Vingt-Cinq Jours d'Humanité
Disclaimer : Faut-il un disclaimer ?
Remerciements : Faut-il encore répéter tout ce que je dois à Mme Alixe (et son Oscar), à Fée fléau (et MSN), à La Paumée (quand elle passait par là) et à Melle Vert (quand elle n'est pas occupée à tuer son libraire) ?
J'embrasse aussi tous ceux qui font que je n'écris pas cette histoire que pour moi et qui laissent des traces dans la neige de la toile... - Rebecca-Black, Ezilda, Llte, Alana Chantelune, Miltonia, Wanderin, LK, Shandibee, Siri l'aventurier, Lunenoire, Guézanne et Hemera...
Ce
monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable.
J'ai donc
besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité,
de
quelque chose qui soit dément peut-être,
mais qui ne
soit pas de ce monde.
Albert Camus, Caligula
19 – L'insupportable
La convocation était claire et laissait peu de place à la discussion. Enfin, je sais que personne ne serait allé vérifier si je pouvais venir ou non. Mais je n'y ai même pas pensé, même pas. Sirius y aurait peut-être encore vu ma « maladie » de vouloir plaire à tous et à chacun.
Mais lui aussi serait venu, je le sais.
Bill Weasley se matérialise à la sortie de Pré-au-lard presque en même temps que moi. Il ne lui faut que quelques secondes pour s'ébrouer et regarder autour de lui. Juste quelques secondes. Pourtant, je sais qu'elles auraient été de trop si ce n'était pas moi, un ami, qui le constatait. Mais Bill n'est pas un Auror, ce n'est même pas un combattant. C'est un homme de bonne volonté relativement compétent, et c'est déjà beaucoup.
« Remus ! » il s'exclame joyeusement en me reconnaissant.
Ce que j'aime avec Bill, c'est que je n'ai jamais été son professeur. Il n'a pas cette réserve que même les jumeaux Weasley, avec leur or, leur savoir-faire, leur célébrité et leur malice, gardent envers moi. C'est toujours une drôle d'expérience de les voir se demander comment m'appeler, faire des périphrases, voire m'appeler professeur... Bill, lui, me considère comme un ami peu contraignant de ses parents. Et, avec son savoir et son expérience de briseur de sort, il a une conversation intéressante, ce qui ne gâte rien.
« Bonsoir Bill, alors sur le pont toi aussi ! » je badine avec plaisir.
« Oui. Pas que ce soit bien tombé... on devait sortir Fleur et moi... », il répond avec un clin d'oeil de connivence.
« Oh », je commente brillamment.
C'est comme ça, les histoires de vie de couple, ça ne m'inspire pas. Les affres adolescents de James déjà me laissaient relativement froid, et ça ne s'est pas arrangé en vieillissant. Il me manque peut-être l'expérience – parce que je sais que ce que j'ai vécu avec Lyall n'était pas la négociation du compromis qui fonde un couple... ou alors les prémisses... Peut-être que cette incapacité à m'y intéresser postule d'ailleurs de mon incompétence à créer une telle relation avec quiconque. Ce serait abdiquer de tellement de contrôle... je m'en pense incapable.
« Finalement, j'ai réussi à la convaincre de proposer à une de ses collègues d'y aller avec elle... », continue Bill que mon trouble n'a pas l'air de déranger beaucoup. Il y a des gens comme ça qui réfléchissent tout haut, qui pensent avec les autres... James en faisait partie – surtout quand il s'agissait de Lily. Je sais que je ne suis pas réellement censé trouver une réponse alors je me contente du minimum :
« Bien. »
Ça suffit visiblement au jeune briseur de sort.
« Le truc c'est qu'elle a beau savoir que c'est pour l'Ordre, elle tend toujours à... imaginer le pire... » m'explique-t-il encore, un peu gêné cette fois.
« C'est normal qu'elle ait un peu peur », je réponds sans trop savoir quoi dire.
« Non, elle n'est pas inquiète de la mission elle-même... - je pense qu'elle n'a pas trop de doutes sur mes capacités à me défendre et puis, il s'agit juste d'aller veiller sur le sommeil des élèves, non ? C'est plutôt qu'elle ne peut s'empêcher d'imaginer des trucs quand nous ne sommes pas ensemble... et le fait que Tonks soit là ce soir n'aide pas », il conclut avec une grimace.
Je suis surpris – non pas que Fleur soit jalouse du charmant jeune homme qu'est Bill, objectivement, mais qu'une jeune femme aussi séduisante qu'elle puisse douter de ses propres charmes.
« Fleur est jalouse de Tonks ? »
J'ai presque soufflé ma question tant elle me paraît dépasser le cadre de nos relations cordiales. Mais Bill a l'air content de pouvoir en parler.
« ça, c'est la faute de ma mère ! » il s'exclame avec un grand geste de la main qui montre qu'il y a longuement réfléchi. « Elle a qu'une envie : c'est de marier un de ses enfants. Mais Charlie est trop occupé avec ses dragons, les autres sont trop jeunes ; alors c'est moi. Ensuite, elle n'aime pas trop Fleur, autant le dire... Elle est trop différente d'elle... Mais qui voudrait épouser la réplique de sa propre mère ? »
Moi, qui ai toujours pensé que celui qui avait épousé ma mère avait eu beaucoup de chance, suis, une fois de plus, mal qualifié pour répondre. D'ailleurs ce qui me frappe c'est toutes les connaissances que quelqu'un comme Bill paraît avoir sur un tel sujet. Tout ce savoir-faire que je n'ai pas, comme si j'avais raté des leçons fondamentales à Poudlard.
