Vingt-Cinq Jours d'Humanité

Tout ce que vous reconnaîtrez, n'est pas à moi

Alixe, Fée, La Paumée et Vert ont été là comme d'habitude !

Merci aussi à tous les reviewers : LK, EissulCala, Rebecca-Black, Shandibee, Alana Chantelune, Fée Fléau, Toufue, Silmaril, Ezilda, Alixe et Guézanne


Als das Kind Kind war, erwachte es einmal in einem fremden Bett und jetzt immer wieder,
erschienen ihm viele Menschen schön und jetzt nur noch im Glücksfall,
stellte es sich klar ein Paradies vor und kann es jetzt höchstens ahnen,
konnte es sich Nichts nicht denken und schaudert heute davor.

Wim Wenders, Les Ailes du Désir...

(Quand l'enfant n'était qu'un enfant,
Un jour il se réveilla dans le lit de quelqu'un d'autre - Et depuis, ça se reproduit chaque jour.
Alors, tous les hommes lui paraissaient beaux - Aujourd'hui ça n'arrive que par hasard.
Alors, il se représentait facilement le paradis - Aujourd'hui à peine peut-il endurer l'altitude
Alors, envisageait-il tout juste le néant - Aujourd'hui, il en frissonne encore.)

17 - Le temps

Ça prend des jours. Ça prend même des semaines. Chaque jour, je vais sur le Chemin des Embrumes chez Pharos. Je ne sais jamais si Lowell sera là ou pas. Je ne peux jamais non plus savoir s'il va daigner me parler, ou pas. Heureusement, il y a Pharos, son occupation silencieuse qui semble me dire de relativiser les choses. Souvent quand Lowell me dédaigne ou qu'il est absent, il me propose avec une grande économie de mots de l'aider. Et comme les livres ont toujours été mes amis, ils me consolent.

Au moins une fois par semaine, je vois un membre de l'Ordre et nous partageons nos maigres informations. Albus semble peu présent – de mystérieuses absences que je ne peux pas m'empêcher de mettre sur le compte d'une recherche d'un éventuel Horcruxe.

Il faut dire que, plus j'y réfléchis, plus l'idée du partage volontaire de l'âme me fascine – moi qui y ai été obligé. Pendant mes habituelles insomnies, j'arrive même à la conclusion que ça me captive presque plus que ça ne m'écoeure. Plus exactement, le fait qu'on puisse décider de réduire délibérément son humanité me semble ahurissant et je ne peux que m'interroger sur des motifs assez puissants pour aboutir à un tel résultat.

J'ai même discrètement commencé des recherches sur ce thème chez Pharos – sûr qu'après tout, ce n'était pas une occupation qui me discréditerait particulièrement envers Silvenhair. N'était-ce pas Samuel et Lyall qui m'imaginaient en permanence plongé dans des recherches importantes ?

Le fait est que pour l'instant je n'ai pas trouvé grand-chose, si ce n'est que la division de l'âme ne semble pas connaître les limites que nous avions imaginées Tonks, Kingsley et moi - comme s'il était impossible d'arriver à une humanité indivisible. Evidemment, jouer avec une telle idée exerce sur moi une fascination un peu malsaine Je ne peux cependant pas évacuer la question de la nature de cette humanité résiduelle : Que garde-t-elle encore des qualités de l'âme de départ ? Est-ce que ça dépend des qualités et des défauts du sorcier qui se prête à un tel marchandage – l'éternité contre l'humanité ?

Ce ne sont pas des réflexions qui élèvent l'âme – enfin, la mienne. Ça donne plutôt un goût amer, un goût de sang. Ça me semble surtout un rappel de la pertinence de l'engagement de l'Ordre contre Voldemort. J'essaie de m'en nourrir.

Je profite d'ailleurs de cette curieuse attente pour me demander comment Albus présente les choses à Harry cette fois, ce qu'il lui cache encore. Il nous a avoué après la mort de Sirius qu'il se reprochait beaucoup la manière dont, en voulant le protéger, il l'avait coupé d'informations déterminantes – la façon dont il l'avait infantilisé, en voulant protéger son innocence. Je me demande quel équilibre il peut trouver cette fois. Que peut-il dire qui soit en mesure de préparer Harry non pas à un duel, sorcier contre sorcier, mais à une série d'affrontements avec un monstre – un par horcruxe - quelque soit leur nombre ? Le fait est aussi que j'ai tout fait pour ne pas avoir à prendre part à cette préparation. Encore une de ces pensées qui ne m'aide pas.

