Vingt-Cinq Jours d'Humanité
Pas de copyrights mais pas mal de gamberge quand même.
« Il
est absurde que tout soit absurde »
Emmanuel Mounier,Introduction
aux Existentialismes
24 – Le sens de de l'absurde
Les Aurors m'arrêtent au beau milieu du chemin des Embrumes, en pleine journée. Ils ont coupé toute retraite des deux côtés. Ils sont vingt, dix à chaque extrémité. Leurs uniformes font deux murs noirs et infranchissables. Ils nous contrôlent l'un après l'autre et arrêtent toutes les créatures qui se trouvent là sans distinction de genre ou d'espèce. Les rares sorciers pris au piège finissent par être relâchés, non sans avoir dû expliquer ce qu'ils faisaient là et avoir laissé derrière eux des potions ou des objets qu'ils n'auraient pas dû posséder.
C'est presque étonnant comme tout le monde accepte. Il y a bien quelques révoltes, durement réprimées, des cris et des insultes comme aux temps les plus noirs de la communauté magique britannique – les sorciers contre les créatures. Mais la majorité est résignée. Et, c'est Kingsley Shacklebolt qui commande le contrôle des identités, comme il a appelé ça en invitant chacun à s'y soumettre pour sa propre sécurité.
Quand deux petits Aurors, si jeunes qu'ils avaient dû rater de peu d'être mes élèves à Poudlard, me saisissent pour me pousser vers la cage portoloin qui avait été acheminée là, j'ai la drôle d'impression de faire un mauvais rêve. Moi, le membre de l'Ordre, moi, l'ami et l'amant d'Auror, moi, le loup-garou.
« Vous vous trompez », je balbutie.
« Vraiment ? » Le plus âgé me toise, pendant que le plus jeune me fouille et extrait de mon pardessus ma baguette et la lettre que venait de me remettre Lowell en grand secret. De loin, je vois que Shacklebolt nous observe. Il ne dit et ne fait rien. Que pourrait-il d'ailleurs si sa mission est d'emmener toutes les créatures ? - j'essaie de me raisonner même si ce n'est pas facile. Peut-il changer ma propre nature ?
« Un loup-garou avec une baguette », commente le plus âgé, en la retournant entre ses doigts d'un air appréciateur. « Sans doute pour faire la cuisine, hein ? »
« Rendez-moi ça », je gronde, même si c'est sans doute un des meilleurs moyens pour me prendre des coups et renforcer leurs soupçons.
« En temps et en heure », répond le plus jeune en me poussant dans la cage.
Je ne peux pas m'empêcher de me demander comment eux-mêmes se sentiraient si on leur enlevait ce petit morceau de bois qui est dans leur poche depuis leur onzième anniversaire, est-ce qu'ils ne se rebelleraient pas encore plus que moi ? Mais ce que grondent mes compagnons de misère est plus radical et plus désespéré et mes objections se noient.
A la Division, les deux mêmes gosses me questionnent pendant deux jours : sur la lettre, sur mes moyens de subsistances, sur Greyback... Je crois que ça prend deux jours – ils ont pris ma montre, la montre-bracelet de mon père, et je ne sais plus exactement si c'est le jour ou la nuit car ils prennent bien soin de m'éloigner de toutes fenêtres. Mais au nombre des repas qu'ils me servent, j'estime que ça fait deux jours. Jamais ils ne me brutalisent réellement – ils ne sont pas prévenants non plus. Ils répètent encore et encore les mêmes questions à me rendre sourd et bête : « Où alliez vous ? » « Où habitez-vous ? » « A qui est destinée cette lettre ? »
Je leur fais encore et encore les mêmes réponses : « J'allais manger à la taverne Du Pou qui Pleure, c'est pas cher. » « J'habite dans une pension moldue ; je suis un ancien employé de la librairie Pharos que vous avez fermée... » « A un ami de Pharos ; je ne le connais pas personnellement ; je devais la poster à la poste sur le Chemin de Traverse... »
Ils n'ont jamais l'air satisfait de mes réponses et ils recommencent. Quand ils me laissent enfin, j'essaie de dormir.
Sous leur coude à chaque interrogatoire, je peux voir mon dossier d'enregistrement auprès du Bureau de régulation des créatures magiques – ce qui explique qu'ils ne posent pas de questions sur la baguette. Ça fait un paquet d'années que je ne l'avais pas vu ce putain de dossier – un paquet d'années que je n'avais plus pris la peine de l'alimenter en déclarant mes rares activités rémunérées – depuis mon bref et désastreux retour à Poudlard, je crois. Je me mets à leur place : un garou formé à la sorcellerie qui disparaît de la circulation pour réapparaître en pleine guerre avec un message pour un des chefs présumés du mouvement de Greyback : ça fait un sacré faisceau de présomptions. Presque plus qu'il n'en a suffi pour envoyer Sirius pourrir à Azkaban. Ça ne me rend pas optimiste sur mon avenir – surtout que je ne peux même plus espérer qu'un Albus Dumbledore puisse venir me tirer de là en se servant de son aura.
En toute sincérité, il me semble qu'elle n'aurait peut-être pas suffi – d'ailleurs il n'a rien pu pour Sirius. Mais il reste quand même Dora et Kingsley, je me répète pour ne pas sombrer dans la mélancolie. Et je ressasse mes arguments : Je suis quand même entre les mains de leurs collègues, et Kingsley a dirigé mon arrestation. Il me semblerait presque insultant de ne pas penser qu'ils vont essayer quelque chose – même si je n'arrive pas à trouver quoi. Mais je ne sais pas grand-chose des procédures et des passe-droits possibles. C'est leur rayon, et ce sont mes amis – presque ma famille, si je devais en avoir une.