« Enfin... enfin, elle aime beaucoup Tonks », il tempère, en me jetant un regard en biais qui ne fait pas de doute sur son niveau d'information. « Alors, dans un de ces raisonnements dont elle a le secret, elle a insinué qu'on ferait un bon couple ! Moi et Tonks ! »
De nouveau, le calme et mesuré Bill a laissé percer son exaspération.
« Non ? » je demande avant même de réfléchir.
« Ne vous méprenez pas, Remus », il me répond en me prenant le bras. « J'adore Tonks ; on se connaît depuis Poudlard et elle m'a toujours fait rire... J'admire l'Auror qu'elle est devenue, son engagement malgré sa famille... Tout ça... Mais ce n'est pas ce que je cherche dans la vie... Jamais je n'ai été amoureux d'elle. »
Quelque chose en moi a envie de protester. De parler de la douceur de son visage, de la fraîcheur de sa voix, de sa rectitude... Cette fois, je me retiens. Peut-être parce que Bill me regarde en coin.
« Et elle ? » je demande, étonné brusquement de me rendre compte combien Bill en sait sur Nymphadora, sa famille, sa vie. N'est-ce pas révélateur que tu ne connaisses pas mes amis ? Je frissonne.
Cette fois, Bill s'arrête, alors que nous sommes presque en vue des grilles de Poudlard.
« Remus, je sais que... notre différence d'âge demanderait que je ne dise rien mais... Il n'y a qu'une seule personne dont Tonks soit amoureuse depuis près de deux ans, et je ne pense pas que vous l'ignorez... »
Il a dit ça très calmement, avec cette confiance en lui qu'ont certains hommes. Je l'envie. De sa prestance physique, de ses certitudes, de l'amour qu'il partage avec Fleur... Ça faisait longtemps que je n'avais pas envié quelqu'un comme cela.
« Les autres vont nous attendre », je réponds simplement, et Bill ne trouve pas cette fois le courage de me relancer.
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C'est Tonks qui est à la grille et qui nous ouvre.
Certains y verraient un signe.
Je refuse de le faire.
Enfin plutôt, j'essaie de n'y voir qu'une curieuse coïncidence.
« Kingsley n'est pas là ? » demande Bill.
« C'est moi qui suis officiellement en mission ici », elle répond avec un brin d'agacement, comme si Bill remettait en cause sa compétence. « Il n'a pas pu venir... Flitwick et McGonagall nous attendent... » Elle a un petit sourire fugace. « Ils sont excités comme des mômes à l'idée de faire des rondes toute une nuit dans l'école ! »
« Nous fais pas l'Auror blasée ! » se moque Bill, et une deuxième fois, je l'envie de pouvoir être si décontracté et si proche d'elle aussi, je crois.
« Tu n'as pas eu de problème pour venir, Remus ? » me demande Nymphadora sur un ton très précautionneux.
« Oui, pas de problème, personne n'avait besoin de moi », je réponds.
C'est quand Bill lève les yeux au ciel que je me rends compte que ma réponse pouvait paraître très amère.
« C'est Bill qui a laissé sa fiancée », je continue dans un effort d'animation de la conversation, dont je ne me saurais peut-être pas cru capable.
« Fiancé ! » s'exclame Tonks en se retournant vers son ancien camarade. « Qui dit fiancé dit mariage ! »
« Cet été », confie le jeune homme avec un peu d'émotion.
« Molly va être ravie ! » continue la jeune Auror alors que nous traversons le parc.
« Hem, elle n'approuve pas la fiancée mais... »
« C'est pas elle qui se marie avec Fleur », commente Tonks étonnamment à l'aise avec le sujet et avec Bill, je trouve.
« Non », reconnaît Bill avec un grand sourire.
« Les autres nous attendent dans le Hall d'entré », annonce Nymphadora alors que nous montons les marches du château.
De fait, une fois les portes de Poudlard poussées, nous les voyons : le minuscule Flitwick et la raide Minerva. Une drôle d'équipe, quand on veut bien regarder, pour patrouiller dans les couloirs : deux profs, deux Aurors, un briseur de sort et un loup-garou... On est tous assez amusés par la situation... Les profs qui découvrent leur école la nuit ; leurs anciens élèves qui les guident... Ça fait presque animation de fin d'année !
Minerva nous remercie d'être venus et annonce qu'elle estime que nous ferons mieux de rester ensemble. Tonks lui propose de faire deux équipes pour couvrir plus de terrain mais Minerva lui répond gentiment qu'on n'est pas tous Aurors. Tout le monde se range à ses arguments.
Ça me fait un drôle d'effet de me retrouver la nuit à Poudlard avec Minerva, Flitwick, Bill et Tonks, mais je décide qu'il ne faut pas trop y réfléchir ; pas trop revenir sur nos différences d'âge, nous sommes quelque part ce soir des égaux, des membres de l'Ordre du Phénix. Je me rends compte qu'il ne doit pas y avoir que moi qui trouve la situation curieuse. Je me décide à faire un peu de conversation – après tout, j'ai toujours été le compassionnel.
« Alors, Albus est reparti », je lance.
