Vingt Cinq Jours D'Humanité
Si vous lisez ces lignes c'est que Ffnet aura réparé toutes ses pannes – visiblement y'a du boulot !
Comme je vous espère impatients, expédions les remerciements (ce sont toujours les mêmes) et allons droit à lecture!
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Quand tout est fichu il reste encore le courage.
Daniel Pennac
23 - Le courage
Nous les avons cherchés jour et nuit, d'abord dans les milieux magiques et dans les villages moldus des environs, puis dans toutes les communautés d'Angleterre. Le fait est que les garous n'ont pas semblé envisager tout de suite qu'ils aient pu parcourir une très grande distance ou chercher refuge hors du monde lycanthrope. En fait, il a fallu qu'un Mangemort, un jeune que je n'avais jamais vu auparavant, vienne examiner les défenses magiques de la mine pour essayer de récupérer des informations - beaucoup trop tard pour trouver les rares indices qui auraient échappé aux sortilèges de camouflage de Maugrey. C'est lui qui a émis l'hypothèse que des sorciers soient venus chercher les enfants, une fois de plus. C'est lui qui a cherché des traces de transplanation. Mais peut-être parce qu'il était trop ouvertement condescendant et nerveux face à nous, sa piste – la seule un peu maligne qui ait été évoquée - n'a pas réellement été prise au sérieux par Silvenhair.
« La première gamine, on a vu des Aurors... mais là, pourquoi seraient-ils revenus chercher des gosses qu'ils auraient pu emmener la première fois ? » lui a-t-il opposé. « Sans compter que des Aurors n'auraient pas loupé une occasion pareille d'arrêter des lycaons ! »
Personne n'a eu de réponse à ça. Bien heureusement.
Et j'ai été là chaque jour et chaque nuit. Je n'ai jamais protesté ou argué de fatigue. J'ai méticuleusement exécuté tous les ordres qu'on m'a donnés, sans jamais discuter de leur pertinence. Ça ne m'a pas coûté autant qu'on pourrait le croire. C'était même une bonne chose d'être si physiquement fatigué, si constamment occupé. Un bon rempart contre les questions métaphysiques que je n'ai jamais su éviter de me poser.
J'ai conduit deux fois Silvenhair dans la maison de mes parents – condamnant sans doute à jamais l'endroit pour une utilisation sûre et intime. Ça aussi, ça a été plus facile que je l'aurais cru. J'ai même été capable de consoler Terry qui commençait sérieusement à douter des Lycaons maintenant que son frère est en pleine disgrâce. Non, tout cela n'était pas un prix trop élevé pour la sécurité de Hope et Melyor. Ce qui a été très difficile était de n'avoir aucune nouvelle, de ne pas savoir comment ils s'entendaient avec Dora, comment celle-ci se débrouillait pour les faire garder – il n'avait jamais été prévu, dans aucun plan, que je disparaisse si longtemps. A moins que je me fasse tuer – mais nous avions été sobres quand Kingsley en avait évoqué la possibilité.
L'idée qu'elle me croie mort est assez terrifiante, il faut le dire. J'ai l'impression que je lui aurais encore une fois fait beaucoup de chagrin, sans qu'elle ne le mérite. Sans compter ce qu'il adviendrait des enfants. Je m'applique d'autant mieux à rester vivant.
Il faut onze jours, pas un de moins, pour que Silvenhair s'avoue vaincu et qu'il décide qu'il doit passer à autre chose. Onze jours et dix nuits. Personne ne proteste quand il l'annonce – tout le monde se fiche un peu de ce que ces deux mômes sont devenus. L'opinion générale est qu'ils se sont faits la malle, tout seuls, sans aide ni magie, et qu'ils doivent errer à regret dans une forêt quelconque. Certains pensent qu'on retrouvera leur trace après la prochaine pleine lune – que sans aide, ils se feront repérer à ce moment-là. Si ce n'est pas par les Aurors, ce sera par leurs pairs. Et il sera bien temps alors que leur ôter, d'une bonne raclée, l'envie de recommencer.
