Vingt Cinq Jours d'Humanité
L'original était-il plus gai ? Il est, en tout cas, protégé par des copyrights que je m'empresse de reconnaître ici.
Ce développement a été lu, relu, commenté par Alixe, La Paumée, Fée fléau et Vert (dans cet ordre) – reconnaissance éternelle.
Merci à tous ceux qui prennent le temps de m'écrire – je prends celui de leur répondre.
Tout
ce qu'il est possible de dire
de la puissance du martyr,
Dikès,
Le Fil
13. La puissance du martyr
« Tu veux me dire que tu regrettes qu'elle ne soit pas morte ? »
La question fend l'air, et la voix coléreuse de Lyall me sort de ma paisible lecture. Il y a deux jours, j'ai dû employer toutes mes maigres connaissances médico-magiques pour sauver la petite Hope d'une nouvelle fièvre qui aurait dû l'emporter. On a fait la leçon à tous les gamins pour qu'ils ne parlent pas de ces soins, mais il semble que ça n'ait pas suffi.
Qui – est la question,
et elle est vitale.
En alerte, je repose immédiatement les
mémoires de Stefan Zweig au pied de l'arbre.
J'entends une voix grave qui argumente plus bas. Je ne la comprends pas bien et je songe à me lever pour m'approcher quand Lyall reprend plus fort :
« En fait, ce qui te gêne, Sam, c'est que Lupin sache faire des choses que tu ne sais pas faire ! »
Voilà, je sais.
L'autre voix appartient à Sam, le grand-frère de Terry et le jeune chasseur postulant au commando Lycaon. Sûr de sa force, ambitieux et aussi exalté qu'on peut l'être quand on n'a jamais eu l'occasion de confronter ses vérités au monde, Sam est – comme Lyall – un pur produit des camps de Greyback, un prototype du garou nouveau en quelque sorte. Pas besoin de dire que s'il soupçonne quoi que ce soit, il peut être plus que dangereux. Je me lève, sans trop me rendre compte, mais je me retiens de courir au secours de Lyall. Je dois d'abord savoir ce que Sam a en tête.
« Je n'envie rien aux sorciers, qu'ils soient garou ou non ! » affirme ce dernier d'une voix forte et agressive.
Le rire de Lyall en réponse me fait un drôle d'effet. Je suis étrangement fier d'elle, de son courage frisant l'inconscience.
« B'en alors, pourquoi t'engager dans le commando ? » elle se moque.
« Parce que... » Sam a l'air décontenancé. Je le comprends. Moi même, je ne suis pas sûr de la suivre.
« Parce que moi, Sam, je les envie », reprend Lyall, avec une voix différente, étrangement grave. « Moi aussi, je voudrais porter de belles robes, avoir une baguette, ne pas devoir me coltiner la faim, la soif et la maladie ! Moi, Sam, je serais capable de les tuer, tous, hommes, femmes, enfants, parce qu'ils m'interdisent d'avoir une vie meilleure ! »
La haine dans sa voix me fait frissonner. On n'a jamais discuté réellement, Lyall et moi, de la politique de Greyback ou de ce qu'elle peut attendre de la révolution des lycanthropes. Je sais qu'elle aspire à plus de pouvoirs, à une vie plus facile – mais, vu les conditions dans lesquelles elle vit, il est difficile de réellement qualifier ça comme de l'ambition...
« Tu tuerais Lupin ? »
Et l'intérêt de Sam pour cette question est - me semble-t-il - révélateur.
« Lupin n'est pas comme eux ; il a pris ce qu'il y avait à prendre et il nous est revenu », affirme Lyall avec un aplomb remarquable. Combien de fois, me suis-je demandé ce qu'elle pensait de moi, si elle questionnait mon engagement ? L'entendre interpréter avec autant d'assurance mon parcours est une drôle d'expérience.
« Trois potions contre la fièvre ? », se moque néanmoins le jeune chasseur.