Et puis, d'heure en heure, de repas insipides en interrogatoires, de siestes interrompues en nuits écourtées, je me convaincs doucement qu'ils n'en ont pas les moyens, sauf à se discréditer totalement dans la division. A un moment que je ne saurais situer – pendant un interrogatoire, pendant un moment de repos ? - une hypothèse étrange se dresse brutalement sur le chemin de mon endurance à l'épreuve : Et si Kingsley et Dora n'intervenaient pas simplement parce qu'ils avaient décidé de ne pas le faire ? Je m'explique, pas qu'ils n'en aient pas eu les moyens, pas qu'ils craignent les risques pour eux-mêmes, mais qu'ils aient jugé que c'était ce qu'ils devaient faire pour mon propre bien. L'idée est sournoise, mais elle fait son chemin et me tient en éveil malgré mon épuisement. Plus j'y pense et plus je les revois, unis dans leur réprobation de ma gestion de la situation depuis plusieurs semaines.
« Ça ne peut pas durer, Remus ! » a inlassablement répété Dora dès qu'elle en avait l'occasion. « Tu t'épuises, tu prends des risques impensables, pour quoi ? Est-ce que tu penses à tous ceux qui ont besoin de toi ? Est-ce que tu penses à Mel et Hope ? Est-ce que tu penses à Thelma ? Est-ce que tu penses à Harry, Remus ? » Elle ne parlait pas de nous mais elle n'en avait pas besoin. Nos trop rares rencontres nous offraient un sexe furtif et désespéré qui me frustrait autant qu'elle. Notre ébauche de couple semblait la première victime de la guerre.
« Lupin, jusqu'où vas-tu aller ? Vas-tu participer à la prochaine opération des Lycaons au seul titre de protéger des enfants auxquels personne ne pense plus ? » désapprouvait Kingsley, aux occasions encore plus rares où je le croisais.
« Et tu proposes quoi ? » je demandais invariablement.
« On pourrait te rendre infréquentable, comme Lowell et Pharos », avait fini par proposer Kingsley, comme s'il était finalement arrivé à se justifier à lui même des solutions désespérées.
« Je crois avoir dit et répété que je ne veux plus d'opérations », je lui avais alors fermement opposé.
Sauf que, qu'ils l'aient téléguidée ou pas, le contrôle des identités sur le Chemin des Embrumes allait arriver à ce résultat précis. Là, allongé sur la banquette étroite de la cellule, je finis par me demander si je leur en voudrais si mon hypothèse se révélait fondée. Pour ne pas arriver à répondre à ma propre question.
Ce que je pense être le troisième matin, les petits jeunes reviennent me chercher mais, au lieu de me ramener à la même salle d'interrogation, ils me conduisent droit, et sans un mot, au bureau de Shacklebolt.
« Laissez-nous », ordonne laconiquement Kingsley, sans se redresser et sans lever les yeux à notre entrée, alors que les deux hommes qui m'encadrent se mettent au garde à vous devant lui.
Ils ne semblent même pas étonnés - la beauté de la discipline.
« Comment vas-tu ? » Kingsley demande très doucement, en affrontant mon regard comme si de rien n'était, une fois que la porte s'est refermée dans mon dos.
« Suis-je obligé de répondre ? » je demande.
Il a un vague sourire furtif.
« Non », il reconnaît. « Je suis désolé, je ne pouvais pas prétendre reprendre la main avant. »
« Non ? »
Ses yeux plus chocolat que noirs m'observent longuement et décident sans doute de m'offrir le bénéfice du doute :
« Je suis autorisé à te faire une proposition, Lupin », il continue comme si je n'avais pas posé de question. « J'imagine que tu sais quoi : te proposer de te relâcher contre ton engagement de nous servir éventuellement d'indicateur. »
« Magnifique ! » je ne peux pas m'empêcher de faire mon malin. Mais qui croit-il tromper ?
« Que tu refuses ou non, les espions qui traînent ici savent que si tu es dans mon bureau, on t'a fait la proposition », il répond apparemment peu ému par ma réaction.
« Comme Lowell ou Pharos ? » je souffle d'une voix grinçante.
« Exactement », il confirme.
« Dora devrait être là », je crache.
Il a d'abord l'air interdit puis furieux – Et, c'est sans doute mon ton qui l'a finalement mis sur la piste.
« Tu crois que... » il s'étouffe.
« Pardonne-moi, mais la vierge outragée ne te vas pas comme rôle », je confirme.
Les mots semblent lui manquer. Il se lève et fait le tour de son bureau, se plantant devant moi. C'est un homme grand et solide, musclé et entraîné, un mur noir, de la peau jusqu'aux robes. Seuls ses yeux chocolat auraient pu paraître chaleureux, encore que dans l'instant ils soient plutôt intimidants, je dois l'avouer.
« Lupin, si tu vas la rendre coupable des contrôles systématiques des créatures que le Ministère nous impose... » il gronde. « Si tu vas foutre en l'air la chance qu'elle te... »
« Oui, les garous devraient toujours prendre ce qu'on leur donne. » Je dis ça sourdement. à le voir, j'ai un doute sur ma petite théorie, mais je viens de passer deux jours dans les geôles des sorciers de plein droit, ça me rend pas coopératif.
« Putain », il m'attrape par le pull, ses yeux lancent des éclairs, et je crois un bref instant qu'il va me frapper. « Tu crois qu'elle dort depuis deux jours ? Que je n'ai pas dû faire des pieds et des mains pour qu'elle soit envoyée suffisamment loin pour ne pas la voir se traîner aux pieds du Ministre pour qu'il te relâche ? Tu la crois capable de t'envoyer deux jours en tôle juste pour pouvoir baiser tranquillement avec toi après ? »
La réponse est oui. J'en ai presque honte. Kingsley le lit dans mes yeux.
