Vingt cinq jours d'humanité

Merci à tous ceux qui ont écrit leurs impressions - Shandi Black, Bartiméus, Touffue, Lunenoire, Siri l'aventurier, Mee Yah, Alana Chantelune, Ezilda, Fée Fléau...

Et puis toute mon affection aux quatre merveilleuses - Alixe, La Paumée, Vert et Fée...


Spéciale dédicace à Fée Fléau qui m'avait suggéré, quand cette histoire n'était encore qu'un ébauche, que Lyall soit un personnage plus important…
Allez, courage, Fénice, sortons du canon…

« La conscience d'une possibilité,
d'une issue, d'un réconfort;
on envisage, on estime le coût,
on pense après »

Jusqu'au dernier, Deon Meyer

9. Quelques visites plus tard

Comment ne l'ai-je pas sentie approcher ? La question allait me tarauder pendant un bon moment, sans que je ne lui trouve de réponse entièrement satisfaisante. Le plus probable était qu'en tant que née de Garous, Lyall ait développé dès sa plus jeune enfance des capacités que je n'ai pas. Est-ce que le petit Mel ne m'avait pas montré combien il utilisait son garou pour se repérer dans les bois ou pour faire moins de bruit ?

Quoi qu'il en soit, Lyall était entrée dans ma cabane sans que je ne l'entende et s'était glissée dans mon lit sans me réveiller. A un moment inconnu de ce processus, elle avait enlevé tous ses vêtements. Pour autant que l'aveu puisse me coûter, quand je m'étais rendu compte que quelque chose se passait, elle était à califourchon sur mon ventre. Oui, l'aveu me coûte.

« Lyall, mais ! Qu'est-ce que tu fais ? »

« Du calme, Remus », répondit-elle avec un petit sourire. De fait, elle-même respirait la sérénité. « Ce serait dommage de réveiller qui que ce soit, non ? »

Et, pour me prouver la bénignité de ses intentions – ou me donner un aperçu de ce que je perdrais à appeler, elle se mit à embrasser mon torse. Je me laissais faire un quart de seconde – stupéfixé par son audace, sidéré par son projet, pétrifié par les sensations de sa langue et de ses lèvres sur ma peau. Je me débattais ensuite pour les mêmes raisons.

« ça ne te plaît pas ? » demanda-t-elle avec une moue déçue qui la rajeunissait terriblement – non qu'elle n'ait jamais paru très vieille mais, malgré sa jeunesse, la lycanthropie prenait chez elle aussi son dû et ses traits étaient plus affirmés que la plupart des jeunes femmes de vingt ans. Tonks, par exemple… mais mon esprit avait appris à ne pas penser à Tonks.

Je terminais de me dégager de Lyall, lui laissant aussi les couvertures et le creux chaud de ma couche. Assis en tailleur à la tête du lit, je me rendus honteusement compte de la vigueur de mon érection et changeais de position pour la dissimuler en balbutiant :

« Je… je ne comprends pas... »

Elle me regarda, la tête penchée sur le côté, pendant un moment avant de soupirer :

« Je voulais te remercier. » A son ton, on aurait dit une évidence.

« Me remercier ? »

« D'avoir soigné Hope », répondit-elle avec une patience affectée. « Et le petit Fenn aussi… »

D'avoir soigné… Savoir qu'elle sait m'inquiète tant pour ma mission que pour la sécurité des enfants. Je me repose différemment la question du pourquoi de sa visite : est-elle venue me « remercier » ou « vérifier » ses soupçons ? Que fait un espion si près d'être découvert ? Comme à chaque fois que ce genre de questions me traverse, j'invoque mentalement l'exemple de Severus. Comme à chaque fois, ça ne m'apporte aucune réponse.

« Soigner », je répète stupidement.

Lyall lève les yeux au ciel, n'essayant même plus de cacher son impatience.

« Remus, tu crois vraiment que je m'occupe tellement mal de ces gosses que je ne vois pas quand ils sont malades ? Tu penses que je ne m'inquiète jamais pour eux ? »

La vérité est que je pense un peu ça, mais j'hoche la tête – c'est moins agressif, me semble-t-il, et elle interprétera ça comme elle veut.

« Et je vois aussi quand leur guérison est trop rapide pour être naturelle », conclut-elle.

Comme le silence me semble trop dangereux, je biaise.

« Je voulais juste aider. »

« Je comprends. Moi aussi, je les aurais soignés si j'en étais capable ! » - affirme-t-elle, de nouveau souriante.

« Je n'ai fait que leur donner des potions. »
Je m'excuse presque, sans trop savoir si elle demande des aveux ou si son innocence est sincère.

