25 jours d'humanité

Je ne m'étendrais pas sur mes problèmes de connexion, mon boulot, mes vacances, voilà la suite... et le début d'un autre volet de l'histoire...

Je prends juste encore une ligne pour remercier tous les reviewers de trouver des mots pour exprimer un sentiment direct après leur lecture et puis bien sûr Alixe, Vert, Fée Fléau et La Paumée qui ont soutenu les différentes versions de ce texte...


Ich weiß nicht was soll es bedeuten,

Daß ich so traurig bin;

Ein Märchen aus alten Zeiten,

Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

Heinrich Heine, Loreley

(Je ne sais pas pourquoi, alors que je suis triste,
me revient un conte des temps anciens dont le sens m'échappe
- Traduction libre)

15 – Grandes assurances

Quand la main, sortant de l'ombre dans un mouvement fluide et silencieux, m'a saisi par le bras, je n'ai pensé qu'à une seule chose. Ma baguette. Ma main droite a donc plongé dans ma veste et s'est emparé de ce morceau de bois auquel j'ai tant de fois, finalement, confié ma vie. Dans le même mouvement mon corps a essayé de glisser hors d'atteinte de la main inconnue et lui a fait face.

Dans l'ombre, Nymphadora sourit. Je baisse ma main armée.

« 'Dora », je murmure.

« Excuse-moi, je ne voulais pas te faire peur...ça fait plusieurs fois que je te trouve, mais tu n'es jamais seul... »

« Plusieurs fois... », je répète parce que l'information est saisissante. J'ai la vision fugitive de bataillons de Nymphadora m'épiant sous des formes diverses.

Elle écarte la question d'un geste de la main.

« Tu veux qu'on aille où ? »

Instinctivement, je me retourne. On est à deux pas du Chaudron Baveur. Je quitte Pharos et je suis sensé rejoindre Lowell plus tard dans la soirée près de Cambridge. Le mieux serait qu'on s'éloigne. Je hausse les épaules et propose sans vraiment réfléchir :

« Chez toi ? »

Elle tique, et je regrette mais, avant que je ne trouve une autre idée, elle acquiesce.

« Ok, j'y vais la première... Laisse-moi cinq minutes... Et, trouvons un mot de passe... »

Je lève un sourcil et, elle explique :

« Je ne pense pas que ce soit une bonne idée que tu clames ton nom dans un ouvre-porte...Hum.. que dirais-tu de... Stefan Zweig ? »

« Stef... ? » je m'étonne avant de me rappeler le livre que j'ai laissé tomber à terre en me sentant attaqué. Je souris, un peu bêtement peut-être. Elle transplane.

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En entrant dans son appartement, je ne peux pas m'empêcher de me demander si elle m'a demandé cinq minutes pour mettre de l'ordre – c'est très rangé, plus que la première fois. Je m'interdis de poser la question. C'est aussi une procédure normale pour éviter les filatures, je me répète. Et Nymphadora est une Auror.

Et moi, je suis un loup-garou. Je me le répète un peu par précaution. Je reconnais que le terrain est glissant. Elle m'offre une bière, je m'assois précautionneusement sur le fauteuil vert.

« Tu me cherchais ? » je demande.

« Oui », elle reconnaît très sérieusement. Et je sais immédiatement et intuitivement qu'elle ne va pas me faire une nouvelle grande déclaration de ses sentiments pour moi. Elle me cherche visiblement pour une affaire sérieuse. J'essaie de me mettre dans cet état d'esprit.

« J'ai vu les parents », elle commence, sans me regarder. « Plusieurs fois...pour être sûre, séparément et ensemble... »

Ursula... Je ne peux que la regarder. Elle détourne un peu plus les yeux.

« J'ai dû leur dire que j'avais un informateur...que je devais vérifier ses informations avant de leur donner de faux espoirs... mais finalement, ils m'ont assez vite démasquée... »

« Et ? »

Elle hésite, et je me promets de ne pas triompher quand elle me dira que l'épreuve est au-dessus de leurs forces.

« Et, ils l'attendent », elle murmure.