Moi, bien sûr, la nouvelle de son renoncement me réjouit plutôt. Mais elle m'impose un nouveau dilemme. Partir de la mine maintenant ? Avec le risque d'éveiller de nouveaux soupçons ? Avec le risque d'être suivi ? Je ne prends même pas la peine de me dire que je suis peut-être paranoïaque, je ne suis pas loin de penser que je dois l'être. Alors je traîne encore une nuit à la mine et ce n'est que le lendemain que je vais voir Cuàn pour lui demander si je ne dois pas retourner chez Pharos.
« Chez Pharos », il marmonne. « Ce n'est pas la peine de retourner chez Pharos... »
Un drôle de sentiment me saisit.
« Pharos ? » je répète.
« Les Aurors... ont fait fermer tous les commerces de la rue des Embrumes... » Cuàn m'apprend sobrement mais douloureusement.
On peut penser à l'aide que Barjow et Beurk ont apporté au jeune Malefoy dans son attaque de Poudlard. On peut énumérer toutes les créatures des ténèbres qui maraudent là, en marge de la bonne société sorcière. On peut avancer différentes raisons, toutes excellentes et logiques, à la décision du Ministère de la Magie en guerre. Pourtant, je vois dans la fermeture de Pharos, la main de Tonks.
Je baisse le nez pour cacher le trouble qui m'envahit.
« C'est la guerre, Lupin », me dit Cuàn sur le ton qu'on prend pour consoler un enfant.
« Il est arrêté ? » je trouve la force de demander. « Et Lowell ? »
« Ils ont été arrêtés et questionnés, deux jours... » Il grimace. « Ces salauds les ont pas épargnés, on m'a dit... »
Et me revoilà entre compassion et indifférence, sur ce chemin étroit que j'ai choisi. Samuel d'abord. Lowell et Pharos maintenant. J'inspire.
« Ils sont blessés ? » j'articule.
Cuàn hausse les épaules.
« Ils se sont mis au vert...le temps qu'on voit s'ils sont surveillés... Vaut mieux pas que tu te grilles en allant les voir », il me conseille. Je me demande un temps s'il est sérieux, s'il ne se moque pas de moi. Mais il n'en a pas l'air. Il a le visage fatigué et résigné d'un homme que le sacrifice des autres à la cause n'empêchera pas d'avancer.
« Je comprends », je réponds sobrement. Mais avec Lowell et Pharos, mon petit monde lycanthrope perd les seules personnes pour lesquelles j'ai encore un peu de respect. J'ai la gorge serrée.
« Maintenant, moi, je comprends bien qu'ici... ça ne soit pas pour toi... Je vais en parler à Silvenhair », il conclut sans que j'ai le temps de me demander si je ne suis pas retombé dans le piège de la fausse fraternité de la lycanthropie.
00
Me re-voilà à Londres, me re-voilà en mission. Pour les garous cette fois.
Je me sens fébrile et schizophrène. Je me sens menacé et paranoïaque. Et je marche.
Je vais porter à pied des lettres à trois endroits dont on m'a donné les adresses. Je tombe chez des gens que je ne connais pas tous – j'en ai croisé quelques uns chez Pharos. Deux sont des femmes et une n'est même pas garou. Il y aurait eu un temps où j'aurais essayé d'en savoir plus. Là, la vérité est que je ne veux qu'une chose : finir cette mission, regagner la petite pension où j'ai dit que j'irais dormir et attendre que la nuit soit suffisamment noire pour essayer d'envoyer un message à Dora.
Dora.
J'empoche des réponses quand il y en a. Je dois les apporter demain à mon rendez-vous avec Cuàn. Le piège est relativement étroit. Y échapper va demander de la ruse. J'essaie de me calmer comme je peux. Toute colère ne peut que me perdre. Bon, ça, j'en suis convaincu, ça aide.
