Chapitre 1
Lindsay ne pouvait s'empêcher de sourire. Danny était assis dans son fauteuil, dans la chambre, tenant tendrement leur petite fille dans ses bras. Plus elle le regardait, plus elle se sentait fondre d'amour pour lui. Elle avait eu très peur après l'attaque, lorsque, alors que chacun se relevait au milieu des débris, Danny, lui, avait été incapable de bouger. Elle s'était précipitée vers lui, l'avait pris dans ses bras. Elle s'était senti défaillir quand, plus tard, à l'hôpital, il avait éclaté en sanglots, prenant subitement conscience d'avoir perdu ses jambes, provisoirement… ou définitivement.
Elle le regardait bercer doucement sa fille. Elle savait que ce qui lui faisait le plus mal, c'était de se sentir incapable de les protéger correctement, elle et leur petite Lucy. Il craignait de faire un mauvais père, un mauvais mari… Elle avait beau tenter de lui faire comprendre qu'il n'avait rien à se reprocher et qu'il restait toujours le même, il demeurait sombre, triste. Et pourtant, cette fois, il souriait, tendrement.
Elle s'approcha de lui, vint poser un baiser sur sa joue, s'assit sur le lit, à côté de lui.
« Ca faisait longtemps que je ne t'avais plus vu ce sourire… Je désespérais… » souffla-t-elle en posant sa main sur celle de son compagnon.
« C'est à cause d'elle… » rétorqua-t-il gentiment en lui désignant la fillette endormie entre ses bras.
Lindsay posa sa tête sur l'épaule de Danny. Elle murmura… « Sois patient… Je suis sûre que tout redeviendra comme avant. Tu seras fort pour elle… n'est-ce pas ? »
Il se tourna vers elle, la regarda. Elle était belle. Belle et amoureuse. Il pouvait le lire dans son regard. Il ajouta… « Et pour toi !... » Lindsay sourit. Il l'embrassa.
Finalement, Danny avait couché Lucy dans son berceau et était parti prendre une douche. Lindsay alla s'asseoir dans le canapé du salon et attrapa un magazine, qu'elle feuilleta pendant quelques instants, avant de s'endormir.
Ce fut la sonnerie de son portable qui la tira de sa somnolence. Machinalement, elle se leva, se dirigea vers le buffet sur lequel était posé son téléphone, décrocha.
« Monroe… »
« Linds' ? »
« C'est moi, oui… Que se passe-t-il Stella ? »
« Lindsay… Préviens Hawkes… et Flack… Qu'ils viennent sur la scène de crime. »
La jeune femme, encore mal réveillée, se frotta les yeux, fronça les sourcils.
« Stella, qu'est-ce que… ? »
« Vite, Lindsay ! Je n'ai pas le temps de t'expliquer… Pas le temps de les joindre. Appelle-les ! »
Lindsay fit quelques pas dans l'appartement. Le ton pressant de sa collègue la déroutait.
« Attends, attends Stella ! Tu as vu l'heure qu'il est ? C'est si important ? Où es-tu ? Que t'arrive-t-il ? »
« A moi, rien. Ce n'est pas moi… C'est Mac. »
« Mac ? Mais… »
Stella avait raccroché. Lindsay se rua dans la chambre alors que Danny sortait de la douche. Comme elle attrapait nerveusement une veste dans la penderie, il la taquina…
« Héla, héla… Que t'arrive-t-il tout d'un coup ? Tu crois que je vais te laisser filer aussi vite sans une explication ? »
Mais il redevint sérieux sous la violente répartie de sa compagne.
« Ce n'est pas le moment, Danny ! Dépêche-toi de prendre ton téléphone et appelle Hawkes, et Flack. Dis-leur de se rendre immédiatement à l'hôtel, sur la scène de crime. »
« Hey… Qu'est-ce qu'il se passe ? »
« Je n'en sais rien, et c'est bien ce qui m'inquiète ! J'ai eu Stella. C'est elle qui m'a dit de les appeler. Elle avait l'air complètement paniquée. J'ai cru comprendre qu'il y avait un problème avec Mac… »
« Ah ça… C'est sûr qu'après leur petite discussion d'hier… »
« Danny ! le coupa Lindsay brutalement. Garde tes commentaires pour le moment ! Appelle les autres immédiatement ! Moi, je file là-bas… J'ai peur que Stella ne fasse une bêtise. »
« Du genre… ? »
« Du genre perdre patience et, sans nous attendre, foncer seule à l'aveuglette dans un traquenard… »
Sur ce, la jeune femme claqua la porte. Danny se jeta sur son téléphone et entra immédiatement le numéro de Flack.
