Vingt-Cinq Jours d'Humanité
Tout ce que vous pouvez reconnaître est protéger par les lois internationales contre la contrefaçon...
Merci à ceux qui laissent des
traces...
Princesse Saphir, Fée Fléau, Lunenoire,
Bartiméus, Touffue, Mate, Siri, Alixe, Alana...
Merci à celles qui relisent – Alixe, Fée, La Paumée et Vert (vive les vacances de Vert, ça fait terriblement avancer les choses !)
« Les soirs d'orages, je redeviens ce que je suis,
malgré tout ce qu'on m'a appris... »
Dikès, Le Fil
8. Insania Lupina
Je suis malade.
Ça ne se voit pas obligatoirement au premier abord : je mange, je m'habille, je vis … mais cette vie m'est infiniment douloureuse…
Je suis mort peut-être….
Je parle à d'autres – Albus, Arthur, Shacklebolt… On parle de Harry, on parle d'Ombrage, de Fudge et de ses œillères… On échafaude des théories sur la fuite de Voldemort. On donne des nouvelles des blessés : Ron, Tonks… On a des conversations techniques : où peut se cacher le testament de Sirius ? Est-ce que Bellatrix va réclamer la maison ? On agite des pensées stratégiques : qu'est-ce que Voldemort va faire ? Est-ce que Malefoy en prison est une victoire ?
J'écoute, je réponds, j'ai même des opinions, mais je suis malade… C'est un peu comme si j'étais coupé en deux : Lupin, le social, qui fait bonne figure et Lunard, l'orphelin, qui hurle à la mort…
Sirius, bordel de Dieu ! Sirius…
Etait-ce
pire de t'enterrer à Azkaban ? Etait-ce pire de te
croire coupable ?
Je l'ignore mon cerveau refuse de se
souvenir, mon cœur pleure – déraisonnable cœur !- mon
corps souffre…
Je
revois en boucle ma main qui lâche sa veste, les yeux de
Bellatrix, ton corps qui s'arque et tombe sous le voile. Les cris
d'Harry emplissent sans relâche mes oreilles.
Une fois de
plus, j'ai été incapable de dire non à Sirius…
Pourquoi tout ce que j'ai eu de beau dans ma vie m'a été repris ? Mes amis – James, Lily, Peter et maintenant Sirius ? Ne parlons même pas de mes rêves et de mes ambitions ! La haine me submerge alors – une haine incommensurable et totale… Qu'est-ce qui mérite encore d'être sauvé dans ce monde ? Et tout de suite après, la tentation : Est-ce que Greyback… ?
La pensée m'a pris par surprise et je tremble… Je me sens seul, vulnérable, incapable de mener à bien ma mission… incapable d'aller au rendez-vous avec Lowell et de paraître ce garou un peu perdu qu'il faut rassurer en lui montrant l'avenir radieux de la lycanthropie. J'ai l'impression qu'aujourd'hui je ne pourrais pas ; soit parce que j'exigerais trop d'assurances, soit parce que je me jetterais dans ses bras pour lui dire que j'ai besoin de mes frères loups. Aucune des deux postures ne serait très maligne pour un apprenti espion comme moi !
Je tourne en rond dans ma chambre, cherchant des exutoires à la colère et aux doutes qui m'assaillent. Aller voir Albus ? Je caresse l'idée de le mettre face à ses contradictions et puis je renonce, parce que perdre la confiance d'Albus me paraît pire que le suicide…
En finir ? Ce n'est ni la première ni la dernière fois que je joue avec l'idée… Mais finalement, je songe que, quant à mourir, j'ai sous la main des façons de le faire qui pourrait servir à d'autres… Insensiblement, je me calme et je sens des calculs politiques qui se font à l'insu de mon chagrin… Mais finalement, ces scénarios me fatiguent… Je me reprends à m'agacer et à tourner dans ma chambre… comme un loup en cage.
Ecrire à Harry ? L'idée me terrasse… Je songe à son chagrin, à sa culpabilité idiote et adolescente… Je me rappelle leur étrange et naissante relation : un mélange de père et de frère m'avait dit un jour Dumbledore qui ne savait pas exactement quoi en penser.
Moi, je sais qu'il n'y avait pas de limite à ce que Sirius aurait fait pour Harry, ni à ce que ce dernier aurait fait pour le garder près de lui… Je sais aussi que le premier ne savait pas toujours communiquer cet amour et que le second n'est pas à l'âge où on se laisse docilement aimer… Et le résultat est là.