A la réception de la pension, le concierge me demande combien de temps je compte rester cette fois. Je me contente de hausser les épaules. Il n'a peut-être voulu qu'être aimable mais, une nouvelle fois, je me sens encerclé. J'attends des heures dans le noir, allongé, tout habillé sur le couvre-lit – j'ai juste retiré mes chaussures. A quelle heure sera-t-il moins dangereux d'essayer ?... Je suis déchiré entre l'envie trop profonde de tenir mon amour dans mes bras et la peur – noire - de la mettre en danger – et les enfants à travers elle. C'est un poison, mais il me permet de tenir tranquille.
C'est finalement l'aube, grise, sale, décevante. J'ai froid, j'ai sommeil mais je me lève. Je me dis que sortir tôt n'est pas aussi soupçonnable que sortir la nuit. Que je pourrais toujours prétendre avoir faim d'un petit-déjeuner. Je négocie ma liberté avec moi même, en quelque sorte.
Je pousse même le vice jusqu'à acheter de quoi manger dans le premier boui-boui ouvert que je rencontre et, muni de mes provisions, je marche jusqu'au parc – juste à côté de la bibliothèque. Je souffle les mots sur la plume et je la jette dans le vent. Elle disparaît dans une fugace étoile.
Il ne reste plus qu'à attendre, je me dis. Je me donne jusqu'à huit heures et demie.
Le bon côté de la magie c'est qu'elle pourra toujours me trouver avec la plume, je pense ça en sirotant mon café au lait. Je mâche le pain un peu insipide. Les secondes sont interminables. Mais le pop est caractéristique. Je dois me forcer à ne pas sursauter. Je me lève lentement, comme si je n'espérais pas tellement que ce soit Dora qui ait transplané. Le fait est que même si son apparence physique n'a jamais été aussi loin de sa propre nature, le choix est trop improbable pour venir de quoi que ce soit d'autre. Des cheveux noirs drus, dressés sur son front par un épi indomptable, des yeux verts cachés par d'épaisses lunettes. Si Harry avait eu une grande soeur.
On fait séparément des tours de la mare aux canards comme si on ne mourrait pas d'envie de se jeter dans les bras l'un de l'autre. Je finis par m'arrêter pour déchiqueter le pain qu'il me reste en minuscule particules que je jette aux palmipèdes. Elle finit par s'arrêter pour me regarder comme si cette pratique était remarquable. Je lui propose du pain. Elle l'accepte et nous déchiquetons de concert.
« Tu ne dormais pas ? »
« J'ai arrêté de dormir », elle répond un peu agressive, « ça fait douze nuits que j'ai arrêté ».
« Ce n'est pas de ma faute », je m'excuse inutilement.
« Ça va ? » elle demande sur le ton de l'excuse.
« On ne les a pas trouvés », je réponds avec un clin d'oeil.
« Non », elle soupire.
« Lowell... c'est toi ? »
« Fallait bien que je m'assure que tu étais vivant ! » elle confirme.
« Il te l'a dit ? » je m'étonne sincèrement.
« En quelque sorte... Il a sans doute oublié », elle explique d'une voix trop innocente.
« Dora. » Je secoue la tête.
« Excuse-moi mais si tu croies qu'il t'aurait épargné pour sauver sa misérable carcasse ! » elle s'emporte.
« Il m'a défendu contre Silvenhair », je rétorque.
Ça la douche et j'en suis désolé. Je voudrais l'embrasser, m'enfuir dans ses bras et nous voilà à ergoter sur les pertes acceptables dans une guerre. J'en pleurerais.
« Comment vont-ils ? » - je souffle avec mon dernier courage.
Elle s'y accroche et répond avec toute l'empathie qu'elle peut montrer :
« Ils t'attendent. »
« Ce matin, je dois... je dois voir Cuàn... »
« T'es en mission pour eux ? » - elle est trop étonnée de la nouvelle pour ne pas m'interroger.
Je hausse les épaules et remets mes mains dans mes poches – je n'ai plus de pain.