« C'est pas toi qui les as préparées ? »

« Non, je les ai achetées. »

Je mens pour protéger Severus. Je me demande d'ailleurs ce qu'il en penserait… de la question, de la femme, de la situation…
C'est presque drôle !

Non, je mens pour me protéger moi-même.
C'est moins drôle.

« Mais tu as des pouvoirs ? » elle s'enquière, les yeux plissés par la réflexion.

Je la sens presque déçue. Je pourrais mentir de nouveau mais ça me paraît dangereux de m'éloigner comme ça de la vérité.

« Tous les loups-garous ont des pouvoirs magiques », j'affirme donc en me demandant si cette information séditieuse arrivera aux oreilles de Lowell. J'ai le cœur qui bat un peu plus fort.

« Même les filles ? »

« Bien sûr »

« Ah. » Elle a détourné les yeux, et je ne peux m'empêcher de m'enquérir :

« Pourquoi ? »

« Je … je m'étais toujours dit… que c'était pour ça que les filles ne se battaient pas…Enfin, tu me comprends, qu'on ne leur proposait jamais… d'avoir une baguette… »

Elle a presque rosi en expliquant ça - elle qui entre dans les lits des hommes sans qu'ils l'aient invitée… J'ai honte de mon rapprochement… rien ne m'indique qu'elle le fasse souvent… Mais alors ? Mon cœur bat plus vite, de longs coups sourds qui font vibrer ma cage thoracique.

« Il n'y a aucune fille dans le commando lycaon ? » j'interroge sans prendre la peine de me dire que c'est pour ma mission.

Elle secoue la tête.

« Je sais pas. »

Incertain de ce qu'il faut dire, finalement, je fais mon prof, comme dirait Nymphadora.

« Les pouvoirs sont dormants chez les sorciers aussi ; ils ont besoin d'apprendre à la canaliser pour pouvoir s'en servir… c'est juste un entraînement… »

« Et toi, tu as fait des études de sorcellerie ? »

Une nouvelle fois, ce doute - est-elle en mission ? - et cette certitude étrange que la réponse est non.

« Oui », je réponds, après tout Lowell en sait autant.

« Oh, j'en étais sûre ! » elle s'écrie.

Sa réaction ravie me surprend, mais elle explique :

« Tu ressembles pas aux autres types et Lowell… Lowell a l'air de tenir à toi…même si tu n'as rien d'un combattant…»

Je ne sais pas pourquoi mon orgueil se rebiffe.

« Je saurais me défendre ! »

« Contre des Aurors ? » demande-t-elle comme une gosse qu'elle est.

J'allais dire contre des Mangemorts. Mais tu as changé de camp, mon ami ! Ici, l'ennemi, ce sont les Aurors. L'ironie veut que je pense qu'en effet mes chances seraient plus élevées face aux représentants de la loi magique que face aux adorateurs de Voldemort. Après tout, j'ai été le professeur de certains d'autre eux et l'ami d'autres ! Je connais leurs ficelles et leurs armes.

« Oui. »

Elle me regarde avec un respect nouveau et semble se rendre compte brutalement que je suis nu, hors des couvertures. Sans me demander mon avis, elle s'approche de moi et m'entoure des draps chauds. La prudence demanderait que je refuse. Je ne le fais pas.

J'aimerais dire maintenant que je croyais encore être capable de garder le contrôle de la situation. En fait, la sincérité veut que j'avoue le contraire. Mon esprit était peut-être en alerte, mais mon corps lui n'aspirait qu'à l'abandon. Malgré toutes mes craintes, mon érection n'avait pas faibli une seconde. Elle semblait me dire : « Foin de questions ! Passe donc aux actes ! Qu'est-ce que tu risques ?»

« Ça demande beaucoup d'entraînement ? » elle chuchota alors au creux de mon oreille.

« Oui », je répondis un peu plus fort comme si j'avais besoin du son de ma voix pour me rassurer.

« Moi, j'ai un autre entraînement », sourit-elle en prenant en main cette érection qui ne demande que ça.

La première fois n'en fut pas une. Non que je n'ai aucune expérience en la matière, mais un manque d'entraînement récent. Quand elle a enserré mon sexe de sa bouche, je n'ai pas pu me retenir. J'étais désolé mais elle n'a pas fui. Elle m'a enserré de ses bras minces et m'a câliné comme si elle était plus vieille et plus sage que moi. Elle m'a interrogé sur mes amours, sur ma vie, réveillant en moi des visages aussi souriants que fugitifs. Le baiser volé à Lily en quatrième année ; cette Serdaigle qui m'avait laissé entreprendre bien des choses ; ces jeunes sorcières irlandaises qui avaient jeté leur dévolu et leur virginité sur cet Anglais de passage…. Tout ça est si lointain !