Un
long cri monte en moi, et j'ai toutes les peines du monde à
le retenir…
Tous mes beaux raisonnements ne tiennent pas !
Qui
suis-je, moi, pour Harry ?
Que pourrais-je lui dire ?
Que Sirius ne regrettera jamais d'être (enfin) mort pour
lui ?
Je vais pourtant jusqu'à tremper ma plume dans un encrier et à tracer les premiers mots, mais les suivants se refusent obstinément à moi… Je me sens au dessous de tout ! Je jette tout dans la cheminée. Le parchemin fait une flamme fugace, haute et claire, trop brève pour m'hypnotiser.
La fièvre continue, mes mains tremblent et la part la plus rationnelle de mon esprit continue de chercher des solutions….Aller voir les Weasley ? Leur sympathie m'épuise par avance… Je voudrais qu'on m'engueule, qu'on ne me laisse pas le choix… comme Sirius l'aurait sans doute fait… Sirius ! Me voilà revenu à la case départ….
On frappe finalement à ma porte. J'ouvre en espérant je ne sais qui, je tombe sur Molly. J'imagine que ma tête l'inquiète. Je m'en fiche profondément. Je me sens enragé, je pourrais la mordre – je repense à Harry à qui Voldemort envoyait l'idée qu'il était un serpent… moi, je suis un loup, un prédateur, et ce n'est pas une illusion – je l'ai rarement autant mesuré.
« J'allais partir… heu, je n'ai pas le temps d'aller voir Tonks aujourd'hui… Est-ce que… tu pourrais lui donner ça de ma part ? Si tu vas à Sainte-Mangouste, bien sûr… Heu, Remus, ça va aller ?»
Je prends le probable paquet de gâteaux en maugréant des paroles rassurantes dont je ne pense pas un mot. Elle s'en va avec une certaine hâte – j'ai dû la terroriser - et je ferme la porte.
Aller voir Tonks à Sainte-Mangouste ? Je ne prends pas la peine de réfléchir et pars à l'hôpital comme d'autres se jettent par la fenêtre.
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« Votre relation avec la malade ? » me demande l'infirmière avec un air indifférent qui me fait plus mal qu'un sous-entendu. Elle semble exclure totalement et définitivement une proximité affective. Je ravale « son amant » – après tout je ne le suis pas et ne prétends pas le devenir – et affirme : « un ami ».
Elle note cela dans la case prévue de son grand livre – Merlin sait-il ce qu'ils font d'une telle information ? - et consent à me donner le numéro de sa chambre.
Dans l'ascenseur, j'essaie un examen de conscience : pourquoi je reviens toujours à l'impossibilité de notre relation ? Est-ce que je souhaite inconsciemment que Tonks soit plus qu'une amie ? Comment puis-je même l'envisager ? Je n'ai trouvé aucune réponse à toutes ces questions quand on arrive à l'étage des blessures magiques.
J'entre dans la chambre sur la pointe des pieds, mais elle ne dort pas et se penche pour voir qui arrive. Elle semble surprise par mon entrée, et je me m'oblige à constater que non seulement je ne suis pas attendu mais que ma visite n'est pas loin d'être importune – si j'en juge par sa nervosité.
« Salut, je te dérange ? »
Je lance ça du bout de la pièce, sans oser m'avancer.
« Non, non, quelle idée », répond-elle encore plus nerveusement. Elle passe des mains presque tremblantes dans ses cheveux d'un rose plus pâle que d'habitude. « Je… je ne m'attendais pas à… mais merci de t'être déplacé ! »
Je retourne les mots, un à un, comme les pierres d'un chemin, et je ne leur trouve aucun sens caché. Je me sens perdu. Je devrais lui demander si elle va mieux, mais ma langue semble curieusement collée à mon palais. Tonks me jette des regards à la dérobée – sans doute mon silence est envahissant. Finalement, elle demande :
« Alors, comme ça se passe, vous allez déménager le quartier général ? »
Le sujet me rassure, et je lui réponds avec luxe de détails, tout en m'avançant jusqu'à une chaise à la droite de son lit. Je ne sais pas quoi faire du paquet de Molly et je finis par le poser sur la table de nuit :
« On hésite encore ; Bellatrix ne s'est pas encore manifestée… Mais, d'après Rogue, elle raconte à qui veut l'entendre que la maison lui revient… »
Tonks soupire et je me demande pourquoi sans oser le demander. Peut-être estime-t-elle que sa mère devrait en hériter ? – encore que je doute qu'Andromeda se battrait pour garder cette horrible demeure.