« Petit con prétentieux ! » il gronde encore en me secouant ; ma tête frôle le mur mais ne le touche pas. « Mais qu'est-ce qu'elle te trouve ? »
Je ne trouve rien à répondre à ça – c'est une question qui m'a moi même hautement fasciné pendant des mois, sans solution. Dans sa bouche, ça sonne un peu comme une condamnation. Et j'ai presque envie qu'elle vienne.
« Tu veux savoir ce que j'ai dû faire pour t'éviter l'internement préventif avec la missive que tu portais sur toi ? » il reprend à peine moins véhément. « Tu veux savoir que Pharos a dû quitter l'Angleterre ? Tu veux quoi comme preuve de...l'amitié qu'on a pour toi, connard ? »
Il me lâche brusquement, comme découragé.
« Et moi qui aie toujours pensé que tu étais l'intelligent de la bande », il grommelle. Plus de la colère dans sa voix, mais pas mal de tristesse. J'hésite. Longtemps. Et puis je n'y tiens plus. Je demande avec ce que j'espère suffisamment d'humilité pour qu'il tente d'oublier mes insinuations :
« Tu veux dire que...c'était fortuit ? »
Il se retourne, ses yeux brillent.
« Fortuit ? » il éternue. « Nous faisons des contrôles quotidiennement. Ça rassure le peuple, paraît-il. En tout cas ça plaît à la Gazette. J'ai été de celui-là par pur hasard. » Il me semble qu'il ravale des commentaires sur ce qu'il pense fondamentalement de ces contrôles, se contentant d'un geste impuissant et coléreux. « Tonks te croyait chez les Penn en plus. Quand je t'ai vu dans la foule... je me suis dit qu'ils allaient peut-être te laisser passer à cause de la baguette », il me confie plus doucement. Son regret est palpable.
Je l'avais cru aussi.
« Mais a priori, le tavernier – qui, tu l'auras remarqué, est un des derniers ouverts sur les Embrumes - leur avait donné quelques signalements...dont le tien...Et puis, quelle idée de porter cette lettre sur toi ! » il s'exclame.
Ma paranoïa aurait voulu douter de ses paroles mais Kingsley, d'aussi loin que je me le rappelle, ne m'a jamais menti. Même pas par facilité. Il ne me reste qu'à reconnaître mon erreur.
« Et maintenant ? » je demande très doucement.
« Maintenant, je vais te foutre dehors », il me répond, en me regardant droit dans les yeux, et je l'aime pour son courage et sa droiture. « Je vais gueuler que t'es qu'une sale bête qui ne sait pas reconnaître sa chance quand on lui offre... Je ne sais pas si quelqu'un me croira... mais j'aurais essayé... »
« Ok », je murmure.
« Ensuite, j'irais me planquer si j'étais toi », il continue avec une voix qui ressemble plus à celle que Kingsley me réserve d'habitude. « ... au Pays de Galles par exemple, pour le cas où tu serais suivi... quelques jours... et puis... je réfléchirais à ce que je compte faire de l'occasion qui m'est offerte... »
Je comprends qu'il ne peut s'empêcher de me rappeler que cet incident m'offre une chance de sortir du jeu de con où ma « mission » m'a coincé. C'est fortuit, je me le rappelle, mais c'est tout autant une chance que si nous l'avions planifiée. Il observe mon visage avec la nette intention que mesurer comment j'interprète ses paroles. Et je saisis mieux d'un seul coup pourquoi Dora a pu si souvent faire référence à lui comme à un « grand frère », prompt à s'inquiéter et à tempêter. Même si je ne suis pas sûr d'avoir déjà accepté, je veux le rassurer alors j'acquiesce. Il a l'air soulagé et me tourne le dos pour contourner son bureau comme s'il comptait se rasseoir.
Mais la question, le doute, notablement affaiblie, est toujours là. Je cède à la tentation – tellement ancienne - et je demande à son dos :
« Tu crois pas que Dora... elle ferait mieux... »
« Est-ce que tu ne crois pas que c'est toi qui ferais mieux de choisir ? » il rétorque en se retournant brusquement. Il est suffisamment intimidant pour que je n'ose pas lui demander si, après tout, il ne regrette pas que Dora et moi ayons été plus loin que le flirt douloureux. Je me dis confusément que je ne mérite pas autre chose que cet assentiment ambigu.
Kingsley retourne alors à sa place, sort ma baguette d'un tiroir et me la rend sans un mot. Je le remercie dans un murmure. Il se contente d'un signe de tête. Sa mâchoire est très tendue, et je comprends qu'il se prépare à donner le change. Je baisse les yeux pour l'aider.
Quand je les rouvre, il m'a saisi par le col et me pousse vers la porte, en murmurant :
« Si toi tu n'y arrives pas, mon frère, que Merlin, lui, me pardonne... »
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C'est sans doute stupide, mais je n'arrive pas à me sentir menacé dans la maison de mes parents. J'y mène des activités domestiques – un peu de rangement, un peu de jardinage, comme si je n'avais pas tant à faire ailleurs. C'est comme un refuge en quelque sorte – pour lécher mes différentes blessures : mon orgueil, mes sentiments, mon identité...
Qu'est-ce qui reste debout ? jeme demande en refixant le rosier grimpant préféré de ma mère près de la porte de la cuisine. En le faisant j'ai cette impression étonnante de refaire ses propres gestes, de lui prêter mon corps. Mais de toute façon, pourquoi aurais-je encore besoin de mon corps ? Pour qui ou pour quoi suis-je encore capable de me lever et de me battre ? Où est ma famille – si j'en ai encore une ?