Je me force à acquiescer parce que mes tympans battent au rythme, soudain rapide, de mon coeur.

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C'est Nymphadora qui m'a ouvert. Elle n'a tiqué qu'un instant en me voyant, mais elle a tiqué.

« Je n'ai fait que suivre tes conseils », je me suis excusé. Je ne m'étais vraiment rendu compte qu'en chemin du résultat de mon camouflage. Ce n'était pas flagrant, mais dans le reflet d'une vitrine, je m'étais fait sursauter moi même. « Le plus facile c'est de prendre l'opposé de soi, si possible un modèle qu'on connaît bien... »

Elle a eu un sourire fugace et s'est contentée de hocher la tête, mais en me guidant dans la maison, elle observait à la dérobée mes épaules élargies, mes cheveux noirs mi-long. Est-ce que ça suffisait à me faire réellement ressembler à Sirius ? J'ai gardé mes yeux, les grands traits de mon visage... trop difficile à garder durablement en place...

« Ton nom ? », a-t-elle demandé dans un souffle.

Je n'ai pu que hausser les épaules – passe encore de se déguiser pour que les Penn ne puissent jamais me décrire. Mais à quoi servira un pseudonyme ? Est-ce que Thelma, elle-même, ne connaît pas mon nom ? Il me semble qu'on dépasse l'utile.

« Et si je n'en avais pas ? » ai-je demandé, sans doute peu gentiment.

Nymphadora a levé les yeux au ciel et m'a fait entrer dans le salon des Penn sans autre commentaire. Ils étaient là, assis très prêts l'un de l'autre, comme pour se donner du courage. La mère avait sans doute toujours été une petite chose, mais elle semblait dérobée de toute chair; quant au père, si au premier regard il semblait solide, ses yeux hurlaient une douleur indicible.

« Voici, M. Silverstar », a annoncé Tonks avec cette gaminerie incroyable qu'elle peut juger bon d'afficher. L'astre d'argent, est-ce que c'est un nom de garou ? je vous demande un peu ! « La personne dont je vous ai parlée. »

Le père s'est levé et m'a serré la main avec fermeté.

« Dites-nous », a-t-il simplement murmuré, sans lâcher ma main. L'urgence dans sa voix m'a fait frémir. J'ai regardé Tonks qui a peine haussé les épaules. En effet, on n'était pas venu là pour prendre le thé.

« Je sais où est Thelma », ai-je donc annoncé. La mère a laissé échapper un petit cri. Et le père a emprisonné ma main dans les deux siennes.

« Oh Monsieur, vous nous rendez la vie », a-t-il ajouté en me conduisant sans me lâcher jusqu'au canapé, et me faisant signe de m'asseoir à côté de sa femme.

« Vous, vous voulez boire quelque chose ? » a-t-il ensuite demandé, en se dirigeant vers le bar. J'ai accepté un verre de whisky de feu pur malt – un vraie petite merveille. Je me suis rendu compte à la deuxième gorgée que j'en avais besoin.

« Comment.. comment va-t-elle ? » a demandé la mère soudain, d'une voix étranglée.

« Bien... vous la trouveriez sans doute très maigre mais elle...elle n'a pas été trop malade cet hiver » ai-je maladroitement répondu. « Les camps de Greyback sont... sont très durs pour les enfants... »

« Il y en a beaucoup ? » a demandé le père, « des enfants ? »

« Non... enfin, dans le camp où elle vit, ils sont sept », ai-je répondu avant de me sentir obliger d'ajouter. « Trois seulement sont des enfants... mordus »

Le père a froncé les sourcils.

« Depuis... depuis que l'Auror Tonks nous a...laissé entendre que notre petite fille...pourrait être une loup-garou... » Là, sa voix s'est évidemment étranglée. Mais mon propre père n'avait jamais pu se résoudre à dire le mot, alors. « J'ai beaucoup...lu et ...je croyais qu'il n'existait qu'une seule et unique façon de... »

Je lui ai épargné de me réciter un cours sur la lycanthropie.

