Vingt-Cinq Jours d'Humanité

Le générique est bien connu – A Mme Rowlings les droits, à Alixe, Fée et Vert ma reconnaissance pour leur relecture patiente et attentive...

Merci à ceux qui partagent leur lecture avec moi – LKChan et Rebecca-Black qui aiment Tonks en action (moi aussi) ; Llte ; Ezilda ; Alana Chantelune ; Touffue qui veut la capitulation de Remus – et si c'était une conquête ?; Wanderin qui se rattrappe;Fée Fléau ; Lunenoire qui doute de leur santé mentale (excellent!)


« J'ai reçu la vie comme une cicatrice »

Lautréamont.

18 – Marques

Les choses se mettent en place plus rapidement que je l'avais espéré. Deux jours plus tard, Tonks me fait savoir qu'elle a pris rendez-vous avec les Penn. Je la retrouve le soir suivant à la bibliothèque moldue près de la pension où je continue de passer mes nuits londoniennes.

Pour l'occasion, elle a de longs cheveux blonds nattés sagement dans le dos et de grosses lunettes de bonne élève. Nous avons, à la vue de tous, une improbable mais géniale conversation sur l'architecture des manoirs irlandais à l'époque victorienne. Comme la bibliothèque ferme, elle me propose d'aller continuer la conversation au pub. D'un recoin du parc le plus proche, nous transplanons chez les Penn.

En la regardant frapper chez les parents de Thelma dans son costume d'Auror, avec ses cheveux redevenus bruns mousseux, je me demande combien de fois j'ai rencontré une sorcière de cette trempe. La liste est très courte.

Je n'ai pas pris la peine de me grimer cette fois et Thelma me saute très simplement dans les bras en m'appelant Remus. Autant pour ma couverture. Mais à voir le regard des parents Penn entre eux, je ne crois pas qu'ils n'aient pas déjà été capables de lier les différentes informations dont ils disposent. Ça me file quand même un frisson qui court tout au long de ma colonne vertébrale, un rappel fondamental de ma fragilité alors que je me voudrais fort – plus fort que je n'avais réussi à le désirer depuis longtemps. Comme l'angoisse ne peut rien pour moi, je décide de m'occuper de Thelma.

« Tu vas bien », je constate, et la fillette me sourit – un sourire confiant et lumineux. Comme si elle savait que j'en ai besoin, douloureusement besoin de savoir que quelqu'un au moins va bien.

Ses parents précisent qu'elle a repris du poids, qu'elle dort mieux et que ses premières transformations se sont passées aussi bien que possibles. Ils n'ont pourtant trouvé personne capable de leur préparer de la potion tue-loup ; un domaine dans lequel je ne peux en rien les aider et je le leur avoue très simplement. Ils sont évidemment déçus de l'apprendre. Thelma semble sentir qu'on touche un sujet sensible et intervient pour me demander des nouvelles des autres.

Là, je regarde Tonks, qui m'encourage d'un signe de tête.

« Les autres ont été transférés dans le camp des Lycaons », je lui réponds. Je précise pour ses parents: « Les supporters les plus acharnés de Greyback, ceux qui pensent qu'il faut répandre la lycanthropie...prendre le pouvoir... »

Je me sens plutôt honteux de devoir expliquer ça – même si je sais qu'ils ne sont pas incapables de faire la différence entre diverses définitions de la lycanthropie. De fait, ils se contentent d'hocher sobrement la tête pour montrer qu'ils ont compris.

C'est l'ancienne Ursula qui demande :

« Ils sont avec Samuel ? »

J'acquiesce, ému qu'elle s'en inquiète, puis précise :

« Hope et Mel, seulement. »

« Mel... Mel et Samuel, ils ne s'aiment pas », elle commente sobrement.

Je ne peux que lui donner raison et le constat est douloureux. On n'est pas loin de la question que je suis venu poser – car qui autre que moi peut la poser ? Pourtant je n'ose pas.

« Vous comptez faire quelque chose ? » s'enquiert alors avec un peu d'hésitation Jason.