Mes parents sont morts depuis longtemps ; mes meilleurs amis ont disparu ; l'Ordre est en déroute... Est-ce que je ne me leurre pas totalement en croyant que ma relation avec Dora est capable de redonner un sens à la guerre ? J'essuie machinalement sur mon jean deux gouttes de sang qui ont perlé au bout de mes doigts qui ont maintenu la plus haute branche.
Et puis, les garous, c'est fini cette fois, non ? L'idée me frappe alors que je range méthodiquement les outils dans le cabanon au fond du jardin. Pas seulement à cause de ma trahison – la réelle et celle qu'ils imagineront sûrement grâce à l'espion de la Division ; Pas seulement à cause de Lyall ou des enfants ; pas même à cause de leur ralliement à Voldemort, leur violence congénitale et leur courte vue. Simplement parce que j'ai fini par me convaincre, visiblement à mon insu, que je ne n'appartiens pas à la même espèce qu'eux. Ça devrait me soulager, pourtant je ressens d'abord un vide énorme.
Heureusement, j'ai deux dizaines de tuiles à replacer sur le toit et un vasistas qui fuit à réparer. Il me faut trois voyages à l'Armée du salut moldue pour vider le grenier de son bric-à-brac insensé et anodin qui me fait penser, comme un miroir inversé, au trésor de magie noir des Black que nous avons traqué avec Sirius. La maison est plus vide, et je me sens mieux, comme si je m'allégeais en même temps qu'elle. Je crois que ça lui faisait le même effet.
Il faut trois jours à Cuàn pour venir me voir, un soir, à la tombée de la nuit ; je venais d'allumer des bougies pour pouvoir lire – personne depuis la mort de mon père n'a pris la peine de payer les factures d'électricité ; les Moldus ont fini par couper la ligne. Quand je le vois sur le pas de ma porte, je me rends compte que je ne l'attendais vraiment pas. Comme s'il était sorti de ma mémoire, comme s'il fallait que je fasse un effort pour me souvenir que je le connais. De toute façon, il ne reste pas assez pour réveiller plus que des réflexes de survie. Et lui-même me paraît mal à l'aise. Dans l'étroite salle principale qui fait aussi office de cuisine, il reste debout comme quand il animait une réunion en Irlande l'été dernier, comme s'il avait peur de se compromettre en s'asseyant. Il est juste venu me faire jurer de ne pas retourner de mon fait à la mine. Il ne me regarde pas pour me dire ça. Et comme s'il avait besoin de préciser à quel point je suis en disgrâce, il me prévient que si je le faisais aucun garde ne me laisserait passer. Je m'amuse intérieurement à imaginer sa tête si je demandais « par quelle entrée ? ». Ma propre gaminerie manque de me faire sourire. Evidemment, il s'en émeut un peu. Alors je fais mon malin :
« C'est à cause de mon arrestation ? Je n'ai rien dit pourtant – pas qu'ils n'aient pas demandé – mais je n'ai rien dit. Ce qu'a gueulé le gradé à la fin, c'était du flan. »
Je n'ai même pas le temps d'avoir honte de mes mensonges ou de me demander qui je veux duper en affirmant ça - Cuàn hausse les épaules :
« Tu sais Lupin, c'est trop tard, trop tard pour des gars comme toi... C'est presque trop tard pour des mecs comme moi. C'est la guerre. Une affaire de combattants, rien d'autres »
Il y a presque du regret dans sa voix. Comme s'il avait auparavant entretenu une vision romantique de la chose, comme s'il venait de se rendre compte que nous, les garous, ne formions pas une grande famille aimante capable de protéger les plus faibles.
« Je serais toi, je ne resterais pas là », il ajoute en se levant.
« Mais j'ai nulle part où aller... » je commence avec sincérité ou avec fatigue – je me le suis demandé plus tard.
Cuàn me fait signe de me taire, comme si ma situation importait peu – ou qu'il ne souhaitait pas en savoir plus sur moi et mes éventuels projets :
« Ne reste pas là où on pourrait te trouver », il affirme avec un air entendu.
« Qui ? Les Lycaons ? » je ne peux pas pu m'empêcher de demander. C'est comme ça, il faut que je sache - que je fasse mon deuil d'une de mes identités en quelque sorte.
« Les Lycaons, les Mangemorts, Samuel... » il énumère avec un nouveau haussement d'épaule. « Ce n'est pas un temps à être prévisible ».
On ne saurait être plus clair. J'acquiesce en silence. Une fois qu'il est parti, je range les quelques affaires que je me refuse toujours à abandonner à tout jamais dans un vieux sac en tapisserie que ma mère avait déjà quand j'étais enfant. Il n'y a pas grand-chose : quelques photos, des livres de mon père, un foulard en soie qui appartenait à ma mère et que les mites ont épargné. Même pas de quoi jeter un sort pour réduire le poids. Je pourrais partir, là maintenant. Je suis presque à la porte quand je me demande si l'invitation de Cuàn n'est pas un piège – une provocation pour me faire courir jusqu'aux enfants. L'idée me fait trembler et je dois m'asseoir pour me calmer.
Je me sens englué dans toutes mes peurs, toutes mes compromissions ; ça me semble sans issue. Insidieusement, les solutions qui m'ont paru tant de fois si tentantes pendant ma vie d'adulte reviennent et me chuchotent que ma pure et simple disparition reste ce qui peut arriver de mieux à tous ceux que je mets en danger par ma simple affection, par le simple fait d'exister...
Fuir sur le continent, me suicider, les possibilités radicales sont multiples et tentantes... et faciles... un couteau, une corde, transplaner... tout n'est que l'affaire d'un instant, d'une décision. Je ne sais pas si j'aurais trouvé le courage d'essayer encore. Mais, c'est à ce moment-là que Dora entre dans la maison sans frapper, sans une seule marque d'hésitation – sans même trébucher.