Stella arriva enfin devant le bâtiment. Elle s'arrêta quelques instants, le temps de reprendre son souffle. Et de réfléchir, un peu…
En arrivant chez Mac, elle avait attendu de longues minutes devant sa porte avant de se risquer à sonner. Elle avait peur de sa réaction. Elle le voyait déjà entrebâiller la porte et la claquer quelques secondes plus tard, dès qu'il l'aurait aperçue. A vrai dire, elle ne s'attendait pas à une quelqu'autre réaction. Que faisait-elle là, après tout ? Suite à leur violente dispute, ils étaient partis, chacun de leur côté, ayant tous deux la ferme intention de ne revoir l'autre que si le boulot l'imposait. Et pourtant, quelques heures plus tard, elle se trouvait là, devant chez lui, espérant… Quoi au juste ? Lui expliquer plus calmement les raisons de son inquiétude, se rassurer en le voyant, ou peut-être tout simplement se réconcilier avec son meilleur ami sans avoir à attendre le lendemain…
Comme la porte ne s'était pas ouverte, elle avait sonné à nouveau. Elle avait attendu pendant plusieurs minutes encore mais rien ne se passait. Il n'était peut-être pas chez lui ? C'eût été étonnant : il n'était plus au labo et n'était vraisemblablement pas aller se balader dehors, par ce froid. Néanmoins, dans le doute, et se sentant soudain nerveuse, Stella avait attrapé son téléphone et tenté d'appeler Mac. Elle savait qu'il répondait toujours, où qu'il soit, même tard dans la nuit, et même après une violente querelle entre eux, car il craignait toujours que ce ne soit quelque chose d'urgent à propos du boulot.
Il lui aurait suffi d'entendre sa voix grave au bout du fil, quelques instants seulement, pour qu'elle se soit senti rassurée. Mais il n'avait pas décroché et son malaise avait encore grandi lorsqu'elle avait reconnu la sonnerie du portable de Mac, provenant de son appartement. Elle avait raccroché. Jamais il ne se séparait de son téléphone pour sortir. Il était donc là ? Elle s'était retournée vers la porte, énervée. Renonçant à la sonnette, elle cavait cogné violemment contre le bois. La porte s'était ouverte en grinçant sous le coup. Elle était entré. Tout était éteint. Posant instinctivement la main sur son arme, elle avait allumé la lumière, vu le portable posé sur la table du salon. Comme elle n'entendait aucun bruit, elle avait fait le tour de l'appartement. Il était vide. Elle avait commencé à paniquer mais tenté de se raisonner. Mac était un adulte responsable, et le meilleur flic et scientifique qu'elle connaissait. Que pouvait-elle craindre ? Il était sans doute sorti faire quelques courses et avait oublié son portable. Et pourtant, la porte… ? Il n'y avait pas de signe de fracture mais elle n'était pas fermée à clefs. C'est alors qu'elle avait vu, par terre, dans le salon, un petit bout de papier chiffonné. Elle l'avait ramassé, déplié, et avait senti la panique l'envahir en prenant connaissance du document. C'était une photo d'Angell, sur laquelle quelques mots avaient été écrits à l'encre rouge. Ce soir, l'hôtel, seul, sans arme. Faites ce que l'on vous dit. Pensez à elle… Elle avait regardé machinalement sur la table et vu le dossier Perth, ouvert à la page où se trouvaient rassemblées les photos des différents membres supposés du groupe.
Elle n'avait pas hésité plus longtemps. Elle avait récupéré le portable de Mac, quitté l'appartement, dévalé les escaliers en trombe. En débouchant dans la rue, elle avait jeté un coup d'œil à sa montre : 20h30, impossible de prendre un taxi, le trafic aurait été tel qu'elle n'aurait pas avancé. Elle s'était alors dirigée en courant vers la station de métro la plus proche, pour en ressortir trois quarts d'heure plus tard, à quelques centaines de mètres de l'hôtel où avait été découvert le corps de Vince Brimeson. C'est alors qu'elle avait appelé Lindsay, sachant que la jeune femme réagirait rapidement et ne lui poserait pas trop de questions. Elle avait été brève, sans doute un peu trop. Elle avait raccroché et repris sa course en direction de l'hôtel…
Elle inspira profondément. C'était maintenant ou jamais. Il était déjà 21h30. Elle regarda autour d'elle. La rue était peu empruntée, calme, presque silencieuse. Elle tendit l'oreille, espérant percevoir, au milieu des klaxons qui s'élevaient depuis les grandes artères, quelques rues plus loin, les sirènes familières des voitures de police. Mais rien. Aucun gyrophare à l'horizon. Lindsay avait certainement transmis son message, elle n'avait pas le moindre doute là-dessus, mais elle n'avait pas le temps d'attendre. Les autres arriveraient sans doute bientôt et viendraient l'aider, si nécessaire, mais d'ici là… Elle leva la tête vers l'immeuble qui se dressait devant elle. Aucune lumière n'était visible mais plusieurs fenêtres étaient entièrement masquées par d'épais volets. Elle baissa les yeux, porta son attention sur la porte, remarqua qu'elle était entrouverte. Sans plus hésiter, elle s'avança, se glissa derrière les barrières qui interdisaient au public de pénétrer dans l'hôtel, poussa la porte fracturée, se dirigea vers les escaliers.