Dora a un petit sourire :
« Il a emmené Harry », elle ajoute.
« Harry ? »
Minerva, qui s'est raidie autant qu'elle en est capable, nous lance un regard désapprobateur. On a profané la révérence qu'elle voue depuis des décennies au directeur de Poudlard – On ne questionne pas les agissements de Dumbledore.
« Albus, Albus ne m'a pas dit où ils allaient », elle avoue.
Il me paraît finalement clair que sa désapprobation a un objet plus illustre que ma simple personne.
« Il ne vous l'a pas dit », je répète.
« Il a peut-être localisé...l'endroit », suggère Nymphadora.
« Quel endroit ? » demande sèchement Minerva.
« Enfin, Minerva, cet endroit qu'il cherche, depuis le début de l'année, l'endroit où Voldemort... » explique Dora avec un mélange de patience et d'excitation.
« Nymphadora, je sais les théories audacieuses et improbables que vous échafaudez Kingsley et vous... »
« Remus y croit, lui aussi », affirme Tonks en me désignant du menton. Tous se tournent évidemment vers moi.
« A quoi croyez-vous, Remus ? », me demande aimablement Flitwick.
Comme les deux femmes me regardent comme une sorte de Pâris qui devrait les départager, je n'ai d'autres choix que de m'expliquer.
« Je sais moi aussi que Albus cherche une grotte depuis des mois... maintenant, personne ne peut dire ce qu'il espère y trouver... »
J'ai voulu proposer un compromis, je les ai fâchées toutes les deux. Les Grecs avaient raison, on ne peut départager deux femmes ! Nous retombons donc dans un silence profond et contraint. Filius une nouvelle fois fait la démonstration de sa capacité de médiation.
« Si leur entreprise était réellement dangereuse, il me semble qu'Albus aurait emmené plus que Harry... », il suggère.
Je retiens de lancer « plus que l'Elu? »; Il me semble révélateur et sain que nul ne veuille voir en Harry plus qu'un adolescent. Et Filius a sans doute raison. Albus a dû l'emmener pour l'aguerrir. Tout simplement.
« Vous oubliez l'été dernier, Professeur », le contredit pourtant Nymphadora, avec entêtement, « Albus ne s'est embarrassé de personne quand il est revenu sa main estropiée. »
« Vous parlez comme s'il nous cachait des choses », la gronde Minerva, et le conflit est de retour. Filius et moi échangeons un regard qui vaut un soupir. Bill semble songeur comme s'il avait certaines informations pour la première fois.
C'est une explosion, une cavalcade et une drôle d'odeur qui nous sortent du cercle sans fin des spéculations vides.
« Vous entendez ? » demande Tonks.
« Un élève en maraude », je souris malgré moi.
« Allons voir », conclut Minerva, et j'ai immédiatement une vague de sympathie pour le pauvre gamin qui va nous voir anéantir sa petite escapade.
Ça ne s'arrange pas en s'approchant. L'odeur provient d'un nuage magique que Flitwick reconnaît comme de la « poudre d'obscurité péruvienne, produit Weasley de bonne qualité mais néanmoins interdit dans notre enceinte ». Tonks produit avec à propos un sort de ventilation, et nous voyons bientôt apparaître trois silhouettes connues : Ron, Neville et Luna.
Je ne peux m'empêcher de me demander comment le premier vit les excursions de Harry avec Dumbledore ; est-ce qu'il essaie de compenser la défection de son meilleur ami avec Neville et Luna ? Le trio me paraît assez improbable. Et où est Hermione ?
Mais je n'ai pas vraiment le temps de m'interroger, parce que, plutôt que de chercher des excuses à leur présence nocturne loin de leur dortoir, ces trois-là nous sautent littéralement dessus avec l'air sincèrement contents de nous voir.
« Professeur, Tonks, comme... Nous ne savons plus quoi faire », commence Ron d'une voix haut-perchée qui traduit son inquiétude et son excitation.
« Que penseriez vous d'aller tout simplement dormir », commente Minerva, trop d'années de professorat la dispensant de la moindre indulgence.
« Mais », intervient le timide Neville avec une vigueur rare, « Malefoy! Il est là-dedans! »
« Où donc ? »
« Il s'est échappé de la salle sur demande ! » intervient Ron.
« Harry nous avait dit de le surveiller », complète Neville.
« Harry ? » j'interroge. J'ai le même sentiment qu'à Noël : que nous savons peu de choses de ce que pense Harry, finalement. Nous voulons le protéger et nous comptons sur lui, mais nous ne savons rien sur ce qu'il a en tête. J'espère brusquement qu'Albus, à son habitude, a une vision plus claire que nous.
« Quand il est parti avec Dum... avec le professeur... » s'empêtre Ron.
« Il avait raison, Malefoy en a profité », le soutient Neville
« Ce Malefoy », commente rêveusement Luna.
« On ne sait pas exactement ce qu'il fabrique là-dedans », avoue Neville alors que Ron veut expliquer : « D'après Harry, ça fait des semaines que... »
McGonagall n'a pas besoin de beaucoup crier pour les faire taire et leur demander de parler chacun leur tour. Comme Ron a l'air trop frustré pour le faire, et que Luna ne semble pas réellement intéressée, c'est Neville qui nous explique que Harry les a chargés de surveiller Drago mais que celui-ci semble s'être échappé de la Salle sur demande en utilisant un produit des Weasley.
