Vingt Cinq Jours d'Humanité

Disclaimer inchangé – remerciements perpétuels à Alixe et Vert
et à tous les sponsors fidèles de cette production...
Attention : Spoiler Tome 7 !

« A quel âge on sait comme faire quoi ? »
Lola Lafon, Grandir...à l'envers de rien

(Je l'écoute en boucle, ce disque, à en fatiguer ma petite famille...
Vous avez de la chance, je ne l'ai cité qu'une fois...lol)


21 – Maintenant

« T'es un drôle de mec », m'assène Dora un matin.

Il serait temps qu'elle s'en rende compte ! - la remarque caustique me vient presque par automatisme. Mais je sais maintenant qu'elle ne supporte pas que je puisse supposer ses sentiments pour moi comme éphémères ou fragiles. « Merde Lupin, tu veux quoi, qu'on se suicide ensemble, comme la Juliette et le Roméo des Moldus, histoire qu'on en ait fini avec l'éternité, une bonne fois pour toute ? » - ça, c'était la dernière fois que j'ai vaguement évoqué l'idée que notre relation ne serait peut-être pas éternelle. Alors je badine autant que je peux :

« Merci. »

Je dois pas faire totalement illusion car elle lève, un peu paresseusement, les yeux au ciel.

« Je veux dire, je sais que ça ne fait pas si longtemps mais... Enfin, c'est comme si... tu n'avais pas de maison... d'affaires, de photos... de livres auxquels tu tiens... à part Stefan Zweig », elle corrige avec un rire très léger. « Moi, si j'étais débarquée chez toi, t'aurais dû déplacer tes affaires... Tu en trouverais partout... des chaussettes, des enregistrements de musique, des paquets de chewing gum... Moi, quand tu n'es pas là...parfois, je cherche... L'autre fois, j'ai trouvé une plume que j'étais sûre de ne pas avoir achetée moi même ! J'étais trop contente ! »

Elle projette d'un bond son corps musclé sur le côté du lit et fourrage dans le tiroir pour extraire une plume un peu défraîchie. Je souris ; elle rougit.

« Je n'ai pas de... chez moi, Dora », je réponds très doucement. « Je n'en ai jamais vraiment eu... »

Comme elle fronce les sourcils, j'élabore.

« Mes parents m'ont laissé une maison, un petit cottage de rien du tout au pays de Galles...Pas si loin du camp des Lycaons. On pourra d'ailleurs y dormir pour ... enfin, si... »

Je suis gêné de m'être encore une fois laissé entraîner par le sujet qui m'occupe nuit et jour alors qu'elle cherche à mieux me connaître. Elle m'enlace.

« On ira, Remus, je te le jure. »

Je me laisse aller contre elle avec un abandon dont je ne me croyais plus capable. J'y puise le courage de continuer ma confession.

« Mais ce n'est pas chez moi... pendant toutes les années... - quand Sirius était à Azkaban -...j'ai beaucoup vécu là-bas... C'est la campagne, on n'y vit de rien... mais... mais ce n'est pas chez moi... »

Elle niche son menton dans mon épaule pour murmurer :

« Un jour, faut savoir partir... peut-être pour revenir, mais faut partir... »

Je souris. Comme elle est sage. Comme je l'aime.

« Sirius voulait que je me sente chez moi... square Grimmaurt... Peut-être pour que lui-même finisse par l'accepter », j'ajoute plus pour moi que pour elle. « Mais... j'ai pas eu le temps... »

Elle me serre encore plus fort.

« Et ici ? » elle murmure.

Je regarde les murs, les meubles... tout ici est tellement une continuité de la femme qui me tient dans ses bras. Ce n'est pas aussi intimidant que le constat pourrait l'être. Je sens au moins le désir de me fondre dans ces couleurs acidulés, cette chaleur.

« Ici, je pourrais essayer », je souffle.

00

C'est Andromeda qui a voulu me voir. Elle m'a donné rendez-vous dans un salon de thé magique, un peu en retrait du chemin de Traverse, un jour où Dora était de service à Poudlard – il est certain que la disparition d'Albus rend cette surveillance d'autant plus importante même si les étudiants sont rentrés chez eux. On est tous persuadés que la guerre est entrée dans une nouvelle phase – que Voldemort va sans doute essayer des choses spectaculaires maintenant qu'il est débarrassé du seul homme qu'il n'ait jamais craint. Il est toujours un peu réconfortant de constater que le Ministère n'est pas totalement sur une ligne différente de nous.