D'abord elle ne me voit pas – j'ai laissé la bougie s'éteindre et c'est à la lumière de sa baguette qu'elle me découvre assis sur le vieux sofa défoncé, le sac en tapisserie sur les genoux. Elle irradie de force et de projets. Elle est belle comme la promesse d'un été de vacances. Et j'ai immédiatement honte d'avoir pensé m'enfuir, d'avoir envisagé de la fuir.
« Hé, ça va ? Tu fais quoi dans le noir ? » elle demande. Sa baguette ranime des bougies un peu partout dans la pièce et, ma faiblesse et moi, nous n'avons plus un recoin pour nous cacher.
« Cuàn sort d'ici », je murmure après un long moment où mon esprit me semble incapable de composer une réponse cohérente.
« Il t'a dit de fuir ? » elle demande à voix basse cette fois et sur un ton pressant. Je crois qu'elle envisage d'éteindre immédiatement toutes les lumières qu'elle a fait naître.
« Plus ou moins », je soupire. « Sauf que... je ne savais pas trop où aller... »
Allez savoir pourquoi ce constat si douloureux de ma part semble tant la réjouir. Elle s'empare de mon sac d'une main et me tire de l'autre, avec un seul commentaire :
« Eh bien, viens. »
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Je la regarde longtemps dormir. Malgré l'épuisement physique et la satisfaction – par opposition avec la frustration qui m'a si longtemps accompagné -, je n'ai pas sommeil. Ou peut-être à cause de cela, qui sait ? Et puis, j'ai trop dans la tête la mise en garde de Cuàn pour m'abandonner au sommeil.
Elle est si belle, si jeune... Je ne peux pas m'empêcher de sourire en la regardant dormir, blottie sur le côté, lovée contre moi. Je devrais m'inquiéter pour elle ; je pourrais m'interroger sur notre avenir ; me torturer encore à me demander dans quelle galère je l'ai attirée mais, étonnamment, ce n'est pas cela qui vient. Comme si poids de la vie, qui m'avait coupé la respiration quelques heures plus tôt, s'était mystérieusement envolé. Comme si sa présence l'avait dissoute. L'idée même me fait sourire.
Je n'ai même plus ce soupçon concernant sa possible implication dans mon arrestation par ses collègues... Non, pas seulement parce qu'on vient de passer la soirée à faire l'amour. Ni même parce qu'elle m'a raconté d'une voix blanche combien elle a souffert de me voir enfermer, combien elle a eu peur que je craque et que je leur donne une bonne raison de m'emprisonner... - me redisant au passage tout ce que Kingsley avait fait pour abréger ma captivité. Mais ce n'étaient pas ses explications et ses serments qui rendaient mes interrogations précédentes inutiles.
En fait, je me dis, en regardant dehors par l'étroite et ronde fenêtre juste au-dessus de ma tête, que ce qui change tout, c'est ce qu'elle me propose : La petite Ford blanche brille sous l'éclat de la lune à deux pas de la minuscule caravane arrondie qui lui est accrochée et dans laquelle nous dormions au milieu d'un champ de pommiers. C'est la guerre – enfin, nous avons fait un pas supplémentaire en avant dans la guerre ; je suis doublement proscrit chez les Garous comme chez les sorciers ; les Penn partent en vacances (et nul ne peut réellement les en blâmer), et Dora m'amenait une solution à tout ça qui lui ressemblait – non, qui nous ressemblait : une vieille bagnole et une caravane improbable.
« Elle a été magiquement agrandie », elle a précisé, quand nous en faisons le tour à la lueur de nos baguettes. « Le sorcier qui me l'a vendue m'a certifié qu'il partait en vacances avec toute sa famille - ces cinq enfants et ses trois chats... Ils ont fait toute l'Europe avec ! »
Allez savoir pourquoi la perspective de courir les routes d'Angleterre avec Hope et Mel dans cet appareil ridicule me rend soudain si optimiste. Pourtant, telle est la vérité – l'absurde vérité.
« Et tu viendras avec nous ? » j'ai demandé quand elle m'a exposé son plan. Je voulais être raisonnable mais je ne crois pas qu'une réponse négative m'aurait fait le même effet.
« Je suis en vacances ; j'ai tellement pété les plombs quand tu étais en tôle que tout le monde s'est accordé à dire que j'en avais besoin. Et puis, je suis le témoin de Bill, tu le sais ça ? » elle m'a titillé, joueuse. Et le fait que Fleur et Bill se marient envers et contre tout, avec une foi quasiment absurde dans leurs capacités au bonheur a fait remonté mon moral d'un cran au supplémentaire. La vie était sans doute une folie, mais à tout bien y réfléchir, ceux qui l'osaient avaient du panache.
« Et comment Fleur prend ça ? » je n'ai pas pu m'empêcher de demander.
Ma Dora a haussé les épaules avec cette nonchalance affectée que j'adore.
« Tu ne vas t'y mettre ! Est-ce que Fleur n'a pas mis la barre du dévouement marital à la hauteur de sa beauté ? »
Nous avons ri, comme des enfants, comme des amants, comme deux humains débarrassés des poids délirants que nous imposaient la vie, la guerre, l'époque et le lieu dans lesquels nous vivions.
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J'aurais aimé avoir un appareil photo pour immortaliser la tête des gosses quand ils nous ont vus arriver – enfin plutôt quand on leur a montré l'attelage qui allait être notre maison pendant l'été. Je crois que Thelma était presque moins contente de partir chez sa grand-mère – ses soeurs auraient carrément échangé !