« Je me suis mal exprimé... Je voulais dire que les autres enfants ont été mordus par leurs parents... »

L'information a eu l'effet attendu sur la conversation. La mère a fermé les yeux. Mais n'aurait-elle pas été prête à mordre sa fille pour lever la malédiction ? Je n'ai pas posé la question. Le père a hoché la tête, puis a eu le courage de reprendre :

« Donc, elle va bien. »

« La dernière fois que je l'ai vue, oui. Hormis le fait qu'elle ne prononce pas un mot, elle semble s'être faite à sa vie. »

Tonks, à la périphérie de ma vision, a haussé les yeux au ciel. Je me suis senti un peu coupable, mais le fait est que je n'ai pas beaucoup d'empathie pour ces deux sorciers de bonne famille.

« Elle ne prononce... » a répété la mère, livide.

« Depuis qu'ils l'ont trouvée », ai-je confirmé. « Je ne la connais que depuis quelques mois. D'ailleurs, ils lui ont donné un autre nom... Ursula... »

Les parents se sont entre-regardés mais n'ont fait aucun commentaire. J'ai essayé d'imaginer ce que ces informations pouvaient vouloir dire pour eux. J'ai échoué.

« Comment voyez-vous les choses ? » a demandé le père, un peu brusquement.

On en venait au but. Je faisais bien sûr confiance à Nymphadora quand elle les disait prêts à accepter leur petite fille devenue garou. Pourtant, j'avais besoin de mes propres assurances. Je prenais quand même le risque de foutre en l'air des mois de mission. Je me suis penché en avant, les deux coudes sur un de mes pantalons les moins élimés.

« Monsieur et Madame Penn, vous devez comprendre une chose, la petite fille que vous réclamez n'est pas celle qui a disparu dans cette nuit tragique... C'est une apprentie louve... Elle sait marcher dans les bois sans bruit, elle sait poser des pièges, elle sait supporter la faim...On lui a dit pendant des mois qu'elle était différente et qu'elle n'avait plus rien à voir avec les sorciers...Vous avez deux autres filles, une vie...tranquille, cossue... » J'ai souligné mon appréciation en montrant leur charmant salon de ma main, avant de poser la question : « Est-ce que vous vous rendez compte de ce à quoi vous vous engagez ? »

C'est la mère qui a répondu – battant son mari que d'une courte seconde.

« Monsieur...Silver...Silverstar, depuis dix-huit mois, je ne dors plus, je ne vis plus, nos filles sont persuadées que la disparition de leur petite soeur est de leur faute... Nous...nous sommes prêts à beaucoup plus que vous ne semblez l'imaginer ! »

« Vous êtes prêts à annoncer à vos amis ce qu'elle est ? » ai-je demandé sans pitié.

« ça ne regarde qu'elle », a grondé le père.

« Et quand elle n'ira pas à Poudlard, vous direz qu'elle est Cracmol ? » me suis-je perfidement enquis. Je ne crois pas que Severus aurait pu être suave.

Et là le père m'a surpris. Il a fait un geste vague de la main et a affirmé.

« Il n'y a pas que Poudlard dans la vie ! Vous nous dites qu'elle est traumatisée, qu'elle ne parle plus ! La restriction n'existerait pas, qu'elle aurait peu de chances de faire une scolarité normale ! Et il n'y a pas qu'à Poudlard qu'on peut apprendre la magie : nous pouvons lui enseigner ce que nous savons ; on peut être l'apprenti d'un sorcier professionnel ; nous pouvons lui trouver des professeurs ! Tout le monde ne va pas à Poudlard... D'ailleurs vous, y êtes-vous allé, Monsieur Silverchose ! »

Il me disait en une fois qu'il avait sérieusement réfléchi à l'avenir de sa petite fille, qu'il ne croyait pas en mon pseudonyme et me pensait lycanthrope. Trois points pour vous, Monsieur Penn. Je me suis redressé et j'ai regardé Nymphadora, qui s'était mordue légèrement la lèvre mais semblait penser que je m'étais mis tout seul, et une nouvelle fois, dans cette position de donneur leçon. Et elle n'avait pas tort. J'allais faire amende honorable quand la mère a repris, comme si elle tenait à me convaincre, comme si elle acceptait le test que je leur imposais.