« Des potions qui empêchent des enfants de mourir, Sam », le corrige-t-elle plus doucement. « Et une baguette... Il m'a dit qu'il serait capable de se défendre contre des Aurors avec. »
De nouveau, l'admiration est patente de sa voix. Moi, qui suis finalement arrivé sur le seuil de la hutte, je suis étrangement intimidé par leurs deux dos, assis côte à côte sur le banc, et leur conversation qui me fait mesurer le gouffre qui me sépare à jamais de leur vision du monde.
« Alors pourquoi ne rejoint-il pas les combattants ? » demande encore Sam.
« Lowell le trouve plus utile ailleurs », me défend magnifiquement Lyall.
« Tu crois ? » questionne Sam. « Tu crois que c'est Lowell qui lui interdit ? »
« Qui d'autre ? » répond Lyall, avec un haussement d'épaules que je trouve forcé.
Sam renifle.
« Tu les as entendus en parler ? » il finit par demander.
« Je n'écoute pas leurs conversations », répond sèchement Lyall, et Sam explose de rire. « Quoi ? »
« Lyall, on se connaît depuis qu'on est môme... » Il déclare, toujours rigolard. « tu veux me faire croire que tu ne cherches pas à savoir ce qu'ils font ? Je ne te crois pas. »
Au dos de Lyall, il a raison.
« Eh bien, je n'ai jamais rien entendu qui puisse me faire croire que Lowell attende autre chose de Remus que ce qu'il fait ! » - elle reprend finalement. Je prends note qu'elle m'espionne et je ne sais pas quoi en faire. Non que je lui aie fait totalement confiance, mais malgré tout, l'information me peine un peu.
« Non ? » il demande, clairement dubitatif.
« Non », elle affirme.
Sam attend un peu avant de repartir à l'attaque.
« Soit. Mais est-ce que tu as déjà entendu dire Lupin qu'il était prêt à se battre ? »
Lyall a l'air choquée de la question.
« Sam ! »
« Quoi, Sam ? On peut se poser la question ! Il fait quoi ici ? Hein? En quoi est-il utile ? » il s'agace de plus en plus. Ses gestes sont de plus en plus larges et méprisants. « Il va, il vient. Aux réunions, il ne dit rien ou presque. Il ne chasse pas. Il ne monte pas la garde. Il se contente de coucher avec toi... et d'apprendre des trucs inutiles aux gamins ! »
« A lire, Samuel ! »
« Parce qu'ils ont besoin de lire ? »
Je crois que Lyall va se lever de colère, et je me suis prêt à me cacher au cas où elle se tournerait vers la porte, mais finalement, elle ne bouge pas.
« Tu ne peux pas... dire qu'il n'est pas fidèle à notre cause », elle reprend, mais je la sens moins solide qu'au début de leur conversation. « Juste parce qu'il n'aime pas chasser...ou... qu'il a d'autres...savoir-faire. »
« Lire d'énormes bouquins sous les arbres ? » se moque de nouveau le jeune chasseur, en bombant le torse. Ses épaules sont impressionnantes de dos ; il est clair que dans une joute à mains nues, je n'aurais pas le dessus.
« Tu sais, toi, ce qu'il y a dans ces livres ? » demande naïvement Lyall, en se tournant vers lui.
Et j'ai presque honte d'avoir passé la matinée à relire les mémoires d'un Autrichien moldu, me complaisant tout particulièrement à la lecture des passages où cet homme se demande à quel point son identité de juif qui le met à l'écart lui correspond.
Non, mes lectures ne seraient en rien une aide pour la révolution lycanthropique.
« C'est ça qui te plaît tant chez lui ? » - répond Sam avec plus d'amertume que de colère, « c'est pas pour nous les bouquins, Lyall ! »
Elle hausse les épaules.
« Depuis quand ça t'intéresse ? » elle demande.
Et mon coeur bat bizarrement à ce nouveau tour de la conversation. Ça fait un moment que je sais que Sam est relativement intéressé par Lyall. Je doute qu'elle-même l'ignore, et sa question me paraît d'une fausse naïveté inquiétante.
« Tu ne le sais pas ? » murmure le grand chasseur, soudain très humble.
D'un seul coup, je me sens voyeur, trahi et furieux. Un drôle de mélange qui me fouette le sang, et je cogne contre la porte, les faisant tous les deux sursauter.