« Les sorcières sont des mijaurées ! » a-t-elle finalement décidé. Le terme m'a rappelé ma mère et m'a fait rire. Lyall en a profité pour revenir à l'attaque, et la deuxième fois fut un peu moins précipitée. J'étais plus détendu et plus attentif à ma compagne la troisième fois. Je suis heureux de dire quand je me suis abandonné au sommeil, j'avais l'impression d'avoir accompli quelque chose.

Au matin, je me suis pourtant réveillé seul, comme tous les autres jours. Lyall était repartie aussi discrètement qu'elle était venue – à croire que j'avais rêvé ces étreintes. Quand je l'ai croisée, elle m'a salué avec sa légèreté habituelle, comme si rien ne s'était passé, et j'ai fuis dans les bois, en m'interrogeant sur les garous, les hommes et les femmes… J'en suis revenu calmé, décidé à tout oublier, mais dans la nuit, elle est de nouveau là pour me faire mesurer la fragilité de mes certitudes. Et je me laisse faire.

00

Lowell vient me chercher quelques jours plus tard. Il a besoin d'un secrétaire pour une ou deux semaines, trop de réunions, trop de dossiers... Je suis honoré, évidemment. Si je ne sais plus si je suis encore totalement un espion, je sais encore que je veux en savoir plus. Je ne pourrais pas sortir de l'incertitude tant que je ne pourrai pas clairement mesurer les enjeux.

Je préviens Lyall qui est très fière pour moi. Lowell l'impressionne. Dire que la laisser là me brise le coeur serait exagéré, mais ça me fait bizarre de me dire que personne ne viendra plus me rendre visite pendant deux semaines. Quand je sors de la maison des enfants, comme on dit dans le camp, Hope court derrière moi. Je m'arrête.

« Tu reviendras ? »

La question me prend par surprise. J'ai pris toutes mes affaires – ce qui n'est pas grand-chose mais pourtant je n'ai pas réellement réfléchi à la suite. A quelle suite ? Ma mission ? Ma place ?

« Sans doute », je réponds.

Hope repart aussi vite qu'elle est venue – trop vite pour que je mesure comment elle a pris ma réponse. Est-ce important ? Est-ce que ces relations – encore ténues – que je crée par ma seule présence dans ce camp sont importantes ? Sont-elles dangereuses ? Pour moi ? Pour eux ? Je n'ai pas le temps de trop y réfléchir. Lowell m'apprend que nous allons à Londres. Il a un portoloin – preuve que le discours et la pratique chez Greyack comme ailleurs sont deux choses différentes.

Nous allons chez Pharos, une fois de plus, et je retrouve avec une certaine nostalgie le Chemin des Embrumes. Je n'ose pas aller jusqu'au Chemin de Traverse; j'ai peur d'y rencontrer des gens que je connais. Trois jours se passent comme ça. On attend un message de Greyback, et il n'arrive pas. Lowell tourne en rond comme en cage, et moi, je me réfugie dans la boutique pour aider Pharos.

Finalement, l'aube du quatrième jour, Lowell me réveille. Nous avons le message. La réunion est chez un Mangemort. Un certain Crabbe, précise-t-il.

Et voilà, je ne peux m'empêcher de penser. Il faut bien qu'un jour je sois pris en double flagrant-délit de double-jeu. Je ne sais pas si Crabbe peut réellement me reconnaître. Nous n'étions pas de la même promotion à Poudlard. Se rappellera le furtif et lycanthropique professeur de son fils Vincent – et la lettre indignée qu'il m'avait adressée quand j'avais eu le malheur de mettre en doute les capacités de son rejeton ?

Comme mon enthousiasme doit se lire facilement, malgré mes efforts, Lowell ajoute que nous ne serons pas seuls. Et, en plus, je passe pour un couard ! Un bon début de journée.

Nous voyageons de nouveau par Portoloin – comme il n'est pas possible que Lowell les obtienne du Ministère, il faut se rendre à l'évidence qu'il y a bien des loups-garous qui savent utiliser leurs pouvoirs dans cette affaire.

« Lupin, est-ce que tu viens ? » me demande finalement Lowell avec un peu d'irritation et j'empoigne la chaussure enchantée, en ayant l'impression qu'une fois de plus, je vais au devant des ennuis en le sachant parfaitement.

