Vingt-Cinq Jours d'Humanité

Le générique répète les droits de l'une et les apports des autres... Il remercie aussi tous les reviewers d'être là et de partager leurs réactions avec l'auteur...mais, on peut zapper le générique...


« The news that I held a spot in the life of someone so fiercely intelligent, so beautyful, so surely destined to make her mark upon the world, clapped home three times a day with the breathtaking impact of divine revelation ».

Scott Turow, The laws of our fathers

La nouvelle que je tenais une place dans la vie de quelqu'un de tellement intelligent, de tellement magnifique, tellement destinée à laisser une marque dans le monde me frappait trois fois par jour avec la force d'une révélation divine. Traduction libre.

20 – Le vertige

On a passé la nuit à parler. Je sais ça fait relativement vieux jeu, mais c'est tout ce qu'on a fait. Et ce n'est même pas, je crois, parce que nous avons nié notre désir physique mutuel. Le mien était là en tout cas. Simplement, nous devions vider notre sac, tous les deux. Mettre les choses sur la table. Ses rêves, mes craintes. Son chagrin, mes excuses. Sa jeunesse, mes années. Mes angoisses, sa sagesse. Notre avenir, nos passés. Fallait bien une nuit.

Il nous fallait nous entendre, nous tenir les mains, nous essuyer mutuellement nos larmes, nous endormir dans les bras l'un de l'autre. Il nous fallait aussi rire. Il nous fallait partager tout ce que nous avions retenu pendant des mois. OK, surtout moi.

Se réveiller dans le même lit, même si rien ne s'était passé, était intimidant – peut-être justement parce que rien ne s'était passé. Je sais, je parle encore pour moi. Mais elle aussi. Enfin, je crois.

Elle s'est redressée d'un bond dans le lit quand elle s'est réveillée et m'a attrapée par le bras avec une violence inouïe. Le souffle court, les pupilles immenses, on aurait dit qu'elle s'éveillait d'un cauchemar.

« Dora ? » j'ai balbutié.

« T'es pas une illusion, hein ? Je suis pas en train de devenir totalement folle ? » elle m'a demandé. Un chuchotement rauque.

« Dora ! »

« Je t'ai pas dit ça, mais tu dois bien le savoir, y'a un sacré paquet de timbrés dans la famille de ma mère et si un jour... » elle a continué sans vraiment reprendre sa respiration, sans accepter mon regard, mes mains sur ses bras.

Il fallait la faire taire. Je l'ai embrassée.

« Merlin », a-t-elle gémi. « T'embrasse vachement bien pour une illusion... »

J'ai ri et elle a pleuré encore une fois.

C'était évidemment de ma faute, alors je l'ai de nouveau embrassée et, ensuite, il aurait été difficile de dire qui prenait l'initiative. Ce n'était plus conscient pour moi en tout cas. C'était comme si ma peau avait subitement grandi, s'était étendue, pour être capable de me renvoyer des sensations aussi violentes.

On aurait sans doute été plus loin si la vie n'était pas venue nous rappeler à l'ordre. Deux hiboux ont suffi. La Division la mobilisait sur le champ pour aller faire un rapport sur les évènements de la nuit passée ; Minerva nous écrivait l'heure et le lieu de l'enterrement d'Albus – On a eu la fugace satisfaction de voir que Scrimgeour n'avait pas eu l'estomac de refuser que Poudlard soit la dernière demeure de son dernier directeur. C'était pas beaucoup.

On était un peu désemparés, à moitié déshabillés sur son lit, arrêtés dans notre élan de vie comme des marionnettes auxquelles on aurait coupé les fils.

« Qu'est-ce qu'on fait ? » elle m'a demandé.

Je ne savais pas trop de quoi elle parlait – je regardais ses seins, je crois.

« Tu... je vais aller à la Division », elle a commencé avec l'air de marcher sur des oeufs.

« Tu n'as pas le choix », j'ai commenté en me forçant à regarder ses yeux.

« Je sais pas pour combien de temps... », elle a continué d'un air encore plus incertain.

« C'est pas grave », je lui ai assuré - Elle croyait quoi, que j'allais l'enfermer ? Que je n'étais pas capable de surmonter une frustration temporaire ?

Mais bizarrement, ma réponse, que je pensais conforme à toute attente d'une jeune sorcière envers son tout nouveau amoureux déclaré – pour autant que le titre s'applique à notre relation balbutiante – a eu l'air de l'exaspérer.