« Si... » commence-t-elle et elle détourne les yeux un peu trop vite.
« Si quoi ? »
« Si je m'étais... mieux battue... On n'en serait pas là. Tout ce gâchis! » conclut-elle en laissant tomber une main désolée sur le drap de l'hôpital.
« Mieux ? Mais Nymphadora ! Tu...enfin », jamais je me suis senti moins capable d'avoir ce genre de conversation avec quiconque. Elle s'en veut ? Fondons un club !
« Ne me dis pas que je suis tombée face à une redoutable guerrière », proteste t-elle avec une autodérision douloureuse – et sans prendre la peine de protester contre le fait que je viens de l'appeler par son prénom. « Kingsley tient une demi-heure sur le sujet sans reprendre son souffle; je ne crois pas que tu puisses faire mieux ! »
Je ne sais pas pourquoi la visualisation des deux Aurors disséquant techniquement le duel, recherchant des améliorations au destin, m'agace tellement.
« Tu préférerais quoi ? » je demande sourdement.
« Mais l'avoir envoyée, elle, en enfer, pardi ! »
Son affirmation est bien sûr naturelle mais pourtant elle m'irrite. Elle me semble un signe insupportable de son inconscience et de jeunesse, de sa morgue et de son sentiment d'invincibilité. Est-ce que Bellatrix était l'enjeu de cette terrible nuit ? Faut-il tant regretter qu'elle se soit échappée ? S'il faut regretter, ne faudrait-il pas blâmer l'Ordre tout entier pour avoir tu la vérité à Harry ? Et si la question est la disparition de Sirius, ne devrions-nous pas battre notre propre coulpe et regretter d'avoir laissé le dernier Black mâle s'offrir une fin digne de la folie congénitale de sa famille ? Heureusement, je réussis à enfoncer cette douleur et ce ressentiment profondément en moi. Les yeux étrangement marqués de Nymphadora m'interdisent de m'y laisser aller.
« Tu ne m'en crois pas capable ? » interroge-t-elle avec une pointe de défi et d'agacement.
J'hausse les épaules et, comme son regard ne me lâche pas, je murmure :
« Ca ne me paraît pas très important »
A voir sa réaction, j'aurais pu tout aussi bien la gifler.
« Excusez-moi, professeur », riposte-t-elle froide et sèche.
« Nymph... »
« Tu crois tout mieux savoir que personne, n'est-ce pas ? Ce qui est important, ce qui ne l'est pas ! Peut-être même, crois-tu savoir que ça devait finir comme ça, que Sirius ne pouvait que finir comme ça ? » - s'emporte-t-elle.
Comment ose-t-elle? Comment ose-t-elle juger de mon chagrin? Comment ose-t-elle me dire fataliste alors que je ne fais que me battre – et ce en dépit de toute logique rationnelle ?
« Toi seul sais le sacrifice, le chagrin, la rage ? C'est ça? » continue-t-elle et les larmes longtemps refoulées échappent soudain à sa volonté.
« Nympha... » j'essaie encore, agacé par ses accusations mais sidéré de me retrouver la cible d'autant de hargne.
« Et maintenant que tu n'as même plus Sirius pour te conforter dans ton rôle de Maraudeur maudit, autant oublier espérer te toucher ? »
« Me toucher ? »
Elle rougit presque. Si brusquement qu'on dirait une métamorphose.
« Je ne sais faire que ça », elle constate avec un dépit épais.
« Quoi donc ? »
« Te braquer, te faire fuir, te blesser, te faire peur… »
La sortie me prend aux tripes, et je manque d'air ; je me lève, je marche vers la fenêtre mais suis incapable de m'intéresser aux Moldus qui font des emplettes.
« Que diable voudrais-tu faire ? » je demande finalement, presque malgré moi.
« Te connaître mieux, te faire baisser la garde… je n'ose parler de t'embrasser », elle a répondu ça avec un mélange de provocation gouailleuse et d'agacement désespéré.