En repliant son message et en écrivant ma réponse, je n'ai pu m'empêcher de remarquer qu'Andromeda était bien renseignée. Je me suis dit que j'allais devoir être prudent – à plus d'un titre.

Mais j'ai trouvé plus simple d'accepter, même si j'augure le pire de cette rencontre. Refuser n'aurait fait que reculer le problème.

Pour l'occasion, j'ai revêtu la chemise neuve que Dora m'a offerte et mon pantalon le moins usé. L'air printanier me dispense d'une veste présentable. Je sais que ça ne suffira pas à gommer ce que m'ont fait les années. Mais je ne compte pas effacer mon âge, je voudrais bien même l'assumer. Il me semble même qu'Andromeda est le bon test.

La première chose qui me frappe en arrivant, c'est de constater que les années n'ont pas oublié Andromeda, elle non plus. Elle n'a pas cet air de cadavre vivant qu'a pris Bellatrix à Azkaban, mais elle est loin aussi de la beauté glacée et intemporelle de Narcissa. Elle aussi a fait des efforts de toilette, je le sens, pour gommer un léger embonpoint, pour ombrager les rides de son front avec un chapeau dont la mode me paraît bien dépassée. L'idée me prend comme une vague : l'âge comme une humanité... Ça me rassure un peu.

« Bonjour Andromeda. »

Je m'annonce parce qu'elle ne m'a pas vu arriver.

Elle lève des yeux gris sombres, des yeux de Black, sur moi et décide, après un moment de réflexion qu'elle ne cache pas, de sourire.

« Bonjour Remus. »

A l'invitation de sa main, je m'assois. Elle hésite visiblement, puis se lance, avec un entrain qui la rajeunit et me rappelle implacablement sa fille :

« Tu sais, j'ai été surprise que tu me répondes si rapidement, surtout pour dire oui... »

« Je ne compte pas cacher ma relation avec Nymphadora », j'affirme, autant y aller après tout.

Elle se mordille les lèvres.

« Elle ne m'a rien dit, tu sais... Je l'ai appris... par la rumeur... J'aurais préféré l'apprendre autrement bien sûr... »

« J'imagine », je veux bien reconnaître.

« Mais...ça fait des années que ... Nymphadora et moi... », elle avoue avec un sincérité presque désarmante. « J'aurais tellement voulu que nous soyons amies ! »

Moi, qui m'attendait à une attaque en règle, une enquête serrée sur mes ressources, mes projets et mes intentions, me voilà érigé au rang de confident – j'ai envie de dire confesseur, tellement je sens qu'elle demande presque mon absolution. Faute de meilleures idées, j'acquiesce.

« Qu'est-ce qu'elle t'a dit de moi ? » elle demande à brûle pourpoint.

« Pas grand chose », je reconnais. « Que ni Ted ni toi n'approuviez son choix de carrière... »

Andromeda soupire.

« Je ne sais pas... Est-ce beaucoup demander à son unique enfant de rester en vie ? »

Là encore, je ne me sens pas qualifié pour répondre. Alors, je me tais. Elle boit distraitement une gorgée de thé, les yeux dans le vague. Le temps passe, lent et mélancolique.

« Vous allez avoir des enfants ? » elle demande, comme si c'était la conclusion de ses pensées. Ça l'est peut-être d'ailleurs.

Je pourrais dire qu'on n'a pas évoqué la question. De fait depuis cette première fois un peu maladroite où l'un comme l'autre on a voulu se donner des gages de responsabilité pour réussir simplement à se vexer mutuellement, ce serait presque vrai... Tonks a fait quelques blagues qui évoquaient le concept de maternité – toujours pour souligner combien l'idée lui était étrangère. Sagement, je me suis contenté d'en rire, plus ou moins convaincu que nous ne sommes pas réellement prêts pour ce genre de discussion, pas encore. Je ne sais pas exactement ce qu'elle envisage réellement mais je ne vois pas pourquoi je prendrais l'initiative d'essayer de lui transmettre le peu de foi que j'ai dans le monde. Est-ce que je ne me raccroche pas comme à une bouée au sien d'espoir ? Et puis...