Minerva reconnaît immédiatement que le procédé appelle une enquête et demande à Flitwick d'aller chercher le « professeur Rogue » - annonce qui provoque la moue dégoûtée obligatoire de Ron.
Nous nous mettons collectivement à la recherche de Drago et cette quête, relativement curieuse nous fait d'un seul coup basculer dans un drôle de cauchemar. Je suis peut-être le premier à me rendre compte que les enfants n'ont pas tort quand ils parlent d'un complot important et grave.
Au début, je ne veux même pas y croire – ou plutôt je veux croire que je me trompe. Mais la troisième fois l'odeur est trop fraîche et trop nette pour que ma position tienne. C'est l'odeur du loup qui se cache dans l'homme. Et par n'importe lequel; je porte la marque de sa mâchoire sur mon omoplate.
Pour une fois, je décide d'avoir recours à mes sens. Je me laisse envahir par l'écho de cavalcade plus ou moins loin de nous. Il se passe indubitablement quelque chose.
000
On est à l'infirmerie comme après un naufrage. On est vidés, déboussolés, perdus.
On ne sait pas vraiment ce qui s'est passé, comment la routine est devenue la guerre, comment la bataille est devenue une défaite. On est comme des enfants après une blague qui aurait mal tournée.
Quand les Mangemorts avaient fini par prendre la fuite, alors qu'ils nous tenaient plutôt à leur merci, Minerva nous avait confié à Dora et moi la garde des blessés. Kingsley se dépatouillait avec les envoyés du Ministère, et il avait toute ma sympathie.
Evidemment, les mômes avaient tous des égratignures mais s'ils nous avaient suivi sans rechigner dans l'antre de Pom-pom, c'était parce qu'ils étaient tous inquiets pour Bill. Ses blessures n'avaient rien de blessures magiques – plus exactement, rien de blessures magiques habituelles. Même un humain pouvait le voir; il saignait abondamment parce qu'il avait été mordu. Mordu. Pas une seule fois, plusieurs. Son visage était à jamais défiguré. Je pense que tous pouvaient douter qu'un médicomage, aussi talentueux soit-il, soit en mesure de lui rendre son visage d'avant cette nuit.
Pour moi s'ajoutait encore l'odeur. Immanquable, lourde et prenante. Greyback.
Et les conclusions qui s'imposaient.
Greyback était capable de mordre en dehors de l'influence de la lune – comme s'il refusait les quelques jours de quasi humanité qui lui étaient encore possibles de vivre.
Et les questionnements, manifestations des limites de mes connaissances – aurais-je cru qu'un jour je serais pris en défaut sur la lycanthropie ? C'était finalement la deuxième fois.
La morsure était-elle fatale ?
Personne ne posait la question à haute voix. Ni Ron, ni Hermione, ni Luna, ni Tonks, ni Pom-pom. Pourtant il me semblait que tous l'hurlaient...
Pom-Pom s'affairait au milieu de nous tous, alignés en arc de cercle autour du lit. Les flacons de potion cliquetaient quand elle les posait sur le plateau métallique de la table de nuit. Ron semblait incapable de faire autre chose que de regarder son frère.
« Où est Ginny ? » demanda-t-il soudain à haute voix.
« Elle cherche Harry », répondit Hermione. « McGonagall lui a demandé de l'amener ici. »
Personne n'a commenté parce que personne ne savait rien. C'était une rumeur qui avait couru à un moment de la bataille – le retour de Dumbledore. Et puis nous avions tous vu Harry sortir de la Tour d'Astronomie, pâle comme s'il avait vu la mort, aveugle de colère. Nous l'avions vu traverser le château sans réellement s'inquiéter des batailles en cours, sans un mot, comme à la poursuite d'un ennemi personnel.
Il a presque le même visage quand il entre dans l'infirmerie. Hermione se jette sur lui et l'étreint comme si elle avait craint ne jamais le revoir. Je voudrais faire de même mais je n'ose pas. Je lui demande juste :
« Tu n'es pas blessé, Harry ? »
« Je vais bien » me répond-il sans me regarder, ses yeux sont rivés sur le lit derrière moi. « Comment va Bill ? »
Aucun de nous ne réussit à lui répondre.
« Vous ne pouvez pas le guérir avec un sortilège ou autre chose ? » demande Harry, après s'être approché et avoir mesuré lui même l'étendue des dégâts. Ça me fait mal, profondément, son espoir et la déception inévitable qui va suivre.
« Aucun sortilège ne marchera », répond Madame Pomfresh. « J'ai essayé tout ce que je connais, mais rien ne guérit des morsures de loup-garou »
Le mot est lancé pour la première fois dans la pièce. Il résonne comme un maléfice.
« Mais il n'a pas été mordu à la pleine lune », objecte Ron avec tout son amour fraternel. « Greyback n'était pas transformé, Bill ne peut pas... Il ne sera pas un vrai... »
Là, évidemment il me regarde.
« Non, je ne crois pas qu'il sera un vrai loup-garou », je réponds, et la vérité est que je suis content de l'affirmer même si je m'avance au-delà de mes réelles connaissances sur le sujet. D'ailleurs je prends des précautions. « Mais ça ne veut pas dire qu'il n'a pas été contaminé d'une manière ou d'une autre. Ce sont des blessures maléfiques. Elles auront du mal à se guérir complètement. Et Bill présentera peut-être certaines des caractéristiques... des garous... »
Je ne pense pas que quelqu'un dans cette pièce ait eu envie d'entendre tout cela. J'ai parlé plus qu'il n'était besoin à ce stade, j'en suis conscient. Je me tais brusquement.