Il vaut beaucoup mieux m'accrocher à ma mission, à sa routine, je décide. Il vaut mieux laisser Dumbledore se débrouiller seul à échafauder un plan. Je sais que ni Sirius ni James n'auraient souscrit à cette ligne de pensée – aucun des deux n'auraient accepté de ne pas tout savoir, de ne pas porter une partie de la décision – quitte à se tromper. Il fut un temps où cette certitude me permettait de répéter des nuits entières à Sirius que James ne pouvait pas lui en vouloir de ne pas être mort pour lui. Est-ce parce que Sirius n'est plus là pour l'incarner, mais je me rends compte que ce credo de Maraudeur ne parvient plus à contrer ma capacité au renoncement. Reste ma mission.

Prenant très au sérieux les soupçons de Kingsley, je ne suis pas retourné au Siège. Ce sont les membres de l'Ordre qui sont venus à moi, selon des rendez-vous que nous avons fixées au fur et à mesure. Pour des raisons pratiques indéniables, c'est Tonks qui est le plus souvent venue à ma rencontre – entraîneuse sur le Chemin des Embrumes, vendeuse sur le chemin de Traverse, vieille femme me demandant de l'aider à traverser un grand boulevard moldu... Elle n'est jamais à court d'idées, de prétextes ou de déguisements. Elle est aussi toujours professionnelle – ou tout au plus, fraternelle, ne cachant pas qu'elle se soucie de moi mais semblant se contenter de notre camaraderie ordinale. J'essaie de trouver ça rassurant.

Ce jour-là, nous avons rendez-vous à la station de métro près des Puces, près des bains publics que j'aime fréquenter. Il pleut à verses comme seul le printemps sait le faire, et je suis en retard parce que je n'ai pas trouvé de bons prétextes pour laisser Pharos ranger seul sa livraison de rarissimes grimoires ottomans. Dora est totalement trempée dans son quasi non déguisement de jeune Moldue à la mode. Elle a visiblement songé qu'un sortilège d'impervius la rendrait suspecte – et n'avait pas de parapluie.

Je n'ose pas l'entraîner dans cet état dans les allées du marché comme prévu. Je lui propose d'aller au café. Elle semble d'abord soulagée puis se fige.

« On ne peut pas », elle m'oppose en secouant ses cheveux châtains trempées. Je reçois des dizaines de gouttelettes d'eau glacée comme autant de preuves matérielles de son opposition.

« Et pourquoi ? » je demande en m'essuyant les yeux.

« Kingsley serait furieux... » elle murmure sans me regarder.

« Personne dans ce café moldu, ne se demandera qui on est... » je m'étonne.

Elle secoue de nouveau la tête.

« Ce n'est pas le plan », elle insiste.

« Le plan est d'être le moins prévisible possible », je lui rappelle patiemment, en remontant le col de mon propre pardessus parce que moi aussi je suis bientôt trempé.

« Le plan n'est pas que tu sois vu avec quelqu'un de reconnaissable », elle objecte.

« Trempée comme tu es, je ne suis même pas sûr que ta mère veuille de toi ! » je plaisante.

Elle rougit presque sans que j'en comprenne bien la cause.

« Et puis, il croirait encore... » - elle commence tout bas, presque pour elle-même.

« Qui, quoi ? » j'interroge, un peu pressant parce que je sens le rhume arriver.

Elle soupire, se mordille les lèvres, ce geste incroyablement juvénile et en même temps tellement féminin, et puis se lance.

« Shacklebolt croirait que j'ai manigancé ça pour t'obliger », elle explique sur le ton d'une petite fille qui avouerait avoir utilisée la baguette de sa mère pour démultiplier sa réserve de bonbons.

Evidemment, l'idée que Kingsley lui fasse la leçon pour qu'elle me laisse tranquille n'est pas des plus reposantes pour l'esprit. Mais la réalité est qu'il pleut et que nous allons tous les deux être malades.

« Manigancer la pluie, Tonks ? » je propose, essayant de nouveau d'être badin.

Elle sourit et s'illumine comme elle se métamorphage et se pend tout aussi impulsivement à mon bras.

« Tu lui diras bien que c'était ton idée, hein ! »

En poussant la porte du café, je m'interroge brièvement sur le sens profond de cette réflexion. La salle est pleine et nous trouvons difficilement une petite table dans un coin. En me voyant rendre son salut à la serveuse, Tonks me regarde de biais.

« Tu la connais ? »

J'affronte son regard en Gryffondor pour confirmer. Elle s'empourpre.