« Monsieur, nos deux filles aînées sont déjà à Poudlard et elles seront absentes la plus grande partie de l'année. Nous aurons beaucoup de temps à lui consacrer, et nous avons les moyens financiers... d'améliorer son sort... »

« Vous supporterez les pleines lunes ? » j'ai quand même demandé.

« Nous... » Elle a regardé Tonks comme si elle se demandait si elle devait parler devant elle. « Jason a toujours été bon en métamorphose...il se disait qu'il allait chercher à devenir un Animagus... Il semble que ce soit la seule protection réellement efficace. »

Je n'ai pu qu'acquiescer.

« Mais en attendant... nous avons créé une pièce de la maison...une pièce protégée... » a continué ce dernier.

« L'idéal serait bien sûr de trouver quelqu'un capable de nous fournir de la potion tue-loup », a conclu la mère.

J'avais préparé tout un discours sur les malheurs des lycanthropes et j'avais en face de moi un couple qui avait déjà intégré que leur fille ne serait jamais comme ses soeurs aînées. Je n'avais plus qu'à me taire. Ce que j'ai fait.

Tonks s'est alors mêlée de la conversation – peut-être pour empêcher les Penn de continuer d'énumérer devant elle toutes les façons dont ils pensaient contourner les lois magiques, peut-être pour m'éviter d'avoir à m'excuser :

« Monsieur Silverstar va nous donner les coordonnées du camp où vit votre fille... ce n'est pas un camp très gardé et nous devrions rencontrer peu de résistance... »

« Est-ce que Thelma va courir le moindre risque ?» est intervenu le père.

J'aurais pu lui dire que la vie dans les camps était dangereuse par elle-même, mais j'ai préféré la vérité.

« L'attaque est une diversion, Monsieur Penn, je serai là et je conduirai votre fille à l'Auror Tonks » Et je serai pleinement traître à la cause des lycanthropes, ai-je mentalement ajouté. Mais il m'a semblé que Penn comprenait mes pensées. J'allais lui dire que j'avais choisi depuis longtemps un camp et que je vivais avec cette contradiction. Que ce n'était pas toujours facile mais que je ferai ce que je pensais le mieux pour Thelma quand la mère a demandé :

« Et les deux autres enfants ? »

« Quels.. » ai-je commencé.

« Vous avez dit que les autres avaient des parents lycanthropes mais que deux autres avaient été mordus, arrachés à leurs parents, comme notre petite Thelma... »

« Mary qu'as-tu en tête ? » a demandé son mari pour nous tous.

« Enfin, Jason, tu te vois vivre en ayant arraché ta fille à l'enfer en sachant que d'autres continuent de le subir ? »

« Vous ne pouvez pas adopter tous les enfants garous », ai-je remarqué avec un certaine ironie désespérée. Parce que j'avais dans la tête les yeux azurés de Hope et Mel. Parce que j'en étais déjà à me demander comment assurer leur protection pendant l'attaque. Parce que j'avais demandé à Tonks de se renseigner et que la réponse était sans appel : leurs parents, tous deux Moldus, étaient morts pendant l'attaque qui avaient transformé leurs enfants en monstres.

Mais c'est Tonks qui a mis un frein à l'envolée sentimentale de la mère de Thelma.

« Madame Penn, c'est très noble à vous de vous inquiéter des enfants garous, et il faudrait certainement que la société sorcière se pose collectivement la question mais, dans le cadre de cette mission, il ne peut être question que de sauver votre fille », a-t-elle affirmé de sa voix la plus officielle.

« Vous comptez abattre tous les autres ? » a demandé très sèchement Mary Penn. Et, une fois de plus, je l'ai admirée.