« Dumbledore connaîtra peut-être un remède », espère encore Ron avec obstination. « Où est-il d'ailleurs ? »
« Ron, Dumbledore est mort », annonce Ginny.
Si Harry avait été moins pâle, je n'y aurais peut-être pas cru. Il me semble que le monde vacille brusquement, s'écroule. J'ai envie d'hurler, de courir, de laisser exploser une rage tout à fait lupine. Albus ne peut pas être mort. Toutes nos souffrances ont besoin de lui pour trouver leur sens.
« Comment est-il mort ? » chuchote Tonks « Comment c'est arrivé ? »
Et la réponse de Harry finit d'anéantir mes repères.
« Rogue l'a tué », il annonce, la voix sèche et rauque. Il raconte en termes brefs leur rencontre avec Malefoy en haut de la tour. Albus aurait été affaibli – il ne nous dit pas pourquoi, mais il aurait dépensé une partie de ses forces à protéger Harry. Encore une fois. Il nous dit, qu'entouré de Mangemorts et de Greyback, c'est Rogue qui l'a frappé de l'Avada Kedavra. Nous sommes anéantis. Tous. Je le sens dans mes os.
C'est à la fin du récit de Harry que Fumseck se met à chanter. Un chant unique, beau et poignant. Un chant d'amour et de peine qui semble plus fort que nos mots, nos larmes et notre douleur. Nous nous y abandonnons. Même l'arrivée silencieuse de Minerva ne réussit pas à nous en sortir totalement.
C'est différent quand la porte de l'infirmerie s'ouvre à la volée et nous fait tous sursauter. Mr et Mrs Weasley traversent la salle à grands pas, suivis de Fleur, son beau visage terrifié. C'est elle que je ne peux m'empêcher de la plaindre. J'ai encore dans la tête l'excitation fiévreuse et fière de Bill quand il parlait de leurs fiançailles. Le malheur qui s'est abattu sur lui en une seule nuit me serre le coeur. Il n'a pas seulement perdu son visage, loin de là. Heureusement, il a sa famille, je pense confusément.
Minerva s'est levée d'un bond en les voyant et se précipite à leur rencontre :
« Molly, Arthur, Je suis vraiment navrée ! »
Navré, je pense, navré... est-ce le mot ? Est-ce que révolté ne serait pas plus approprié ? Les Weasley ont l'air de prendre lentement la mesure de ce qui leur arrive.
« Bill », murmure Molly, les yeux rivés sur le visage ravagé de son fils, « Oh, Bill ! »
Je suis sur son chemin, je me rends compte. Je m'écarte aussi vite que je peux. Tonks fait de même et nous sommes séparés par le lit de Bill Weasley. D'abord je me dis que c'est un symbole adéquat, séparés par un garou en puissance, puis je m'engueule : Qu'est-ce que j'ai à pleurer sur mon sort ? Y a-t-il quoi que ce soit de nouveau qui mérite mon chagrin ? Je vois Molly embrasser le front ensanglanté de son fils et je ne peux m'empêcher de penser à ma propre mère, à sa douceur, à son amour pour moi qui lui permettait de dépasser la pitié que ma condition aurait dû lui inspirer. Elle a gardé jusqu'au bout envers moi l'exigence et la fierté qui sont les piliers du rôle parental, je crois. Curieusement, ça m'apaise.
Arthur lui reste debout. Il semble chercher une explication – peut-être un responsable. Et mon coeur pleure pour lui :
« Vous m'avez dit que c'est Greyback qui l'a attaqué ? », il demande à Minerva avec l'air effaré. « Mais, il n'était pas métamorphosé ? Alors qu'est-ce qui va se passer ? Qu'est-ce qui va arriver à Bill ? »
« Nous ne le savons pas encore », soupire Minerva et elle me regarde d'un air désemparé. Et me revoilà, une fois de plus, dans le rôle de l'expert. Ils voudraient sans doute que j'aie le moyen de leur dire que Bill n'est pas atteint du même mal que moi. Est-ce qu'ils se rendent compte ? - mon âme se rebelle. Mais c'est Arthur qui me demande, je m'oblige à me le rappeler, et je dois trop de choses à Arthur.
« Il y aura sans doute une forme de contamination, Arthur », j'énonce – aussi technique que je peux. C'est la seule façon pour moi de mettre de la distance, j'espère que ça marchera pour lui aussi. « C'est un cas étrange, peut-être unique, nous ne savons pas ce que sera son comportement quand il se réveillera. »
Arthur hoche la tête comme si je ne faisais que confirmer ce qu'il pensait. Je ne suis pas sûr que Molly m'ait écouté. Elle prend des mains de Pom-Pom, l'onguent malodorant et commence à l'étaler sur les plaies de Bill. Ses mains m'hypnotisent. Des mains de mère...
« Et Dumbledore », reprend Arthur, toujours occupé par le bilan. « Minerva, est-il vrai qu'il est… Il est véritablement... »
Minerva ne fait rien de plus qu'un signe de tête mais ça suffit.