« Concevoir des enfants dans un monde en guerre... » - je fais remarquer à Andromeda, parce que si la question se posait réellement, je sais qu'une de mes réponses serait celle-là.

Andromeda prend un air suprêmement blasée que Narcissa ne dénierait pas.

« Nymphadora pourrait... se retirer de cette guerre. »

Nous y voilà. Comme si ça suffirait à protéger un enfant. Comme si la fuite était une solution. Comme si on pouvait penser qu'on pourrait construire un nid à l'écart des fracas, retiré d'une telle guerre. Je comprends d'un seul coup ce qui ne peut manquer d'opposer Tonks de sa mère et je pense nécessaire de lever toute ambiguïté :

« Tu sais très bien qu'elle ne le fera pas », j'affirme en me penchant en avant pour soutenir son regard de Black. J'ai finalement une certaine expérience dans la matière.

Elle soupire comme si elle voyait s'envoler son dernier espoir.

« Et puis, je ne suis peut-être pas... un père tout à fait adéquat », j'insinue. Je sais que je tends le bâton pour me faire battre, mais je ne voudrais pas que nous n'ayons que la moitié de la conversation qui doit avoir lieu.

Andromeda me regarde avec un air de surprise.

« Tu dis ça à cause de... ton âge ou de ta...condition ? » elle demande, presque avec curiosité.

« Les deux. »

« Les hommes... les hommes ne sont pas comme les femmes... Ils peuvent avoir des enfants tard, prends mon oncle Orion... »

Comme si le père de Sirius pouvait constituer un quelconque exemple de paternité !

Elle semble lire l'objection dans mes yeux et abandonne son premier propos.

« Enfin, l'âge n'est pas une limite », elle conclut avec bonne éducation.

« Le mien l'est tout de même... Ma condition… ne me fait pas vivre très vieux... », je lui rappelle – enfin, peut-être qu'elle ne le sait pas. Je retiens au dernier moment le risque pour la mère – il n'est pas insurmontable, mais il existe. Ça aussi il faudrait que je l'affronte si... N'importe quoi, Lunard, même pas deux mois avec une fille et te voilà à penser à une progéniture ! je me morigène.

Un nouveau soupir d'Andromeda me tire de mes pensées :

« Je me demande si c'est à cause de Ted... Si elle cherche un père à la hauteur de ses propres attentes... quelqu'un d'engagé... »

Je ne suis pas sûr qu'elle s'adresse réellement à moi. Mais son hypothèse me douche un peu. Est-ce que Dora voit en moi un père ? Je déglutis avec difficulté. Andromeda reprend doucement :

« Tu es bien toi aussi dans ce truc de Dumbledore... »

Décidément bien renseignée, Andromeda. Je décide que je ne peux pas prendre le risque :

« Tu as des nouvelles de Narcissa, récemment ? » je contre-attaque.

Il ne fait aucun doute qu'elle comprend mon allusion.

« Ça fait longtemps que j'ai refusé de prendre parti, Remus », elle me rappelle doucement.

« Est-ce que partir n'était pas choisir un camp ? » je demande.

« C'est ce que mes parents ont voulu croire », elle m'oppose.

« Est-ce que c'est possible, la neutralité, Andromeda ? » je demande avec sincérité.

« Tu parles comme Sirius », elle constate en haussant les épaules. Je ne sais pas quoi répondre à ça.

« Mais moi, j'ai voulu croire qu'il n'y avait pas que deux voies, l'obéissance ou l'opposition... quelque part, je crois qu'on a tous cherché notre marge de liberté avec la famille, tu sais... Je sais que Sirius a toujours méprisé Régulus parce qu'il semblait se conformer au moule... »

« Allons, Andromeda, ne me dis pas que Regulus était un rebelle ! » je m'amuse presque de l'idée.

« Tu continues », constate la cousine de Sirius. « On est soit un rebelle, soit un mouton... Tu ne veux pas entendre qu'il y a des manières de négocier des marges de liberté... »

Bizarrement l'image du système solaire des Black s'impose alors dans mon esprit. Sirius a choisi de

cacher son testament dans l'étoile Regulus... Est-ce qu'il voulait me transmettre plus que je n'avais su y voir ?