« Vous aurez l'occasion de revoir Remus », finit par intervenir leur père, « surtout, si Poudlard reste fermé... »
Mais même sa remarque inquiète n'arrive à briser l'excitation – celle des mômes comme la mienne. Quand on part de chez les Penn, tous les quatre dans la petite voiture, la caravane caracolant derrière nous, je me sens étonnamment heureux.
« Et on va où ? » demande Mel en se penchant entre les deux sièges avant avec un grand sourire.
« A un mariage », annonce Tonks les yeux rivés sur la route, avec une expression concentrée de bonne élève qui me donne furieusement envie de la troubler.
« T'as ton permis ? » je demande.
« Le mariage de qui ? » hurlent les mômes derrière nous – il leur faut couvrir le bruit du moteur, et tout leur paraît sans doute trop nouveau et trop extraordinaire pour qu'ils ne s'abandonnent pas à l'excitation la plus pure.
« Ma Grand-mère - la mère de mon père -... y a tenu... pour que je sois une 'jeune femme indépendante' », me répond Dora avec un air ravi.
« Ça ! » je reconnais, avant de répondre à Mel et Hope : « Le mariage de deux amis »
« Oh, des vieux », conclut Mel, et Tonks manque de faire une embardée tellement elle rit.
« Vieux comme Dora », je corrige avec un grand sourire moi aussi.
« Des sorciers ? » demande Hope plus sérieusement. Il est clair qu'en quelques semaines, elle a très profondément revu sa vision du monde magique. Je sais que Dora y est pour beaucoup. Mais la question des Aurors est encore trop sensible pour moi pour que je m'autorise à trop y penser :
« Oui mais... », je réponds, me demandant comment parler de la lycanthropie latente de Bill. Le fait est que la pleine lune a été plus clémente avec le fils Weasley que nous l'avions tous craint : Beaucoup de surexcitation avant, encore plus de fatigue le lendemain. Rien de réellement compliqué à gérer, à ce que je sais. Mais ma belle humeur ne s'accorde pas facilement avec des demi-teinte. « Des sorciers qui vont vous plaire », je leur assure simplement.
« Et vous, vous vous mariez pas ? » questionne alors Melyor – Hope se fige en entendant ça, et Dora me lance un regard nerveux.
« Moi et Dora ? Pourquoi on se marierait ? » je répète de ma voix la plus neutre – celle que je pourrais prendre pour poser une question en classe dans le seul but d'amener un élève à reconsidérer son raisonnement.
« Parce que vous vous aimez », affirme Melyor imperturbable. Il dit ça très fort, toujours à cause du bruit du moteur, et ça fait une drôle d'impression. Comme si le message tombait du ciel.
Je regarde les vaches sous les pommiers à ma droite en me demandant ce que je suis censé répondre à ça.
« On ne se marie pas... S'aimer ne suffit pas », s'essaye Dora, mais la pente est savonneuse. « Se marier c'est... fonder une famille ... » Sa voix s'étrangle en disant ça, en définissant très exactement ce que nous n'avons aucune chance de fonder ensemble, et moi, je me suis senti maudit, sans espoir de rémission.
« Et nous adopter, c'est pas fonder une famille ? » s'informe Melyor.
« Ils ne nous ont pas adoptés », rétorque Hope avant nous.
Le silence est douloureux. On entend grincer les vitesses et la transmission entre la petite voiture et la caravane.
« Non ? » insiste finalement Mel – il ne sera pas dit qu'il ne sera pas allé jusqu'au bout de la question. Le Choixpeau ne se posera peut-être jamais sur sa tête mais je n'en ai pas besoin pour classer le petit Mel parmi les adeptes de la maison rouge et or.
« Non », je trouve quand même le courage de répondre, à son exemple. Sauf que ce n'est pas si simple, me murmure une petite voix têtue. Il est vrai que pour Dora, pour ses parents, pour les Penn, pour Kingsley, et bientôt pour les Weasley, je les ai en quelque sorte adoptés - aucun d'eux ne prendraient les risques qu'ils prennent pour eux sans cela. C'est un peu gratifiant, un peu effrayant. Mais je crois que c'est la réalité. « Je ne peux pas vous adopter légalement, la loi magique ne le permet pas... Maintenant, je vous ai promis et je peux le répéter, je vais faire tout en mon pouvoir pour l'occuper de vous... Je ne vous laisserai pas, Mel... » je promets en désespoir de cause.
« Moi, je veux être avec toi, toujours », il affirme alors, sans trop d'émotion, comme une vérité indiscutable.
Dora lâche la route des yeux pour me lancer un regard furtif, mi désolée, mi ravie. Et je partage ses sentiments. C'est dur d'imaginer décevoir Mel, mais s'il n'avait pas eu d'attentes envers moi, c'est que j'aurais mal fait la mission que je m'étais assignée.
« Moi aussi, Mel », je réponds donc – et ma voix est moins certaine que la sienne.
« Alors on est comme une famille, non ? » il essaie de conclure. « Les familles partent en vacances ensemble... Elles vont à des fêtes comme des mariages...Et puis les parents de Dora, ils... Andromeda dit qu'on doit penser à elle comme à notre grand-mère... »
Il cherche d'autres arguments, ça s'entend. L'air me manque un peu. Mais je ne peux pas totalement lui donner tort. Même le fait que nous ne vivions pas ensemble en permanence ne suffit pas à rendre son raisonnement, son choix, erroné.
« Une drôle de famille alors », je murmure.
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Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise du mariage de Bill et Fleur ?