« Et elle est tout ce qu'il y a de plus... normale », je précise, prenant la mesure que le lieu est peu approprié à un rapport pour l'Ordre et que peut-être que les règles de Kingsley gagnaient à être suivies. « Etudiante en économie de l'environnement... »

« Economie de l'environnement », répète Tonks visiblement impressionnée.

« Eh bien... je ne crois pas que je serais capable de te répéter ce qu'elle m'a expliqué... » je reconnais, « mais ça avait l'air intéressant ».

On rit tous les deux. La serveuse s'approche ; elle a un grand sourire.

« Vous allez bien ? » elle me demande chaleureusement. « Ça faisait longtemps », elle ajoute pour moi.

Il me semble que quand elle essuie la table et nous donne des menus, elle dévisage Nymphadora avec plus de curiosité qu'il ne faudrait. Je me sens un peu nerveux, comme à chaque fois que les différents mondes que je fréquente se rencontrent.

« J'ai voyagé pour mon travail... », je m'excuse en ayant l'impression d'être maladroit, mais la jeune fille n'a pas l'air de trouver une objection à mon histoire. « Dora est une amie à moi »

« Vous prenez deux omelettes ? » l'étudiante demande.

« Pourquoi une omelette ? » demande Nymphadora en ouvrant de grands yeux surpris.

« Il prend toujours une omelette », lui chuchote la serveuse, avec un air de connivence qui me glace. Qu'est-ce qu'elle est en train d'imaginer ! Pourquoi tout le monde semble incapable de penser que Tonks et moi nous puissions être amis – simplement amis ?

« Le matin », je précise pas très à l'aise. « Là, un thé sera le bienvenu »

« Deux », renchérit Tonks, souriante.

« Tout de suite », répond la serveuse en reprenant les menus et en s'éloignant.

« Tu viens là souvent », constate l'Auror en se tournant vers moi.

« Quand je reviens... », je me dis que le mot camp est sans doute curieux et je le retiens, mais Nymphadora comprend. Il me semble même qu'elle comprend trop bien.

« C'est un endroit sympathique », elle dit très gentiment, et je me sens stupidement ému par son jugement. Merlin, Lunard, à quoi tu joues, je m'engueule.

Je me réfugie dans la narration des allers et venues chez Pharos. On joue avec les mots, ça nous fait sourire. Sans doute est-ce inutile – qui nous écoute ? Mais aucun de nous deux n'abandonnent ce formalisme – sans doute parce qu'il crée de fait une connivence entre nous. Elle me fait du bien, comme ces conversations stupides que nous pouvions avoir adolescents qui nous tenaient debout jusqu'à l'aurore parce que personne n'avait envie de briser le cercle magique qui s'était ainsi créé. La serveuse revient effectivement très rapidement avec les thés fumants et odorants.

« Vous avez l'air transis », elle constate.

« La pluie », lui explique Tonks.

« Vous aussi vous êtes professeur ? » s'enquiert encore le petite moldue en lui posant la tasse sous le nez.

« Moi ? » s'étonne Nymphadora en manquant de renverser son thé. Je le rattrape de justesse.

« Oh », la serveuse s'empourpre et me jette un regard embarrassé. « Je sais pas pourquoi... j'ai décidé que vous étiez professeur de lettres... ou écrivain... »

« Je travaille dans une librairie... » je propose – en plus c'est vrai.

« Ah bon, où ça ? » elle s'intéresse immédiatement, et Tonks me sauve avec un à propos qui me sidère.

« Il achète de vieux grimoires que tout le monde croit disparus », elle explique.

« C'est pour ça que vous venez si souvent aux puces ! » s'exclame l'autre.

Comme ça a étonnamment l'air de coller, j'acquiesce ayant déjà peur de la prochaine question. Le dieu des menteurs semble avoir pitié : de nouveaux arrivants font un signe et la serveuse s'excuse.

« Comment... », je commence.

« Eh bien, un ami de ma mère fait ça des...deux côtés », me répond Tonks avec son aplomb incroyable. Elle déguste son thé qu'elle a chargé de lait et sucre avec des mines gourmandes puis rit tout bas. « Moi, prof ! »

Je suis assez d'accord avec elle mais je pense qu'elle prendra mal une confirmation. Je me contente de sourire.

« Dora », elle répète avec un nouveau rire. « Méfie-toi. Je vais m'habituer à que tu m'appelles comme ça ! »

« Tu es suffisamment exotique sans qu'on expose tes vrais noms à la connaissance publique », je la taquine. Elle rit de bon coeur.