Sans doute sent-il qu'il y a un message derrière cette conversation. Peut-être que la mauvaise conscience de sa femme envers les autres enfants garous a fini par l'atteindre - je décide que cette deuxième hypothèse est plus prometteuse pour notre projet. Je veux lui répondre mais Nymphadora, qui a peut- être senti l'ampleur de mes hésitations, prend l'initiative :

« Nous aimerions... Nous savons que les enfants sont... ne sont pas traités convenablement dans ce camp... Encore moins que là où a vécu Thelma », elle précise. « Nous aimerions les sortir de là. »

C'est sobre et simple. Evident. Je l'admire de savoir dire cela si directement. Il me semble que jamais j'en aurais été capable.

« Mais qui s'occupera d'eux après ? Vous ? » demande Mary en se toutnant vers moi, et non vers Nymphadora. Et je me sens démasqué, exposé, finalement plus démuni que face à des Lycaons soupçonneux. Trop d'humanité, je me dis confusément.

Je me contente d'un geste flou parce que ma position sur le sujet n'est pas plus claire. Le fait est que nous avons évoqué la question avec Tonks, seulement pour conclure que le plus important était de les sortir du camp.

« Eh bien, c'est tout le pourquoi de notre visite », enchaîne courageusement Nymphadora à ma place. « Vous avez bien compris que le rôle de Remus... Il prend des risques énormes. Cette opération risque de le griller durablement auprès des Lycaons... »

« Ce n'est pas la question », j'objecte.

Bien sûr, je n'ai aucune sécurité matérielle à apporter aux gamins ; bien sûr, je risque ma vie pour l'Ordre. Mais, même si ce n'était pas le cas, où est la maison accueillante, le cadre stable dans lequel j'aurais pu les accueillir ? N'ai-je pas déjà tant de mal à assurer ma propre survie ? Ne suis-je pas totalement dépendant de la sympathie de l'Ordre, du salaire de Pharos, aussi irréguliers que mes services ?

« Si, Remus, c'est une bonne partie de la question », conteste sévèrement Tonks sans même me regarder. Je suis pas loin de fulminer, je crois, mais personne ne me regarde. « Il n'est pas raisonnable dans ces conditions, pour l'instant, qu'il les prenne directement en charge lui-même », elle conclut.

Je ravale le sarcasme qui me ferait demander si elle envisage vraiment qu'un jour je puisse constituer un tuteur acceptable pour des enfants dont les besoins sont si importants. D'abord parce que je pense aux enfants eux-même, à leurs intérêts. Ensuite, parce que je pressens qu'elle ne voudrait pas l'entendre. Pendant que je ressasse ma mauvaise humeur, Jason Penn comprend :

« Vous voudriez que nous nous occupions d'eux... »

Je ne veux pas le regarder parce que je ne veux pas perdre trop vite espoir. Je regarde plutôt Nymphadora – après tout c'est elle l'optimiste, la combattante. C'est son idée qu'ils pourraient accepter. Elle me paraît prudente quand elle acquiesce doucement.

« Remus pourr... » - elle commence, et puis elle change de stratégie : « Vous m'aviez dit que vous cherchiez quelqu'un qui pourrait vous aider, vous donner des conseils sur la lycanthropie, aider votre fille à mieux la vivre ? Remus...Remus a été professeur à Poudlard... »

Mon curriculum vitae me paraît un peu surfait mais les Penn me regardent d'un oeil neuf. Même Thelma. La puissance de Poudlard semble commencer avec le nom.

« Vous accepteriez ? » me demande de nouveau Mary, qui ne m'a jamais réellement quitté des yeux.

« En échange de votre accueil pour Mel et Hope », je confirme sobrement.

« Mel et Hope ? Ici ? » s'enthousiasme immédiatement Thelma.

« Une pension pour enfants-garous en quelque sorte », s'amuse Jason, en faisant quelques pas dans la pièce. Il regarde sa femme et acquiesce.