« Dora ? » j'ai demandé avec un peu d'inquiétude.

« OK, OK ! Tant pis pour l'orgueil, pour ce qu'il m'en reste de toute façon, de l'orgueil », elle a maugréé en se levant d'un geste brusque. « Toi, tu vas faire quoi ? »

« Oh », j'ai laissé échapper en croyant comprendre le fond de son interrogation. Elle ne voulait pas aller trop vite et je ne pouvais pas lui reprocher. « Je ne sais pas... je... tu veux que je parte ? » j'ai finalement proposé.

« Mère Nature ! » a-t-elle gémi. « Remus ! Tu veux vraiment une réponse !? »

« Tonks, je ne comprends rien », j'ai avoué, piteux.

Elle a inspiré profondément avant de me répondre, et j'ai retenu mon souffle. Il y avait des scénarios catastrophes qui se bousculaient dans ma tête – beaucoup illogiques mais d'autres inquiétants. Le vertige n'était pas loin.

Quand elle a demandé « Veux-tu des clés ? » sur un ton magnanime qui me rappelait quand même l'étendue de sa patience, j'ai respiré.

« Tu fermes avec des clés ? » je me suis étonné.

« Des clés améliorées », elle a répliqué avec un geste de la main qui semblait dire que là n'était pas l'important. « Bon, tu les veux ? »

Elle avait l'air pressante. J'avais l'impression de passer un test sauf que l'objet me paraissait toujours aussi obscur.

« Ça serait pratique », j'ai répondu au hasard.

« Et, tu seras là, ce soir ? » elle a encore demandé, les larmes si proches qu'on pouvait en compter une qui s'échappait sur sa joue droite.

Le voile de ma crétinerie masculine s'est déchiré d'un coup. Je me suis levé d'un coup et je l'ai prise dans mes bras en me maudissant.

« J'ai dit aux garous que je ne serais pas de retour avant après demain – je pensais passer aussi du temps avec Thelma... mais... je serais là autant que tu auras la patience de me supporter, Dora... » - je lui ai assuré en essayant de mettre tout l'engagement dont j'étais capable dans ces quelques mots.

« Bien », elle a hoqueté parce qu'elle pleurait vraiment.

En la laissant se calmer dans mes bras, le souvenir de James m'est revenu – combien de temps ai-je vécu par procuration ? - Peter lui avait demandé ce qu'il y avait de pire avec les filles, un soir où nous avions « trouvé » suffisamment de whisky pur feu pour faire fondre les inhibitions de nos seize ans.

« Le pire , avait répondu James, avec une grimace songeuse, C'est quand elles pleurent. - Quand tu leur fais de la peine , s'était enquis Queudever, toujours curieux. - Non, quand tu fais exactement ce qu'elles espèrent ! » avait soupiré Cornedrue.

Ça m'avait paru bien obscur à l'époque mais là, dans le studio de Tonks, j'ai constaté que j'avais peut-être enfin accès à une expérience fondamentalement humaine.

00

Le triomphe des Garous m'a sauté au visage en poussant la porte de Pharos.

La petite librairie n'a jamais été aussi pleine. On dirait un meeting de Greyback : il y a des Garous de tout âge et de toutes conditions. Il y a même des femmes. C'est l'après-midi et pourtant, ils ne boivent pas du thé. On trinque à la Bièreaubeurre et au Whisky pur feu. Les visages sont souriants. J'en ai la gorge serrée.

Je ne fais pas trois pas avant que Lowell me saute dessus et m'étreigne comme si nous venions de gagner la guerre et que Greyback venait d'être nommé Ministre.

« Lupin ! Je me demandais ! Tu sais ? »

Là, j'hésite un peu sur la marche à suivre mais je n'ai pas trop le temps de réfléchir.

« Juste des rumeurs », je marmonne.

« Bien mieux que des rumeurs ! » lance Cuàn qui nous a rejoints. La lueur dans ses yeux semble indiquer qu'il a déjà bu beaucoup de la bouteille de Whisky pur feu qu'il tient dans sa main droite.

« Dumbledore », intervient un homme que je crois avoir déjà croisé sans en être totalement sûr.