« Sinon, j'y serais encore. »
Elle soupire.
« Ça ne peut pas durer ! Va falloir qu'on fasse quel... »
« Je crois que pour l'instant on en a plus qu'assez fait ! » je l'interromps presque terrifié à l'idée qu'elle monte une nouvelle opération où ce serait moi la victime à sauver.
« Mais ! » elle veut répliquer.
Je fuis ses yeux en regardant ma montre – je suis même plutôt content qu'elle ait choisi cette apparence trop improbable pour que je ne la ressente pas comme un déguisement. Il crée une distance qui me sauve un peu dans l'instant.
« J'aurais sans doute du temps cet après-midi... Où ? »
Elle se mord les lèvres - dans un geste qu'aucune métamorphose ne pourra lui enlever.
« C'est sage que je te le dise ? »
J'hésite à mon tour. Instinctivement, je regarde autour de moi. Il n'y a même pas un chien perdu.
« Je crois... »
« Chez mes parents », elle souffle presque à regret.
J'en reste tellement estomaqué que je ne lui rends même pas le baiser furtif qu'elle plaque sur mes lèvres avant de transplaner.
00
Je suis là assez tôt – Cuàn était lui même pressé et il a pris les messages sans vraiment poser de questions. Il m'a donné un autre rendez-vous ; dans deux jours.
Je suis venu dans cette banlieue éloignée de Londres en bus moldu. J'ai changé sept fois de directions et je suis rentré dans une douzaine de librairies diverses et variées – comme si j'étais à la recherche d'un livre rare. C'est la seule idée que j'ai eue quand je me suis demandé comment je pourrais me justifier si les garous me confrontaient sur mes agissements. A la troisième j'ai même trouvé le titre du livre : une traduction rare des fables d'Esope. Je peux les saouler des heures avec ça, s'ils me questionnent. Ça m'a rassuré.
J'ai évacué assez vite la possibilité que les Tonks aient déménagé - Dora aurait donné l'adresse. Mais là, devant la haie mal taillée qui sépare un jardinet de banlieue, j'ai été un peu soulagé de lire sur la boîte à lettres : E. et A. Tonks. Pas de publicité, SVP. Je remonte les trois dalles qui constituent l'allée et je sens immédiatement le champ de protection magique. Un truc sérieux, pas un ficelage improvisé de sortilèges comme chez les Weasley, un truc réglementaire mais ne manquant pas de créativité. Et c'est un peu comme si Dora venait m'accueillir. Je sonne.
C'est Ted qui ouvre la porte. Il a gardé sa haute stature et seules ses tempes ont grisonné. Côte à côte, je me demande inutilement qui ferait le plus âgé.
« Entrez Lupin », il me dit comme s'il n'avait pas l'air surpris de me voir.
« Bonjour », je réponds en le suivant, pas très à l'aise autant le dire. « Nymphadora vous a prévenus ? »
Il s'arrête et se retourne pour me jeter un regard légèrement amusé.
« Evidemment ! »
Je ne me sens pas mieux.
« Et puis, ses sortilèges reconnaissent un certain nombre de personnes. Allez savoir pourquoi, vous en faites partie. »
Il est acide mais je ne peux pas réellement lui en faire grief. J'abandonne la conversation mondaine, je ne suis pas armé pour. Je vais droit au but :
« Les enfants sont là ? »
« Depuis dix jours », il me répond laconiquement en reprenant sa marche.
Instinctivement, je sens que ce n'est pas une intrusion qu'il approuve forcément. Il faut dire que dix jours... La responsabilité s'abat sur mes épaules.
« C'est très gentil à vous », je murmure.
Là, il se retourne franchement.