J'ignore résolument une petite voix dans ma tête qui entame un hosanna ridicule et hors saison. Comme si tout cela avait le moindre sens !
« Tu ne peux vouloir de moi », je lui oppose raisonnablement.
« Ah non ? » demande-t-elle avec un mélange de curiosité et de désespoir.
Je me retourne, résolu à lui faire atteindre raison malgré elle :
« Tu ne peux vouloir d'un demi-humain…comme… »
J'exclus tour à tour, silencieusement, le mari, le père et même l'amant. J'arrache ses avenirs possibles de moi, et ça saigne – comme si à mon insu, ils en étaient venus à faire partie de moi. Je détourne les yeux, dégoûté de ma propre incapacité à rendre les choses claires et simples, à échapper au drame et au pathétique. Mais tous mes tourments semblent glisser sur elle :
« Laisse-moi donc décider de cela ! » propose-t-elle très doucement.
« Mais… je n'ai que vingt-cinq jours d'humanité… »
J'ai balbutié cette objection comme si je la découvrais, alors que je me la répète chaque matin.
Elle tremble quand elle me répond avec un emportement que je ne peux qu'identifier comme de la colère :
«Vingt-cinq jours ? Tu serais prêt à me donner vingt-cinq jours de ton temps, Lupin ? Mais je les prends, sais-tu ? Je pense que je peux supporter de ne pas te voir pendant trois jours ! »
J'ouvre la bouche mais aucun son ne peut en sortir, et elle enchaîne :
« Et puis, est-ce que tu sais que les femmes, toutes les femmes, sont elles aussi soumises à la lune ! Tous les vingt-huit jours, pendant cinq à dix jours, elles se soumettent à la lune… Est-ce qu'elles vont partout hurlant qu'elles ne sont plus des femmes pendant cette période ?»
« La question n'est pas là, ça n'a rien à voir… » J'oppose ça très bas, la gorge serrée, presque humblement mais ça n'a pas l'effet calmant que j'espère.
« Non, en effet ! » - constate-t-elle. De nouveau la hargne est là. Il n'y a plus trace en face de moi de la jeune femme délurée, tête en l'air et non-conformiste. « Parce que si TU m'aimais comme JE t'aime, Lupin, tu saurais que ça n'empêche rien ! »
Les mots volent dans la pièce comme des sortilèges maléfiques. Je reste stupéfixé au pied de son lit. Ses yeux gris sondent les miens et, sans doute, n'y trouvent-ils pas ce qu'ils y cherchaient :
« Tu n'es qu'un lâche et un donneur de leçon », gronde-t-elle tout bas.
Que me reste-t-il d'autre que la fuite ? La porte continue de résonner dans mes oreilles bien après que j'ai quitté Sainte-Mangouste.
000
Je dois en avoir le cœur net.
Si ma place n'est plus celle que je croyais, je dois le savoir. L'idée me tient en éveil et en haleine depuis hier - depuis ma sortie de Sainte Mangouste. Peut-être même que c'est plus ancien que cela !
N'ai-je fait que me leurrer ? N'ai-je fait que me raconter des histoires ? N'y a-t-il aucune rédemption ? Etait-ce Sirius qui me retenait à cette vie de sorcier « normal » ? Est-ce que se perdre est la seule solution ? Les questions se bousculent dans ma tête, et le sang bat contre mes tempes comme une violente migraine.
Je marche presque frénétiquement dans l'allée des Embrumes, et même les harpies s'écartent sur mon passage sans demander une mornille. Tant mieux, ma haine englobe tous les vivants – et même certains morts !
Mais que me veulent-ils ? Qu'espèrent-ils donc de moi ? Que serai-je capable de donner ? Ne voit-il pas que je n'ai rien, que je ne suis rien ? Sont-ils si aveugles ?
Ou est-ce qu'ils ont besoin de moi pour se sentir exister ? La colère me submerge profonde, vivante, effrayante. Je ne serais pas leur jouet. Leur loup-garou en…. peluche !
J'entre dans la Taverne brusquement, et les conversations s'arrêtent. Je m'avance vers le comptoir et demande :
« Lowell ? »
« Il n'est pas venu aujourd'hui », me répond le patron, les sourcils froncés. Il semble se demander si je ne me vais pas me jeter sur lui et le mordre. Ça me paraît presque une bonne idée : succomber à la tentation ultime de l'acte stupide, gratuit et irréversible…
Par un de leur caprice habituel, mes pensées font un saut logique qui me prend au dépourvu.
