Vingt-cinq jours d'humanité

Droits de propriété intellectuels sur les personnages reconnus.

L'équipe technique – Alixe, Fée fléau, La Paumée et Vert – était là comme d'hab.

Et tous les lecteurs, je les embrasse ! Je réponds à tous les mails alors ne vous en privez pas !


Quiconque est soupçonneux, invite à le trahir

Voltaire, Zaïre

16. le soupçon

« Ah Lupin », soupire presque Lowell en me voyant entrer chez Pharos.

L'image est familière – il est entouré de livres, anciens, épais et sérieux, ses petites lunettes qu'il porte pour lire ont glissé sur le bout de son nez – un peu comme Dumbledore. Pourtant, instantanément, je sais que quelque chose a changé. Son regard, son attitude...

Le changement est imperceptible et pourtant il est là.

« Bonjour, Lowell », j'essaie de répondre comme si je n'avais rien perçu, comme si de rien n'était, comme si nous n'étions pas, tous les deux, deux lycanthropes qui ont malgré tout pas mal appris l'un de l'autre. D'ailleurs, je ne me convaincs qu'à moitié moi même, et il me semble que Lowell se tend un peu plus. « Quoi de neuf ? » je m'enquière parce que le silence me paraît dangereux.

« Rien de particulier », il répond.

Et même pour répondre ça, il me paraît étonnamment précautionneux, comme s'il me révélait là une information secrète. Autant dire que je suis tenu en haute suspicion. J'hésite à vérifier mon soupçon, mais, en même temps, finasser ne me paraît pas tenable longtemps. J'en suis à chercher comment formuler ça quand Lowell prend l'offensive :

« C'est même ce qui me gêne. » Par dessus les cinq volumes du Versipelle, l'anthologie de l'étude de loup-garou par un Français anonyme du XVIIIe siècle - Rien n'a jamais été aussi complet. Il n'a jamais été traduit en anglais, et Lowell s'y emploie à ses heures perdues -, il me tend la Gazette comme une explication supplémentaire, comme la réponse à la question que je n'ai pas encore posée : « Cinq jours maintenant que j'épluche ce torchon, de la couverture aux publicités, à la recherche de l'explication, et rien ! »

« Rien », je répète, pas sûr de comprendre.

« Non », il constate en secouant la tête. « Pourtant après Ecaillesembrumes, on aurait pu s'attendre à ce qu'ils triomphent, qu'ils présentent ça comme leur riposte, qu'ils annoncent avoir débusqué un camp, arrêté un vieux lycanthrope récalcitrant, mais rien. Pas même un entrefilet ! »

J'avale précautionneusement ma salive. J'ai toujours su que Lowell n'avait rien d'un imbécile et, quand on y pense, tous les indices sont là. Je revois Shacklebolt qui marmonnait lors de notre dernière réunion que ce sauvetage était une mauvaise idée. Tonks avait levé les yeux au ciel et j'avais souri avec indulgence – prenant la paranoïa des Aurors comme une maladie imparable qui leur viendrait avec l'âge.

« Ils préfèrent peut-être... Ils ont peut-être d'autres attaques en tête », je murmure un peu au hasard.

Lowell me lance un regard perçant que je suis fier d'encaisser sans trop de troubles. J'ai quand même un peu l'impression d'avoir joué mon dernier va-tout.

« Peut-être », reconnaît-il du bout des lèvres. « Je n'y avais pas vraiment pensé...Ils nous ont habitués à autre chose...à se glorifier de la moindre arrestation... Pense à ce petit chauffeur bavard du Magicobus qu'ils ont emprisonné comme un Mangemort de haut-rang ! »

Je me tais prudemment. Il a l'air songeur. J'ose alors cette manoeuvre avec laquelle j'ai jouée depuis plusieurs jours. Il me semble qu'étant directement mis en cause, un espion ne prendrait pas autant de risques. Il me semble que Severus le ferait.

« Il faut mettre les enfants à l'abri », j'affirme donc sans rougir.

