Allez...! Comment surgir brusquement dans le parc de Poudlard ? C'est alors qu'une image s'imposa à elle :
- Mais c'est simple, il n'a eu qu'à transplaner ! Lança Ron, quelques années en moins, emmitouflé sous la couverture de son sac de couchage, au beau milieu de la Grande Salle.
- Chuuut Ron ! Parle moins fort ! Et puis combien de fois faudra t-il te répéter qu'on ne peux pas "transplaner" n'importe où dans Poudlard ? Si tu avais lu L'Histoire de Poudlard en entier, tu saurais que Dumbledore a empêché ça dès qu'il est devenu directeur ! Fit une mini-Hermione en regardant le jeune Ron avec des gros yeux.
Mais… La voilà sa solution !
Elle prit donc son courage à deux mains, enfin, son orgueil plutôt, car ça aller la tuer littéralement de dire ça mais, résignée, elle lâcha d'une traite :
- J'ai raté un sort de transplanage…
Alors qu'Hermione soufflait de soulagement, le teint d'Hagrid changeait rapidement du blanc aspirine au rouge piment.
- Quoi !?! Transplaner seule ! Pour la première fois aussi sûrement ? Mais oui, évidement que c'était la première fois ! Mais pourquoi ? C'est du suicide ! Le nombre de sorciers qui sont partis en confettis ne se compte plus ! Ah ils voulaient voyager ! Eh ben maintenant ils visitent les quatre coins du globe en même temps ! Mais pourquoi, pourquoi donc ?
Encore une fois, notre Miss-je-sais-tout ne savait pas quoi dire. Hagrid ne devait pas savoir la vérité. Mais elle ne devait pas non plus totalement lui mentir… Elle voulait tant tout lui dire. Se confier à lui, se justifier. Elle ne pouvait seulement lui en révéler qu'une partie.
- Certaines choses, pénibles et dures, m'ont forcée à faire cela. Je n'ai pas eu le choix, ajouta t-elle d'une voix ferme.
Hagrid sentit bien qu'il n'était pas prudent de s'aventurer plus loin sur ce terrain là. Il appréciait néanmoins que le jeune fille lui dise la vérité, même si celle-ci était incomplète et floue. A cet instant, il se jura que, si cette sorcière restait à Poudlard, il respecterait sa réserve et attendrait qu'elle vienne elle-même lui expliquer - ou pas.
Le géant leva les yeux vers Hermione. Elle s'était enfoncée dans ses oreillers, la tête penchée, les paupières mi-closes. Il était indéniable qu'elle était épuisée. Hagrid songea alors à se retirer. Il commença à faire quelques pas en direction de la sortie lorsqu'il entendit un faible : «Attends ! »
Surpris, Hagrid se retourna et revînt au chevet de la malade. Hermione sentait le sommeil venir, mais il fallait absolument qu'elle sache. Qu'elle sache où elle en était. Où en était Voldemort. Au berceau ? Le supprimer serait alors un jeu d'enfant. A l'école ? Chose déjà beaucoup plus délicate. Post école ? Opération suicide.
Il lui fallait cette information.
Maintenant.
Elle le regarda s'avancer. Deux mètres pour un demi géant, c'est quelle période de la vie ? 11 ans ? 15 ans ? 20 ans ? Plus ? Elle n'en avait aucune idée.
Par contre, elle savait comment obtenir la réponse. Se félicitant elle même de la subtilité de sa question – pour une fois –, elle demanda, l'air le plus naïf possible :
- Dis… Alors toi aussi tu es élève dans cette école ?
La déduction de la réponse était simple. Voldemort avait, grâce à son statut de préfet, renvoyé Hagrid lorsque ce dernier était en troisième année. Or on ne peut être préfet qu'en cinquième année. Si ce garçon répondait OUI, Hermione avait encore un petit espoir de réaliser ce qu'elle voulait ; s'il répondait NON, ben… mieux valait ne pas y penser.
Hagrid partit d'un grand éclat de rire. Hermione blêmît.
- Non ! Grâce à Merlin !
- Comment ça « non » ? Fît une Hermione livide, plus blanche qu'un lavabo.
- Ben… J'ai été élève ici avant, mais… Il y a presque deux ans j'ai été plus ou moins renvoyé, et depuis j'habite dans une petite cabane dans le parc du château. C'est vraiment bien ! Je fais ce que je veux de mes journées, sans devoirs, sans ennuis… Et en plus je suis chargé de faire ce que j'aime : je suis garde chasse de la Forêt Interdite ! La belle vie quoi !
Pendant ce temps, Hermione calculait. Si Hagrid avait été renvoyé « il y a presque deux ans », alors en toute logique Voldemort ne devait plus être en sa cinquième année mais au début de sa septième !
- NOM DE NOM, par tous les hiboux d'Angleterre, je l'ai complètement oublié ! s'écria brusquement Hagrid en sortant de sa poche une enveloppe toute froissée et en se donnant une tape magistrale sur le front – tape qui, Hermione en était sûre, aurait pu renverser son lit et le faire rouler bouler quelques mètres plus loin.