Sirius…. Son visage et son rire m'envahissent - je ne vois plus le tavernier. C'est pourtant sa voix me ramène au présent quand il bougonne :
« A la librairie… Chez Pharos… Ils sauront peut-être… »
Pharos, évidemment ! J'opine et je sors. Je ne l'ai pas remercié.
Quand j'entre, le vieux libraire est en équilibre sur une échelle. J'ai presque l'impression que le souffle d'air de la porte va le faire tomber. Il se tourne et me dévisage par-dessus ses minuscules lunettes. Il me reconnaît immédiatement, mais sans doute mon expression est suffisamment impressionnante pour qu'il me dévisage un peu avant de me saluer.
« Je cherche Lowell », je murmure d'une voix rauque.
Pharos hoche la tête comme si la question était normale et descend difficilement sans plus vraiment me regarder. Cette apparente normalité me calme : je ferme la porte derrière moi et quand je me retourne, il me fait signe de le suivre.
Pharos écarte une portière de lourd velours damassé et défraîchi. Lowell lève la tête et me sourit. Comme si des vannes lâchaient en moi, la détresse me submerge. Je m'assois en tremblant face au lieutenant de Greyback. J'ai peur d'hurler, de pleurer, de craquer, de livrer l'Ordre et les derniers restes de mon humanité.
« Je suis désolé Lupin », commente doucement Lowell, comme s'il lisait dans ma tête. « J'enrage de voir qu'un autre de mes frères a été blessé…Mais je ne peux m'empêcher de sourire… parce que tu as retrouvé malgré ton désarroi LE chemin… »
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Je souris presque en voyant la silhouette familière de la falaise au loin. Maintenant, je connais les coordonnées et je peux transplaner assez près. Je n'ai pas demandé si je pouvais, mais Lowell sait que je peux le faire. Un silence pour un silence.
J'ai un sac un peu plus lourd que les autres fois. En fait à chaque fois, j'ai un sac plus lourd. Des vêtements de rechange, un livre – toujours très longuement choisi pour camper mon personnage tout en m'offrant une bulle d'humanité quand j'en ai besoin. Cette fois-ci, j'ai amené un livre moldu : Mémoires d'un Européen de Stefan Zweig…Lily me l'avait offert au début de la guerre - « Certains disent que c'est un livre pessimiste; sans doute parce que Zweig s'est suicidé après l'avoir écrit...Moi, je crois plutôt que c'est un appel à l'action, à la lucidité... à la clairvoyance... Je suis sûre que tu vas l'aimer ! »
Lucidité contre suicide; action contre pessimisme... ce que j'essaie depuis toujours. Relisons.
Le reste, c'est pour les mômes : des vêtements, des livres, des bonbons. Je ne me cache plus ou presque quand je leur donne. J'ai plus ou moins la bénédiction de Lyall, bien contente de se décharger d'eux en partie quand je suis là. Elle est si jeune – une gamine elle-même – comment saurait-elle s'occuper d'eux ? A-t-elle même choisi ce rôle ? J'en doute. On ne choisit pas grand-chose dans les camps de Greyback – ni sa condition, ni son rôle… mais qui pourrait dire qu'il en serait différemment dans le monde sorcier ? Quelle place est celle du loup-garou ? Je repousse la colère. J'ai mieux à faire.
J'ai dit à Lowell que ces mômes étaient notre futur, qu'on pouvait juger de la prévoyance d'une société au soin qu'elle mettait à former ses jeunes. Il a bien voulu l'entendre mais il a aussi eu des arguments hautement éclairants : Il n'y a pas de place selon lui dans les troupes de Fenrir pour des faibles, des débiles, des timides et des malades. Il ne s'agit pas de singer les sociétés sorcières ou moldues, il s'agit de faire un monde nouveau.
Un monde nouveau… il y a des mots qui devraient être interdits et ces trois-là en font inévitablement partie. L'unicité du monde, je le sais, est source d'exclusion… le monde est plus résistant à la nouveauté qu'on ne le croie… et la nouveauté est souvent trompeuse. Pourtant, changer des choses ! N'ai-je donc jamais fait que ça, désirer changer des choses ? N'est-ce pas la raison pour laquelle j'ai étudié ou rejoint l'Ordre ?