Lowell a de nouveau l'air un peu soupçonneux mais me donne enfin la confirmation que j'attendais :

« C'est fait. »

« Bien », je réponds, le coeur battant. Je suis sur le fil, là. Le moindre faux pas et le monde magique comptera un loup-garou de moins.

« De toutes façons, c'était... presque décidé », il ajoute, plus pour lui même que pour moi. « L'attaque n'a fait que... précipiter les choses... »

Il m'observe, et je vois dans ces yeux grandir la graine du doute que je viens de semer. J'hésite à l'arroser de manière trop voyante.

« Terry mourrait d'envie de rejoindre son frère. »

Je fais la conversation, Lowell hoche la tête.

« Sam... » Il m'observe en dessous près avoir lâché le nom, puis semble décider que je dois l'entendre. « Samuel va s'occuper d'eux. »

Je hoche la tête, refusant d'imaginer Mel dans les traces de Samuel. Il me semble que Lowell se détend légèrement, et je me concentre sur lui, sur ce résultat. C'est plus facile que de penser aux mômes et aux Lycaons réunis dans un seul lieu.

« En fait, ils ne sont pas tous avec lui », il m'apprend. « Juste Terry et les deux petits blonds, le frère et la soeur... »

Le frère et le soeur... Je me demande si c'est un test et, dans le doute, je m'abstiens de tout commentaire. Pourtant les imaginer parmi les Lycaons, les imaginer avec Samuel, est suffisamment rageant pour que j'aie besoin de me libérer de l'image qui se forme dans ma tête en contemplant les rouleaux de parchemin régulièrement empilés sur les étagères de Pharos.

« On a envoyé les autres dans le Sud », ajoute encore Lowell, et je vois le plan se dessiner : deux camps, deux grands camps armés, plutôt qu'une dizaine de minuscules. Je pense que c'est une mauvaise idée mais je ne suis pas sûr que ce soit le bon moment – et mon rôle – de le faire savoir.

« On va répliquer ? » je demande plutôt.

Il me jauge de nouveau et je soutiens son regard – j'ai des années d'entraînement, face à Minerva et face à mes propriétaires moldus successifs... et visiblement ça aide.

« Je ne sais pas », il finit par répondre. « Oui, sans doute, mais je ne sais pas ni quand, ni comment... en fait... », il inspire à ce moment-là comme pour se donner du courage, « en fait, certains pensent que l'équipe de Londres... je veux dire, toi, moi et Pharos, on est peut-être pas totalement... fiables... »

Et là, je ne rougis pas. J'espère que James et Sirius sont fiers de moi.

« Parce que je... » j'arrive même à m'étrangler. « Ils m'ont pris par surprise », je proteste.

Lowell hoche la tête. Longtemps. Comme s'il pesait le pour et le contre.

« Il y a cette disparition », il remarque.

« Ursula », je répète, et je suis assez content de ne pas l'avoir revue depuis. Je peux regretter Ursula et souhaiter beaucoup de chances à Thelma. Je peux assumer cette schizophrénie face à Lowell. Enfin, je crois.

Lowell acquiesce, de nouveau pensif, comme si le nom avait constitué une explication recevable. Pourtant je sens qu'il n'en a pas fini avec ses doutes.

« Pourquoi ne l'ont-ils pas...assommée, elle aussi ? » il demande. Et qu'il pose la question me rassure d'une certaine façon. Ce n'est qu'un soupçon et il m'en fait part. Ce n'est pas une accusation. S'ils étaient sûrs d'ailleurs, ce ne serait pas Lowell qui m'en parlerait. Je frissonne presque en y pensant.

« Pourquoi... Ils seraient venus pour elle ? » je fais semblant de découvrir l'hypothèse. Je prie pour être crédible.

Lowell hoche encore la tête.

« Grey...Greyback se demande qui elle est...vraiment... Ils pensent qu'on avait peut-être une fille de notables sorciers et qu'on l'a laissée filer... ça expliquerait le silence du Ministère... »

Ils sont tellement près de la vérité que mes genoux tremblent.