Chez Crabbe – je suppose que c'est l'endroit où nous nous trouvons, il y a beaucoup de monde : des Mangemorts, heureusement ou malheureusement, j'en reconnais très peu. Je ne vois aucune raison pour qu'ils voient en moi un proche de Dumbledore, mais leur nombre retrouvé dit bien le peu de chance de notre combat. Il y a aussi des Garous. Moins nombreux que les Mangemorts; j'ai déjà vus la plupart en fait.

Des elfes circulent dans la foules pour distribuer des boissons et des amuses-gueules, avec un air profondément dégoûté quand ils s'approchent des Garous, un air qui me rappelle douloureusement Kreaturr... Je reste prudemment dans l'ombre d'une tenture alors que Lowell part à la pêche aux nouvelles.

« Greyback ne vient pas ? » - j'interroge quand il revient.

« Si, en fait, il est en négociations avec les Mangemorts depuis hier », me répond Lowell, avec une excitation palpable. « On les attend d'une minute à l'autre... »

« Oh », je réponds brillamment. Je comprends mieux soudain pourquoi je ne connais aucun des Mangemorts présents, les importants, les vieux de la vieille comme moi, sont ailleurs. Mais ils vont venir en même temps que Greyback. Je m'imagine face à Rogue ou à Malefoy...ou, pire encore, à Bellatrix ! Non, le pire affirme soudain mon coeur serré, ce serait de me retrouver face à Peter – et n'être même pas une seconde capable de contenir ma haine... Mes mains sont moites et ma bouche totalement sèche. Heureusement, l'attention de Lowell est capté par Cuàn, qui passe à peu de distance. Comme il répond à son appel, Lowell le presse de questions.

« Les négociations ne se passent pas très bien », il nous apprend, en baissant la voix. « En fait, les Mangemorts ont eu récemment maille à partir avec le Ministère, et beaucoup de membres du premiers cercles se sont faits prendre ou tuer... »

« Vraiment ? » - s'intéresse Lowell. Je me demande furtivement ce qu'ils diraient si je leur disais que j'étais au Ministère cette nuit-là.

« McNair notamment », précise Cuàn, et Lowell grimace. Ainsi McNair était de cette négociations-là; après les géants, les loups-garous! Une bien belle spécialité en quelque sorte. Je ne peux m'empêcher de penser qu'il faut que l'Ordre sache; qu'il faut que je trouve un moyen de leur faire part de l'information. Il faut que je le fasse maintenant; avant que éventuellement quelqu'un me reconnaisse comme un sorcier... Mais Crabbe entre soudain dans la pièce et prend la parole – et toutes mes prétentions sont effacées :

« Très chers, c'est finalement nous qui allons rejoindre les négociateurs... J'ai là six Portoloins... Nous devons donc réduire nos délégations.. je suis désolé... »

On proteste, on grimace mais Cuàn, Lowell, et d'autres que je ne connais que de vue sélectionnent une dizaine d'heureux élus, dont je ne suis pas. Mais combien de fois, le destin n'aura-t-il pas voulu de moi ? Lowell s'en excuse, prenant sans doute ma pâleur soudaine pour du dépit.

« Il y en a pour des heures, a priori... retrouvons-nous ce soir, à la Caverne ? »

J'acquiesce en lui souhaitant bonne chance et je sors avec les autres laisser pour compte qui ronchonnent encore. J'hésite encore sur ce à quoi je vais employer cette longue journée quand une plume de phoenix, portée par le vent, m'arrive en pleine tête. Albus ! Précipitamment, je la cache précipitamment dans sa poche. Je regarde autour de moi, mais personne ne semble avoir remarqué.

Une étrange excitation me saisit – l'adrénaline d'avoir été si près des Mangemorts qui auraient pu me reconnaître et cette étrange liberté de mouvement retrouvée. Comme la première fois que j'étais venu à Londres sans ma mère... tous ces possibles! Et puis l'appel de l'Ordre qui vient me rappeler que ça fait des semaines que je n'ai pas donné de mes nouvelles. Je prends le plus rapidement possible congés et je cours presque dans la rue; instinctivement je vais square Grimmaurt. Le chagrin et la peine me terrassent comme ça au milieu de la rue, en me rappelant que cet endroit n'est plus à Sirius.

Où l'Ordre se réunit-il maintenant ? Au Terrier ? Ça me paraît dangereux de marquer ainsi les Weasley. Je ressors la plume écarlate et la retourne dans mes mains. Le plus simple est sans doute de me laisser guider – et je murmure les incantations. La plume monte dans les airs comme pour repérer où elle est, puis prend presque joyeusement un cap vers le sud. Elle n'avance pas trop vite mais, pour ne pas la perdre, je dois marcher le nez en l'air et je manque plusieurs fois de bousculer des passants moldus qui protestent.