Les moyens n'étaient peut-être pas les bons – je ne sais pas, je ne veux même plus y penser. Mais je sais que le désir était pur ! Et, à défaut de changer le monde, prenons un changement de vie !
Il faut donc des combattants – solides, déterminées, fiers et droits. Il faut aussi des combattantes, quoi qu'il sous-entende que celles-ci devraient plutôt s'occuper de faire croître et embellir l'armée en nombre. Mais il ne les voit pas comme des poupées de salon, ce sont des louves, capables elles aussi de se battre. Pas de sentimentalité de bas étage : les louves abandonnent les chiots qui naissent par erreur dans leur portée.
Ce n'est pas habituel de Lowell, des raccourcis comme cela, et j'ai senti que je touchais au but, j'avais passé le raisonnement pour l'appartenance, irrationnelle et non négociable.
Bref, les petits garous devaient mériter leur place au soleil. Mais je n'en étais plus à y trouver des effrois de jeune vierge. Je ne voulais plus de compromis, je ne voulais plus faire semblant. J'avais été un sorcier minable, est-ce que je pourrais être un loup-garou utile ? Lowell m'avait fait l'amitié de sembler le croire.
Je rajuste la bandoulière du sac sur mon épaule et j'avance vers le camp.
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Je m'ennuie un peu. La principale activité du camp est l'approvisionnement ; il y a des groupes de chasseurs, certains s'occupent de potagers réduits ; les enfants ramassent du bois – des quantités impressionnantes de bois, puisqu'ils s'en tiennent au feu moldu pour le chauffage, la cuisson ou l'éclairage. Je ne réclame pas de chasser, j'avoue une totale incompétence potagère et je ne suis plus un enfant. Il y a aussi des tours de garde mais j'en suis dispensé.
Cette inactivité me pèse moins que je l'aurais cru. Elle semble me protéger au contraire, me dispenser de la douleur et de la colère. Je dors beaucoup – d'un sommeil sans rêve – et je lis un peu. J'ai distribué mes bonbons et mes livres aux gamins les premiers jours. Je leur ai proposé de leur apprendre à lire – aucun n'est venu pour l'instant.
Je m'oblige quotidiennement à aller marcher à sortir de la torpeur du feu et de la hutte. Le printemps rend les bois magnifiques, et j'essaie de faire un avec eux, de laisser le vent emporter Remus, ses désirs impossibles et ses déceptions infinies. Est-ce que le loup et ses besoins plus simples ne seraient pas plus heureux ?
L'idée me transporte mais je crois entendre le rire de Sirius et le voir secouer ses cheveux noirs : « tu ne peux pas t'empêcher de faire ton intellectuel ? » J'ai terriblement peur qu'il n'ait raison que je sois bien trop civilisé, éduqué, dénaturé pour me contenter d'être heureux… A ce point de mes pensées, en général, je vois le visage de Tonks et sa colère qui me rappelle que je n'ai pas fui que pour moi. Ces jours-là, je marche jusqu'à la tombée du jour pour épuiser jusqu'à mes peurs les plus intimes.
C'est lors d'une de ces promenades que je retombe sur lui. Je le vois de loin – le petit Mel, celui qui avait voulu me voler ma montre. Il tire le tronc d'un jeune arbre mort, trois fois plus long que lui s'il s'allongeait à côté. Les branches se prennent dans une souche et il n'arrive pas à l'en dépêtrer. Je vois ses jeunes muscles se crisper, son visage se déformer sous l'effort. Je vais l'aider.
« Je vais le faire », je lui dis en m'emparant du tronc.
« C'est pas à vous de le faire », il répond, mais il a lâché le tronc. Je vois ses mains écorchées, son front en sueur. Ce n'est ni la première, ni sans doute la dernière fois, que je me désole de la dureté de leurs vies. Tu es trop civilisé, je me répète.
« Je le fais de mon plein gré », je lui réponds en tirant un peu plus fort pour dégager les dernières branches coincées. Il a un sourire furtif et va vers la souche pour ramasser les branchettes cassées qu'il réunit en fagot. « On met ça où ? »
Curieusement ma question a l'air de beaucoup l'embêter.
« Heu… Hope va venir… on va le porter ensemble », il finit par répondre.