« Qu'est-ce que tu veux me dire, Andro ? » je demande, revenant sans l'avoir décidé à un vieux surnom de notre adolescence.

Elle hésite. Peut-être que le lieu n'est pas aussi sûr qu'elle le souhaiterait.

« Je ne sais pas exactement ce qu'il avait en tête... mais je sais ce qu'il m'a dit la dernière fois que je l'ai vu... »

« Et ? » - je suis plus curieux que je ne l'aurais pensé.

« Il savait », elle souffle, « il se savait condamné... »

« Y'a rarement de pardon pour les déserteurs », je commente froidement, mon excitation est retombée. Je ne pleurerais pas un mangemort même repenti. On a déjà réussi à me faire croire pendant dix ans que Rogue s'était amendé, on ne m'y reprendra pas !

Elle secoue la tête. Encore un geste de Dora qui me prend aux tripes.

« Je crois pas qu'il ait vraiment déserté », elle chuchote. « Il a plutôt pris la fuite »

Le distinguo m'échappe. Je me contente poliment de hausser un sourcil.

« Je ne sais pas mais je crois », elle reprend pour s'interrompre immédiatement. « Il y a plus dans sa mort que ce que nous avons tous voulu y voir... J'en suis sûre. »

0000

Quand je raconte mon entrevue avec Andromeda, Dora réagit plus calmement que je ne m'y attendais :

« Elle a toujours cherché pourquoi j'étais différente d'elle... Elle ne veut pas voir que d'une certaine façon, je ne fais qu'approfondir les choix qu'elle-même a fait... » - elle soupire avec une certaine mélancolie.

« Et ton père ? » je demande un peu étourdiment – quelque part, je veux juste changer de conversation.

« Mon père ? Il n' y a rien à dire sur mon père », elle répond avec un visage buté.

Je ferais sans doute mieux de laisser tomber mais je ne peux m'empêcher de demander. Peut-être à cause de la remarque de Andromeda.

« Et la guerre ? Il en pense quoi de la guerre ? »

« Quelle guerre ? »

Comme ma surprise dépasse les mots, elle soupire de nouveau en évitant de me regarder. On entre de plain-pied dans la confession, là.

« Mon père ne s'est jamais intéressé de près ou de loin à la guerre, Remus. Il est beaucoup trop intéressé par sa propre personne pour le faire. Il faut le comprendre : quand il a appris qu'il était un sorcier, il a cru que ça le protégeait du travail et de l'effort à tout jamais... et pour faire bonne mesure, il a laissé une fille de bonne famille, à la rente suffisante pour évacuer les soucis quotidiens, s'enticher de lui... »

Mes souvenirs de Ted sont plus confus que ceux que j'ai de la fuite d'Andromeda. Mais je ne me souviens pas que Sirius l'ait tenu pour un profiteur – et je ne crois pas qu'il nous aurait caché ça. Ne serait-ce que pour se féliciter de voir quelqu'un dépouiller sa famille. Je fronce les sourcils mais elle est absorbée par son récit désespéré.

« Pas de chance, la rente s'est envolée, la famille de la belle se révélant peu encline à l'adopter. Non qu'elle ait collectivement professé une quelconque révérence pour le travail – il y a des elfes de maison pour cela – mais son sang moldu risquait de faire tâche sur le magnifique arbre généalogique de place Grimmaurt... »

Dans son nouveau soupir, elle affronte mon regard avec un air de petite fille perdue qui tranche avec le ton désabusé qu'elle a adopté pour raconter ça.

« Je crois qu'il ne s'est jamais remis de ses premières déceptions...Il a passé le reste de sa vie à se mentir... Alors, la guerre, tu penses ! »

Je hoche la tête, toujours à moitié convaincu.

« Ils sont restés ensemble, pourtant. »

Elle hausse les épaules.

« Un coup de chance ou un manque total d'imagination... »

Je déglutis en me demandant si je dois en tirer des conclusions quelconques sur notre avenir à nous.