« Tiens tu es là, Sam ! » - je lance en entrant, et il se lève d'un bond, comme pris en faute. « Tu venais voir ton frère ? »
« Heu, oui, je... je pensais l'emmener chasser, demain... si Lyall veut bien », ment-il promptement – à moins que ce soit vrai, quelle importance !
« Bonne idée », je réponds sans une once de sincérité et en m'installant avec des airs de propriétaire.
Lyall me regarde faire en dessous puis, soudain, me livre, sans autre introduction, cette information étrange :
« En fait, Sam aimerait entrer au commando Lycaon. »
« Bien, bien », je réponds un peu mécaniquement, incertain du sens de cette conversation.
« Il n'ose pas t'en parler », continue-t-elle, et Sam se raidit, peut-être va-t-il nier, « mais il se demandait si, toi, tu peux intervenir...le recommander... »
« Je ne suis pas sûr d'être le type de lycanthrope que Silvenhair préfère », je réponds d'abord avec sans doute trop de sincérité.
Les deux autres – avec leurs visages si jeunes, si pleins d'attente, me regardent avec un air si étrange que j'en frissonne presque. Je me demande furtivement si Lyall veut asseoir mon autorité, si elle se sert de moi, si elle souhaite le départ de Sam - moi, je souhaite son départ, je m'en rends honteusement compte.
« Tu vas manquer à ton frère, si tu pars, Sam », je déclare au jeune chasseur; une de ces sorties sentencieuse et professorales dont j'ai le secret. Ne me demandez pas d'où elles me viennent.
« Il y a des choses plus importantes, Terry comprendra », affirme ce dernier comme un credo.
Je hoche mon approbation qui est aussi de la lassitude – j'abandonne la tâche de la conversion, si je l'ai jamais envisagée. Il veut se battre, et bien qu'il y aille !
« Je vais en parler avec Lowell », je promets donc, et je me transforme très brièvement en père Noël dans les yeux de Sam. Lyall aussi semble satisfaite – et une fois de plus, je m'interroge. Le jeune chasseur se répand en remerciements alors que je le raccompagne à la porte, sans plus oser se tourner vers elle. Je sais qu'il vient de comprendre qu'il perd Lyall du même coup, mais il assume courageusement. En le regardant s'éloigner, des feuilles dorées volent d'en l'air clair, et je me demande brusquement quand est-ce que l'automne est arrivé.
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ça me fait bizarre de pousser la porte de la Cabane hurlante – non, pas parce qu'elle grince encore plus que dans mes souvenirs. Mais plutôt à cause des souvenirs que j'associe à ce lieu. Peu de bons en fait. Aucune transformation n'est un bon souvenir, même quand les Maraudeurs étaient là pour en faire quelque chose de moins triste. Et parce que ma dernière visite est la fois où je n'ai pas su sauver Sirius, tuer Peter, convaincre Severus, protéger Harry, Hermione et Ron... la fois où je n'ai su qu'être une menace pour tous ceux qui comptaient pour moi. La fois, où j'ai sans doute définitivement enterré la possibilité d'avoir une vie humaine.
Je ferme les yeux parce que je me sens parti pour hurler ridiculement ma douleur, comme un loup hurle à la lune. Ça marche, je reprends le contrôle de mes pensées et j'entre, très doucement. Le parquet craque. La poussière vole. Mon coeur bat mais je l'ignore. Je monte l'escalier branlant, en me demandant si Nymphadora est déjà arrivée. Et elle apparaît avec un petit sourire, comme si elle avait lu ma pensée.
« Hé, j'ai failli attendre ! » elle me lance plutôt gaiment.
« Désolé », je m'excuse mécaniquement.
Le cheveu brun, l'oeil gris, la robe noire, elle incarne magnifiquement l'Auror incorruptible et froide. Elle m'intimiderait presque si elle ne souriait pas. Non, elle m'intimide – mes mains moites le reconnaissent bien plus facilement que mon orgueil.
« Tu viens d'où, de Londres, du... camp ? » elle demande. Elle a un peu butté sur le mot.
Et je frémis intérieurement.