Hope va venir… Que fait-elle ? Elle ramasse du bois, elle exécute une autre corvée ? Il me semble que si c'était le cas, il le dirait.
« Hope ? Elle est où, Hope ? » - je demande le plus gentiment possible, mais je sens que l'idée que sa propre sœur l'exploite m'horripile. Mel me regarde avec effroi.
« Heu… elle va venir », il répète, tendu, « je fais un tas là et puis quand elle vient, on ramène tout !»
« Où est ta sœur ? » je répète moi aussi, sans doute moins gentiment.
Il
refoule des larmes et secoue la tête, puis se baisse faisant
mine de grossir son fagot. Je ne trouve aucune raison logique à
son refus de me parler. Visiblement, ils transgressent la règle
du camp. Pourtant j'hésite à me mêler plus
avant de leurs affaires : ils ont une vie difficile et après
tout, s'ils se créent un espace de liberté, qui
suis-je pour leur faire la leçon ?
Je lâche le
tronc et j'essuie mes mains l'une contre l'autre.
« Bien, comme tu veux… »
L'enfant paraît surpris de mon manque d'insistance et demande :
« Vous allez rentrer au camp ? »
« Oui, enfin, tout à l'heure… je vais d'abord à la rivière », je réponds la vérité mais en le faisant, je comprends que sa question est différente. Il craint que je ne dise ce que j'ai vu à Lyall. Tout ceci finit de m'agacer; je m'approche de lui et m'accroupis pour être à sa hauteur.
« Je ne suis pas Lyall, Mel, je me fiche des règles du camp tant que vous ne vous mettez pas en danger ! »
L'enfant s'est raidi à mon approche mais là, il n'arrive pas à éviter de me dévisager, et c'est sous le contrôle de ses yeux bleu très clair que je termine mon petit discours.
« Tant que vous ne nous mettez pas en danger non plus », j'ajoute, après réflexion. « Alors je ne sais pas ce que tu me caches, ce que fabrique Hope, mais… je ne cherche pas à vous prendre en faute, d'accord ? »
Mel m'examine comme s'il pouvait lire dans mon visage des choses dont j'ignore même l'existence, puis il demande :
« Tu ne diras pas à Lyall que Hope ne m'aidait pas ? »
« Pourquoi je lui dirai ça ? » j'objecte. « Est-ce que Lyall va me le demander ? »
Mel hoche imperceptiblement la tête comme pour se convaincre lui-même.
« C'est moi qui ai dit à Hope de se reposer », murmure-t-il comme un aveu.
Je pèse les termes, un à un, et les oppose à ce que j'ai appris des garous, et la conclusion est assez simple :
« Hope est malade ? »
Le silence de Mel est éloquent.
« Où est-elle ? »
L'enfant hésite puis avec un doigt sur ses lèvres comme pour m'inviter au silence, il me fait signe de le suivre. Nous sortons du chemin et coupons dans les fourrés – sans que j'ai la moindre idée de comment Mel se retrouve. Il se déplace sans bruit devant moi et je me sens particulièrement lourdaud et bruyant derrière lui.
On s'approche de gros blocs de pierre grise, humides et moussus, coincés entre de grands chênes qui coupent déjà les rayons du soleil. Melyor écarte des buissons d'épines, et je découvre un de ces cabanes éphémères qu'enfant j'aimais faire, un abri érigé entre deux pierres et un tronc. Mais elle est bien mieux finie que toutes celles que j'ai pu construire dans ma vie. Et ce soin apporté aux nœuds et au taillage des bois en dit long sur ce que la cabane représente pour Hope et Mel – et peut-être d'autres membres de la petite bande des enfants.
« Hope, c'est moi ! » il annonce avec un certain entrain - « je.. j'ai amené le… » Il me jette un regard contrit et conclut : « le monsieur de la rivière ». Je suis sûr que ce n'est pas ce qu'il voulait dire, mais le moment semble mal choisi pour m'en assurer.
Je m'accroupis derrière Mel pour entrer et je vois immédiatement Hope, délirante de fièvre, allongée sur des morceaux de couverture et de peaux amassées entre les piliers de l'étroite cabane.