« Non », a fermement répondu Nymphadora, ses yeux dans ceux de Madame Penn. Et elle aussi, je l'ai admirée. Rien de moins qu'une Auror. « Nous comptons créer un panique, arrêter quelques gardes et mettre en fuite le reste... Ré...Monsieur Silverstar devrait se charger de séparer Thelma des autres et la conduire à un point de rendez-vous... Il ne peut pas faire disparaître tous les enfants... sans... » - elle a inspiré et puis a asséné la vérité, mais qui plus que les Penn la méritaient ? - « sans totalement brûler sa couverture. »

Je me suis brusquement demandé si la couverture en valait la peine.

Mais les Penn me regardaient maintenant bizarrement. Jason Penn s'est rapproché de moi et très humblement et doucement, il m'a pris les mains.

« Monsieur, qui que vous soyez, merci. Je ne suis pas sûr que nous mesurions les risques que vous prenez mais j'espère, de tout mon coeur, que vous réussirez dans votre mission... Je comprends aussi que vous ayez eu besoin d'être sûrs que nous le...méritions... »

Sa sollicitude m'a saisi et m'a donné l'envie de fuir. Je l'ai coupé un peu sèchement, peut-être :

« Vous m'avez donné toutes les assurances ».

000

S'il est une chose que sept ans de Maraudes m'ont appris c'est que les bons plans n'existent pas. Alors, ce qui m'a plu dans le plan de Nymphadora, c'est que ce n'en était pas vraiment un. Non qu'il n'y ait pas une intention, non qu'on aie pas ensemble essayer de définir le maximum de détails mais parce que l'essentiel de notre attention avait été à mesurer les variables : ce qui pouvait faire changer notre action du tout au tout.

D'abord, il fallait que je sois dans ce camp. Et le fait était que depuis la mort de Lyall, je n'y allais plus aussi systématiquement. On est tombé d'accord sur le fait qu'il fallait que j'y sois envoyé et dès lors, il fallait attendre. Je ne sais pas comment elle a fait accepter ça aux Penn.

Ça a pris plusieurs semaines, mais un beau matin, Lowell m'a annoncé qu'on allait retrouver Silvenhair et Cuan le soir même au camp. Mon coeur a fait un bond violent dans ma poitrine.

« On penche pour une réorganisation », a-t-il ajouté. « Il semble que les Aurors commencent à nous chercher pour de bon... »

Lowell n'avait jamais été assez stupide pour sous-estimer les Aurors, je le savais. C'est aussi lui qui m'a alors demandé d'y aller en avance pour préparer la salle et a tout rendu possible.

Ensuite, tout à été très vite. Dès que je suis sorti du chemin de Traverse, je suis entré dans une cabine téléphonique moldue et j'ai laissé un message à Tonks.

« Je serai au camp dans une heure. Lowell et les Lycaons arriveront dans trois heures. »

Au moment de transplaner, j'ai été aussi nerveux que le jour du test au Pré-au-lard.

Je savais que ma venue aurait été annoncée et, de fait, les gamins m'attendaient dans la forêt. Depuis la disparition de Lyall, personne ne s'occupait plus vraiment d'eux. Et, je devais représenter un espèce d'âge d'or révolu. Ils me racontent le quotidien du camp qui est fortement perturbé par le fait que de plus en plus d'adultes veuillent rejoindre le camp des lycaons.

« Nous aussi, on ira », affirme le petit Paul, et Mel me presse la main qu'il tient. Je lui réponds de la même façon, tout en me demandant si je ne m'avance pas trop. Il est clair que l'enfant ne souhaite pas aller dans le camp où Lyall est morte, mais je ne vois pas comment je m'y opposerais. De mon autre main, je tiens Ursula – Thelma Penn – et le contraste me saisit. Je repousse plus ou moins efficacement la culpabilité.

Au camp, je discute avec quelques adultes, et ils me confirment qu'ils pensent le camp peu sûr eux aussi. Je leur donne raison. Une femme recrute Naomi et Paul pour aller chercher de l'eau. Terry emmène Marcus couper du bois. Il ne reste que Hope, Mel et Ursula autour de moi. Et le temps qui m'est alloué est bien entamé.