« Dumbledore est mort », il murmure, et je sens qu'il voudrait l'appui de sa femme mais elle est tout à leur enfant. Telle la mère du Christ moldu, elle pleure sur son visage mutilé. Elle semble nous avoir oubliés quand elle balbutie :
« Bien sûr, l'apparence physique ne compte pas beaucoup ... ça n'a pas tellement d'importance... Mais c'était un très beau petit garçon, il a toujours été très beau et il… il devait se marier ! »
Le constat est terrible. Tant de gâchis ce soir... Tout le monde est assommé jusqu'à ce que la voix musicale de Fleur demande :
« Qu'est-ce que vous voulez dire par là ? Qu'est-ce que vous voulez dire par il devait se marier ? »
Tout le monde la regarde mais elle ne voit que Molly. C'est entre elles deux. Elle n'aime pas trop Fleur, autant le dire... Elle est trop différente d'elle, avait dit Bill. J'ai sous les yeux la preuve que son analyse de ses proches était relativement fondée.
Molly doit se forcer pour lui répondre :
« Eh bien, maintenant... »
Visiblement Molly ne pense pas que Fleur veuille d'un garou... et je ne suis pas assez jeune pour penser qu'elle puisse avoir tort... Quelqu'un comme Fleur, comme toutes les jeunes femmes, mérite mieux que ça. Je voudrais lui dire qu'il est inutile d'attendre, de perpétuer un mensonge mais la jeune femme l'interrompt d'un ton impérieux :
« Vous pensez que Bill ne voudra plus se marier avec moi ? Vous pensez qu'à cause de ses morsures, il ne m'aimera plus ? »
Je revois Bill me dire que Fleur imaginait toujours le pire, et en particulier qu'il puisse lui préférer quelqu'un d'autre. Ça m'avait paru un peu disproportionné...hier – n'était-ce qu'hier que nous avions cette conversation si intime et si légère ?
« Non, ce n'est pas ce que... » balbutie Molly.
« Vous croyez que je ne voudrai plus me marier avec lui ? » interroge encore le jeune femme, frémissante. « Ou c'est peut-être ce que vous espérez ? Qu'est-ce que ça peut me faire, son physique ? Je suis suffisamment belle pour deux, il me semble ! »
Personne ne fait un geste, personne ne dit un mot.
« Ces cicatrices montrent simplement que mon mari est courageux ! » Fleur reprend à peine plus calme. « Et d'ailleurs, c'est moi qui vais m'occuper de lui ! », elle ajoute en écartant Molly et en lui prenant l'onguent des mains.
C'est le coup de grâce pour Molly qui se laisse tomber en arrière, heureusement Arthur est là. Elle regarde Fleur étaler l'onguent sur les blessures de Bill comme si elle ne comprenait pas vraiment le sens des gestes de la jeune femme. Le silence est palpable. Les gamins ont l'air terrifiés comme s'ils pariaient sur l'imminence de l'explosion de Molly. Je me rends compte que ça m'est égal.
La profession de foi de Fleur m'émeut mais elle m'effraie aussi – peut-elle vraiment penser vivre à ses côtés, se rend-elle bien compte de la vie de relégation, de frustration qu'elle s'impose ? La beauté est une chose mais croit-elle avoir assez d'optimisme, de courage, de force pour lutter contre le découragement, l'amertume et les brimades ? Ne sera-t-elle pas tentée de s'enfuir dans quelque temps ? Est-ce que ça ne sera pas pire que tout pour Bill ?
« Notre grande-tante Muriel », dit soudain Molly, et tout le monde se tourne vers elle, s'attendant à tout sauf aux paroles qu'elle prononce : « possède un très beau diadème - fabriqué par des gobelins - et je suis sûre que je pourrais la convaincre de vous le prêter pour le mariage. Elle aime beaucoup Bill, et ce diadème vous irait à merveille, avec vos cheveux… »
La voix de Molly est humble. Ce sont des excuses, personne n'en doute même si tout le monde a du mal à le croire. Je croise le regard de Ginny qui ne semble pas en revenir.
« Merci », répond Fleur avec une raideur qui me semble un bouclier. Je me demande furtivement depuis combien de temps elle souffre de la froideur de Molly. Il me semble soudain que c'est une preuve de l'absolu de son amour pour Bill, et j'ai presque une bouffée d'optimisme. « Ce sera sûrement ravissant », elle articule.
Et comme si ces paroles avaient un sens caché, elles tombent dans les bras l'une de l'autre, mêlant leurs larmes et leur peine. Les mômes sont complètement désorientés par cette évolution, et je mesure combien ils sont encore jeunes, comme ils veulent voir les barrières rigides et prévisibles. Et, immanquablement après un tel début, mes pensées prennent un tour grisâtre. Je me sens vieux, irrémédiablement trop vieux pour ce monde. Je me demande soudain si Albus n'est pas maintenant soulagé de ne plus avoir à s'inquiéter de l'avenir, du bien-être voire de la survie de ses contemporains. La mort me semble une paix incroyable.
C'est la voix accusatrice de Dora qui m'arrache à ma douleur. Son regard est sombre et fiché en moi comme un poignard.