« Elle est comme ça depuis quand ? »
« Elle…elle se sent pas très bien depuis deux trois jours mais, ce matin, elle n'arrivait pas à marcher… alors je l'ai amenée ici… »
« Il lui faut quelque chose contre la fièvre. »
« Lyall dit que la fièvre est une bonne maladie, qu'on en sort plus fort »
Ou on en sort pas… j'ajoute silencieusement alors que je pèse mes options. J'ai une potion antipyrétique au camp ; je peux aller la chercher et revenir. Mais, je sais que je vais me perdre plusieurs fois si je m'éloigne seul d'ici. Il y a aussi la question des apparences. Finalement, la seule solution que je trouve est d'inverser les rôles.
« Mel, écoute-moi. Tu vas aller très vite, sans te faire voir, au camp. J'ai un sacoche près mon lit, et dedans, il y a un petit coffret en cuir… »
Je m'arrête et le regarde. Il acquiesce et répète :
« Un coffret en cuir dans ton sac »
« Il y a une dizaine de flacons dedans… il y en a un petit, plutôt rond avec un bouchon rouge – tu te souviendras ? »
« Un bouchon rouge », il répète.
« C'est ça, il me le faut ». J'ajoute finalement « Si tu hésites entre deux, prends les deux… reviens ici, après. Moi, je vais la surveiller et couper du bois pour toi. Vite, Mel, vite ! »
Il n'a que trente secondes de doute et s'élance sans un bruit dans les fourrés.
Je me penche sur Hope qui s'agite dans les couvertures. Je les écarte parce qu'elle n'a pas besoin de plus de chaleur. Je cherche et trouve de l'eau que je l'oblige à boire. Elle n'ouvre même pas les yeux, appelle très doucement sa mère. Je me demande une nouvelle fois par quels enchaînements, ils se sont trouvés mordus, arrachés à leur famille et placés ici. Lyall m'a dit qu'aucun des enfants dont elle s'occupait n'était né garou.
Mais ces questions sont inutiles – elles ne changent rien ni à l'existence des loups-garous, ni à celle de Voldemort, ni aux choix individuels… Furieux de me sentir inutile et inconstant, je sors et coupe avec fureur et à mains nues des branches mortes, j'en fais un gros tas. Je retourne dans l'abri et lui propose de nouveau de l'eau. Hope a visiblement de grandes difficultés à avaler. Je lui présente la gourde en cuir par petites gorgées. Ça fonctionne plus ou moins.
Je me demande ce que fabrique Mel et, pour tromper mon impatience, je coupe de nouveau du bois. C'est à cela que me trouve le garçon qui sort presque sans bruit et hors d'haleine du fourrée, la fiole à la main.
« J'ai couru… personne m'a vu… j'espère que c'est la bonne »
Mel résume en trois phrases lapidaires une mission qui n'était pas si facile de remplir du haut de ses sept ans. Je prends la fiole le cœur un peu battant parce que je mesure que s'il s'est trompé les conséquences et sa déception seront insurmontables. Mais, Cerridwen merci, c'est la bonne.
« Bravo Mel », je le félicite, et le sourire qu'il m'offre est éblouissant. Sa confiance est totale quand il demande :
« Elle va aller mieux avec ça ? »
« J'espère, Mel, j'espère… »
Je retourne dans l'abri, j'attire de nouveau la fillette contre moi et je lui ouvre doucement la bouche. Je verse un peu de la potion sur sa langue. C'est amer, elle tourne la tête mais je l'oblige à revenir et verse encore quelques gouttes. Je sais que cette potion n'est pas dosée pour des enfants et je ne sais pas trop quelle quantité lui donner. Mais elle a tant de fièvre que je ne pense pas exagérer.
Je me demande vaguement si je devrais faire appel à Molly ou à Mme Pomfresh pour avoir des conseils. Les risques sont énormes : pour elles, pour la gamine, pour le camp des garous, pour la mission et pour moi. Et quel est le risque si je me débrouille seul ? Saurais-je porter le remords de la mort d'une fillette de neuf ans ?
Nous restons ainsi assis dans l'obscurité qui s'épaissit à écouter sa respiration courte de Hope. Nous n'échangeons pas un mot, pas un regard. Mel ne lâche pas la main de sa sœur. Je me rends compte qu'il s'accroche à elle plus qu'il n'essaie de l'aider par sa présence. Et moi, je me demande, qui je suis encore capable d'aider.
On est bien profond au fond de la piscine là, je sais... Promis, la descente est terminée ...
La suite s'appelle Quelques visites plus tard, histoire de montrer la part des autres...