Dumbledore ne peut pas me recevoir ce soir, des officiels du Ministère en visite à Poudlard, et il m'a proposé de faire un rapport à Tonks – en précisant que Severus doit assister à la réunion avec les envoyés de Scrimgeour... Est-ce que je pouvais lui dire que j'avais une peur bleue de succomber de nouveau et de l'embrasser ?
Et voilà Nymphadora qui me
parle de Lyall à peine trente secondes après mon
arrivée.
Sirius disait que sa franchise tuerait Tonks un
jour, moi je crois que je tomberais avant elle.
Je hoche la tête, sobrement, pour toute réponse. Elle détourne les yeux. Un drôle de silence s'installe.
« Tu as des infos à transmettre ? », elle demande, courageusement. Et je ne peux que lui être reconnaissant de remettre la conversation sur ses rails les moins dangereux.
« Oui, des détails sur...l'attaque », je réponds.
C'est moi qui butte sur le mot, cette fois-là. Il faut dire que d'où je viens, on parle de revanche... Il faut dire que même les mômes attendent ce jour avec impatience et pressent Lyall de questions à ce sujet.
« Mais on va peut-être pas rester dans l'escalier », je remarque.
« Non, allons...là ? » elle désigne une chambre, celle dont elle sort.
Je ferme les yeux parce que c'est celle où Sirius avait entraîné Ron, mais je m'ordonne d'arrêter de tout mélanger et acquiesce sèchement. Nous entrons. Dans la pièce, comme cette nuit tragique, il n'y a qu'un vieux lit déglingué pour tout mobilier. Et nous voilà assis, prudemment distants sur la largeur du lit. Elle me regarde en dessous avec l'air hésitant.
« Qu'est-ce que tu fais à Poudlard ? » je demande. Ça se voulait une question innocente mais ça sonne comme une accusation. Je m'en rends compte et je rougis.
« Je suis détachée à la défense de l'école », elle me répond en articulant les syllabes.
« Oh, bien », je commente brillamment. Une moue moqueuse traverse brièvement son visage et l'éclaire comme un soleil. « Tu vois, Harry ? » je m'enquière.
« Des fois... Le jour de la rentrée, il a trouvé le moyen de se faire stupéfixer par Malefoy et c'est moi qui l'ai trouvé dans le train », elle raconte, et tout son corps s'anime. « Je l'ai croisé un soir aussi. »
« Tu veux dire après le couvre feu ? » je demande, faussement désapprobateur.
« Je n'ai pas regardé l'heure », elle répond avec un clin d'oeil, et on sourit tous les deux.
« Et puis, moi, je ne suis pas prof », elle ajoute carrément joueuse cette fois, et je ris de bonne grâce. Ça me fait un bien fou, cette conversation idiote dans cette maison maudite.
« Il va bien ? » je demande encore. Parce que parler des garous viendra assez tôt, parler de nous est impossible... Mais ne pas parler l'est encore moins. Et puis, Harry, Harry mérite qu'on s'inquiète de sa santé, non ?
D'ailleurs, elle semble réfléchir comme si la question était compliquée.
« Il semble s'être mis en tête que Malefoy trempait dans un complot...ou qu'il était devenu Mangemort. »
« Un peu jeune, non ? »
« Eh bien, Albus pense que c'est possible qu'avec Lucius à Azkaban, Voldemort ait demandé un gage, l'engagement de Drago... sans doute doit-il espionner Dumbledore, un truc comme ça... »
« Qu'en pense Rogue ? » je demande.
Elle hausse les épaules.
« Bien malin qui sait à quoi il pense celui-là », elle commente avec un ton venimeux qui lui ressemble guère.
« Notre cher Maître des potions aurait-il été désagréable avec toi ? », je m'enquière, presque avec un clin d'oeil complice.
Mais une drôle de flamme traverse les yeux de Nymphadora.
« Disons qu'il oublie de ne pas se mêler de ce qui le regarde », elle répond en détournant les yeux. Ma curiosité est piquée.
« Comme ? »
« Comme de la forme de mon patronus », elle développe, en me regardant droit dans les yeux cette fois. Je me demande ce que j'ai dit pour mériter un tel traitement.