« Laisse tomber, c'est juste... la déception... le jour où tu comprends ce qui t'a toujours gêné... » elle murmure en fermant les yeux et en se laissant aller contre le dossier.

« On n'est déçu que lorsqu'on a de grandes attentes », je souffle finalement. Il y aurait sans doute d'autres choses à dire, beaucoup d'autres. Des choses qui la feraient se sentir mieux, mais elles ne viennent pas. C'est Dora qui se lève et qui me prend la tête entre ses mains et m'oblige à la regarder.

« Tu parles des Maraudeurs, là, hein ? »

Je voudrais hausser les épaules, chasser le sujet et la preuve de ma fragilité, mais ce n'est pas facile à faire quand on vous maintient le menton en l'air. J'avoue en silence.

« Mais t'ont-ils déçus ? » elle demande. Et je lui en reconnais le droit.

« La déception ? Je ne sais pas... On peut dire qu'ils ont tous foutus le camp du rêve collectif en un sens...James d'abord. En se mariant, puis en se faisant tué... »

« Tu lui reproches Lily ? » elle souffle comme inquiète.

« Non, je me reproche d'avoir pu penser que ça ne changerait rien. »

Elle me dévisage longtemps avant d'accepter cette réponse comme crédible.

« Ok. »

Je reprends.

« Sirius s'est laissé piégé, mais il était sans doute la proie la plus facile d'entre nous tous... » je remarque et j'enchaîne avant qu'elle ne pose la question. « Il n'a jamais pensé utile de couvrir ses arrières; ni avec Rusard, ni avec Peter »

« Peter », elle répète avec l'air d'en tirer bien des conclusions.

« Peter », je confirme. Est-ce que je peux faire l'économie de ma haine pour Peter ? J'aimerais. C'est un sentiment sale et honteux – comme si cette haine devait me racheter de mes erreurs de jugement – c'est si facile le jugement !

Peut-on se pardonner d'avoir tant douté, d'avoir sombré dans la suspicion et d'avoir, du coup, affirmé autant de préjugés que ce qu'on a soi-même subis ? Ma mère répétait à l'envie qu'il ne fallait pas faire aux autres ce dont on ne voulait pas pour soi – et je suis le produit de son éducation.

Mais ma haine pour Peter échappe à toute rationalité, à toute éducation – comme si elle appartenait au loup plus qu'à l'homme. Tiens, je frissonne. Comme si mon silence en disait assez long, Dora

s'assoit à côté de moi.

« Si tu tombais sur lui, un jour... » elle demande avec une urgence dans la voix.

« Sur Peter ? »

« Oui, qu'est-ce que tu ferais ? »

« Exactement ce que tu imagines », je réponds ça pas très gentiment. C'est plus qu'un aveu, c'est une promesse que je me fais – que je lui fais aussi.

« évidemment », elle répond.

Le silence nous sert une nouvelle fois de conversation. C'est elle qui le brise :

« Eh bien, Bellatrix pour moi, c'est la même chose ! »

« Bellatrix ne t'a pas trahie ! » je proteste.

« Non ? » elle demande, et ses yeux sont deux fentes.

D'abord, j'ai envie de lui dire que ce n'est pas la même chose, avant de m'opposer silencieusement qu'aucune douleur n'est comparable. Et, il est sûr que Bellatrix l'a blessée – en participant activement à la réputation sulfureuse des Black, sans parler de leur duel malheureux au Ministère et de sa terrible issue. Sans être sûrs que nous ne nous trompons pas l'un comme l'autre de colère – peut-être est-ce avant tout de nous même que nous voulons nous venger -, je

ne peux, une nouvelle fois, que la prendre dans mes bras.

00

La réunion a lieu chez Dora. On ne saurait être plus clair, j'imagine. J'ai essayé de proposer un endroit plus neutre, mais elle n'en a pas démordu. Ça ne peut pas être une opération des Aurors – pas deux fois. Ça n'est pas non plus, à proprement parler une opération de l'Ordre. Depuis la mort d'Albus, personne n'a réellement repris la direction de notre petite société secrète. Non que nous ne nous donnons pas des nouvelles, par affinité, mais personne n'a même suggéré une réunion collective. Si ça se trouve personne n'a remis les pieds place Grimmaurt – c'est étrange que ça m'émeuve alors que je sais combien Sirius détestait cette demeure. Mais moi même je n'ai pas osé proposer ça à Dora alors j'imagine que nul ne s'embarrasse de penser au futur du berceau d'une famille que sa folie a perdu.