« Gentil ? Ecoutez Lupin, ça fait plus de vingt ans que, Andro et moi, on se tient en marge de cette putain de communauté magique et de ces putains de guerres fratricides – rien à envier aux Moldus croyez-moi. Et pour quoi ? Notre fille se fait Auror - comme si ça ne lui suffisait pas de porter les cheveux roses pour avoir l'air rebelle ! Elle s'entiche d'un loup-garou qui pourrait être son père et, mieux encore, elle nous demande comme un service normal entre membres de la même famille de nous occuper de deux petits sauvageons qui se transforment sans doute en monstres à chaque pleine lune ! Et nous sommes gentils ? »
Il a un peu rougi à la fin de sa tirade. Peut-être n'assume-t-il pas totalement son dégoût pour la lycanthropie. Mais j'ai entendu pire.
« Je suis désolé, M. Tonks, je... ça ne devait pas se passer comme cela... » j'essaie de nous excuser.
« Non, vous pouvez le dire Lupin », il répond un peu plus calme. « Estimez-vous heureux qu'Andromeda semble adorer jouer à la grand-mère ! C'est sans doute la seule raison pour laquelle je les tolère encore ici. »
« Merci, M. Tonks », je répète. Je ne peux même pas lui promettre que je vais les emmener ce soir.
Il hausse les épaules.
« Pendant que nous y sommes, appelez-moi Ted, 'Monsieur Tonks' ne me paraît pas très approprié...vu la situation », il bougonne.
« Merci. Mon prénom est Remus », je réponds très intimidé, je m'en rends compte.
« Je sais, Andromeda me l'a dit », il conclut abruptement. Et il me guide sans reprendre la parole jusqu'au salon donnant sur un assez grand jardin. Et là, c'est comme si j'entrais dans un livre d'images. Il y a Andromeda, visiblement ravie de lire à haute voix les histoires de Martin Miggs, le moldu fou et, l'encadrant, Hope dans une robe bleue pâle à smocks et Melyor en culotte courte et chemisette. Leurs cheveux blonds ont été lavés, démêlés et coupés très net. Hope porte un bandeau assorti à sa robe. J'ai peine à reconnaître mes deux louveteaux.
« Remus ! » s'écrit Mel le premier – il est possible qu'il n'est pas été totalement captivé par la lecture d'Andromeda. Et il saute du canapé pour me courir dans les bras. Hope n'a que trente secondes de retard.
« Oh, Remus, tu... tu vas bien ? » elle s'inquiète immédiatement. Et mes yeux me brûlent.
« Ça va, Hope, ça va », je lui promets.
« Dora disait qu'on devait pas perdre espoir, que tu allais revenir », elle répond – on dirait une récitation.
« Mais j'ai mis beaucoup de temps, je suis désolé Hope, je ne pouvais pas faire autrement. »
Elle acquiesce. Pour elle aussi, cela semble au-delà des mots. A moins que ce soit la présence de Ted et Andro qui pèsent sur la conversation que nous pourrions avoir.
« Tu as une mine épouvantable, Remus », commente cette dernière qui s'est approchée à son tour.
« J'ai rarement les joues roses », je réponds avec plus d'humeur que je devrais me le permettre. Elle hausse d'ailleurs un sourcil réprobateur et je me reprends. « Excuse-moi, j'ai peu dormi depuis une dizaine de jours... »
« Vous faisiez quoi ? » s'enquiert Ted sur le ton de la conversation.
Je ravale mon envie de lui dire de s'occuper de ses affaires. C'est, d'une certaine façon, devenu son affaire.
« Je m'assurais qu'aucune piste ne remonte jusqu'à eux », j'explique – c'est sobre et laconique ; ça fait le mec qui sait ce qu'il fait alors qu'il essaie simplement de survivre. Je lis dans les yeux de Hope qu'elle comprend trop bien que la vérité n'est pas aussi facile.
« Prenons le thé ! » - décide soudain Andromeda, comme si son éducation de femme du monde lui offrait le seul refuge tenable dans une telle situation. « Ça fera venir Nymphadora ! Hope, ma chérie, si tu venais m'aider ? Et toi aussi, Melyor. Nous allons offrir un bon thé à Remus. N'est-ce pas ? »
Elle les entraîne dans son sillage, et je n'ai pas la force de les retenir.