« Ton patronus ? », je répète. « Il a changé de forme ? »
Elle se moque presque, me semble-t-il, quand elle acquiesce.
« C'est... c'est très rare », je commente.
« Pas tant que ça », elle répond, le défi dans la voix - Est-ce que le célèbre ancien professeur ne saurait pas interpréter les variations d'un patronus ?
Je relève le défi.
Un patronus peut changer – même si la plupart des sorciers garde le même tout au long de leur vie. Il y a plusieurs causes. Un accident magique peut avoir cet effet. Je songe évidemment à son duel avec Bellatrix. Mais ça ne colle pas très bien avec la provocation que je continue de lire dans ses yeux.
La cause la plus courante, de toute façon, c'est un changement profond dans la vie du sorcier, un changement capable de modifier sa vision de l'existence, de ce qui est important, de ce qui est protecteur... On cite pour les femmes, le fait de devenir mère – ce qui ne semble pas le cas immédiat pour Nymphadora.
Parfois, tomber amoureux suffit. Tomber amoureux suffit. Je revois Flitwick expliquer ça, et Sirius demander à James si son patronus allait maintenant prendre la forme d'une poule rousse. Ils avaient bien failli se battre en plein milieu de la classe cette fois-là !
Je relève les yeux vers elle et je demande d'une voix que je n'espère pas trop tremblante:
« Et, il a pris quelle forme ? »
« Un loup », me répond elle, image même du contrôle sur soi.
Clémente Cerridwen, puissant Merlin, miséricordieuse Calypso...
« Nymphadora », je murmure.
« Oui, je sais, c'est sans doute disproportionné... c'est l'avis de Rogue », ajoute-t-elle perfidement.
« Tu te fais beaucoup de mal », j'essaie. D'abord, je le pense.
« Voilà qui me change », elle répond froidement.
« Je ne veux pas te faire de mal », je lui rappelle. « Au contraire.. »
Elle lève les yeux au ciel.
« Je sais, tu veux me protéger de ton grand âge, ton immense lycanthropie et...ah oui, ton incommensurable pauvreté... J'oublie quelque chose ? »
Je ferme les yeux. Elle prend ma main.
« Nymphadora, tu es...tu es la femme la plus...vivante ... que je n'ai jamais rencontrée... »
« Ah, voilà quelque chose de gentil », elle murmure.
J'ouvre les yeux. Elle me sourit, et la réponse profonde et totale de mon corps me paraît proprement terrifiante.
« Mais je te trahirai si... »
Elle lâche brusquement ma main, comme si je l'avais mordue et assène sèchement.
« J'ai déjà entendu tout cela, et ça n'a pas empêché mon patronus de changer. »
« Tu n'es pas raisonnable », je lui oppose lamentablement.
« Ce n'est pas la première qualité des Aurors », elle répond, « ni des membres de l'Ordre du Phénix ! »
C'est comme un piège. Plus je me débats pour garder la bonne distance avec Nymphadora, plus je m'englue. Je décide de m'en remettre à ma mission, comme à une bouée.
« Ils devraient attaquer la côte ouest », je dis.
Elle se fige, se retourne, et je la vois lutter pour reprendre le contrôle de ses émotions. Il est à mettre à son crédit qu'elle ne met que trente secondes pour y réussir.
« Rien de plus spécifique ? » elle s'enquière, chirurgicale.
« Il y a beaucoup de familles magiques sur la côté ouest ? » je demande, évitant de prêter attention à la honte qui m'envahit de me savoir capable de tant de dureté, de provoquer tant de souffrance.
Elle hausse les épaules.
« Je ne crois pas, ça ne devrait pas être difficile de les repérer. Surtout, que notre plan a marché et que Scrimgeour a fait de la question de la surveillance des loups-garous une priorité. »
« Une priorité ? » je répète, incertain de considérer ça comme une bonne nouvelle.
Elle a une expression très douce, presque triste, pour préciser.
« Il semble même que ça l'intéresse plus que Voldemort. »
Autant pour mes espoirs. Scrimgeour tombe dans le même biais que Fudge : plus facile de lutter contre les loups-garous que contre le Seigneur des Ténèbres, plus gratifiant aussi. Je soupire.