Et puis la guerre est là chaque jour, ou presque, dans le journal. Scrimgeour se démène pour faire semblant de faire face – notamment en démultipliant les contrôles de police. Il paraît que les médias moldus remarquent de plus en plus dérèglements, m'a raconté Arthur. Je crois que ça m'est égal ; il y a longtemps que j'ai cessé de croire que la partie serait du ressort du Ministère, sans parler des Moldus. Je sais, maintenant que je partage ma vie avec une Auror, je ne devrais pas dire ça – mais le fait est qu'elle-même rentre extrêmement sceptique sur l'utilité des missions dont elle est chargée.

« On contrôle des gens qui n'ont jamais de loin ou de près vu un Mangemort, voilà ce qu'on fait ! »

Minerva a bien été nommée à la tête de Poudlard – malgré le manque d'enthousiasme d'une partie du conseil d'administration. Il est sûr qu'elle n'est pas Albus, mais je pense sincèrement que Poudlard est entre de bonnes mains. Sa gestion sera sans doute plus classique que celle de Dumbledore mais elle lui sera fidèle. Pour l'instant elle est très occupée à faire comme si Poudlard allait rouvrir en septembre, comme chaque septembre depuis sept cents ans. Elle s'agite pour remplacer ce traître de Rogue – décidément le poste de professeur de défense contre les forces du mal est bel et bien maudit et les candidats d'autant plus rares – et à convaincre Slughorn de rester malgré la disparition d'Albus. Bref, elle n'a rien à faire dans une opération commando dans les mines du pays du Galles.

J'ai obtenu de Dora la promesse qu'elle ne demanderait pas aux Weasley. Je suis sûr qu'ils auraient tous voulu venir – Arthur, Molly, les jumeaux, Bill et sans doute même Fleur. Pour être juste, il aurait fallu compter avec Ron et Ginny – je ne crois pas que Molly aurait réussi à les dissuader de ne pas participer d'une façon ou d'une autre. Ils ont récemment montré combien ils entendaient peu laisser la guerre au Ministère, eux aussi. S'ils venaient, ça entraînerait assez mathématiquement la participation d'Hermione et de Harry. C'est le problème avec les Weasley, le nombre. Et puis, j'aime mieux penser à eux en train de préparer le mariage de Bill et Fleur, d'essayer de nous donner des raisons de nous tourner vers l'avenir...

J'ai donc insisté sur la nécessité d'être un petit groupe très déterminé. Il me semble que c'est bien le seul enseignement qu'on puisse tirer de l'attaque de Poudlard. Pour une fois même Kingsley n'a pas trouvé à rétorquer. On tient tous une sacrée gueule de bois.

Dans ce brouillard, je me rattache à Dora, mon soleil rose, et ma modeste mission : Hope et Mel. Je ne sais pas quel avenir j'arriverais à leur offrir mais, même si c'est pour quelques semaines, je vais les sortir de ce camp. J'ai donc mis tous mes efforts à éviter de réveiller une nouvelle fois la suspicion de Lowell et j'ai même réussi à retourner deux fois au camp.

A chaque fois, je leur ai apporté des cadeaux – un livre de mythologie, une robe, un arc... que Hope a reçus avec effusion et Mel presque avec suspicion. Je ne crois pas qu'ils aient réellement entendu mon message – je vais venir vous chercher. Les garous me méprisent un peu pour ce qu'ils comprennent comme une expression de mon deuil – de mon incapacité à surmonter la perte de Lyall.

Je pense que Samuel n'est pas étranger à cette interprétation. Je dois dire que je ne fais rien pour l'infirmer. J'aime à penser qu'il est préférable qu'on me croie nostalgique et peu courageux. Ça devrait éviter qu'on anticipe mon plan. Je ne suis pas assez naïf pour penser que je pourrais encore espérer fréquenter les garous après ça. Mais pour moi, ma mission est terminée. Il n'est aucun espoir de ramener les lycanthropes à nous aider contre Voldemort – et je pense que c'est bien la seule chose qu'on ne peut pas leur reprocher. Mes ambitions ont encore fondu avec la mort d'Albus. Je n'espère plus que la survie de mes proches – et ils sont peu nombreux.