« En attendant le thé, vous prendriez bien un verre ? » me propose Ted la bouteille de Whisky pur feu à la main.
« Pourquoi pas », je murmure. Le terrain me semble miné. Trop d'enjeux. Je ne sais pas si l'alcool aidera mais refuser me paraît trop impoli.
« Il n'est pas mauvais, vous verrez », il commente en me tendant un verre.
J'ai envie de lui dire qu'il peut me tutoyer mais je ne veux pas avoir l'air de lui forcer la main, de postuler d'une camaraderie que nous n'avons jamais eue.
« Depuis combien de temps êtes-vous avec « Dora »? » il demande enfin.
« Vous voulez dire... »
« Oui, je veux savoir depuis combien de temps vous sautez ma fille », il affirme.
On se mesure du regard. Je cède.
« Oh, quelques semaines seulement... Mais on se connaît depuis plus de deux ans maintenant », j'ajoute, comme si le temps justifiait quoique ce soit dans un sens comme dans l'autre. La vérité est que j'aurais pu « sauter » sa fille il y a bien longtemps si je n'avais pas eu tellement peur de reconnaître mes besoins d'homme. Mais je ne crois pas que cette confidence l'intéresse. Il continue l'enquête :
« Par le truc de Dumbledore ? »
« Par Sirius », je lui oppose. D'abord parce que c'est la vérité, et ensuite parce que je trouve toute référence au « truc de Dumbledore » une assez mauvaise idée.
« Ah oui, Sirius... », soupire-t-il. « Ce pauvre Sirius... Evitez d'en parler à Androméda ; ça lui a brisé le coeur de le perdre une deuxième fois ! »
J'ai envie d'hurler qu'elle n'est pas la seule et qu'elle ne l'avait pas retrouvé autant qu'elle aurait pu le faire. Mais une nouvelle fois, je pense aux enfants. Je ne peux pas me disputer avec Ted Tonks qui les accueille – sans compter le fait qu'il tient à me rappeler qu'il est en quelque sorte mon beau-père et que je n'ai pas totalement son approbation dans ma relation avec sa fille.
« Je m'en garderai », je réponds.
« Ted, n'embarrasse pas Remus avec tes craintes de père poule ! » commente Andromeda qui entre sur ces mots, poussant devant elle une table roulante sur lequel figurent tous les éléments d'un thé britannique pur tradition. Je me demande même si j'ai déjà réellement participé à un thé pareil, droit sorti d'un livre pour enfants du XIXe siècle.
Hope et Mel sont ravis de charger mon assiette de sandwiches et de tourtes – et visiblement pleinement satisfaits de faire honneur à leurs propres assiettes. Andromeda me rappelle inutilement combien ils étaient sales et maigres quand Dora les lui a amenés.
« Ces pauvres chéris ! »
Un sifflement l'interrompt. Un sifflement magique est-il besoin de le préciser ?
« Ted ! Quelqu'un ! » Andromeda s'est crispée sur son siège, la fourchette en l'air.
« Nymphadora, sans doute », marmonne l'interpellé en se levant avec un peu de mauvaise grâce, mais il a sorti sa baguette – je fais de même.
« Laisse Remus t'accompagner Ted, il est sans doute plus expérimenté que toi », le presse Andromeda.
« Je l'espère pour lui », répond son mari mais il me fait signe de le suivre.
Dans le couloir, je voudrais lui dire combien je suis désolé de tous les désagréments que je lui cause, mais ça me paraît un peu ridicule. Et puis la porte d'entrée s'ouvre sur des cheveux roses, un t-shirt vert pomme et un jean noir.
« Ce n'est que moi », chantonne Dora en voyant d'abord que son père. « Ré...! »
Elle jette les sacs qu'elle tenait sur le sol et se jette dans mes bras avec la même spontanéité que Hope et Melyor.
« J'osais pas espérer que tu sois là ! » elle souffle contre ma poitrine
« J'avais dit », je lui rappelle doucement.