« On va les protéger ces familles, ne t'inquiète pas », murmure alors Nymphadora.
« Et qui protégera les lycaons ? » je demande.
« Depuis quand protège-t-on les martyrs ? » répond-t-elle très doucement, et son regard est plus vieux que la terre elle-même.
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Pharos nous apporte le thé – ce thé oriental, trop sucré et pourtant tellement amer. Il y a pleins de rites chez Pharos, et j'aime ça. Lowell prend précautionneusement un verre brûlant, et je l'imite. Je remarque alors que le vieux libraire égyptien tient, dans son autre main, un exemplaire de la Gazette. Jamais auparavant je ne l'avais vu lire quelque chose datant de moins de deux siècles. Il surprend mon regard.
« C'est un jour pour lire la Gazette !» il m'affirme avec un petit sourire.
Lowell lève les yeux de ses propres lectures.
« Aujourd'hui ? »
J'en suis à me demander si c'est un code quand le libraire explique en posant son plateau et en ouvrant son exemplaire :
« Sur la côte ouest... »
Si j'en avais besoin, je peux lire le titre à l'envers: « Attaque de loups-garous au Hameau des Ecaillesembrumes » - Et bien mon coeur n'aime pas ce qu'il lit, faut-il que je le dise ?
« Des pertes ? » s'enquiert Lowell très excité.
« Je ne sais pas si on peut faire confiance aux journalistes sorciers », commence Pharos, « ils disent qu'une dizaine... » Il lève le journal et lit en détachant les syllabes comme pour exprimer ses doutes et sa répugnance « de lycanthropes déchaînés n'ont pas eu l'a présence d'esprit de fuir quand les Aurors sont arrivés et sont tombés sous leurs sortilèges... »
« Dix braves, dix martyrs », commente sobrement Lowell.
Pharos acquiesce gravement, et je fais de même. La scène se forme dans ma tête, malgré mes efforts pour penser au parc de Poudlard sous la neige, à l'étendue immaculée et vierge, à sa promesse de simplicité. Je vois les fiers lycanthropes du commando Lycaon et leur fragilité ; je vois les Aurors – je me demande combien j'en connaissais personnellement. Je me rappelle des paroles de Nymphadora – les lycaons ne sont là que pour être des martyrs à une cause qui les oublie. Je n'ose pas demander s'il y a des victimes côté sorcier.
J'espère que Pharos va le dire mais le vieux libraire regarde le journal comme s'il était écrit dans des caractères qu'il ne saurait déchiffrés et puis il ajoute d'une voix intriguée.
« Ils disent aussi que parmi eux, il y avait une femme... »
Une femme. Je lève la tête vers Lowell qui curieusement évite mon regard.
« Le commando lycaon recrute des femmes maintenant ? » je demande.
Ne suis-je pas bien placé pour savoir que non ? N'est-ce pas la seule et unique fois que j'ai vu Lyall pleurer pour quelque chose – de rage, comme une petite fille. Et moi, j'étais si impuissant à la consoler. Comme j'avais malgré tout essayé de discuter avec elle – de ce qu'elle pourrait faire dans un tel commando, de sa place auprès des enfants, jusqu'au bien-fondé des attaques, nous avions eu notre première réelle dispute. Et si j'ai eu le dernier mot, c'est parce qu'elle me l'a laissé.
Et suis-je fier de lui
avoir dit que, de toutes façons, je lui aurais interdit de les
rejoindre ?
Non.
Je ne peux m'empêcher de me demander si, quand je la reverrai, elle aura ce même visage distant et fermé – a priori rien d'anormal pour une louve qui n'a pas à pleurer parce qu'on la laisse de côté. Mais d'habitude, quand je partais, elle m'accompagnait jusqu'à la limite de la forêt d'où je transplane. La dernière fois, il y a près de deux semaines, elle ne l'a pas fait.
« Il y a des femmes qui se fichent un peu des règles, Lupin », me répond Lowell, très lentement, en cherchant ses mots, et toujours sans me regarder.
Il y a là un message, un mélange de gêne et d'invitation à comprendre des bribes d'informations. Mais mon cerveau, que j'aime croire efficace, semble incapable de décoder le non-dit.