« Non... », je murmure dans un souffle. « Non », je répète plus fort.

Lowell soupire d'un air fataliste, comme pour me consoler. Il me semble qu'il n'arrive pas à imaginer en moi tant de duplicité. Pharos entre dans la pièce avec le thé, et je sais que le pire est derrière moi.

00

Square Grimmaurt n'est pas ni plus ni moins décati que la dernière fois que j'y suis venu. C'est de nouveau le siège officiel de l'Ordre mais, sans les soins de Molly ou de Kreacher, c'est encore moins une habitation humaine qu'auparavant. Je me dis que Sirius n'aurait rien vu à y redire, mais c'est un sentiment étrange.

Quand j'entre dans la cuisine, ils sont là – les trois Aurors de l'Ordre, Maugrey n'admettra jamais qu'il n'est plus un Auror. Ils parlent à voix basse comme s'ils craignaient de réveiller le démon des Black.

« Lupin », m'accueille sobrement Tonks. Pourtant Kingsley lui jette un regard étrange, presque un avertissement, comme s'il s'était attendu qu'elle se jette à mon cou. Comme je partage toujours son inquiétude, j'en suis presque content. Un peu de solidarité masculine et mature ne serait pas de trop devant ses trop grands yeux et ses cheveux toujours trop sobrement châtains pour que je puisse penser qu'elle soit revenue à des sentiments plus raisonnables me concernant.

« Bonjour », je leur réponds collectivement.

« Des nouvelles ? » m'interroge sévèrement Maugrey.

Je ne sais pas si le fait que les Lycaons me soupçonnent puisse réellement être qualifié de « nouvelle ». Je dirais plutôt « menace » ou « problème », mais Sirius a toujours dit que j'étais un coupeur de cheveux en quatre. « Compulsivement précis », disait-il comme s'il parlait là d'une maladie. Je préfère annoncer que je n'ai rien à leur apprendre.

« Une visite alors », il conclut pas moins sévèrement. Et je me sens démuni face à tant d'hostilité. Me juge-t-il lui aussi coupable d'insensibilité face aux sentiments de Nymphadora ? Je doute pourtant que Maugrey soutienne sincèrement l'union des créatures...
Me pense-t-il inutile ? Un oisif romantique qui se promène au milieu des bois remplis de loups juste pour le frisson ?

« Je... », je veux m'expliquer – et je me suis tourné vers Kingsley pour le faire mais Maugrey m'interrompt : « je dois y aller, nous nous verrons jeudi ? »

A son ton, ce n'est pas une question et elle ne s'adresse pas à moi. Tonks et Shacklebolt confirment pourtant – le respect sorcier pour l'âge décuplé par la discipline des Aurors. D'autres fois, ça m'aurait fait sourire, mais là, je suis remonté contre Maugrey et son mépris systématique pour mon engagement. Je lui dis au revoir sur le ton de la revanche. Son oeil magique pivote vers moi et il hoche la tête sans se retourner. Je n'arrive pas à décoller mes yeux de la porte qui s'est refermée sur lui. C'est le rire de Dora dans mon dos qui me ramène aux personnes que j'étais venu voir.

« Ne fais pas cette tête, Lupin ! », elle s'esclaffe.

« Eh bien, je dois avouer que je suis presque mieux traité par Silvenhair ! », je laisse sortir cela comme une délivrance. « Un lieutenant de Greyback », j'ajoute pour que les choses soient claires.

« Celui qui t'a trouvé ? », veut savoir Tonks très doucement, et je me demande si c'est sa mémoire d'Auror qui lui fait retenir des détails pareils. Je confirme néanmoins, et elle me regarde avec une compassion infinie qui me confirme que je ne sombre pas encore totalement dans la paranoïa.

« Il ne faut pas en vouloir à Fol-Œil », intervient alors Kingsley avec bonhomie – à croire qu'il ne remarque pas, cette fois, que sa petite protégée est une nouvelle fois en train de se jeter inutilement à mon cou. « Il n'est pas dans son assiette, ces temps-ci ! »

« Ça, c'est depuis que Albus se passe de ses services », commente Nymphadora gravement, et je suis content qu'elle trouve un sujet de conversation qui ne me concerne pas trop directement.