« Je devrais dire ça à ma mère ! »

Bon, la mention d'Androméda me met la claque qui manquait. On était à Poudlard ensemble – pas dans la même maison ni dans la même année mais tout de même. Ca me rappelle, si je pouvais l'oublier, les années qui nous séparent, sa fille et moi. Une étrange idée me vient : pourquoi n'ai-je pas rencontré Dora quand j'étais jeune et (encore) idéaliste ? Pourquoi n'y a-t-il pas eu de Dora quand j'avais dix-huit ans et que je croyais qu'en se battant suffisamment fort on obtenait gain de cause ?

« Te voilà bien sérieux ! » s'exclame celle-ci.

Je ne sais pas si ce sont ses yeux attentifs posés sur moi, ses lèvres rougies par le breuvage brûlant, ou ses cheveux trempés qui m'émeuvent le plus. Je me laisse aller à un demi aveu :

« C'est que la vie, elle est un peu comme cette nature menacée dont elle m'a parlé une fois... » je réponds finalement en désignant la serveuse moldue de dos, « on dirait qu'elle manque de temps »

000

Finalement le jour arrive. Sans que rien ne l'ait annoncé, sans que je me l'explique totalement. Simplement, Lowell me dit un après-midi que demain je l'accompagne et que nous resterons partis plusieurs jours. Il ne dit pas où mais instantanément je sais.

Je prends un soin particulier, ce jour-là, à rentrer presque sans détour dans la pension moldue où j'ai élu domicile avec le salaire de Pharos. Je prépare mon sac, le coeur battant, mon cerveau en ébullition, étudiant une série d'hypothèses.

La plus sombre : ils sont sûrs maintenant de ma duplicité, et ce voyage est ma condamnation. Malgré mon pessimisme constitutionnel et ma paranoïa méthodologique, elle me paraît tout de même très compliquée, cette hypothèse. Pas besoin de m'attirer dans un coin reculé pour en finir avec moi. Je ne suis pas sûr que Pharos lèverait le petit doigt pour me défendre si la question de sa loyauté était posée.

Je ne crois pas non plus à la plus optimiste qui voudrait qu'ils m'aient totalement lavé de tout soupçon. J'y crois même plutôt encore moins qu'à l'autre : je sais que les réserves de Silvenhair envers moi sont plus anciennes que l'attaque du camp. Je ne vois pas ce qui serait venu peser dans un autre sens.

Entre les deux, il y a une myriade de possibilités. Allant de leur désir de me retourner à celui de m'utiliser, en passant par ce qu'a avancé Lowell : le besoin d'un secrétaire. Finalement, j'arrive à cette conclusion qui n'en est pas une : je verrai bien.

Je ressors un peu plus tard, un paquet de livres moldus sous le bras, et me rends résolument à la bibliothèque. Malgré mon coeur qui ne se calme pas, je me force à ne jamais regarder par dessus mon épaule. Soit je suis paranoïaque, et tout ce que je fais est inutile – à moins de présenter le concours des Aurors sous une fausse identité ; soit je suis suivi, et autant que cet espion se sente en sécurité. Je me demande ce que Kingsley dirait de ça – peut-être qu'il est presque inquiétant qu'un prétendu espion comme moi fasse si ouvertement peu d'efforts pour cacher ses activités. Là, je crois que j'atteins le niveau de Maugrey, et je ris en entrant dans la bibliothèque municipale.

Je rends les livres d'histoire de l'art que j'avais empruntés et j'en sélectionne d'autres – notamment le catalogue de la Bibliothèque nationale française sur l'Utopie au travers des siècles. Comment être indifférent à la quête d'une société idéale, même moldue ? Je m'assois à une table et je feuillette l'énorme ouvrage, particulièrement fasciné par la section consacrée aux machines sensées libérer le Moldu de ses limites. Le livre ouvert sur « l'Eve futur », froid assemblage mécanique imaginé par L'Isle d'Adam, je me lève soudain et m'isole aux toilettes. C'est dans cette étroite et précaire intimité que je laisse un message chuchoté à l'Ordre pour leur dire que je ne serai pas au prochain rendez-vous et que je reviendrais peut-être avec les coordonnées dont nous avions parlées.

Quand je ressors, je prends au hasard deux romans sur les présentoirs et je vais enregistrer l'ensemble de mes livres. Sur le chemin de la pension, je m'arrête brièvement dans un pub pour dîner, le nez dans mon bouquin. A aucun moment, je n'ai eu l'impression d'être suivi.