La mariée est magnifique et radieuse – comme il se doit. Elle porte la fameuse tiare de la tante Brigitte et, par sa seule présence, transforme le Terrier en palais. Bill est moins beau que prévu mais tout aussi radieux. Il me semble même qu'il est d'autant plus droit et fier que son visage reste marqué, assez profondément et sans doute à jamais. Quand je le regarde, je ne peux que ré-entendre Fleur affirmer que « ces cicatrices prouvent que mon mari est courageux » et je n'arrive pas à trouver le cynisme nécessaire pour lui donner tort.
Arthur et Molly sont aussi rayonnants que je m'y étais attendu. Ils sont prêts à voir la lumière dans la nuit la plus sombre ; à croire en la vie – et à sa capacité de résistance – plutôt qu'au désastre qui rode peut-être plus près de nous que nous ne voulons le voir. Et ils le font avec tellement de foi et de simplicité qu'on se prenait à les croire, à se laisser entraîner par leur soif d'avenir. Enfin, moi, je sens que je m'y abandonne avec simplicité et soulagement.
Tout le monde n'est pas dans mon cas. Autour de moi, je surprends des conversations où l'on s'étonne qu'une famille comme les Weasley affichent aussi ouvertement son bonheur, et ses liens avec Harry Potter. Pourtant tous les enfants Weasley semblent s'accorder à leur donner tort. Les jumeaux sont aussi volontairement heureux de vivre et exubérants que l'on peut l'attendre. Feux d'artifice, blagues innocentes, illusions merveilleuses et romantiques, ils mettent leur catalogue au service de la fête, toute la soirée. Sans aucune fausse note. Et comme tout le monde a besoin de légèreté, les rares qui ne connaissent pas encore leur boutique promettent d'y aller à la première occasion. Et, il faut dire qu'il y a une foule impressionnante : le banc et l'arrière banc des Weasley, de nombreux fonctionnaires du Ministère, qui tapent dans le dos d'Arthur comme s'il venait enfin d'avoir la promotion qu'il mérite, des briseurs de sorts et des sorciers employés par les Gobelins – certains ont fait le voyage depuis l'Egypte et ajoutent par leur costume de la magie à la fête, une foule de Français qu'on a du mal à imaginer être tous de la famille de la mariée.
Il y a même Percy. Si Molly n'avait pas fondu en larmes en le voyant peut-être qu'on ne l'aurait pas réellement remarqué. Mais il est venu - pas longtemps, mais il est venu. Profitant de l'attention que sa mère avait attiré sur lui, il a pompeusement félicité Bill d'avoir une vision européenne de la magie et de travailler à la compréhension entre les peuples – sans rire ; ce gamin reste, en toute circonstance, impayable d'égotisme et de carriérisme. Je crois que je me demanderais jusqu'à la fin de ma vie comment il a pu croître et embellir dans sa propre famille – je crois qu'il se pose la question lui-même. D'ailleurs ses frères et soeur avaient visiblement du mal, mais ils s'en sont fermement tenus à leur promesse de ne pas se disputer avec lui. Enfin, dans le cas de Ron, c'est Hermione qu'il faut remercier. Je l'ai vue fermement le retenir d'aller lui exprimer le fond de sa pensée.
Il faut dire que ces deux-là sont partout ce soir, comme s'ils semblaient soucieux d'avoir l'air des prochains jeunes mariés sur la liste ; ils sont de toutes les danses et de toutes les blagues, riant et souriant avec un entrain marqué. Comme je livre cette pensée à Dora qui est venue m'apporter du champagne offert par les Delacour, elle s'esclaffe :
« C'est vrai ! Je me disais même que j'avais rarement passé autant de temps qu'eux au même endroit en les entendant se disputer aussi peu ! »
Comme je vois les Granger, qui pourraient figurer dans une campagne pour le Département de relations avec les Moldus tant ils ne s'étonnent de rien – ou alors avec bonne humeur et une politesse – et expliquent avec patience à qui leur demande le fonctionnement des voitures et des machines à laver, je chuchote jaloux et potache :
« Ils veulent faire bonne impression. »
Mais Dora se contente d'un bref sourire :
« Heureusement qu'ils sont là pour parler à la famille de Fleur ! »
Il est vrai que les parents d'Hermione emploient abondamment leur seul don propre à nous impressionner nous autres sorciers : le Français sans sortilège de traduction.
« Viens danser » répond Tonks en me traînant dans une farandole endiablée qui serpente sous les bougies volantes qui éclairent le jardin du Terrier d'une lumière douce et dorée. Je ne me rappelle plus la dernière fois où j'ai dansé. Si, ça y est ! Le mariage de James et Lily ! Ai-je d'ailleurs été à pareille fête depuis ? Même le baptême de Harry avait été déjà terni par le spectre de la guerre, des menaces qui pesaient sur les familles des Aurors et – je ne le sais qu'aujourd'hui – la prophétie.
Curieux comme cette putain de guerre ne nous lâche pas – mais comment le pourrait-elle ?. Au premier prétexte, je romps la chaîne pour m'écarter et ruminer mes vieux souvenirs. Comme j'aimerais ne pas les porter ce soir, être capable de les mettre de côté, de les dissoudre dans l'optimisme qui m'entoure. Et mes yeux tombent sur Ginny et Harry, assis côté à côte sur un banc. Ils sont un peu trop raides pour des jeunes gens qui n'auraient que des pensées amicales l'un envers l'autre ; je me rappelle que Dora m'avait écrit cet hiver qu'elle les pensait attirés l'un par l'autre. Il ne semble pas qu'ils aient été plus loin. Ça me rend triste pour Harry. Je me demande douloureusement s'il s'interdit de l'aimer ? Évidemment, je fais le parallèle – sauf que moi, je n'avais pas un destin aussi important comme excuse. Je me demande si je pourrais partager avec lui le secret que m'a transmis Arthur il n'y a pas si longtemps : que la vie est trop courte pour ne pas en profiter. Comme beaucoup de fois auparavant, je ne m'en sens pas capable.