« Avant que vous ne vous engagiez », intervient Tonks, « vous devez mesurer que vous mettez votre famille en danger... »

« Je crois que nous commençons à être bien organisés pour les transformations », l'informe Mary. Avec un peu d'agacement, il me semble, comme si elle avait déjà ce sentiment que les sorciers ne peuvent pas totalement comprendre la lycanthropie.

« Ce n'est pas la question... Les garous vont les chercher », insiste Dora.

Il y a un silence puis Jason demande:

« Le Ministère va nous protéger ? »

Là, je dois me retenir de ne pas fermer les yeux. Leur mentir me paraît monstrueux. Leur dire la vérité est impossible. Je regarde Dora, désolé. Son visage est fermé, insondable, très Black. Elle affronte la réalité avec un courage exemplaire :

« Ce n'est pas une opération officielle du Ministère », elle leur avoue.

Ils sont silencieux. Dora cherche mon regard, j'essaie de faire bonne figure même si je ne sais pas quoi dire. Je voudrais avoir les mots, je voudrais lui donner la force. Je ne sais pas si je suis utile mais elle va jusqu'au bout :

« Vous avez déjà entendu parler de l'Ordre du Phoénix ? »

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Je partage donc maintenant mon temps entre les Penn et Lowell. Assez équitablement.

Pharos a moins besoin de moi, de fait. Il semble qu'il oublie un peu son commerce pour mettre ses connaissances linguistiques dans des ambassades auprès des garous d'autres pays sans que je sache bien ce qu'ils en attendent – des renforts, des soutiens, la copie du modèle Greyback ?

Le premier résultat est que la librairie est souvent fermée. Je prétends pour la galerie en profiter pour aller faire des réparations dans la maison de mes parents. L'excuse laisse les garous pantois mais incapables de la mettre en doute ou de la questionner. Je crois que le concept de « maison de famille » leur est tout simplement trop étranger.

Cette nouveauté, ce retour à l'enseignement, m'aide à supporter les fiévreux discours de revanche des garous que je continue de côtoyer. Il semble que Voldemort ait émis de nouvelles propositions sur la table – on dit notamment qu'il aurait promis d'associer Greyback à quelques actions d'envergure.

Les rumeurs les plus folles courent sur la nature de cette action chez les garous. On parle d'attaques de hauts fonctionnaires du ministère, de Scrimgeour en personne, voire de Dumbledore... Pour les deux derniers, ça me semble trop énorme pour être vrai. Je suis presque tenté de le dire. Mais je fais comme tout le monde, je siffle mon admiration.

Comme je suis néanmoins partisan de la maxime moldue qui veut que toute fumée ait une origine, je ne peux pas m'empêcher de me demander ce que les Mangemorts et les Garous peuvent avoir comme ennemis communs. J'espère surtout secrètement que la cible n'est pas Harry – je ne crois pas au-delà des capacités de Sa Saleté des Ténèbres de pondre une « raison » pour les Garous de détester Harry Potter. Son nom n'est jamais cité, mais l'idée me hante de manière tenace. Je prends donc finalement sur moi d'écrire à Nymphadora pour lui demander si Harry prenait des « risques » ces temps-ci.

Dans sa réponse, où elle moque très clairement mon euphémisme, elle m'affirme aussi qu'il est suffisamment occupé par la direction de l'équipe de Quidditch – Gryffondor semble néanmoins pourtant d'après elle assez mal parti pour la coupe, une mystérieuse mission que lui aurait assignée Dumbledore et, d'après elle encore, un béguin naissant pour Ginny. Rien d'officiel mais j'ai toujours eu un cinquième sens pour ces trucs là, ajoute-t-elle à la fin de sa lettre.

Rien ne peut plus me rassurer que la présence de Dumbledore auprès de Harry – quelque soit la mission, et je décide que je ne peux rien faire de plus sur ce chapitre.

Tout cela me laisse du temps pour Thelma. Je m'étonne à chaque visite de combien elle a tout de suite accepté mon retour dans sa vie. La première fois, elle a écouté mes explications sur mon rôle d'espion dans les camps avec beaucoup de gravité mais sans aucune émotion visible. Je me suis demandé, avec ma paranoïa habituelle si elle ne l'avait pas en quelque sorte toujours su.