000

Silvenhair a globalement fait comme si je n'étais pas là – sauf pour s'opposer à mon entrée dans le saint des saints, sa tanière où doit avoir lieu la réunion stratégique. Certains auraient peut-être protesté, moi, je me contente de tenter d'avoir l'air dépité. Dans le fond de mon âme, je chéris le prétexte qui m'est ainsi donné pour partir à leur recherche – je ne pense qu'à ça depuis des jours.

Je les trouve assez facilement, dans une galerie éloignée du centre, là où vivent les femmes seules, le plus loin possible des lycaons, en train d'écraser des noisettes avec des pierres. Hope me voit la première et se lève presque. Quelque chose la retient.

« Bonjour, Remus ! Mel, regarde, c'est Remus ! » elle s'écrie néanmoins.

Ledit Mel ne lève pas les yeux, il ne s'arrête même pas. Il me semble qu'il écrase avec encore plus de rage la coquille, réduisant le fruit en bouillie.

« Bonjour Hope, bonjour Mel », je réponds. J'espère que ma voix est égale.

« Mel, Remus te dit bonjour », chuchote Hope sans me regarder.

« Bonjour », lance le petit en haussant les épaules et sans lever les yeux. Hope m'offre un regard gêné comme si elle devait excuser son frère. Je lui souris pour lui dire que c'est pas grave – je ne peux pas m'attendre à qu'ils me sautent au cou. De leur point de vue, j'ai disparu sans explication au moment où ils avaient sans doute le plus besoin de soutien. Je ne sais pas non plus ce qu'on a pu leur dire sur moi... L'idée que ma culpabilité dans l'attaque du camp ait pu trouver un écho dans leurs souvenirs de ce cruel après-midi me fait un peu trembler. Je la repousse parce que je ne veux pas envisager avoir tellement gâcher les choses. Je me baisse, accroupi face à eux, pour essayer de changer le rapport.

« J'ai beaucoup pensé à vous », je raconte. « J'aurais aimé pouvoir venir vous voir mais ce n'était pas possible », j'explique. Mel continue à écraser sans pitié des noisettes. « Je me demandais si votre nouvelle vie vous plaisait... »

Ce que j'ai vu en quelques heures ne me rend pas optimiste sur le sujet – on est loin du dénuement bucolique de leur ancien lieu de vie, on est dans un camp de lycaons, un camp où se prépare la Revanche. Le soupir de Hope confirme.

« Oh, ça va... La seule chose c'est qu'être tout le temps sous terre... la forêt me manque », elle murmure, positive malgré tout. Son courage, une fois de plus, me fend le coeur. Son visage est effectivement blanc et ses joues peut-être plus creuses – à moins que mes souvenirs soient faussés. Je me demande quels mots ne seraient pas ridicules dans ces circonstances : Que je rêve de la sortir d'ici ? Comme si tout cela n'était pas qu'une élucubration de ma part.

Je regarde plutôt Mel, qui ne cesse de fuir mes yeux. J'essaie de tendre la main, il recule. Je m'arrête mais il perd l'équilibre sur les fesses et je vois ce que, peut-être, il me cachait : un bleu de quelques jours sur la joue.

« Qu'est-ce que... » j'aurais voulu poser la question doucement mais les mots se précipitent hors de ma bouche.

« Rien », il murmure l'air terrifié. Si le mur de la caverne ne le retenait pas, il reculerait encore.

« Il... il s'est cogné », intervient nerveusement Hope. Je ne la crois pas un instant.

« Qui t'a fait ça ? » je demande en m'invitant au calme, sans être sans doute très convaincant.

« C'est... j'aurais pas dû... voler de la nourriture... » il avoue en baissant les yeux – un peu comme s'il s'attendait presque à que moi aussi je le gronde.

« Qui, Melyor ? » j'insiste encore.

« Tiens, tu es là, Lupin... », dit alors une voix derrière moi, « je l'aurais parié...Quand on m'a dit que Silvenhair t'avait remis à ta place... »

Je regarde Samuel, qui est faussement nonchalamment appuyé contre l'ouverture de la salle. Son visage a pris en quelques semaines des plis amers qui le vieillissent. Je note que son arrivée a notablement fini de terroriser mes petits moineaux, qui ont reculé en abandonnant leurs précieuses noisettes. La réalité s'impose d'elle même.

« C'est toi qui lui a fait ça ? », je demande. Je tremble de rage froide.

« ça ne te regarde pas Lupin », il crâne. « Rien ne te regarde ici... Si Lowell ne t'avait pas amené, personne ne t'aurait laissé entrer ! »

« Ces enfants méritent mieux que ça », j'insiste, tout en ne me laissant pas entraîner sur le terrain mouvant de ma dévotion à la cause.