J'acquiesce pour montrer que ça, je sais. C'est sans doute la seule chose que je sois capable de faire dans cet instant. Mais le nom est répété par plusieurs voix. Il est clair que la personnalité de l'ancien directeur de Poudlard impressionne – et aucun d'entre eux ne l'a jamais rencontré ! Quelqu'un lance que le vieux croûton n'a eu que ce qu'il méritait. Un autre qu'il espère que les sorciers auront compris que nul ne peut échapper à la colère de ceux qui ont été abusivement rejetés par la communauté magique. Tous lui donnent raison. Lowell hoche la tête et me regarde. Il faut que je parle.

« Comment ? » je souffle, espérant qu'il mette le tremblement de ma voix sur l'excitation.

« C'est une opération conjointe avec les Mangemorts », me répond Lowell redressé de toute sa taille. Il est visiblement fier du résultat comme s'il y avait été lui même.

« Nous...nous y étions ? » je demande encore. La question est logique et puis, je suis malgré tout curieux de savoir s'il va mentir sur le nombre.

« Greyback », il me répond pudiquement. On peut comprendre ce qu'on veut – que « notre » chef menait l'expédition, qu'il a lui même tué Albus... et d'ailleurs autour de moi, on ne s'en prive pas. Le triomphe est sans doute trop rare pour que les Garous sachent le manier avec précaution.

« Vraiment ? » je demande comme si je voulais des détails.

J'entends la voix coléreuse de Harry nous raconter que Rogue a tué Albus, d'un Avada Kedavra, le sortilège interdit entre tous, qu'il l'a fait alors que Dumbledore le suppliait... J'ai cette impression étrange qu'il me serait plus facile d'accepter que ce soit Greyback qui en soit responsable - Non que je cherche des excuses à Rogue mais je souffre en pensant que la dernière expérience humaine d'Albus aura été la trahison.

« Oui », répond sobrement Lowell, et je me demande s'il est volontairement évasif ou s'il cherche à cacher la maigreur de ses informations. Moi, je ne suis pas dans un jour magnanime et je prends mon air le plus excité pour demander :

« Vraiment ? Il a abattu Dumbledore ! »

Il y a plus de silence d'un seul coup dans la petite librairie de Pharos. Lowell s'humecte délicatement les lèvres avant de répondre en évitant mon regard.

« Tu ne l'en croies pas capable ? » il me demande, et ça sonne comme une condamnation. Le dogme s'abat sur moi, et les regards sont soupçonneux. Je déglutis douloureusement. Peut-être que Dora se trompe, je me dis, peut-être que c'est vraiment la fin... Mais j'ai cette inspiration fulgurante et je m'y accroche – peut-être est-ce aussi à cause de Dora...

« Je me demandais plutôt si les Mangemorts l'auraient laissé », je réponds en prenant un air dégagé. Moi non plus je ne regarde pas Lowell parce que j'ai trop peur qu'il lise ma duplicité. « Dumbledore, c'est... il était très haut sur la liste de Voldemort, non ? »

Les murmures appréciateurs dans mon dos me disent que j'ai peut-être une fois encore sauvé ma peau. Pour combien de temps ? Je pense soudainement aux mômes dans le camp de Greyback et je tremble de perdre tout contact avec eux avant de les avoir sortis de cet enfer ; de ne pas mener à bien une des seules missions que je me suis assigné dans ma vie.

« Oui, très haut », confirme Lowell en me regardant de nouveau. « Et ce n'est que le début ! »

C'est presque une menace il me semble et, pour me donner une contenance, j'accepte le verre de Whisky que me propose silencieusement Cuàn depuis le début de la conversation. S'il y a des moments pour boire, celui-là en est un.

000

Je suis chez elle avant Dora. Une première clé ouvre la porte de l'immeuble sans problème. Une seconde ouvre la serrure moldue de sa porte d'entrée, mais je peux encore sentir la barrière magique. Elle n'est pas très compliquée – l'objectif semble moins d'empêcher d'entrer que de faire savoir à l'intrus que sa présence aura été détectée. Je me rends compte que je souris, que j'approuve son choix. Je secoue la tête. Il va falloir que j'apprenne à être moins professeur !

Son appartement est rempli de son odeur – je sens aussi la mienne mais elle n'est pas aussi forte, évidemment. Je me demande si nos odeurs se marieront bien – je me rappelle que celles de mes parents m'avaient toujours paru aller mieux ensemble que leur silence hostile et persistant semblait l'indiquer. Sans doute si je n'avais pas détruit leur vie par ma morsure, ils auraient pu plus longtemps rester complices.