Après quelques visites, elle m'a confié que cette quasi année dans les camps de Greyback lui semblait pas totalement réelle, pas plus que la guerre dont ses parents parlaient ou que mes histoires d'espionnage.

« Des fois, je me dis que je ne suis pas partie... que j'ai fais un rêve... que tout ça n'existe pas... le camp, les gens là-bas... pas vraiment », m'explique-t-elle avant de remonter la manche de sa chemise. Sur son avant bras la marque est immanquable, terriblement grandes, des dents de garou adulte, sur son bras d'enfant. « Elle ne partira pas... ça existe », conclut-elle.

Je ne sais vraiment pas quoi lui répondre sur le moment. Pourtant elle attend, sage et attentive. Elle attend une réponse. En désespoir de cause, je retire ma chemise et je lui montre ma propre marque.

« Elle est petite ! » s'exclame-t-elle en posant sa main d'enfant sur mon omoplate.

« Elle n'a pas grandi », je corrige en souriant.

En me retournant, je lis sur son visage qu'elle n'a pas compris.

« Mon corps a grandi, pas la cicatrice » j'explique.

« Oh. »

Elle regarde rêveusement son avant-bras comme si elle cherchait à visualiser ce qui adviendra de son propre corps.

« Tu seras une très jolie jeune femme, plus tard, Thelma », je lui promets sur une impulsion un peu déraisonnable. Non que ce soit un mensonge, mais lui promettre une vie facile et heureuse ressemble à une tromperie. Il me semble que mon rôle auprès d'elle, la mission que ses parents m'ont confiée, est ailleurs.

« Belle comme Lyall ? » elle demande naïvement, et je suis pris à la gorge.

J'inspire plusieurs fois avant d'être capable de répondre.

« J'espère que tu seras aussi belle et beaucoup plus sage, Thelma... »

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Que faisons-nous ensemble, Thelma et moi ? Eh bien, essentiellement, de grandes promenades dans la campagne autour de la maison de ses parents. Nous allons beaucoup en forêt et elle m'apprend à faire moins de bruits et à poser des pièges. J'ai expliqué à ses parents que ça me paraît une très mauvaise idée de nier totalement ce que les camps lui ont enseigné – la survie. Je ne sais pas ce qu'ils en pensent réellement mais ils ne s'y sont pas opposés.

Dans la forêt,on compte les arbres et les oiseaux. On observe des animaux – des lapins, une biche, un sanglier. Je commence son initiation magique en lui ouvrant les yeux sur les plantes et les créatures magiques que nous croisons. Afin d'être précis dans le nom des plantes et leurs usages, je rachète même des livres de botanique. Elle en connaît déjà un certain nombre et est presque surprise quand je lui dis qu'on apprend la même chose à Poudlard.

Pourtant, ce n'est pas très étonnant. D'abord elle a vécu dans une famille magique depuis sa naissance, et l'année passée dans le camp forestier des garous lui en fait découvrir d'autres. Malgré un mépris affiché, beaucoup de garous ont des connaissances magiques- rudimentaires certes, souvent de l'ordre de la superstition comme les Moldus, mais des connaissances néanmoins.

On a ainsi la chance un bel après-midi, grâce à notre approche silencieuse de tomber sur un clabbert qui fait sa toilette sur une branche assez basse.

« Quelle drôle de grenouille », murmure Thelma quand je lui désigne la créature du doigt.

« Regarde ses cornes, ses dents...tu as déjà vu une grenouille avec des dents ? » j'objecte tout aussi discrètement. Elle fronce le nez.

« Ça sent autrement aussi », elle reconnaît.

Ça me fait toujours bizarre quand elle fait si simplement référence aux sens lycanthropes mais j'opine. L'odeur du clabbert est bien sûr différente de celles d'autres animaux des bois.

« Ses dents sont effilées comme des rasoirs », je continue.

« C'est pas gentil alors », elle décide avec une légère grimace.