Je marche près d'une heure avant d'arriver dans un quartier calme que je ne saurais réellement situé tant j'ai marché le nez en l'air. La plume volette devant un immeuble. J'entre à sa suite et monte les escaliers jusqu'au 6e étage. Pas un nom, pas un bruit. J'hésite et puis je frappe. Un pas irrégulier, quelqu'un qui boite, le judas qui s'ouvre et se ferme. Maugrey m'ouvre et je me rends compte que j'ai retenu mon souffle pendant toute l'opération.

« Lupin. »

Son accueil est précautionneux. Je sens à son regard qu'il hésite presque à me faire entrer. Mais il voit la plume dans mes mains et se décide. Fumseck comme sauve-conduit. Sans un mot, il me conduit dans l'appartement poussiéreux et sombre jusqu'à une bibliothèque.

« Maugrey, alors ? » demande la voix d'Albus.

« Celui qu'on attendait plus », répond l'ancien Auror en s'effaçant devant moi.

En me voyant, Nymphadora lâche le verre qu'elle tenait, et il se brise sur le sol. Au regard de Kingsley, je me demande si tout l'Ordre sait déjà que j'ai refusé ses avances et si on a interprété sa quasi disparition à l'aune de cette information.

« Remus », m'accueille chaleureusement Albus – comme s'il n'y avait pas des semaines qu'il n'avait donné de ses nouvelles. Comme un fils prodigue, à qui on pardonne les frasques adolescentes. Et ça me fait à la fois chaud au coeur et froid dans le dos. « Je ne vous savais pas à Londres. »

« Je.. suis là pour quelque temps, je sers de secrétaire à Lowell » - je réponds, très mal à l'aise, les yeux fixés sur Tonks qui ramasse accroupie très lentement, un à un, les morceaux de verre comme si elle voulait éviter de croiser mon regard.

« De secrétaire ? » s'intéresse Schacklebolt, le premier.

« Oui, je l'accompagne... Enfin, je viens de me faire exclure de la rencontre avec les Mangemorts... La plume m'a trouvé en sortant », j'explique encore, essayant un ton dégagé que je ne maîtrise mal.

« Mais vous en savez l'objet ? » - demande gentiment et patiemment Albus – y a-t-il d'ailleurs une autre question à poser?

« Oui... l'examen des propositions de Voldemort. »

Je n'ai pas fait exprès, mais j'ai fait mon effet. Le silence est monstrueux.

« De Vold...? » s'exclame Schacklebolt.

« Après tout, il fallait s'y attendre », murmure Albus – et comme toujours, ses murmures calment ses fidèles plus que tout cri pourrait le faire. « Vous en savez le contenu ? » demande-t-il encore.

Je raconte les offres, relativement vagues, d'alliances telles que Lowell me les a présentées – je souligne qu'elles sont en deçà des aspirations de Greyback, qui réclame des assurances matérielles et une part dans la direction des opérations. Ils ne semblent pas trouver ça aussi rassurant que moi.

« D'abord les géants et maintenant les loups-garous », crache Maugrey, et pour la millionième fois, je ne peux m'empêcher de lui en vouloir pour sa méfiance constitutionnelle envers les lycanthropes. Il me semble même qu'il ressent mon exaspération quand il croise mon regard.

Albus semble plonger dans ses pensées quelques instants – et il paraît indéniablement plus vieux et fatigué que nous aimons nous rappeler qu'il est – puis il s'ébroue – et l'idée que lui aussi la tâche l'écrase parfois me glace :

« Il n'y a rien de plus que nous puissions faire à cette date », il reconnaît.

Schacklebolt soupire comme s'il prenait personnellement cet aveu d'impuissance, puis regarde sa montre et déclare :

« Va falloir qu'on file, Tonks... »

« OK », répond immédiatement celle-ci, en attrapant immédiatement un sac bleu électrique sur le vieux sofa déglingué. Elle ne m'offre pas un seul regard en sortant de la pièce, et je me sens irrémédiablement transparent. Sur ses talons, Kingsley se retourne et me fait un signe de tête, puis me demande de le tenir au courant de ce qui se trame avec les Mangemorts. Je promets. Maugrey dit qu'il doit partir lui aussi, et je me demande si j'ai raté un signal de Dumbledore leur demandant de nous laisser seuls. Le fait est qu'il ne le retient pas.

« Vous vouliez me parler Albus ? » - j'attaque dès que la porte s'est refermée sur l'ancien Auror – parce que je n'ai plus l'âge qu'on me fasse la leçon, non ?