Avant que ça devienne plus compliqué encore, je propose aux trois gosses d'aller au bord de la rivière. Je montre le livre de contes dans mon sac et l'affaire est réglée.

Mel et Ursula courent devant, sautant sur les grosses pierres de la berge.

« Mel », s'inquiète Hope comme toujours. « Mel, tu vas finir par tomber ! Et l'eau est froide ! »

Son petit frère ne se retourne même pas ; il saute comme un oiseau, Ursula le suit, jusqu'au moment où elle se retrouve bloquée, n'osant pas sauter à sa suite.

« Ah, c'est malin », râle Hope, toujours la raisonnable du groupe. Elle va enlever ses chaussures pour aller au secours de la petite. Je l'arrête.

« Je vais le faire. »

En trois enjambées, je suis sur la même pierre – un peu étroite pour moi. Je réussis quand même à me stabiliser et à charger la gosse dans mes bras. Je reviens prudemment vers la rive alors que Hope continue d'ordonner à son frère de revenir.

« OK, OK », répond finalement ce dernier. « Je saute là et ... »

Un grand plouf ponctue sa chute dans l'eau glacée. Je pose Ursula sur la grève et j'entre dans l'eau pour aller le chercher. Il est visiblement très gêné.

« Je crois que ta grande soeur avait raison », je me contente de commenter en le chargeant lui aussi dans mes bras.

« Vous allez être tout mouillé vous aussi », il murmure.

« On va arranger ça », je promets.

« Tu vois ! Melyor Hespero, tu es impossible ! » nous accueille sur les galets Hope, furieuse.

Mel est tout contrit face à sa soeur qui le dépasse à peine d'une tête. Ça me fait sourire. J'allume un feu, après tout c'est le signal pour Tonks : un feu magique près de la rivière, la zone la moins surveillée.

« Melyor ? » j'interroge, en leur faisant signe de se rapprocher.

« Son nom entier », me répond Hope un peu radoucie. Elle le pousse auprès du feu et s'assoie à ses côtés. Je fais signe à Ursula de venir de l'autre.

En tirant le livre de mon sac, je me demande quels rêves leurs parents avaient pour eux – espérance et meilleur... Je me demande aussi si nous sommes assez loin du camp. Je regarde l'heure et je me dis qu'il est trop tard de toute façon. Alors que je cherche la page de la légende de Persée qui sauva Andromède du dragon, je me prends à espérer que Tonks ne s'est pas mise en tête de faire d'une pierre deux coups et d'attendre que les Lycaons soient là pour attaquer.

« Arrivé sur une côte, Persée remarqua que quelqu'un était enchaîné au rocher, face à la mer. Il descendit et vit une jeune fille dont la beauté le frappa », je commence.

Les trois mômes se serrent contre moi.

« "je suis Andromède, fille de Céphée, roi d'Ethiopie. Ma mère est la belle Cassiopée et c'est à cause d'elle que je suis promise au monstre marin », lui raconta-t-elle. Elle s'est vantée d'être plus belle que toutes les filles de Nérée, et les dieux, jaloux, ont demandé à Poséidon, époux de la Néréide Amphitrite, d'envoyer un grand serpent ravager notre pays et dévorer notre peuple », je lis en prenant une petite voix flûtée qui fait rire Mel quand Andromède parle.

« Pauvre Andromède ! » - s'exclame Hope, et je m'émeus malgré moi qu'elle soit capable de s'inquiéter du destin d'une héroïne de mythologie grecque. Je continue parce que c'est tout ce qui me reste à faire. Comme pour Andromède, les conditions de notre destin se joue en dehors de nous.

« "L'oracle dit que seul mon sacrifice pourra l'apaiser, aussi mon père a dû obéir à cette condition". Puis voyant au loin le monstre marin, elle poussa un cri perçant... »

Une explosion est le premier signe de l'attaque qui nous atteint. Des cris suivent – plus furieux que craintifs. Mel s'est levé et Hope l'a immédiatement empoigné par ses vêtements comme si elle craignait qu'il ne se mêle des combats. J'hésite à feindre et à continuer ma lecture.