Je m'attends donc à trouver uniquement Kingsley chez Dora – elle voudrait que je dise chez nous, mais dans le secret de mes pensées, je sais que je n'en suis pas encore là - pour cette réunion de bataille. Personne d'autres. Un trio rapide et discret. Une opération de Maraudeurs en quelque sorte.

Rien ne m'a donc préparé à voir assis sur le canapé orange de Dora, Maugrey Fol-Oeil.

« Qu'est-ce que tu fais là ? » je demande pas très gentiment. J'ignore à dessein les regards sombres de Dora et Kingsley. Ils peuvent avoir pour ce vieux fou la révérence traditionnelle des Aurors, mais moi, je n'ai pas l'intention de m'embarrasser de lui et de ses préjugés. Je l'ai fait trop longtemps par pure révérence pour Albus mais ce temps est passé.

« Je viens vous offrir mon aide », il répond sans ambages, comme s'il sentait qu'il faut l'affirmer.

« Est-ce bien raisonnable ? » je demande pas très gentiment.

Il me scrute de tous ses yeux avant d'affirmer.

« Lupin, je suis un combattant...juste un combattant, rien de plus, rien de moins... Le Ministère me juge trop vieux et trop fou pour combattre à ses côtés... L'Ordre... l'Ordre n'est plus grand-chose sans Albus et... je ne sais pas si Potter pensera à faire appel à nous maintenant... »

Il me regarde en disant ça, comme s'il me reconnaissait une expertise concernant Harry. Parce que rien n'est plus faux, son constat m'émeut.

« Je ne sais pas, moi non plus Fol-Oeil », je murmure comme on s'excuse.

« On verra », il répond avec une diplomatie qui me surprend. « J'espère qu'il se rappellera qu'il peut compter sur nous... Enfin... Shacklebolt m'a dit que tu voulais sortir deux mômes des camps des Lycaons... »

Instinctivement, je regarde Kingsley qui semble stoïquement prêt à que je l'engueule. Ça me fait presque rire. Je hausse les épaules et puis je me dis que j'ai quand même le droit de poser la question :

« Tu crois, toi, Fol-Oeil que ces enfants ont une place dans ce monde ? » je demande et je vois que Dora ébauche un geste de protestation avant de décider de garder ses réflexions pour quand nous serons seuls.

« Je ne sais pas, Lupin », il me répond. « Vu celle qu'on me laisse, je pense qu'ils vont devoir la prendre...l'arracher de haute lutte... Mais nous en sommes tous là, non ? »

Comme c'est un peu près ce que je pense, je décide qu'il est temps de mettre un mouchoir sur mon stupide orgueil, de prendre toute l'aide que je pourrais réunir pour les enfants et d'en venir à l'ordre du jour. Je sors de ma poche une carte moldue de la zone et je la déplie sur la table basse de Dora.

« Le camp est dans cette mine, là... » j'indique en montrant un point sur la carte. « Elle est désaffectée depuis une bonne dizaine d'années... »

« Il y a un village tout près », remarque Dora qui s'est approchée pour mieux voir.

« Oui... Je ne sais pas exactement comment ils s'y sont pris, mais la population pense la mine dangereuse et nul ne s'en approche. »

« Des sortilèges repousse-moldus ? », demande Kingsley.

« C'est ce que j'ai ressenti mais je n'ai pas eu le temps de vérifier », je réponds.

« Mais... qui ? » demande Fol-Oeil. « Je croyais que la loups-garous méprisaient la magie. »

« Les Lycaons », je corrige fermement ; il est des distinctions auxquelles je tiens, « mais leurs alliés n'ont pas ses scrupules... »

Les trois Aurors me regardent.

« J'ai pu me faire confirmer que les sortilèges qui protègent la mine viennent des mangemorts », j'annonce.

S'ils leur fallait une raison supplémentaire, là voilà. Les trois se penchent sur la carte.

00000

Bon. Le dénouement approche... évidemment...
Le suivant s'appelle d'ailleurs L'opération