« Ni gentil, ni méchant... C'est très agile... tu vas voir »

Je fais délibérément un pas en avant pour faire peur à la créature et une large pustule rouge écarlate apparaît sur son front. Je frappe des mains et elle se met à clignoter. Le Clabbert interrompt sa toilette, étire ses bras immenses et disparaît en trois mouvements dans les frondaisons.

« Ça se mange ? » demande Thelma, pratique.

« Pas que je sache... » je souris. « Les sorciers les capturent parfois à cause de cette pustule rouge... »

« Ils trouvent ça rigolo ? » elle s'étonne franchement. Je me rends compte, pas pour la première fois, combien elle trouve les amusements futiles. Je ne sais pas réellement si on peut mettre l'intégralité de ce comportement sur le compte de son expérience de lycanthrope. Mais je ne peux pas m'empêcher de trouver ça un peu triste.

« En fait, si nous n'avions pas fait tant de bruit », je réponds, « le clabbert ne se serait pas inquiété de notre présence, nous sommes magiques comme lui. »

Je trouve important de lui répéter qu'elle appartient à un monde magique plus large que les garous. Il me semble d'ailleurs qu'on devrait le répéter à beaucoup de sorciers – et non leur donner l'impression que leur supériorité technique, somme toute récente, leur donne des droits infinis sur les autres créatures. Thelma me ramène au moment présent :

« Et ils en font quoi, alors, les sorciers ? »

Nous, eux... toujours. Ça me serre le coeur, mais nier la barrière serait sans doute lui mentir.

« Les Clabberts ont la capacité de détecter les moldus – les animaux comme les humains », je lui apprends.

« Oh, d'accord », comprend Thelma avec un intérêt nouveau.

Je précise tout ça sur le chemin du retour et, en rentrant, Thelma a très envie de le dessiner. Elle fait un portrait plutôt ressemblant et écrit la date et le lieu de notre observation. Quand je veux le coller dans le cahier où nous collectionnons nos trouvailles, elle a l'air songeuse, presque réticente. Je lui demande si elle veut l'offrir à sa mère – je me rappelle qu'enfant, j'aimais ramener un souvenir de mes journées d'école à la mienne, mais elle secoue la tête en signe de dénégation.

« A Poudlard, ils en ont des clabberts ? » elle demande.

La question me surprend.

« Tu veux dire dans la forêt qui entoure le château ? »

« Tu as dit qu'ils étudient les créatures magiques, non ? » elle demande sans répondre à ma question.

« Oh, oui, je ne souviens plus si le clabbert est réellement au programme. Sans doute oui. Pourquoi ? »

« Je pourrais leur envoyer mon dessin alors », elle dit un peu rêveusement.

« A qui ? »

« A Rosalba et Swann, mes soeurs... » elle explicite avec une petite grimace et je suis en alerte.

« C'est une bonne idée », je réponds avec précaution. Ces deux soeurs sont un peu abstraites pour moi, malgré les photos qui sont en bonne place sur la cheminée du salon. Moi même, je suis enfant unique et je n'ai connu que sept brèves années l'idée de fraternité – je ne m'étendrai pas sur les résultats. Je suis surtout curieux de savoir comment les Penn abordent la question.

Thelma hausse les épaules et puis raconte :

« On est allé les voir un week-end... au village à côté de l'école... que des sorciers... »

« Elles devaient être contentes de te voir ! » j'essaie d'être enthousiaste même si je sens bien que quelque chose ne va pas.

« Je ne sais pas , elle me répond.

Je me tais parce que je ne trouve rien de mieux à faire, et elle finit par reprendre :

« Papa leur a dit... il leur a fait promettre qu'elles n'en parleraient à personne... »

« Il leur a dit », je répète. Je suis pas foncièrement étonné : Jason Penn a déjà montré son courage dans ce domaine. Mais c'est un risque supplémentaire de confier un secret aussi gros à des gosses aussi jeunes. Juste après avoir pensé ça, je me rappelle que James et Sirius étaient plus jeunes encore quand ils avaient découverts ma condition – et qu'ils ne l'ont jamais dit à personne. Enfin, James ne l'a jamais fait, parce que quand Sirius a envoyé Rogue à ma recherche, voulait-il le dire ? Il a toujours prétendu le contraire mais...une partie de moi ne l'a jamais totalement cru.