« Qu'est-ce qui se passe, Remus ? » demande Mel.

Je hausse les épaules parce que j'ai la gorge serrée. Ma main plonge dans ma poche à la recherche de ma baguette parce que je n'ai pas le choix. Il n'y a qu'une seule place. Mel se retourne vers le bruit, il fait un pas, Hope se lève elle aussi, Ursula va la suivre. Je la retiens. Ses yeux verts pâles sont très étonnés. En mettant mon index sur mes lèvres, je me sens ridicule. En levant ma baguette pour stupéfixer Hope et Mel, je me traite de salaud.

En voyant ses deux amis inanimés, Ursula fait mine de s'enfuir, et je dois la retenir. Elle se débat comme Harry il y a presque un an maintenant – j'adore quand ma mémoire en profite pour me torturer.

« Thelma », je lui murmure, « Thelma, calme-toi, tes parents...tes parents viennent te chercher ! »

Je répète ça un sacré nombre de fois avant que le message ne passe. Enfin, avant qu'elle n'arrête de se débattre et me regarde d'un air perdu.

« N'ai pas peur », j'ajoute – en me demandant si ces paroles venant de quelqu'un qui vient d'assommer deux gamins qui lui faisaient confiance ont une chance d'avoir un quelconque effet. Tonks sort presque au même moment des buissons.

« T'aurais pas pu te mettre encore plus loin ! » elle râle.

« J'ai fait comme j'ai pu », je marmonne.

Avec sa robe d'Auror en fonction officielle, ses cheveux bruns ébouriffés et son visage en coeur, elle me paraît à la fois dangereuse et magnifique. Heureusement, elle ne me regarde pas. Ses yeux sont sur les corps de Hope et Mel.

« Stupefixés », j'explique.

Elle a très brièvement l'air sincèrement désolée.

« Voici Thelma », j'ajoute, parce que je ne souhaite pas qu'on creuse le sujet. Et puis aussi parce que je voudrais demander comment ça se passe dans le camp mais que je n'ose pas.

Elle s'agenouille devant la gamine et lui sourit.

« Bonjour Thelma, je suis Tonks. Je suis une Auror, je viens te chercher... tes parents m'envoient ... Tu comprends ? »

La gamine est rigide dans mes bras. Elle se tourne très doucement vers moi - malgré tout, un reste de confiance ? - et j'acquiesce. Elle hésite encore.

« Tu te souviens... Thelma ? » ajoute Nymphadora.

Il me semble que la gamine opine. C'est imperceptible. J'entrouvre mes bras, elle ne fait pas mine de s'enfuir. Tonks lui prend la main. Elle se lève. Il me semble qu'elle est plus droite qu'avant. Une illusion sans doute.

« On va transplaner », ajoute Nymphadora.

L'enfant acquiesce nettement cette fois, et je me demande si c'est le signe de sa mémoire qui revient de reconnaître des mots magiques.

Tonks lève déjà sa baguette, et je fais un geste pour l'interrompre.

« On n'a pas beaucoup de temps », elle proteste avec des coups d'oeil nerveux autour d'elle.

« Tu prendras bien celui de m'assommer », j'objecte.

La surprise lui élargit les yeux. Puis elle semble comprendre.

« Je ne sais pas si je pourrais », elle murmure, les joues brusquement livides.

« Tu préfères sans doute que mes petits copains me découpent en morceaux... », je réponds.

Un drôle d'éclair traverse son regard et durcit ses traits. Elle lève sa baguette, le jet m'atteint en pleine poitrine, et tout s'éteint.

0000

Se réveiller avec Silvenhair penché au dessus de soi tient presque du cauchemar.

Je sursaute.

« Vous n'avez rien à craindre », il dit, un peu méprisant.

Je me redresse. Je n'ai pas mal à la tête. Les mômes eux ne bougent pas pourtant Terry leur mouille le visage avec un mouchoir. Je me dis que Mademoiselle Catastrophe a dosé très précisément son sortilège...qu'elle a fait de sacrés progrès... que Kingsley serait très fier d'elle... Mes pensées sont un peu confuses, je crois.