« Je me disais que vous, Remus, vous en aviez peut-être besoin », il rétorque tranquillement.

« Moi ? » je demande, mauvaise foi incarnée.

« Remus, je ne peux qu'imaginer combien la perte de Sirius est inacceptable et douloureuse; je ne peux qu'imaginer comment vous vous réfugiez dans votre mission; la réalité ici est sans doute intolérable pour vous... Et, si vous pensez que parler peut vous aider... »

« Seule la victoire d'Harry sur Voldemort peut m'aider », je murmure d'une voix rauque que je peine à reconnaître. Albus me fait l'amitié de comprendre:

« Quelque soit l'issue, jamais, il ne sera mort en vain, Remus »

« Non ? »

« Il est mort en défendant Harry, et je ne pense pas insulter sa mémoire en pensant qu'il le souhaitait presque. »

Je me suis raidi, mais je sais qu'il a raison. Peut-être pas totalement, mais suffisamment pour que je ne m'engage pas sur le terrain incertain de ce que Sirius pouvait encore raisonnablement souhaiter. Je sais aussi que cette conversation ne fait que commencer et que je dois garder des forces.

« Et comment Harry prend-il...ça ? » - je demande plutôt.

Albus me regarde suffisamment longtemps pour me faire comprendre qu'il se serait attendu à ce que je m'en inquiète par moi même. Je me rebiffe.

« Je ne crois pas qu'aucun mot ait le pouvoir de remplacer la perte de Sirius pour lui », j'affirme.

« Qui parle de remplacer Sirius ? »

Et vlan, c'est encore moi qui reçoit. Ai-je donc tellement tort qu'il soit si facile de m'envoyer au tapis ? Je me suis rarement senti si vulnérable. Albus se lève de son bureau et va à la fenêtre. C'est le dos tourné qu'il reprend – plus doucement mais pas moins professoralement.

« Remus, la jeunesse a un don rare ; le don de l'espérance... C'est lui qui leur permet de supporter des épreuves terribles et de garder l'énergie de continuer... plus âgé. Seule la volonté de les protéger nous permet de les égaler... »

A mon insu, je sais qu'il ne parle pas que de Harry.

« Les ? » je murmure pourtant.

« Harry ne peut pas abandonner tout espoir en l'avenir; malgré les épreuves qu'il a déjà traversées; malgré l'ampleur de la tâche qu'il lui reste à accomplir... Et Nymphadora n'est pas tellement différente de lui. »

Nous y voilà.

« Albus, je... »

« Je ne vous oblige à aucune confession, Remus. Je crois même vous connaître depuis suffisamment de temps pour reconnaître la pureté de vos intentions... » Il se retourne vers moi. « Maintenant, comme je le disais précédemment, la jeunesse peut surmonter des épreuves immenses mais il convient de ne pas tromper sa principale force... »

« Je ne peux pas lui donner de fausses espérances », j'objecte.

« Mais vous lui devez votre amitié; vous lui devez votre présence et votre écoute... A elle comme à Harry... »

Planté au milieu de la bibliothèque, je ne peux qu'acquiescer silencieusement.

000

J'ai juste le temps de passer voir Tonks avant de retrouver Lowell. On doit aller ensemble à une énième réunion de discussion sur les propositions des Mangemorts; il doit me présenter à un certain Silvenhair qui fait partie du commando Lycaon. Dois-je dire que les meetings et les présentations commencent à se confondre dans ma tête ? Mais en savoir plus sur le commando d'élite de Greyback ne serait pas un petit succès.

Bref, j'ai le temps et je l'ai occupé depuis que j'ai quitté Albus à me dire que je dois le faire : je dois avoir une explication avec Nymphadora.

Je ne sais pas exactement à quel point elle se croit amoureuse de moi; à quel point elle s'est montée la tête avec Sirius à ce sujet. Mais ça ne peut pas continuer comme cela. Je ne peux pas lire plus longtemps dans les yeux d'Albus qu'il me prend pour un bourreau des coeurs – moi, un bourreau des coeurs !

J'ai passé la fin de l'après-midi à faire un examen de conscience. Et je crois que j'ai compris. Nymphadora, avec son ouverture d'esprit et sa sensibilité, son enthousiasme et sa fraîcheur, a éveillé des choses que je croyais desséchées en moi et, sans doute, parfois j'ai été troublé. Mon corps a été troublé. Et j'ai pu récemment vérifié que mon corps avait des aspirations relativement indépendantes de mes crédos. Mais mon esprit sait. Il sait que je n'ai rien à offrir à une fille comme elle. Il sait qu'en l'encourageant, ne serait-ce qu'un peu, je ferai son malheur. Elle peut trouver romantique mon statut de paria, mon amitié avec son cousin... mais elle se trompe sur ses sentiments si elle prend cela pour de l'amour !