Loin de mes souvenirs doux-amers, Thelma, elle ne contente de hausser les épaules.

« Je n'étais pas là », elle explique, « il m'a dit que je ne devais pas m'inquiéter, qu'elles savaient. »

« Bien », je commente sobrement.

« Je voudrais tellement », elle reprend avec une animation nouvelle, mais sa voix se brise et elle chuchote le second « tellement... ».

Je ne suis pas suffisamment cruel pour l'obliger à mettre des mots sur les choses qu'elle sait déjà qu'elle pourrait perdre. Je ne sais pas réellement pourquoi mais j'ai même envie de laisser une chance à Rosalba et Swann Penn. Je me contente donc de sourire et de prendre la plume. Nous passons l'heure suivante à leur écrire un récit de notre observation et allons en grande cérémonie demander à Mary Penn d'envoyer la lettre à Poudlard.

Les jours suivants, la nervosité de Thelma est palpable. Bizarrement peut-être, ça décuple mes efforts de pédagogie. Heureusement la réponse des soeurs ne met pas plus de trois jours à arriver. Elle est écrite par l'aînée mais signée aussi par la cadette. D'abord, Thelma n'ose pas l'ouvrir. Finalement elle me la tend comme si c'était une des histoires que je lui pioche dans la bibliothèque de ses parents tous les soirs.

« Tu veux que je lise ? »

Elle acquiesce. J'obtempère.

« Petite Thelma », commence la lettre – et je décide immédiatement qu'un tel début ne peut pas mentir. Je lis donc à haute voix.

« C'est une vraie surprise de recevoir cette belle et longue lettre de toi. Nous espérons que c'est la première d'une longue série. Surtout si à chaque fois, tu peux nous fournir un sujet d'exposé pour le cours de soins aux créatures magiques ! »

Je note in petto qu'elles ne parlent pas de Défense contre les forces du Mal – je ne sais pas si Thelma notera la distinction mais moi, elle me touche.

« Ton professeur a l'air très intéressant – on t'envierait presque Swann et moi ! Et ton dessin est vraiment très beau. On espère qu'on pourra se joindre à vous et aller voir ce Clabbert – on n'en a jamais vu en vrai – pendant les prochaines vacances. Il y a tant de choses qu'on doit faire ensemble.

Rosalba et Swann »

Le sourire de Thelma me guérirait presque de mon angoisse.

Et il faut ça, vu combien l'attente du moment où le sauvetage de Hope et Mel sera possible se poursuit – au-delà du supportable. Imaginer mes deux blondinets rudoyés une nouvelle fois par Samuel suffit à me priver durablement de sommeil. Mais les faits sont là, difficiles et têtus.

Lowell ne me propose pas de retourner chez les Lycaons ; il me semble que lui-même y va peu. Je n'ai donc aucun moyen de savoir si ma promesse aux gamins s'est réalisée et si Samuel les laisse en paix. Tonks est débordée par les missions du Ministère et de l'Ordre et aurait bien du mal à monter une autre opération secrète. Lors d'une de nos rencontres faussement fortuites, elle me confie qu'elle cherche encore la bonne façon de parler de notre projet à Shacklebolt.

« Tu crois qu'il ne nous aiderait pas ? » je m'étonne.

« Je crois que tu sous-estimes sa prudence », elle répond avec précaution.

« Ce qui veut dire quoi ? » je m'agace.

Elle soupire.

« Il ne trouve pas que le bilan soit bien glorieux... On a presque foutu en l'air ta couverture, on n'a même pas pu faire passer ça dans nos résultats à la Division... Je ne suis pas sûre que le sauvetage des autres gamins serait sa priorité », elle énumère sans oser me regarder..