« Ils ont été stupéfixés », j'interviens quand même avant que Terry ne les noie.

« Quoi ? » demande Terry.

« Assommés magiquement », j'explique, cherchant ma baguette des yeux. Je la trouve dans les mains d'un Lycaon derrière Silvenhair. Ce dernier suit mon regard et la prend dans sa main. Il imite maladroitement des gestes magiques dans le vide.

« Avec ça ? »

J'ai un frisson. Mais comment pourrait-il savoir ?

« Sa cousine », je réponds – je n'en suis plus à un mensonge près.

« Et vous n'avez pas pu vous défendre ? »

« J'ai essayé », je proteste, « ils étaient trop nombreux ! »

Et trop magnifique ! J'ajoute mentalement.

« C'était avant ou après l'explosion ? » demande le lycaon qui avait ma baguette, l'oeil soupçonneux.

« Quelle explosion ? » je réponds.

« Ils ne se réveillent pas », déplore Terry.

Je tends la main vers Silvenhair, il me donne ma baguette. Je vais m'agenouiller auprès de mes deux petites victimes. Les deux Lycaons ne me quittent pas des yeux. Je sens leur envie derrière leur masque dédaigneux. J'hésite et puis je réveille Hope la première. Ça n'a rien de très impressionnant à voir et ils sont un peu déçus, voire méprisants. Mais je ne crois pas qu'avoir l'air trop compétent serait judicieux. Hope s'étire lentement comme après un longue sieste et sursaute plus que moi quand elle nous voit entourés.

« Tout va bien, Hope », je murmure. Instinctivement, elle se serre contre moi. Moi, son bourreau...

« Tout va bien ! Tu parles ! Le village est détruit ! Vieux Paul a été arrêté ! » intervient alors Terry rageusement.

« Arrêté ? » je demande, la main en l'air au dessus de Mel.

« Les Aurors n'ont pas aimé qu'il leur jette le contenu de la soupe sur la tête », s'enthousiasme le même Terry.

« Des Aurors ? » je répète en me tournant vers Silvenhair.

Il hoche la tête.

« Quand nous sommes arrivés, ces salauds étaient déjà partis... Ils ne perdent rien pour attendre... »

« Des pertes ? » je demande précautionneusement. La réponse me terrifie plus qu'une pleine lune qui durerait deux jours.

Il secoue la tête.

« A part le Vieux Paul... »

Je soupire très profondément, remerciant silencieusement, et pêle-mêle, Tonks, Kingsley, la providence, la chance, le diable et toutes forces naturelles ou surnaturelles qui auraient pu jouer un rôle dans cette histoire. Mon Enervatum est un souffle. Pourtant Mel ouvre immédiatement les yeux et, me voyant au dessus de lui, me sourit. Je me sens très sale. Mel se redresse et fronce les sourcils.

« C'était... »

« Une attaque, visiblement », je le coupe avant qu'il ne parle de l'explosion.

« Oui, vous ne pouvez plus rester là, les mômes, cette attaque montre bien que nous avions raison, les camps non gardés par le commando ne sont plus sûrs, j'espère que ça servira de leçons aux Irlandais... »

Silvenhair est parti dans une grande tirade. Je serre les enfants contre moi. Je suis tellement désolé qu'ils paient encore une fois pour quelque chose pour laquelle ils n'ont aucune responsabilité.

C'est à ce moment-là qu'Hope se rend compte.

« Remus ! Remus, où est Ursula ? »

ça, ça coupe la verve à Silvenhair. Je crois que je blêmis mais c'est pas si curieux comme réaction, après tout.

« Ursula », je répète en me levant. « Ursula ! »

Je répète mon cri de plus en plus fort. Les autres s'y joignent et on fouille les buissons. Je laisse sortir ma rage, ma frustration et ma honte. J'espère confusément que Thelma m'entend et je lui souhaite bonne chance.


Le prochain s'appelle « Le soupçon »... c'est une suite directe de celui-ci – ça y est, j'en ai déjà trop dit.