« Tu as vu ! Elle veut toujours l'épouser, même s'il a été mordu ! Elle s'en fiche ! »
Je regarde Fleur qu'elle désigne de sa main impatiente et je repense brutalement à Bill qui comparait Fleur et Dora... maintenant c'est elle qui fait des parallèles. Ça me frappe brusquement combien elle sort isolée de ces deux comparaisons. Ça me fait mal pour elle – c'est tellement injuste. Mais je n'ai aucune envie qu'on se donne, elle et moi, en spectacle au milieu de nos rares amis et alors que le monde tout entier paraît au bord de la chute.
« C'est différent », je réponds lâchement, en remuant à peine les lèvres. Et, comme à chaque fois que je suis mal à l'aise, je me réfugie dans la science : « Bill ne sera pas un loup-garou à part entière. Les deux cas sont très… »
« Mais ça m'est égal, ça m'est complètement égal ! » s'énerve immédiatement Dora. Elle s'avance et m'empoigne par ma robe sans aucun ménagement. Elle me secoue comme un témoin récalcitrant mais ses yeux n'ont pas la dureté de l'Auror. Ses lèvres tremblent quand elle balbutie :
« Je te l'ai répété un million de fois… »
Je ne peux vraiment pas la laisser continuer. Je ne veux pas qu'elle expose ainsi à tous sa faiblesse et ma dureté. Je ne veux pas que les mômes voient ça. Je ne veux pas qu'Arthur me répète que je devrais me laisser aller à mes émotions.
« Et moi », je la coupe, « je t'ai répété un million de fois que je suis trop vieux pour toi, trop pauvre… trop dangereux. »
Trop loup, je voudrais ajouter mais ça serait tomber dans un pathos plus douloureux encore.
« Je t'ai dit depuis début que ton attitude était ridicule, Remus », me lance alors Molly à qui personne ne demande rien. Elle me dit ça, en continuant d'étreindre Fleur au chevet de Bill, comme pour m'affirmer qu'elle croie vraiment à un futur où les garous et les sorciers sauraient coexister. J'ai envie de vomir. Je ne lui fais même pas remarquer qu'elle a préféré envoyer d'autres en émissaire plutôt que d'avoir cette conversation avec moi dans un cadre où j'aurais pu lui répondre sur le fond. Je ne m'énerve même pas. Je plaide plutôt, pour Dora comme pour moi :
« Je ne suis pas ridicule. Tonks mérite quelqu'un qui soit jeune et sain. »
Mais ça ne suffit pas à la désarmer :
« Mais c'est toi qu'elle veut », Molly objecte avec un sourire très doux qui m'exaspère.
Je détourne les yeux. Comme si ce qu'on voulait avait la moindre importance. Ne voulait-on pas tous la sécurité de Poudlard hier soir ?
« D'ailleurs, Remus, les hommes jeunes et sains ne le restent pas forcément », elle ajoute en montrant son fils. Le souffle me manque, le vertige, une nouvelle fois, n'est pas loin. Je ne veux pas, je pense, c'est la seule idée que je sois encore capable de formuler.
« Ce n'est pas… le moment d'en parler », j'articule.
Ils vont se taire, j'espère avec ferveur, ils vont me laisser en paix avec leurs idées folles, avec leurs tentations... Ils vont se rappeler que nous avons perdu notre guide, que nous sommes en guerre, que le désastre est proche... Mais c'est mal les connaître :
« Dumbledore aurait été plus qu'heureux que quiconque de penser qu'il y a un peu plus d'amour dans le monde », m'assène Minerva, ouvrant la bouche pour la première fois.
Je la regarde médusé. Elle soutient mon regard avec cette dureté qui n'appartient qu'à elle - la marque de son intégrité. Je ne sais pas quel tour cette conversation aurait pu prendre parce que Hagrid entre alors, tellement abattu qu'il est semble presque petit. Il nous annonce qu'il a ramené le corps de Dumbledore. Ça nous aurait sans doute plongé dans le chagrin si cette nouvelle n'avait pas mis en branle tout le processus politico-administratif qui semble survivre à cette fin du monde.
Minerva prend le commandement, distribue des tâches et des informations et entraîne Harry derrière elle avec une autorité que nul ne conteste. Je comprends alors réellement qu'elle est maintenant la directrice de Poudlard. C'est logique évidemment, mais c'est malgré tout un changement énorme.
« Heureusement que nous avons Minerva », commente Molly, « on peut être sûrs avec elle que Poudlard ne changera pas »
Je hausse les épaules.
« Si Poudlard reste ouvert », je ne peux m'empêcher de lui faire remarquer.
A la tête des enfants Weasley et d'Hermione, je pourrais aussi annoncer l'explosion prochaine de la planète. Je n'élabore pas. Ils en ont assez vu pour aujourd'hui – Albus, Bill, la trahison de Rogue et, en même temps, de tout ce que Albus (et nous avec lui) avait voulu tenir pour vrai... C'est Arthur qui brise le silence pensif qui s'est installé.
« Vous devriez retourner à Gryffondor », annonce-t-il à Ron, Hermione et Ginny. « Prendre du repos... »
« Mais », commence Ron en tendant la main vers Bill.
« Tu ne peux rien pour lui, Ron, à part rester en bonne santé... » lui oppose son père.
Ginny soupire
« J'imagine qu'il n'y a en effet pas grand-chose d'autres à faire... Quand je pense que je devrais être en train de réviser... Vous croyez... »
« Ça m'étonnerait que les examens soient maintenus », commente Pom-Pom.
Personne ne trouve de raisons de lui donner tort.