Maintenant, je dois être clair. Nous sommes des amis – je ne vais pas nier que je l'aime beaucoup, mais on doit trouver la bonne distance – je dirais, retrouver la bonne distance. Celle d'avant cet hiver, où nous avons joué... tous... avec des proximités et des tentations... Je ne blâmerais pas Sirius mais... pour lui aussi sans doute, jouer au marieur était une tentation...

La tentation.. voilà ma plus grande faiblesse! Est-ce que je n'y ai pas déjà trop succombé avec Lyall ? Je sais bien que c'est elle qui décide dans notre étrange relation et que je ne fais que prendre ce qu'elle me donne. Et qui m'a tant manqué, je m'en rends compte!

Je ne dois plus confondre mes tentations charnelles et mes sentiments humains ! - je décide rageusement. Je perdrais le peu d'humanité qu'il me reste !

Je suis au pied de son immeuble à ce point de mon raisonnement.

Elle habite dans un de ces quartiers moldus où personne ne semble jamais dormir la nuit et où, le jour, on n'est pas réellement sûr que les gens qu'on rencontre soient vraiment réveillés. La foule qui va de bar en bar est plutôt très jeune, et ils sont habillés comme Tonks. La politique de la division est de pousser les jeunes Aurors à habiter chez les Moldus pour mieux connaître leur monde. Je me demande si Tonks aura appris grand-chose sur la manière de s'habiller des moldus dans ce quartier !

Je me rappelle brusquement que le père de Nymphadora est né Moldu – comme le mien - et qu'elle a certainement des connaissances plus étendues que moi en Molditude... Un grand miroir dans la vitrine d'un sexe-shop me renvoie l'image d'un homme étrangement usé et gris – son corps comme ses vêtements – dans une foule jeune et colorée. Je me sens vieux et con quand j'appuie sur l'interphone.

« Oui ? »

« Tonks ? » je demande – je déteste ces appareils moldus où l'on ne voie pas à qui on parle!

« Oui ? »

« C'est... Lupin », je murmure.

Il y a un drôle de bruit dans l'appareil puis sa voix assène :

« Celle-là, Kingsley t'aurais pu te la garder ! Tu vois le Grec au bout de la rue? Je suis sûr qu'il aura quelque chose pour toi ! »

« Tonks ? » je balbutie presque.

« Tu veux que je sois plus claire ? » - elle a presque hurlé et des gens dans la rue, se retournent, certains se moquent. Je me sens rougir.

« Nymphadora, je SUIS Remus Lu... » j'insiste – je vais quand même pas m'enfuir!

« Ré... » sa voix semble s'étrangler, et je me demande de nouveau si c'est l'appareil.

« Nymphadora ? »

« Monte. »

Le bzzz qui suit me rassure. Je monte l'escalier étroit et branlant en me demandant pourquoi elle refuse de recevoir Kingsley et lui laisse des choses au restaurant grec... Et pourquoi aurait-il utilisé mon nom ? Tout ça est un peu obscure.

Elle m'attend sur le pallier. Aussi rose et violette que d'habitude. Elle a les mains sur les hanches et un pantalon brillant comme de la peau de dragon qui lui fait des jambes interminables. Je me sens brusquement beaucoup moins sûr d'être à la hauteur de la conversation que j'entendais mener.

« Désolée, pour tout à l'heure, j'ai crû à une mauvaise blague de Schacklebolt... Il adore me faire croire des trucs » Elle a dit ça en me tendant une main très officielle, que j'ai serrée, et en me regardant droit dans les yeux. Un regard qui tient plus de l'Auror que j'en ai l'habitude mais, bon.

Je décide, en la suivant dans l'appartement, que c'est tant mieux. Ça veut dire sans doute qu'elle aussi a fait du chemin depuis notre malheureuse entrevue de Sainte-Mangouste. Elle est sans doute gênée de ce qu'elle m'a affirmé. Ce sera à moi de lui montrer que rien n'a changé entre nous.

« Albus m'a dit que tu serais sans doute chez toi en début de soirée... » - j'explique à son dos.

Elle me désigne un canapé-lit orange et s'assoit sur une chaise verte – aussi loin de moi que c'est possible dans le petit studio qu'elle habite.

« Vraiment ? Tu veux boire quelque chose ? »

« Oui, je... »

« Bière, whisky? J'ai que du moldu ? » - m'annonce-t-elle, la tête dans un frigo tout aussi moldu.