Ça m'agace de laisser mes pensées, ma longue vie, m'entraîner loin de Dora. Et comme souvent dans ces moments-là, je passe ma main dans mes cheveux. L'odeur que Lowell et Cuàn ont laissée sur moi par leurs embrassades m'assaille. Une lycanthropie lourde et écoeurante où se mêle un relent de Whisky. C'est impensable que j'impose ça à Nymphadora, je décide immédiatement, qu'elle y soit ou non sensible.

Je mets donc mon corps sous la douche avec l'espoir naïf que l'eau saura emmener, avec les odeurs, mon dégoût, ma peur de voir les aspects les plus sombres de la magie avoir raison de nous et mon chagrin de devoir mettre en terre dans moins de quarante-huit heures un homme qui avait su me faire croire qu'un tel jour n'arriverait pas. Je voudrais aussi que l'eau fasse de moi un autre homme, un homme capable de faire face à une femme amoureuse. Je la laisse couler sur mon corps et je suis heureux quand je sens mon esprit faire le vide, comme s'il avait atteint un état de propreté équivalent à celui de mon corps. Pourtant, une fois rhabillé avec des vêtements que nulle douche ne rendra plus frais, je ne suis toujours pas sûr d'être psychologiquement prêt à une soirée de badinage. Et ce n'est pas seulement parce que les garous fêtaient la mort d'Albus cet après-midi. C'est un peu angoissant, comme l'attente d'un examen.

En essayant de tromper ma nervosité, je me dis que cette année a été plus intéressante sexuellement que les dix précédentes. Et, évidemment, je pense à Lyall qui s'est donnée à moi avec calcul peut-être, mais sans retenue. Je ne sais pas exactement ce qu'elle en a retiré – si elle a été déçue comme Samuel le prétend ou si, comme j'ai voulu le croire, elle a pris ce qu'il y avait à prendre, sans attentes exagérées, en suivant ses propres désirs. Dans tous les cas, c'est difficilement comparable avec ce que je vais tenter à avec Dora, je me dis en allant à la fenêtre. Je ne peux pas ignorer depuis combien de temps elle s'intéresse à moi, même si je ne sais pas réellement ce qu'elle espère et ce que je serais capable de lui donner. Je sais dans tous les cas que mes propres attentes sont bien plus importantes qu'elles ne l'étaient avec Lyall. Et je lui en demande mentalement pardon.

Une fille comme Tonks, c'est tout ce qui m'a toujours été refusé, c'est ce que je me suis interdit. C'est comme renouveler mon appartenance au monde magique. C'est arrêter de fuir. Je ferme les yeux pour chasser le vertige. La décevoir serait... - la liste des choses terribles qui me sont arrivées depuis dix ans est si longue... pourtant j'ai à ce moment-là le sentiment que ce serait pire que tout.

« Alors tu vas faire attention », je me promets à haute voix, « tu vas faire attention à elle, attention à ne plus la blesser... »

Par un enchaînement d'idées comme le cerveau en a le secret, je pense brusquement à la contraception. Je ne me vois pas demander à Tonks ce qu'elle a prévue dans ce domaine - je ne l'avais pas demandé à Lyall.

« Avec les résultats qu'on sait ! » - je m'engueule.

Et ma décision est prise. Avec un peu d'émotion, je me lance dans la préparation du sortilège – un peu complexe mais très efficace – de contraception masculine hebdomadaire. Il est calé sur la Lune - fait pour moi en quelque sorte – et il me faut une éphéméride pour être sûr de bien l'adapter.

Quand je sors enfin ma baguette pour le lancer, je me rappelle soudain de cette rentrée où James et Sirius nous avaient transmis ce savoir magique masculin. C'était étonnant de voir que leurs pères respectifs étaient arrivés à leur prodiguer le même conseil au même moment. Enfin presque.

« Les Potter non plus ne se font pas faire des sangs-mêlés dans le dos ? s'était amusé Sirius. - Les Potter n'embarrassent pas les jeunes filles, quelque soit la pureté de leur sang, avait doucement corrigé James. » Le sourire de Patmol s'était effacé en mesurant combien, encore une fois, sa famille le trahissait, le menait à adopter une forme de pensée qui lui était odieuse.