« Comment cela ? », je m'enquiers donc.

« Tu te souviens que Maugrey nous avait expliqués qu'il enquêtait sur la vie de Voldemort et, en particulier, sur les objets magiques qu'il avait pu accumulé ? Il nous en avait parlé... ici... le jour où... »

Il semble bien que toute référence à Sirius lui soit aussi pénible qu'à moi. Je fais signe de la tête que je vois.

« Fol-Œil a pu établir que quand il a bossé sur le chemin des Embrumes, il a pu s'emparer du médaillon de Serpentard...et de la coupe de Poufsouffle », continue Kingsley avec une certaine excitation que je comprends mal.

« Albus pense qu'il doit posséder quelque chose de chacun des fondateurs », opine Tonks pas moins excitée.

« De toutes les façons, il a une fascination pour Poudlard, rappelez vous l'histoire du Basilic », reprend Shacklebolt.

« Et cette année, on peut se demander qui est réellement derrière toutes les attaques d'étudiants qui ont eu lieu », renchérit Nymphadora. « Même si elles ont un côté potache, elles emploient toutes des moyens très spéciaux, des objets magiques que peu de sorciers peuvent se procurer ! »

Je suis totalement perdu par leur raisonnement, comme s'ils sautaient des étapes logiques. Peut-être, me dis-je, reprennent-ils là où ils l'avaient laissée une conversation plus ancienne.

« Et alors ? », je questionne.

Visiblement, la question douche mes deux intrépides Aurors. On dirait deux gosses qui ont peur qu'on se moque d'eux. Le plus vieux se décide pourtant :

« Ce n'est pas très clair », reconnaît Kingsley en guise d'introduction. Il hésite même avant de reprendre : « Albus ne nous a pas réellement livré ses hypothèses... mais il semble penser que Voldemort... que la survie de Voldemort, en 1981, indique qu'il était déjà plus avancé dans sa recherche de la vie éternelle que même Severus pouvait le penser... »

« On s'est tous posés la question », je commente, peut-être pas très gentiment. Mais il y a des loups-garous qui envisagent que je sois un traître, il y a des gamins qui ont perdu le peu de sécurité qu'ils avaient, il y a mon impuissance à empêcher tout cela, les spéculations concernant l'immortalité fantasmée de Voldemort me laissent froid.

« Albus, même s'il ne le dit pas comme cela, semble penser que sa passion pour les objets magiques est une bonne piste... », intervient alors Nymphadora avec un haussement d'épaules très juvénile.

Je n'arrive toujours pas à voir le lien.

« Quel rapport entre des objet et la survie de Voldemort... ? »

Quand je le dis, je comprends. L'hypothèse est monstrueuse et, je le vois bien, aucun de deux défenseurs de la magie blanche n'ose la formuler.

« Des Horcruxes », je murmure presque à mon insu.

Ils acquiescent et le silence nous unit dans des pensées sombres.

« Enfin, des... », corrige sobrement Kingsley.

« Un serait déjà horrible », renchérit Tonks.

« On ne doit pas pouvoir les multiplier », affirme le premier.

Le fait est que je n'en sais rien moi non plus. Je n'ai sur le sujet que quelques informations théoriques, glanées au détour des lectures et des conversations. Je n'ai même pas le début de l'idée de comment on s'y prend pour coller une partie de son âme dans un objet. Coller son âme dans un objet, le principe même me fait frissonner.

« Il doit collectionner les objets pour faire diversion », reprend Tonks qui suit ses propres pensées.

« Et Albus le cherche ? » je m'enquière. Est-il de projets plus fous ? Est-il quelqu'un d'autre que Dumbledore pour s'y engager ?

« Tonks et moi, on pense que c'est comme ça qu'il s'est... brûlé la main cet été », me répond Kingsley. « On peut imaginer que Jedusor l'a bien planqué ! »

« Et il préfère faire ça seul ? » je m'étonne.