Il se leva précipitamment et ajouta :
- C'est pour Dippet ! Il l'attendait avec impatience ! dit-il en agitant frénétiquement l'enveloppe sous le nez d'Hermione qui se décala discrètement. Allez, je reviens dès qu'je peux ! Au revoir Hermione !
Il se propulsa contre une des deux grandes portes de l'Infirmerie en l'ouvrant à la volée et disparut.
Ca y est. Elle était seule. Son seul ami venait de partir. Et elle lui avait menti. Lui qui l'a sauvé. Lui qui s'était montré aussi gentil et prévenant face à une inconnue. Mais surtout aussi compréhensif. Il respectait son secret…
Et c'est justement cela qui la gênait… Alors que mentir, dissimuler ses sentiments était une chose insurmontable et inimaginable pour elle il y a seulement quelques mois – elle avait d'ailleurs admiré secrètement Harry, Ron et les jumeaux pour leurs aptitudes exceptionnelles –, elle le faisait à présent avec une extrême facilité. Par la force des choses elle avait dû apprendre à rester impassible quoiqu'il arrive, à faire barrage à ses émotions. Elle avait changé, et elle le savait.
C'était justement ça qui l'effrayait. Jusqu'où irait-elle dans le mensonge ? Avant, lorsqu'elle mentait, il y avait toujours quelqu'un, un ami, qui connaissait la vérité. Mais là, personne ! Elle était seule.
Toute seule.
Même Harry, lorsqu'il criait à tût tête le retour de Voldemort, n'avait pas été aussi exclu. Quelques personnes, dont ses amis, l'avaient cru et entouré. Ici, qui l'aiderait ? Personne. Peut-être Dumbledore si elle parvenait à le voir, et encore… Elle ne pourrait pas tout lui dire. Et puis… A quoi bon ?
Voldemort était en dernière année. Il avait déjà tué son père moldu, peut-être même ses grands-parents, Mimi Geignarde et puis tant d'autres lorsqu'il a ouvert la Chambre les secrets. Il s'était déjà formé sa propre personnalité ; aussi noire que l'encre de son journal, que les corbeaux qui tournoyaient au dessus de la Forêt Interdite, que les nuages qui commençaient à se former dans le ciel.
Elle ne voyait pas comment changer l'Histoire, comment offrir à ses amis un autre avenir. Alors pourquoi ? Pourquoi s'acharner ? Un conflit avec Voldemort aujourd'hui ? Les suites étaient évidentes. Et si elle s'abstenait de toute tentative, alors la même guerre ferait rage dans 50 ans, et là, si tout va bien, elle ne sera plus qu'une pauvre mamie... Elle s'imaginait déjà, menant l'assaut, la canne en avant...
Un petit papillon de nuit s'engouffra dans l'infirmerie faiblement éclairée et se posa sur la couverture d'Hermione. Celle-ci resta là, immobile et stupide, à le contempler. Lui n'avait pas tous ces problèmes. Lui devait mener une petite vie bien paisible… Quoiqu'en fait, elle n'en savait rien. Elle ne savait pas grand-chose de toutes façons. Elle réalisait que tout ce qu'elle avait apprit dans les livres ne lui servait ici à rien.
La mort était là. Derrière elle. Devant elle. Qui frappait, qui frappait encore. Au hasard. Injustement. Qui frappait autour d'elle, mais aussi en elle. Dans ce qu'elle avait de plus cher. Maintenant, que représentait-elle ? Rien. Elle se sentait vide. Une existence vide de sens. Elle était la seule de son temps, la seule de son monde...
Les sinistres nuages approchaient. Peut-être qu'ils étaient tous "là-haut", comme on dit. Hermione n'avait jamais cru en rien. L'esprit trop cartésien peut-être. Mais à présent, elle admettait qu'imaginer ses amis sous une forme, n'importe laquelle, qu'elle quelle soit, la séduisait.
En fait, au plus profond d'elle même, elle voulait les rejoindre.
Elle le savait.
Tout son corps ne réclamait que cela. Pourquoi avait-elle fui d'ailleurs ? Un stupide instinct de survie... Elle le regrettait amèrement. Voilà juste ce qu'elle était : une méprisable / abjecte / ignoble froussarde / peureuse / fuyarde. Au choix.
Tout ce qu'elle souhaitait, tout ce qu'elle réclamait, c'était simplement de mourir afin de les rejoindre tous. Harry, Ron, Luna, Neville, Ginny, Molly, les Jumeaux, Tonks, Lupin, Hagrid... Ainsi que Sirius, Dumbledore, et d'autres encore...
Elle ne se sentait plus la force de continuer. Disparaître de son monde c'est mourir un peu... C'est tout comme. Alors...
Epuisée, elle laissa Morphée l'emporter, alors que les premiers éclairs de l'orage retentissaient dans la nuit.