La porte s'ouvre et me tire de mes pensées. Elle est là, intimidée elle aussi, mais déterminée. Elle entre dans le salon comme d'autres se jettent à l'eau.

« Tu es là », elle constate.

« Tu ne me croyais pas ? » je lui reproche doucement. Je sais que je suis mal placé pour le faire, mais qu'elle doute autant de moi, me blesse.

« Si. Mais je préfère le voir pour le croire », elle rétorque.

Je souris.

On est très bêtement plantés tous les deux au milieu du salon. On n'ose pas réellement se regarder dans les yeux. Finalement, on n'y tient plus en même temps et on se jette d'un seul coup et un peu maladroitement dans les bras l'un de l'autre. On s'embrasse. C'est très calme et très fort à la fois. Des mains prennent de l'assurance, soulèvent des tee-shirts et des chemises, cherchent des chemins, testent l'élasticité et la douceur de la peau. Elle perd un peu son équilibre, et je la conduis doucement jusqu'au canapé. On reprend nos explorations avec le sérieux émerveillé des enfants. Ça dure. Je ne connais plus le temps et j'espère que lui m'oublie.

C'est elle qui interrompt le jeu. Très doucement elle se dégage de mes bras pour extirper sa baguette de son jean qui est depuis longtemps sur le tapis. Elle prend un air sérieux et appliqué pour me regarder et murmurer un sortilège de contraception.

C'est trop tard et inutile mais je dis : « ce n'était pas la peine »

« Je voulais que tu me vois le faire », elle me répond. « Je sais, c'est pas trop romantique, mais je voulais que tu saches que tu peux me faire confiance... Je... »

« Je voulais dire que je... j'ai pris mes précautions... avant que tu n'arrives »

Ma sortie la fige. Je me demande si, une fois de plus, je m'y suis mal pris. Est-ce que le message « pas d'enfant » est trop violent pour elle ? Elle est si jeune, je ne peux m'empêcher de penser. Elle ne se rend pas compte... combien je ne peux être l'homme auquel elle aspire pour construire sa vie. Toutes mes peurs revenant au galop, j'ai envie de fuir.

« Excuse-moi, je... ce n'est pas comme si j'avais pas confiance en toi », je m'explique. « ça me paraissait plus... simple de le faire... On n'en avait pas discuté... »

« Et tu n'avais pas envie d'en discuter », elle constate, un peu froide.

« Pas cette fois », je plaide.

Je la sens qui essaie de sourire mais qui n'y arrive qu'à moitié. Je retourne la situation dans ma tête et ne trouve qu'une solution. C'est sans doute risqué mais je ne me vois pas mentir à Tonks sur mes motivations.

« Je... je voulais simplement qu'on apprenne à se connaître l'esprit libre », j'ajoute. « Et pour moi, la question... Je ne m'envisage pas père, Dora... »

Elle s'appuie sur l'accoudoir, semble hésiter elle aussi et commente.

« Ce n'était pas un projet commun...? »

Le pire est que je comprends trop exactement ce qu'elle demande – la nature de ma relation avec Lyall. Une nouvelle fois, le vertige n'est pas loin.

« Je n'étais pas au courant », je réponds – c'est vrai, mais ça me semble injuste, comme si je chargeais Lyall d'une faute éternelle. « Mais, j'ai aussi été peu prudent dans cette histoire; je l'ai sans doute laissée croire des choses... »

« Je suis désolée, je n'aurais jamais dû te parler de ça... ça, ça ne me regarde pas ! »

Son visage en coeur est tendu en disant ça, et j'ai du mal à le supporter.

« Non, tu as tous les droits, Tonks. Je veux qu'on puisse tout se dire... Je sais pas combien de temps... Je ne sais rien de l'avenir mais je ne veux pas que ce que nous vivons soit un mensonge... »

Je suis ému en le disant et Dora le voit. Elle pose sa main sur ma bouche comme pour m'inviter au silence et puis elle pose ses lèvres au même endroit. Je frissonne. Une de ses mains glisse sur mon bras et prend ma main.

« Allons-y », murmure-t-elle en me tirant par la main et je la suis dans sa chambre.

0000

Elle est réveillée avant moi. Elle a même préparé du café, et c'est l'odeur qui me tire de mon sommeil sans rêve. J'ouvre les yeux avec le sentiment de ne pas savoir où je suis et je la vois me tendre une tasse de café. Que de tels moments me soient finalement offerts me semble miraculeux.