Elle, qui assène la vérité aux Penn, qui traque les mages noirs et qui m'embrasse quand je m'y attends le moins... elle semble gênée de partager avec moi les réticences de Kingsley. Je souris malgré la gravité de ce qu'elle m'apprend. Comme elle ne me regarde toujours pas, ça ne change rien.

« Ce n'est pas la moitié d'un Auror celui-là, hein ? » je commente, plus gentiment que précédemment.

Elle soupire de nouveau.

« Il te tient pour responsable ? » je m'inquiète.

Elle hausse les épaules.

« C'est compliqué avec Kingsley...à la fois, il a de grandes exigences envers moi... et j'ai appris beaucoup avec lui... et à la fois, il a un côté grand frère, il veut me protéger... »

« De quoi ? » je demande presque à mon insu.

Nouveau haussement d'épaules.

« ... de Dawlish qui ne me supporte pas... de ma propre capacité à me mettre dans des ennuis que je ne sais surmonter... de ma témérité et de mon impulsivité... sans parler de ma maladresse congénitale... »

J'ai la gorge plutôt sèche en entendant cela. Comme si quelque chose manquait... Mais cette chose arrive.

« De toi aussi. »

« De moi », je répète stupidement. Est-ce que je ne le sais pas ? Est-ce que même je ne l'attendais pas ?

« Il voudrait que je t'oublie », elle énonce d'une voix sans émotion, comme si elle parlait de quelqu'un d'autre.

« Tonks... »

« Oui, je sais, toi aussi tu voudrais que je t'oublie... » elle enchaîne en détournant les yeux.

« Je voudrais que tu rencontres quelqu'un qui te mérite », j'essaie, inutilement je le sais, mais la laisser se dévaloriser comme cela m'est insupportable.

Elle a un rire sans joie.

« C'est vrai que tu ne fais pas beaucoup d'efforts pour me conquérir. »

Qu'est-ce qu'on peut répondre à ça ?

« Mais on s'égare, hein », elle reprend dans le silence qui s'étale comme de l'huile, lent et lourd. « Ce que je veux dire c'est qu'on a besoin de lui, mais qu'il faut que je trouve le moyen de lui faire envisager les choses de notre façon... C'est un Auror, Lupin, il accepte les pertes de la guerre »

« Toi, aussi tu es Auror », je remarque.

« Moi ? » elle a un sourire en biais, comme si elle se moquait de ses propres raisons. « Moi, je sais que ces pertes-là sont inacceptables pour toi. »

J'ai toujours su qu'elle faisait cela en partie pour moi, je sais même que j'ai compté sur ça en allant la voir. Mais l'entendre énoncé aussi clairement, sans une part d'ombre qui pourrait me permettre de croire qu'elle se sent fugacement responsable des suites du sauvetage de Thelma est... agaçant ? Déroutant ? Douloureux ?

Je ne sais pas exactement quel sentiment domine mais ma gorge est sèche.

« Tonks, je ne veux pas... » je commence.

Elle lève les yeux au ciel.

« Tu ne veux pas que je sois amoureuse de toi ? On le sait. Tu ne veux pas que je sois malheureuse ? C'est à ton honneur », elle assène en prenant soudain une distance physique par rapport à moi. « Mais tu ne peux pas m'empêcher de participer à cette guerre, de prendre les risques que je veux prendre et pour les raisons qui sont les miennes. »

Sa voix se brise, et je ne peux que me sentir désolé de tant de souffrance.

« Dora... »

Je veux prendre son bras, elle se dégage et ne me laisse pas une seule occasion de la faire revenir sur ses pas.


Est-ce un pas en arrière ? Il me semble que non.

Le prochain chapitre est sans doute le pivot de la dernière partie de l'histoire – Il s'appelle « L'insupportable ».

Comme vous comprendrez assez tôt de quoi il parle, je ne vous livre que la citation qui l'accompagne, parce qu'elle va servir de fil rouge à Remus :

Ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable.
J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité,
de quelque chose qui soit dément peut-être,
mais qui ne soit pas de ce monde.