« Tu avais dit 'sans doute' », elle me corrige et, avant que je puisse rajouter quelque chose, elle m'embrasse comme dans les films moldus sans s'inquiéter du regard de son père. J'ai toutes les peines du monde à transformer cette démonstration passionnée en une étreinte plus sobre.
« Nymphadora, je crois que tu embarrasses Remus », commente froidement Ted.
Elle me lance un regard inquisiteur qui me fait rougir.
« Figure-toi, Papa, que je n'ai pas assez d'occasions pour perdre du temps avec les convenances », elle répond.
« Nous devons donc nous réjouir de ne pas vous voir aller plus loin sur le tapis du salon ? » il demande acide.
Dora lève les yeux au ciel.
« Ne me tente pas ! », elle oppose.
« Oh, mais je pense que ce serait très pédagogique pour les deux pauvres gosses dont vous faites semblant de vous occuper ! » il rétorque. « A moins que ce soit déjà fait !? »
Et là je sens que si je n'interviens pas je vais pouvoir assister à un raccourci de toutes les disputes qui ont dû les opposer les dix dernières années.
« Le thé de ta mère nous attend », je glisse à Dora avant qu'elle ne lâche la réplique fulminante qu'elle est en train de ciseler. Elle me regarde et inspire.
« Tu as honte de moi ? » elle demande.
« J'aurais honte de moi si tu pouvais le penser », je réponds en ne la quittant pas des yeux en gage de sincérité. Ça la calme plus que je n'aurais osé l'espérer.
« Les enfants ont dû être ravis de te voir », elle lance et elle m'entraîne vers le salon sans un autre regard pour son père.
« Ils ont l'air en forme, Dora, merci », je lui réponds.
« Oh, c'est grâce à mes parents... » elle reconnaît à voix basse. « Je ne savais pas quoi faire d'eux... je devais bosser... Les laisser seuls.. - Je l'ai fait le premier jour mais... Ils ne se plaignaient pas, tu les connais... mais quand même... On avait dit qu'ils n'iraient pas chez les Penn tant qu'on n'était pas sûr que tu...aies réussi ta mission... J'ai pensé à Molly, mais ils sont dans les préparatifs du mariage... »
« C'était une très bonne idée », je lui assure.
« Ma mère se prend presque un peu trop au jeu, tu ne trouves pas ? » elle me chuchote. Je me dis que si le jeu est de lire des histoires, de les habiller correctement et de les nourrir, il est peu répréhensible. Mais j'ai déjà mesuré combien Dora a dû prendre sur elle pour demander de l'aide à ses parents et je n'ai pas envie qu'elle m'accuse de prendre faits et causes pour eux.
« Et ça se passe bien ? » je réponds sur le même ton.
« Mieux que je ne le pensais... Ils se sont laissés attendrir, je crois...Et Mel et Hope y mettent beaucoup du leur... » Il y a presque de l'admiration dans sa voix. « Maintenant, je ne sais pas combien de temps ça pourra durer... »
Je hoche la tête, nous entrons dans le salon.
A l'accueil qu'ils font à Dora, je sais que Mel et Hope se sont raccrochés à elle, avec cette absence de méfiance dont seuls les enfants sont capables – à moins qu'ils ne soient désespérément conscients de leurs besoins ? Elle s'assoit par terre avec eux et je l'imite – Andromeda et Ted font semblant de ne pas nous épier. Mais ils sont peut-être aussi étonnés que moi de la voir si à l'aise avec les enfants, je me dis. Maintenant, sur quel terrain l'ai-je vraiment vu mal à l'aise ? Je repasse mentalement l'image de la combattante, de la soignante, de l'amante, de l'enquêtrice ou de la diplomate. Et puis je sais : c'est une piètre cuisinière ! Et cette conclusion, me donne une envie irrésistible de la serrer contre moi. A défaut, je lui prends la main le plus discrètement possible, mais Hope et Mel le voient. Je vais lâcher quand je surprends le regard de connivence ravie qu'ils échangent – comme si ils approuvaient, comme si ils avaient eux aussi besoin de toute l'affection possible. Dora s'en rend compte à son tour et se retourne pour m'embrasser – autant pour ses parents.