« Oui ? Mieux que quoi, Lupin ? Mieux que la victoire ? » il pérore. J'ai l'envie profonde de l'étrangler, de faire taire à jamais cette voix gouailleuse, cette voix qui a entraîné Lyall et qui maintenant... « Tu crois que c'est tes livres qui vont leur offrir ? »

« Ils méritent mieux que des coups, certainement », j'essaie d'être glacial. Je dois l'être un peu parce qu'il marque un temps avant de répondre, ses yeux me semblent plus menaçants.

« La discipline est nécessaire ! » il affirme.

« Lyall », je commence. Lyall n'avait rien d'une tendre, mais elle n'aurait jamais frappé un des enfants comme cela, j'en suis sûr. Mais il ne me laisse aucune chance de dire ça. A moins qu'il ne l'ait entendu avant que je ne le dise.

« Non, ne parle pas de Lyall », il crache. « Tu ne sais rien de Lyall ! »

« Non ? » je demande froidement. Je suis presque content de constater qu'il n'est pas capable d'entendre le nom sans perdre son calme. A-t-il des remords ? Fallait y penser avant ! Je m'avance encore : « Elle fait pourtant une si belle martyre pour la révolution ! Et quel exemple de discipline ! »

Les mots se déversent avec fiel ; les enfants reculent encore, comme repoussés par la violence de mes paroles, comme s'ils ne doutaient pas un instant de l'issue d'une telle discussion.

« Tu n'as pas le droit », il bégaie presque.

« Le droit de quoi ? » je demande chirurgical. « Qu'est-ce que tu lui as promis, hein ? »

Il a l'air particulièrement jeune quand il craque :

« C'est elle... elle qui a voulu venir...Lyall... » il affirme un peu maladroitement. Puis sa haine envers moi et l'orgueil lui soufflent une contre-attaque : « Lyall voulait te prouver des choses, c'est pour cela qu'elle est morte ! »

Le coup porte ; le souffle me manque, mais la colère est la plus forte :

« C'est moi qui l'ai envoyée se battre ? »

« C'est toi qui ne lui as pas offert d'avenir ! » Il se drape dans son mépris pour moi. « Alors, elle est allée le prendre ! »

« Avec toi ? » je ne suis pas loin du mépris moi aussi.

« Moi, je l'aurais faite mère ! » il répond sa hargne intacte.

Mon cerveau traite péniblement toutes les implications de cette affirmation.

« De quoi parles-tu ? » je demande presque doucement.

« Elle n'arrêtait pas de parler de toi, de combien tu étais différent, intelligent et supérieur... » Il explique, en faisant de grands pas et de grands mouvements de bras dans la grotte. Ça m'étourdit. « Mais c'était pour la galerie, hein ? Tu n'étais même pas un mâle pour elle ! Ah pour les théories, les livres... mais pour l'action ! » Il s'arrête pour asséner : Elle l'a compris trop tard ! »

« Je ne comprends rien », je murmure sincère.

« Si tu t'étais occupé réellement d'elle... » il reprend avec mépris, « comme un homme ! »

Là, il me toise. Les mots s'enfoncent dans ma chair. Ils l'emplissent d'un fiel monstrueux. Je comprends. C'est au-delà des mots : La procréation comme une mission. Le choix du géniteur. Lyall.

« J'ignorais qu'elle souhaitait un enfant », j'avoue.

« Que pouvait-elle vouloir d'autre ! » il m'oppose.

La liste me paraît très longue, en fait. Et, j'écoute à peine le discours de Samuel sur le rôle historique de la Louve. Je ne le partage pas mais je crois inutile de faire un exposé sur ma vision de la lycanthropie. Ce n'est pas une vision heureuse ou même souriante. C'est un maléfice pour moi, je le sais. Quelque chose qu'on subit, à laquelle on ne peut trouver aucune justification ou utilité sociale... Alors, la reproduction lycanthrope... Au fond de la salle, Mel et Hope se sont serrés l'un contre l'autre... Et dans une montée de fièvre, je me demande à quel âge elle sera mère...

Mais Samuel me toise. Il attend l'objection, la preuve de ma trahison profonde de la cause. Ça ne m'inquiète même pas. Mes soucis sont ailleurs, je m'en rends compte. La question est là. Comme si elle s'était générée elle même. Elle est énorme et incontournable. Et, je pourrais avoir une réponse. Il suffirait de demander. Et qu'il consente à me répondre.

« Comment sais-tu qu'elle n'était pas enceinte ? » j'ose.