Mac prit appui sur ses poignets et se redressa lentement. Il essaya de se mettre debout mais un coup violent dans les jambes lui fit perdre l'équilibre et il s'affala lourdement sur le sol. Il se retourna vers l'homme qui était en face de lui. Il avait son arme constamment braquée sur lui et se tenait trop loin pour que Mac, désarmé et affaibli, puisse tenter quoi que ce soit. La situation semblait bloquée. L'autre prit la parole.
« Alors, que décidez-vous, Monsieur le détective ? » dit-il avec un rire narquois. « Pour être franc, il est inutile de perdre du temps à songer à votre propre personne. Vous mourrez, quoi qu'il advienne. Néanmoins, vous pouvez à la rigueur choisir d'abréger vos souffrances… Et puis, ce n'est pas comme s'il n'y avait que votre misérable petite vie qui fût en jeu en ce moment… Pensez à elle, aux autres. Seriez-vous réellement prêt à risquer leurs vies à tous pour quelques informations ? » Comme Mac se taisait, il poursuivit. « Eh bien… Je croyais que vous seriez plus éloquent ! On m'avait rapporté que certaines personnes vous étaient chères, et qu'il aurait été regrettable de leur faire du mal,… mais mes informations étaient visiblement erronées. » Il marqua une pause puis, sur un ton menaçant… « Je repose ma question, une toute dernière fois… Me donnez-vous ces noms ? »
Mac toisa la brute qui se tenait face à lui. C'en était fini. Sauf un miracle, Mac Taylor serait mort dans au plus une dizaine de minutes. Il ferma les yeux un bref instant et vit sa vie défiler devant lui. Son enfance peu palpitante, la guerre, Claire, sa mort tragique… Et l'après. Son boulot qui était devenu la seule chose à donner un sens à sa vie… Personne ne se soucierait de sa mort. Il n'y avait personne qu'il regretterait. A moins que… ? Soudain, devant lui, apparut le visage d'Angell. Combien de fois celle-ci avait-elle été pleurée, regrettée ? Elle qui n'avait pourtant pas rejoint l'équipe depuis bien longtemps… Mac songea ensuite à Sid, son vieil ami, à Hawkes, à Adam, ce grand gamin qu'il aimait bien au fond, à Danny et à Lyndsay , et à leur petite Lucy dont il avait accepté d'être le parrain, à Flack, dont il avait sauvé la vie une fois déjà et qui avait besoin de tout son soutien après le décès brutal de sa compagne… Il songea à Stella, à leur dernière dispute… Finalement, elle aurait eu raison, comme souvent… Et ils n'auraient même pas eu le temps de se réconcilier… En fait, il y avait tant de choses qu'il aurait voulu faire. Dans son esprit, tout était soudainement chamboulé. Comment avait-il pu penser un seul instant mourir en toute quiétude, sans rien laisser derrière lui ? Il sentit son estomac se nouer. Il n'avait pas peur de la mort, mais de cette exécution en règle dont il allait faire les frais… La mort aurait pu venir, tant qu'elle ne laissait pas le temps de penser… Mais cette fois…
Mac rouvrit les yeux, releva la tête. Quelques instants seulement avaient passé qui lui avaient semblé une éternité. L'autre attendait toujours, son arme à la main.
« Les noms ! »
« Vous savez… Je pense que si je disais quoi que ce soit, même si c'était pour les protéger, les membres de mon équipe ne me le pardonneraient jamais… »
« Vous n'êtes pas sérieux ?... Nous les abattrons les uns après les autres, ou peut-être tous d'un seul coup, et vous savez que nous en avons les moyens !... »
« Ils préféreraient mourir que de me voir céder au chantage. »
« Nous les tuerons tous ! »
« Eh bien essayez… Ah, et n'oubliez pas de prévoir une petite armée si vous espérez les descendre, parce que, à trois ou quatre, vous n'avez aucune chance contre eux !... Et maintenant, tuez-moi si ça vous chante. Il est inutile de perdre votre temps, je ne parlerai pas… »
Un coup de feu. Une douleur aigüe. Le froid.
Mac s'effondra sur le sol carrelé, sentit sa tête cogner lourdement contre le dallage. Il ferma les yeux, les rouvrit et essaya de regarder dans la direction de son agresseur, mais sa vue se brouillait, il commençait à délirer. Il repensait une dernière fois à Stella, la revoyait, ses boucles brunes tombant en cascade autour de son visage. Il rêva qu'elle s'avançait vers lui et réussissait à empêcher l'autre brute de tirer. Mais il était trop tard. Trop tard pour changer les choses. Trop tard pour les rêves.
Mac sombra dans l'inconscience.
TBC...