« Bon », dit-elle ensuite, comme une ponctuation. « Remus, nous devons à ces enfants la vérité, non ? »
« A propos de quoi ? » je demande un peu inquiet.
« Sur ce que nous allons faire d'eux », elle me répond.
évidemment. Mais je ne sais pas du tout par où commencer. Comme si elle lisait dans mon esprit, Dora me souffle :
« Parle-leur de Thelma. »
Bien sûr, je m'engueule. Par quoi d'autres commencer !?
« Oh... eh bien, vous vous souvenez d'Ursula ? » je me lance, pas très à l'aise. Ce n'est jamais exactement plaisant d'exposer ses plus intimes contradictions. Mais le faire devant deux enfants... envers lesquels on a pris – il faut l'admettre – une sorte d'engagement... Tous les deux me regardent avec leurs yeux bleus plus vieux que leurs visages, et je sais que je leur dois la vérité.
« Elle aussi, tu l'as emmenée ? » m'aide Hope, qui semble bien avoir eu assez de douze journées pour faire le lien entre tous les évènements.
« A la demande de ses parents », je précise.
« Elle a des parents ? » demande Mel, et son espoir diffus me fait mal.
« Oui, Mel. Ils la cherchaient et je les ai aidés », je réponds. Comme Dora ne dit rien, j'ajoute : « Nous les avons aidés. »
« Et nous, quelqu'un... quelqu'un nous cherche ? » veut savoir Hope avec une expression précautionneuse.
« Non, Hope », je réponds en secouant la tête.
Leur silence me met devant mes responsabilités.
« Non, Hope », je répète. « C'est moi, moi seul, qui ai pensé que vous ne pouviez plus rester là-bas... que vous ne le vouliez pas », j'ajoute, presque je plaide.
« Tu as décidé de venir nous chercher », constate Hope toujours prudente. Mel lui ne fait que me regarder, mais tant de choses peuvent passer dans un regard.
« Oui, Hope », je réponds, mais je sais qu'ils attendent plus. Maintenant, que puis-je leur promettre qui ne soit pas une déception ? « Les parents de Thelma, le vrai nom d'Ursula, ont accepté de vous prendre chez eux. »
A leur tête, j'aurais aussi pu leur dire que je les ramenais à la mine. Dora me serre la main comme pour m'encourager, mais il me semble que jamais je n'ai eu besoin de courage, que jamais la raison ne m'a semblé si douloureuse.
« Je viendrai souvent vous voir... Je... je suis le professeur de Thelma », je continue en ayant l'impression que je m'y prends assez mal.
« Tu seras notre professeur », essaie encore Hope, l'aînée, la raisonnable, la courageuse, la porte-parole.
« Un peu plus, Hope, j'espère », je reconnais sans trop savoir si c'est bien malin de ma part de me laisser aller à cette confidence. Je lâche la main de Dora pour prendre les leurs : « Je ne peux pas vous promettre plus pour l'instant. C'est la guerre, les enfants, pas seulement entre les garous et les autres... Moi, et Dora, nous avons pris partie dans cette guerre et... tout peut arriver. »
Il y a un bruit de porcelaine brisée derrière moi. Sans doute Andromeda qui a lâché son assiette en m'entendant affirmer que la guerre nous concerne. Mais je ne me retourne pas.
Hope prend la main de Mel, ce geste protecteur que je l'ai si souvent vue faire et qui m'a toujours tant ému de sa part. Ses yeux ont brillé furtivement, mais elle a ravalé ses larmes et m'assure de sa petite voix raisonnable :
« Nous ne voulions pas rester, Remus. »
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Distribution de mouchoir... ?
Bon, le suivant a un nom assez clair « Chaque famille »... parce que c'est quoi, une famille ?