« Quelles femmes ? » je demande en désespoir de cause.
Lowell inspire et soupire, regarde Pharos, qui ne dit rien lui non plus, mais tourne des yeux désolés vers moi. Alors, je n'ai plus d'autres choix que de comprendre.
« Mais... je... elle avait été refusée... » Je balbutie presque.
« Oui », Lowell constate avec la même empathie distante qu'on peut avoir pour le premier gnome de jardin qu'on dissèque.
« Et je..enfin...comment ? »
Il y a sans doute du désespoir dans ma voix. J'en sais rien, je suis incapable d'être objectif.
« Sam », me répond-il. « Sam l'a emmenée avec lui »
« Contre... toutes les règles ? », je demande encore, tournant et retournant du même coup le couteau dans la plaie. J'ai envie d'hurler. « Et vous l'avez laissé faire ? »
« Ils se sont cachés. Silvenhair m'a averti. Il a essayé de la renvoyer mais... il semblerait qu'elle n'ait pas eu peur de grand-chose. Finalement, il a pensé que l'envoyer au combat... lui donnerait peut-être le sens des réalités », m'explique Lowell.
Ou qu'elle ferait un bon martyr – commente la partie la plus cynique de moi même. Et j'ai besoin de cette part de mon âme pour garder le visage stoïque que Lowell et Pharos attendent de moi.
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Il y a eu trois victimes sorcières à Ecaillesembrumes. Une femme âgée, un homme qui a essayé maladroitement de se battre et une jeune cracmol qui aurait mieux fait d'avoir fugué chez les Moldus ce jour-là comme, paraît-il, ses parents lui interdisaient de le faire. La Gazette est pleine de détails sur leur vie.
Il y a eu dix morts chez les garous. Et sur ce chapitre, la Gazette n'a pas trouvé tant de choses à ajouter. C'est évidemment différent côté lycanthrope. Et, même si on n'a pu récupérer les corps, des portraits d'eux sont affichés dans toutes les communautés. Partout où j'accompagne Lowell, je croise donc le visage souriant de Lyall, au milieu d'une marée de faces aussi dures que masculins. Elle a l'air ravi d'elle-même et inconsciente qu'elle court vers une mort certaine.
Lowell, qui a croisé mon regard plusieurs fois devant ces autels, a jugé bon de m'expliquer que tous les volontaires de cette attaque s'étaient faits photographier avant de partir. Au cas où j'en aurais douté.
« Quelle bonne idée », n'ai-je pas pu m'empêcher de maugréer. Je n'ai pas relevé que pour la cause, on s'était pas inquiété d'utiliser des méthodes magiques de photographies.
Ma réponse l'a fait grimacer.
« Ne confondez pas tout, Lupin. Ne confondez pas votre chagrin avec la politique... La révolution ne peut faire l'économie de martyrs... Le fait d'en connaître une personnellement ne doit rien changer... »
J'ai écouté le sermon la tête baissée, mais la rage au coeur. Il me semble, au contraire, que seuls ceux qui connaissent intimement les martyrs devraient avoir le droit de juger de l'intérêt de leur sacrifice. Et je refuse de croire que ma colère est simplement du chagrin ou de la pitié. Je ne pleure pas la perte de ma partenaire sexuelle, je pleure le gâchis d'une vie si jeune, de tant d'ambitions, tant de force de caractère. Il me semble que toute autre manière de voir serait une injure à sa propre vision de la vie et à la fugitive relation que nous avions, malgré tout, forgée.
Mais perdre la confiance de Lowell est trop dangereux pour que j'essaie même de l'amener à envisager les choses de cette façon. Tant qu'il ne me suggère pas de retrouver une compagne plus docile, je crois être capable de simuler la soumission au bien lycanthropique supérieur.
Il n'y a rien d'étonnant que dans le camp où elle vivait, sa photo soit révérée, protégée du soleil et de la pluie ou que les enfants lui amènent des fleurs. Est-ce que le fait qu'on me présente des condoléances l'est plus ? Sans doute pas. J'ai trouvé un petit signe de la tête, sobre et sec qui semble bien écourter le panégyrique que chacun se sent obligé de me délivrer.