« Albus aurait dit à Maugrey que, maintenant, seul Harry peut aller plus loin », lâche soudain Nymphadora en se tournant très spontanément vers moi comme si j'avais le pouvoir de changer quelque chose aux raisonnements d'Albus ou au destin de Harry. « Le fait est que la rumeur à Poudlard est que Dumbledore reçoit régulièrement Harry le soir dans son bureau... »

« Harry ? » je demande sans réellement m'en étonner.

Après tout, qui d'autre ? Qui est donc censé nous débarrassé de sa Seigneurerie des Ténèbres – comme si les Ténèbres avaient besoin d'un baron d'ailleurs... Mais emmener Harry à la chasse à l'Horcruxe me paraît un peu dangereux – élu ou pas. Est-ce que c'est à cause de James et Lily que je voudrais qu'il grandisse encore avant d'affronter des épreuves pareilles ? Est-on jamais prêt ?

«Ça agace Maugrey », reconnaît calmement Kingsley. « Il pense que tout l'Ordre devrait se mettre à la recherche... du Horcruxe... » Il a eu du mal à dire le mot. « Que le gamin ne peut pas tout faire tout seul, que c'est trop dangereux... »

C'est bien la première fois depuis longtemps que je suis presque d'accord avec Fol-Œil – depuis le jour où nous avons ensemble terrorisé Vernon Dursley mais, ce jour-là, c'était facile. Est-ce que ce n'est pas le rôle de l'Ordre d'abattre Voldemort ? Avons-nous d'autre tâche que d'aider Harry à être victorieux ?

« Il veut peut-être qu'il s'aguerrisse », suggère très doucement Nymphadora – et il y a dans son ton détaché et respectueux une sacrée impertinence : celle de la jeunesse qui dit que les vieux feraient mieux de s'écarter... et je revois Albus sur cette falaise face à la mer me dire qu'il ne faut pas décevoir la jeunesse...

Je souris. C'est plus fort que moi. Et, le reflet de ce sourire dans les yeux de Dora est à la fois doux et terrifiant. Comme si je venais de lui promettre quelque chose que je suis incapable de formuler.

Comme une confirmation de ce soupçon, cette fois, Kingsley semble penser qu'il doit intervenir :

« Albus sait très bien que nous serions tous prêts à mourir pour aller détruire cet Horcruxe s'il le fallait. S'il ne nous le demande pas c'est qu'il ne sait sans doute pas encore où il est et ce qu'il faut mettre en œuvre pour y arriver. ».

Il a affirmé ça avec l'autorité tranquille d'un Auror gradé, et visiblement Dora se le tient pour dit. Moi même, je dois reconnaître que je ne vois aucune faille à son raisonnement, si ce n'est que nous aimerions tous faire plus et plus vite. Mais j'ai trop souvent et trop méthodiquement détruit cet argument quand Sirius l'avançait pour oser encore le formuler devant quiconque. Jugeant à notre silence, qu'il a ramené le troupeau à la lumière, Kingsley continue plus gentiment, presque facétieux :

« Et, s'il reçoit encore Harry dans son bureau, c'est qu'ils n'ont pas beaucoup avancé sur ces deux pistes ! »

On rit tous, un peu bêtement, comme si le rire était la seule réponse encore humaine à la terrible menace des ténèbres.

« Dis-nous plutôt pourquoi tu es là ? », il reprend en me tendant une Bieraubeurre.

Ça efface sans doute ce qui restait de sourire sur mes lèvres. Je grimace, j'hésite à livrer mes petites difficultés comme ça, après une conversation qui a remis clairement au centre de nos préoccupations la survie de Harry. Comme l'a rappelé Kingsley, je suis prêt, depuis très longtemps déjà, à laisser ma vie dans ce combat, pour affirmer la suprématie de l'humanité en quelque sorte... Alors, est-ce grave si les Lycaons veulent ma peau ?

Mais les deux Aurors me regardent et je leur dois la vérité.