Samuel me regarde longtemps avant de répondre. Je tremble qu'il ne cherche à utiliser son savoir pour se jouer de moi. Ce serait pire que tout, me semble-t-il.

« J'ai trouvé dans ses affaires un flacon bouché », il finit par répondre avec aplomb. Il est celui qui sait et il aime ça. Avec condescendance, il va même jusqu'à commencer d'expliquer : « La potion... »

« ...des neufs lunes », je complète dans un souffle. Il a l'air surpris que je sois au courant, ça le rend presque respectueux une demi seconde mais ses yeux tombent sur les enfants. Et, sans doute pour leur éducation, il décide d'aller jusqu'au bout.

« Tu ne lui as pas donné de raison de l'ouvrir », il assène, méprisant.

Il veut tellement me blesser que je comprends que je ne pourrais jamais tenir sa version pour vraie. Je ne peux pas lui demander le flacon. Il l'a sans doute donné à une autre louve d'ailleurs ; on ne laisse par perdre dans les camps de Greyback. Je redresse la tête en pensant à Lyall, à ses erreurs et à ses espoirs. Je dois accepter d'en avoir fait parti... et de ne jamais savoir...

Je me nourris de ça pour faire mon lycanthrope et m'approcher de ce petit con qui se croit arrivé maintenant que son chef est prêt à le vendre comme victime consentante à Voldemort. Il ne recule pas mais il est perturbé par mon calme. Il me voulait déchiré, il m'a mis debout sans savoir comment.

« Ecoute-moi bien Samuel », je murmure mais mes intentions sont assez claires, je crois. « Ne me donne plus jamais une raison supplémentaire de sortir ma baguette... »

« Tu te prends pour qui ! » il crache, mais il recule.

« Si tu touches à ces gamins, sois certain que je saurais, Samuel, sois certain que je te retrouverais », je conclus sur le ton du constat. Et, sans lui laisser le temps de réagir, je traverse la salle pour m'agenouiller devant Mel dont les yeux s'élargissent à peine en voyant la baguette.

« Jamais plus, Mel, sois en sûr », je lui promets en faisant disparaître son bleu.

000

Finalement, je suis reparti entier du camp des Lycaons. Silvenhair ne m'a même pas adressé la parole ; Samuel ne m'a pas dit au revoir ; mais je suis reparti entier avec Lowell qui avait l'air épuisé. Je n'ai pas trop osé lui poser de questions. Surtout, je n'avais qu'une seule idée en tête pendant tout le retour. Une idée qui se fichait de la logique, de la raison et du possible comme n'importe quel Maraudeur du règlement de Poudlard.

Sortir les gamins de cet enfer.

Ça m'habite comme une fièvre, ça me tient droit comme un corset, ça me rend patient et silencieux comme un loup en maraude. Ce n'est pas une mission définie par d'autres, ce n'est pas non plus un devoir moral ou une bonne action. C'est une urgence qui s'impose à moi et me tend comme un arc.

Je peux seconder Lowell sans un soupir ; applaudir les orateurs qui l'un après l'autre se déclarer prêts à mourir pour la révolution lycanthrope sans un haussement de sourcil. Je peux tout entendre, tout répéter. Parce que mon urgence est ailleurs.

Je peux raccompagner Lowell à Londres ; raconter le séjour à Pharos que la précipitation des évènements excite visiblement ; je peux attendre jusqu'au moment où le fait que je m'éloigne ne sera ni étonnant, ni malvenu. Je sais pourquoi j'attends.

Mais dès que je suis dans Londres – dans le Londres moldu – pour un peu je courrais. Je prends pourtant sur moi de me montrer paranoïaque et de choisir un long chemin plausible pour pouvoir repérer une éventuelle filature. Quand je suis certain d'être abandonné à mon sort, je transplane à l'endroit que j'attends d'atteindre depuis trop d'heures pour être comptées.

Au pied de l'immeuble, j'hésite. Peut-être ne sera-t-elle pas là ? Je n'ai pas besoin d'envisager qu'elle puisse émettre des réserves ; qu'elle puisse chercher à me rendre la monnaie de ma distance ; ou qu'elle refuse. J'ai déjà eu, en pensée, toutes les conversations possibles avec elle. J'espère seulement que je n'aurais pas besoin de l'embrasser, de trahir toute mon éthique – ou ce qu'il en reste - pour l'embarquer dans le projet le plus fou, le plus désespéré et le plus important que je n'ai jamais eu. Je reconnais que je compte sur son amitié pour moi.

J'avale ma salive, j'essuie ma main moite sur mon jean et je sonne.

Rien.

