vous préféreriez que je crée un forum...

c- vous préféreriez que je les mette sur mon live-journal...

d- ça vous est bien égal...

ça vous fait une occasion de laisser des reviews même si vous n'avez rien d'autre à dire ! Lol !

La suite s'appelle « La cendre », si vous vous souvenez de la chronologie du cinq, vous devriez voir pourquoi...

J'adorerais avoir de vos nouvelles !