Je lui souris en prenant la tasse de ses mains. Elle est si radieuse, avec ses yeux gris sombres comme du velours et ses cheveux... roses. Mes yeux s'attardent et ses joues rougissent.

« Je sais, c'est pas très heureux ! » elle commente en piquant du nez.

« Pourquoi ? »

« Des cheveux roses à un enterrement », elle répond en secouant la tête comme si elle se grondait elle-même, « imagine la tête de McGonagall ! »

Je souris.

« Je crois qu'elle trouvera le moyen d'en conclure qu'Albus avait toujours raison », je rétorque.

« Ça ne te gêne pas ? » elle insiste.

« Je prends ça plutôt comme un compliment », je réponds.

« Mais quel prétentieux ! » elle s'exclame en se redressant mais je sais qu'elle n'est pas réellement fâchée.

« Tu ne fais pas de commentaires sur mes pulls troués, je ne vais pas en faire sur la couleur de tes cheveux ! » je me défends

« Mais je peux... »

« Je t'aime telle que tu as envie d'être, Dora », je l'interromps.

« Ok », elle accepte avec un sourire ravi. Puis elle fait une grimace et me dit : « moi, par contre, tes vieux pulls... »

« Quoi ? »

« J'ai des projets pour eux... » elle annonce.

« Oh. »

Je ne sais pas quoi dire. Il me semble que prétendre que je me fiche de mon apparence serait vraiment prétentieux, que rappeler combien je suis pauvre serait tomber dans ce pathos qu'elle déteste. Quant à annoncer que je ne veux pas me faire entretenir, ça me paraît très vieux jeu. Mais le mot projet à lui seul me fait frissonner.

« Mais moi aussi je t'aime comme tu es », elle conclut finalement, comme si elle sentait que j'ai besoin de temps pour me faire à l'idée.

000

Le soleil est presque aveuglant. A moins que ce soit la blancheur de la pierre. A moins que ce soit le sel dans nos yeux. A moins que ce soit l'ironie désespérée de cette cérémonie – Albus a toujours fui les honneurs, désamorcé la vénération des générations d'élèves qui l'ont observé en dessous à Poudlard... Alors ces chaises, ce sérieux, ces sanglots ravalés, cette foule... Non que j'aurais été heureux qu'on ne soit qu'une poignée à l'enterrer furtivement à la tombée de la nuit au détour de la forêt interdite, mais malgré tout.

Tonks m'a pris la main à la porte de Poudlard. Doucement mais avec détermination. Je me suis surpris à m'y accrocher comme un aveugle. Qu'importent les regards des autres, si elle est capable de les assumer, pourquoi ne le pourrai-je pas ?

Je devine Harry, Ron, Hermione et compagnie plus que je ne les vois. Je serre la main d'Arthur à un moment et celle de Minerva aussi je crois – et un autre jour, j'aurais sans doute cherché à voir la tête des officiels du Ministère face à ce risque qu'elle prend, à cette humanité. Mais je suis dans une espèce de brume, dans un vertige et je n'ai que la main de Dora pour me guider, me conduire.

Il y a sûrement des discours. On parle sans doute de l'avenir et aussi du passé. On a des paroles réconfortantes, on se félicite qu'Albus ait eu une vie si longue comme si ça enlevait la moindre parcelle d'horreur à sa mort. Et moi, une fois de plus, le présent m'arrache l'âme. Suis-je le seul à sentir le sol se dérober sous mes pieds ? Suis-je si malade que je ne vois que le livre que nous fermons – celui d'un monde magique auquel je voulais bien appartenir ? Et puis mourir un premier juin, à la veille de l'été... n'était-ce pas un signe ?

Le vertige est là, et je frémis. Dora serre ma main plus fort. Je me sens voleur, voleur de sa jeunesse et de son énergie. Je suis pire qu'un garou, je suis un vampire. J'ai la tentation de quitter le refuge chaud et rassurant de sa main et elle resserre son emprise. Je tourne la tête pour rencontrer ses yeux gris pleins de larmes comme de promesses. Ils m'interdisent de m'enfuir et, avec une facilité qui me surprend moi-même, je leur obéis.

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Un chapitre d'amour en fait... Bon, l'évolution de la relation comme de l'intrigue ? C'est pour le prochain qui va s'appeler « Maintenant ».