Je regarde autour de moi comme si les rares passants à cette heure tardive pouvaient m'indiquer la marche à suivre.

Mon coeur bat.

Je sonne de nouveau. Plus longuement.

Un bruit bizarre sort de l'appareil. Instinctivement, je rentre la tête comme si je m'attendais à ce qu'elle hurle.

Le oui est ensommeillé et circonspect.

« C'est R... » je décide d'en appeler directement à notre connivence : « Stefan Zweig »

« Stef... Remus ? » demande une voix incrédule – mais plus alerte.

« Oui. »

« ça va ? » elle demande immédiatement. Sans attendre la réponse, elle déclenche la porte. J'entre en me demandant si je devais répondre. Je m'engage sans attendre dans l'escalier mais je l'entends qui descend quatre à quatre à ma rencontre.

« Remus ? »

Elle est en face de moi, vêtue d'un grand tee-shirt qui lui descend à mi-cuisse. Sa baguette est dans la main qu'elle tient pointée vers le bas, dans le prolongement de son corps. Elle me détaille des pieds à la tête comme si je risquais d'être un Inferi.

« ça va ! » - j'affirme en essayant de sourire. « Promis ! »

Elle continue pourtant de m'observer avec suspicion pendant toute notre remontée silencieuse. Je m'interroge vaguement pour savoir si j'aurais dû encore attendre, un meilleur moment, une heure plus décente, mais ma promesse est là, brûlante, vivante. Elle ne me permet pas de perdre du temps.

On rentre chez elle, et je finis assis sur le canapé orange, une bière moldue que je n'ai pas demandée dans la main. Ses yeux continuent de signaler son extrême vigilance.

« Je... j'ai besoin de toi, Dora », je décide que louvoyer serait insultant pour elle comme pour moi.

« Là maintenant ? » elle demande. Elle se voudrait gouailleuse mais elle n'est pas très crédible.

« Presque », je souris. « Je suis désolé mais je ne suis pas très libre de mes mouvements et je ne veux pas être plus soupçonné que je ne le suis... »

Elle acquiesce mais murmure sans vraiment me regarder :

« Personne ne savait où tu étais... J'ai même été demander à Dumbledore, un soir... mais il n'était pas là »

D'autres fois, je me serais alarmé de savoir qu'elle m'ait cherché. Mais ce soir, je me dis que je n'ai le droit de refuser aucune aide. Les enfants ont besoin de toute l'assistance qu'ils pourront avoir. Je répète donc seulement que je suis désolé ; elle hausse les épaules comme pour clore le sujet. J'inspire.

« J'ai revu Hope et Melyor », j'annonce, et à son froncement de sourcils, je comprends qu'elle ne sait pas de qui je parle. La vague de découragement me prend au dépourvu. Je mesure d'un seul coup l'incongruité, la fatuité, la stupidité de ma démarche. Nous sommes en guerre. Je n'ai plus seize ans.

«Je suis désolé », je balbutie ; je vais me lever.

« Eh, tu vas où ? Tu me réveilles au beau milieu de la seule vraie nuit que j'ai de la semaine, tu m'annonces tout à trac que tu as besoin de moi et puis tu te tires ? »

Je me rassois.

« C'est qui ? Les deux anges que tu as fauchés en plein vol pour que Thelma s'échappe ? »

Qu'elle en soit si vite là m'émeut terriblement. J'acquiesce.

« Et ça va pas mieux en le disant ? » elle demande plus doucement.

J'opine derechef, comme un gamin.

« Ils n'étaient pas chez les Lycaons ? »

De nouveau je confirme silencieusement, les mots me paraissent très dangereux.

« Tu es allé chez les Lycaons ? » elle reprend, avec un certain détachement, comme si elle s'abritait derrière sa pratique professionnelle pour mener cette conversation à son terme.

« Avec Lowell. »

« Alors ils ne te prennent plus pour un traître ? »

J'hausse les épaules ; je ne serais pas aussi positif sur le sujet. Elle me dévisage une demi seconde avant de demander :

« Et ils vont mal ? »

Je lui fais un sourire désolé, admirant une nouvelle fois sa perspicacité et regrettant de devoir admettre que Hope et Melyor sont entre de tristes mains – comme si ça rendait leur calvaire plus réel.

« Si mal que ça ? » elle murmure.

« Oui. »

Elle détourne les yeux, comme si elle devait réfléchir en regardant autre chose que moi.

« Va falloir retourner voir les Penn », elle finit par conclure.


Et voilà, Tonks partout et sur tous les fronts...

J'espère que ça va vous faire autant plaisir qu'à moi !