Gabrielle, la soeur de Fleur, vient chercher Harry d'un air décidé et ce dernier est incapable de lui refuser la danse qu'elle réclame. A les voir tourner peu régulièrement au milieu des autres couples, je ne suis pas sûr qu'elle ne soit pas déçue par son cavalier. Inconsciemment, j'oppose cette image à celle de James et Lily, deux danseurs hors-pair, à côté de qui tout le monde s'écartait. Et leur fils... Voilà un domaine dans lequel je ne peux rien pour eux, je décide. Pas que ça me fasse me sentir mieux.
Je détourne les yeux et regarde Ginny restée seule sur le banc. Elle me semble un peu mélancolique, très loin de la Ginny vive et moqueuse que je connais. Je me rappelle soudain que, plusieurs fois ce soir, Ginny m'a semblé moins légère que d'habitude – j'aurais presque envie de dire, la moins légère. Non qu'elle ne soit pas rayonnante de jeunesse et de force. Non, que son rire n'ait pas résonné dans la nuit comme celui des autres. Non, qu'elle ait tenu des propos déplacés sur la guerre ou sur ce qui arriverait à ses études si Poudlard ne rouvrait pas. Elle n'a rien fait de tout cela mais, malgré tout, elle m'a paru préoccupée. Ça tient de l'intuition, mais toutes ses actions m'ont paru dictées par celles d'Harry, au-delà de ce que l'on peut attendre de leur flirt adolescent. Ses yeux ne le quittent pas. Je ne crois pas qu'elle tombe dans le comportement jaloux de sa nouvelle belle-soeur. Ce que je lis dans ses yeux, ce n'est pas de l'agacement quand quelqu'un s'approche de lui mais de l'inquiétude. Depuis le début de la fête, je l'ai vue mettre toute son énergie à remplir son verre et à le ramener dans le groupe, comme si elle craignait que si il échappe à une farandole, il disparaisse à tout jamais. Et comme s'il me fallait une confirmation, mes indiscrètes oreilles de garou me livrent ce qu'il revient lui déclarer comme un serment :
« Je ne peux pas, Ginny. ».
« Je veux seulement participer Harry » elle lui répond.
« C'est impossible. » il affirme, tendu contre sa propre faiblesse, sa propre tentation de lui céder. Une nouvelle fois, je crois trop bien reconnaître son dilemme et je m'éloigne parce que je ne veux pas en entendre plus. Mais ça m'intrigue un peu. plus que je ne voudrais le reconnaître. Ça vient désagréablement s'ajouter à cette impression diffuse que j'ai eue d'être gentiment éconduit à chaque fois que j'ai essayé d'entraîner Harry, Ron ou Hermione dans une vraie conversation sur leur dernière année à Poudlard et leurs choix pour après. Je ne suis pas stupide au point de leur parler de carrières ; je sais que la guerre va décider de leur vie – la formule est vraie malgré sa grandiloquence. La guerre est le destin de Harry – ça c'est dur à admettre mais c'est non moins la réalité. Et ses amis ne pourraient y échapper que par des choix qui me paraissent peu probable – non que je pense que la vie se résume à des statistiques.
Mais le poids qui repose sur leur génération m'émeut profondément – peut-être parce qu'il est la conséquence des erreurs de la mienne et de celle de mes parents, comme un monstrueux héritage dont nous n'aurions pas su nous débarrasser. J'ai besoin de m'assurer qu'ils sont à la fois conscients des enjeux et encore assez jeunes pour ne pas être écrasés par un quelconque sentiment de fatalité. Je voudrais croire dans leur imagination et leur courage. Mais, à toutes mes invites, ils se sont retranchés derrière la fête, et j'ai fini par me dire que je devais faire comme tout le monde : oublier la guerre, laisser le poids de la réalité derrière moi et m'amuser.
Sauf que l'inquiétude de Ginny ne colle pas. J'en suis là dans mes pensées quand Hope et Mel me sautent dans les bras, dans les vêtements de petits sorciers de bonne famille dont Andromeda les avait munis.
« T'es là ! On te cherchait partout », annonce Mel.
« C'est la farandole », explique Hope les joues roses. Hope, les joues roses...
« Le gâteau aussi », complète son frère. « Et pour les grands, y'a du cham... »
« Du champagne », je complète un peu par réflexe. Arthur m'a confié l'apport des Delacour dès le début de l'après-midi.
« Vous l'avez retrouvé », commente alors Dora qui arrive alors dans notre dos.
Je me retourne, elle est magnifique dans une robe habillé violine tout à fait appropriée à son statut de témoin du marié, mais que honnêtement je n'aurais pas imaginé remplacer ses jeans troués et ses tee-shirts trop courts si je ne l'avais pas aidé à l'enfiler.
« Je ne me cachais pas », je me défends.
« Non, tu ruminais ». Elle dit ça en souriant, comme s'il s'agissait d'un vice bénin mais connu de tous, duquel je ne saurais m'affranchir.
« Je pensais à l'absurdité de la guerre », je lui oppose - presque avec colère.
Elle m'embrasse et murmure :
« Heureusement... tout ne peut pas être aussi absurde, mon amour. »
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Bon, il m'en aura demander des versions celui-là ! Merci à Vert et Alixe d'avoir été toujours là, vigilantes et exigeantes, capables de mettre des questions là où je n'avais que des intuitions.
Reste le dernier acte... où l'on verra si Fénice est capable de rester aussi positive aussi longtemps...
Vous voulez vraiment savoir comment il s'appelle ? Mais vous le savez déjà pourtant... L'humanité ! Voyons.