Je suis content de ne pas avoir eu à croiser Samuel jusqu'ici. Même si on s'est gardé de trop parler de lui devant moi, je sais qu'il est maintenant enrégimenté dans le commando Lycaon. Il a survécu. Regrette-t-il ?
Je me pose la question
en jetant des galets dans la rivière.
Parfois, ils font
des ricochets.
« Faut prendre que les plats », affirme une voix derrière moi.
Je me retourne et souris à Mel.
« J'ai toujours été nul », je lui avoue.
Il penche la tête de côté et m'observe sans détours.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » je demande.
« Est-ce que... » Il tourne la tête comme s'il craignait qu'on nous espionne et murmure « avec la...magie… tu ne peux pas... ? »
Il complète sa phrase d'un geste furtif. Ce n'est pas la première fois qu'il s'intéresse à la magie et ses usages. J'ai pour l'instant essayé de répondre avec sincérité à ses questions sans pour autant laisser entendre qu'il pourrait un jour y accéder. Pourtant, il pourrait. Il faudrait simplement...
« Si, mais quel intérêt ? » je lui réponds. Est-ce que réussir magiquement mes ricochets seraient aussi libérateurs que de jeter bêtement des galets dans l'eau ?
Il sourit, se baisse, choisit avec soin une pierre, bien polie, bien ronde et bien plate et la lance de manière experte. Nous comptons cinq rebonds, tous les deux à haute voix.
« Bravo ! » je l'acclame.
« Mon père... mon père était très fort à ça », il déclare, les joues roses.
Je me fige parce que les enfants ici ne parlent jamais « d'avant ». J'hésite et puis je murmure.
« C'est lui qui...t'as appris ? »
Il acquiesce. Je calcule qu'on ne peut pas apprendre ça avant d'être coordonné dans ses mouvements. Ça ne ferait qu'une année que Mel et sa soeur seraient parmi les garous ? A peine quelques mois de plus que moi dans le mouvement ? Je n'ose pas poser la question aussi directement. D'ailleurs, je doute que Mel soit capable de diviser le temps avec certitude.
« Il était... mé..mécanicien », il ajoute brusquement, ayant visiblement suivi ses propres pensées.
« Mécanicien ? » je répète, très bas. C'est moi maintenant qui m'inquiète qu'on nous entende. Mais il n'y a que le vent dans les arbres.
« C'est Hope qui m'a appris le mot », il explique.
Je n'ose lui demander si sa mère aussi était moldue ou comment leur destinée à croiser celle des lycaons.
« Je crois...que c'est les gens qui réparent les voitures », je lui propose.
Il me regarde de biais et annonce :
« Je me souviens des voitures. »
Je me tais. Il lance d'autres galets, avec moins de succès que la première fois.
« Tu vas repartir ? » il demande soudain, sans me regarder.
Je me demande soudain qui s'occupe d'eux depuis le départ de Lyall. Je pose la question à défaut de répondre à la sienne.
« Terry », il répond en haussant les épaules.
« Terry, mais ? » Je ravale le « c'est un gamin ». On est vite vieux quand on est garou.
« Les grands, ils sont occupés », il ajoute d'ailleurs, comme s'il avait entendu mon objection. « Mais lui aussi, il va partir! Dès qu'il pourra, il ira avec Sam. »
Evidemment. Et toi, mon petit Mel, aux grands yeux bleus et aux cheveux blancs à force d'être blonds, est-ce que tu veux ça aussi ?
« Tu crois ? » je demande, un peu douloureusement, je crois.
Il hausse les épaules.
« Personne ne veut rester ici », il annonce en plantant ses billes bleus dans mes yeux. « Si on reste ici, on meurt », il ajoute encore plus bas.
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Je vous entends déjà me dire que c'est sombre. B'en oui, c'est la guerre. Je promets pourtant que le fil de lumière est là, lui aussi... que Lupin n'a qu'à tendre le bras pour le saisir... La suite s'appelle « L'esprit de Noël »... qu'en dire... que Harry et Remus vont parler ?
Merci de partager avec moi.