« Va pour une bière ».

Elle se rassoit et pose deux bières sur la table basse en verre. Mais sa nervosité est patente.

« Je vois que n'importe quel Moldu pourrait entrer ici et ne rien soupçonner »

Je me voulais complice mais je me rends compte que j'ai érigé un mur de plus.

« c'est un meublé... et je fais pas dans le Moldu », me rétorque-t-elle sans me regarder.

Mon vieux Lunard va falloir faire amende, je me dis. Autant s'y mettre tout de suite.

« Tonks, je... j'ai été absolument... »

« Tu as dit ce que tu avais à dire », elle m'interrompt avec l'air d'avoir envie de fuir.

« J'ai dit beaucoup... des choses qui dépassaient ma pensée... parce que j'étais écorché vif par... l'accident de Sirius.. »

« L'accident ! » elle s'est étranglée. Et je me sens de nouveau con et vieux. Où est passé ma rectitude, mon exigence de réalisme envers moi même? Pourquoi les mots me font-ils soudain si peur ?

« Tu as raison, la disparition de Sirius », je reconnais humblement « .. Je... tu vois, j'arrive toujours pas à en parler... »

Elle s'est redressée et a croisé les bras. Elle me regarde d'un drôle d'air – comme si elle voulait voir où je veux en venir. Je continue mon mea culpa. C'est plus difficile que je ne l'avais envisagé dans ma longue promenade de l'après-midi et je trébuche à chaque mot.

« Toi, tu étais aussi... tu étais blessée et bouleversée par tous ces évènements... je sais pas comment on en est à se lancer dans ... Nymphadora, tu es... tu es la soeur que je n'ai jamais eue, tu es mon amie... je, je sais que nous avons une différence d'âge ridicule mais... j'aime être avec toi... mais... », je plaide.

« On peut dire qu'on a dit beaucoup de... » reconnaît-elle dans un soupir. Le silence qui suit est moins tendu. Jusqu'au moment où elle reprend. « Es-tu bien sûr que ce soit à cause de Sirius ? »

Elle m'a demandé ça très simplement, écroulant du même pas toutes mes belles théories.

« Qu'est-ce que tu veux dire », je murmure, terrifié par sa clairvoyance.

Elle hausse les épaules.

« Je veux dire que j'ai bien compris que j'aurais tort de penser que je peux être autre chose pour toi que la cousine de Sirius... Il n'est pas la peine de rendre la guerre, la lycanthropie... ou la mort responsable de ça, non ? »

Bien sûr, c'est en partie ce que je voulais dire. Mais pour moi, la guerre, la lycanthropie et la mort sont des éléments qui font très profondément parties de l'équation. Mais peut-être est-ce ce que Albus voulait dire quand il parlait de la résilience de la jeunesse. Peut-être qu'on peut croire en l'avenir parce qu'on refuse de rentrer le deuil, le statut et la politique comme des déterminants de sa vie. On se croit maître de son destin – comme James et Sirius l'ont tellement professé. Je me rends compte que je n'ai jamais été vraiment jeune.

« Non ? » elle demande de nouveau. Et le défi est là.

« Je veux dire que je ne veux pas tout gâcher », je reprends doucement, étonné d'en avoir la force. « Je ne veux pas te perdre... »

Elle a un nouveau regard très étrange, difficile à déchiffrer et qui brusquement la fait ressembler étrangement à Sirius. Puis, elle relève la tête, droite et fière et sourit

« Amis ? »

« Amis », j'affirme très ému.

On se serre longuement la main.

« Et t'es à Londres pour combien de temps ? »

« Je sais pas mais une semaine encore, a priori... »

« Alors tu seras là pour l'arrivée du Poudlard Express ! »

Harry.. je sais ce qu'Albus a bien voulu m'en dire.

« Tu sais comment va Harry ? » - je demande sans porter attention à mes remords. Non, je ne lui ai pas écrit. M'en vouloir n'y changera rien.

« Aussi mal que tu peux le penser, d'après Molly », confirme Tonks avec une petite moue. Puis, subitement, son visage prend une expression conspiratrice : « On s'est dit avec Kingsley et Maugrey qu'on irait dire deux mots à son oncle et sa tante... Histoire qu'ils ne lui pourrissent pas son été ! »

« Très bonne idée ! » je reconnais.

« T'en es ? »

« Quelle question », j'affirme.

Et nous trinquons en heurtant nos bières moldus l'une contre l'autre. Le bruit est léger et gai, et me réchauffe étrangement le coeur.

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On va voir si cette chaleur nouvelle va l'aider à résister aux fraîcheurs d'un été irlandais...