« Les Lycaons...non, en fait, Silvenhair, j'imagine... se demandent qui est Thelma... pourquoi les Aurors ont monté toute une opération pour elle...pour ne pas arrêter tous les lycanthropes du camp... »

« Ça », ne peut retenir Kingsley qui avait tant critiqué l'opération quand Tonks l'avait mise en place. Mais il a le triomphe modeste et reprend une gorgée de Bièraubeurre.

« Lowell s'étonne que La Gazette n'en ait même pas parlé », je termine mon exposé des faits.

« Et... et ils te soupçonnent ? » s'alarme Tonks.

Je hausse les épaules.

« Je me demandais si... si on ne pouvait pas... faire paraître un article en expliquant que la Division avait besoin du secret pour faire avancer son enquête, par exemple », j'avoue, déjà certain que ma requête est ridicule.

« Je ne crois pas qu'on puisse faire ça, Lupin », marmonne Shacklebolt, d'un air désolé.

« Et pourquoi ? », s'immisce immédiatement Tonks – et ça m'ennuie un peu qu'elle se sente obligée comme ça de prendre ma défense. Ça m'ennuie même qu'elle soit là, en fait. Je pourrais affronter Shacklebolt seul. Je pourrais assumer qu'il triomphe – ce qu'il ne fait pas. Je n'ai pas besoin d'elle pour ça.

« Pour des tas de raisons », répond calmement Kingsley. « D'abord, parce que nous n'avons aucune excuse valable pour demander un tel changement à la Division. On a demandé le silence pour protéger nos sources et la gamine, on ne peut pas changer... »

« Même si nos sources sont en danger ? »

Ça, c'est encore Tonks. Je soupire, incapable de cacher totalement ma frustration d'être relégué au rang de spectateur. Il s'agit quand même d'évaluer combien de temps il me reste à vivre!

« Ensuite, on peut pas faire ça aux Penn », continue Shacklebolt, olympien face à ma petite furie, et je l'admire. « La moindre des choses, c'est de ne pas les livrer en pâture à la presse qui ne fera pas longtemps du sentiment pour la petite Thelma... Te fais pas d'illusion, Tonks ! »

Nymphadora l'avale de travers celle-là, mais il doit y avoir quelque chose dans le regard de son supérieur qui l'invite à attendre encore avant de protester. Elle se tait.

« Enfin », continue l'Auror, et là, il affronte son regard sans ciller, « parce que je crois que faire ce qu'attend Lowell, c'est tout sauf une bonne idée. En particulier pour Remus. » Et là, il se tourne vers moi. « Moi, je serais Lowell, je trouverais ça quand même un peu trop une coïncidence. »

« Est-ce que les gens ne veulent pas toujours que les choses se passent comme ils l'imaginent ? », je tente de le contrer – mais j'entends le fond de son argumentation.

« Je crois que tu es beaucoup trop sous surveillance, Lupin, pour qu'on prenne ce risque. Je ne sais même pas si se voir, même ici au Siège, est une bonne idée... Lowell joue sa tête, là, à te protéger... Moi, je serais lui, je m'arrangerais pour être sûr que je n'aie pas tort... Imagine qu'il puisse établir que tu rencontres des Aurors ? Hein ? Qu'est-ce qu'il va penser ? »

Tonks a l'air tellement inquiète d'un seul coup que je retiens ma question. Kingsley reprend, en pro de la sécurité, Maugrey n'aurait sans doute rien à ajouter.

« Imagine encore qu'on nomme les Penn, soit ils vont essayer de reprendre la gamine, soit ils vont essayer de trouver comment des sorciers ordinaires ont pu les retrouver, soit ils vont se venger sur toute la famille... »

Il a raison, j'acquiesce. Les Penn ont assez donné.

« Je crois que le plus sûr est de les laisser dans le flou... même si ce flou ne te disculpe pas... quelque chose qui te disculperait trop manifestement maintenant serait malvenu, à mon avis...»

« Alors on ne fait rien ! » proteste Tonks.