« C'est vraiment la fin », murmure alors Hermione.
Son abattement face au dérèglement de l'organisation des études est la première chose qui fait presque sourire Dora, qui s'est reculée sans doute pour reprendre le contrôle de ses émotions, sans doute pour échapper aux regards, mais que je vois de profil. Elle semble sentir mon regard et se tourne vers moi très brièvement avec un air de biche blessée. Elle s'enfonce encore derrière le rideau. Et je sens monter en moi l'impulsion de la prendre dans mes bras, de la serrer très fort, de lui dire combien elle est belle et courageuse... Je sens la folie dans mes veines ; elle est toute proche comme si elle attendait son heure depuis longtemps.
Molly et Arthur reviennent à la charge pour convaincre les mômes d'aller prendre du repos – je suis bien incapable de les imaginer aller se coucher, mais il est certain que nous ne pouvons pas tous rester là toute la journée, qu'il va falloir sortir, sortir de l'infirmerie, affronter le monde, encore un peu moins regardable qu'hier. Il va falloir faire face. D'ailleurs, les trois finissent par sortir comme s'ils partageaient mon analyse silencieuse. Peut-être est-ce un de ces moments où il vaut mieux être un Gryffondor, je me dis.
Ça finit de me décider. Parce que je n'ai pensé qu'à ça depuis tout à l'heure. Parce que je fuis depuis trop longtemps. Je m'approche de Nymphadora qui met un certain temps à me regarder en face. On parle en même temps :
« Remus, oublie... », elle commence
« Dora, je... », je balbutie.
On se tait au même moment, avec une sorte de rire nerveux.
« Quoi ? » elle demande la première.
« Si on allait...discuter ailleurs », je propose.
Elle a l'air sidérée de ma proposition et cherche une confirmation d'abord sur mon visage puis au-delà – j'imagine vaguement les Weasley l'encourageant par signes. Ses yeux reviennent sur moi, prudents. Mon coeur bat à tout rompre.
« S'il te plaît », j'ajoute.
Elle acquiesce très lentement, comme si elle doutait de ses oreilles ou du sens de mes paroles, et nous sortons de l'infirmerie dans un autre mot, juste un signe de tête aux Weasley. Il n'y a étonnamment personne dans les couloirs de Poudlard, et seul le bruit de nos pas nous accompagne jusqu'aux grandes portes de chêne sculptées. Nous descendons les marches et nous sommes dans le parc écrasé du soleil printanier. Une nouvelle fois, je quitte Poudlard et cette fois, plus encore que les deux premières, ça me paraît irrémédiable.
Je décide que je ne dois pas me retourner. Albus aurait voulu que nous allions de l'avant, même si la destination n'a jamais paru aussi floue. La voix de Dora à ma droite me sort brutalement de mon chagrin :
« Je ne veux pas que... Je suis désolée ».
« Moi, aussi », je réponds. L'étendue de mes regrets me paraît presque palpable, tangible, concrète - un matériel dont on pourrait presque faire quelque chose.
« Je ne recommencerais plus... je... c'était... », elle balbutie. Elle pleure. Et tu vas pas arrêter ça ? Je m'engueule. Ça suffit pas, là, la souffrance, l'hypocrisie, la douleur ?
Je m'arrête net de marcher et je la prends par les avant-bras pour la mettre face à moi. Son visage porte toutes les marques de cette nuit – le combat, le chagrin... mais je la trouve profondément belle, humaine, désirable.
« Tu le veux vraiment ? » je demande.
Il y a beaucoup d'urgence dans ma voix je m'en rends compte en l'entendant.
« Quoi ? »
« Tu veux vraiment prendre ce risque... » j'explicite.
« Quel...quel risque ? » elle demande encore, en s'essuyant les yeux des deux mains, comme si elle pensait qu'une vision plus claire l'aiderait à comprendre. Comme à chaque fois qu'elle me laisse entrevoir sa fragilité intime, je suis ému jusqu'aux os.
« Je suis tout sauf quelqu'un de facile à vivre, Dora », je réponds en ayant l'impression de faire le plus bel euphémisme de toute ma vie. « Je suis tout sauf un cadeau... Je suis aigri, je suis paranoïaque, introverti... Tu notes que je ne te parle ni de mes ressources ni de mon âge...ni de ma condition... Mais… j'ai tout pour te faire du mal, Dora. »
Au travers des larmes qui embuent ses yeux, perce un soleil brutal, elle se jette à mon cou en murmurant :
« Est-ce que toi, tu sais que je t'aime ? »
Je frissonne. C'est plus fort que moi. Personne - non, personne - ne m'a jamais dit cela. Je t'aime. Aucune des mes brèves conquêtes adolescentes. Lyall semblait préférer m'admirer. C'est sans doute ridicule mais ça me laisse tremblant. Je voudrais être capable de lui répondre que moi aussi je l'aime... que ce sentiment inconnu et perturbant qui m'assaille depuis deux ans maintenant, ça doit être de l'amour... Je voudrais lui dire que la rencontrer est le plus belle chose qui soit arrivée dans ma vie... Je voudrais tant... mais je ne sais pas.
« Je crois... je crois que je tends à m'habituer à l'idée », je souffle.
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Bon, bon, bon...
Le suivant – puisque c'est pas fini, non, non, quelques trucs à régler encore – s'appelle Le vertige... comment pourrait-il en être autrement ?