« Nous, en tant qu'Auror, on ne peut pas faire grand-chose », reconnaît calmement Kingsley. « Maintenant, l'Ordre... l'Ordre fera tout ce qui est en son pouvoir pour t'aider, Remus »

Il a dit ça, très solennellement mais je ne peux m'empêcher de hausser les épaules. Que peut l'Ordre dans toute cette affaire ? L'Ordre ne peut pas effacer les soupçons de Lowell, il ne peut pas changer les conditions de vie de Hope et Melyor... L'Ordre ne peut pas changer le passé. Ça, je crois que je le sais.

« L'Ordre peut t'aider à continuer », contre Kingsley comme s'il avait lu en moi comme dans une Pensine. Ça aussi, ça m'agace.

« Et ils ont totalement fermé le camp ? », demande Tonks, finalement. Je me rends compte que j'ai laissé un silence un peu inconfortable s'installer.

J'acquiesce sans faire pourtant plus d'efforts.

« Et les enfants ? », interroge encore Nymphadora – il me semble que Kingsley est un peu surpris par sa question. Moi, ça finit de m'exaspérer. Les « enfants » sont mon problème. S'il est un problème que l'Ordre ne peut pas changer, c'est bien celui-là.

« Répartis dans d'autres camps », je réponds, sèchement.

Et puis je ne sais plus ce qui protégerait quoi. Je veux leur faire sentir, la douleur, la misère. J'explique :

« Ils semblent rassembler le maximum de monde dans deux camps, protégés par des Lycaons... des camps souterrains... L'un est une ancienne mine moldue, je crois... Je ne sais pas où ils sont exactement et je doute de pouvoir le savoir très vite. »

Dora a l'air si désolée – comme si je venais de lui annoncer la mort d'un être qu'elle sait cher pour moi - que je fuis son visage en forme de cœur. Je regarde Kingsley qui a l'air sombre et méditatif.

« On aurait peut-être dû les emmener tous », il énonce finalement dans un soupir qui sent le contrecœur. Croit-il vraiment que c'est ce que j'ai envie d'entendre ?

« Et je serais mort aujourd'hui », je commente suavement.

« Tu serais venu avec nous ! », s'exclame Tonks. « On aurait dû arrêter tous les lycanthropes ! »

« Et nous n'aurions plus d'espion », je rétorque, n'osant pas lui demander comment elle imagine que la Division aurait traité une dizaine de Garous.

« Tu viens de nous dire qu'ils n'ont plus confiance », objecte Kingsley, et je rougis. Je murmure quelque chose comme « ça va s'arranger » - quelque chose de flou, de faux et de ridicule... je rougis davantage.

« Et puis comme ça, on l'aurait », annonce Tonks d'un air presque joyeux qui me saisit aux tripes.

« Vous auriez quoi ? », je m'étrangle.

« Eh bien, le professeur ! » me répond-elle, pas démontée pour une mornille. « Pour Thelma ! Ses parents cherchent un professeur, un sorcier qui n'aurait pas trop de préjugés... Tu serais parfait, non ? »

La possibilité me laisse pantois.

« Vous auriez un emploi du temps complètement compatible », elle ajoute encore toujours avec cet entrain naïf qui me déchire entre la stupéfaction et la colère. « Eh, arrête, tu veux... t'es pas mort, ils t'ont pas tué ! Et, n'en déplaise à Shacklebolt, ils sont pas près de localiser Square Grimmaurt ! Et puis, il te reste du boulot ! » elle conclue avec force.

« Du boulot ? », je répète plus pour me donner contenance qu'autre chose.

« B'en, va nous les falloir les coordonnées de ces deux fameux camps armés, Lupin », intervint Kingsley avec lui aussi l'air particulièrement content de lui, comme si lui goûtait le sel de la plaisanterie de Dora mieux que moi. « Sans eux, on ne peut rien faire ! »

000

Bon, je me demande ce que vous dites de tout ça...
Le prochain s'appelle Le temps... parce que ce qu'on attend vient toujours doucement, parce que parfois on aimerait l'arrêter ou le maîtriser... et que cela est impossible...