Disclaimer : La cité d'Ankh-Morpork, ses quartiers, ses rues et ses habitants appartiennent à Sir Terry Pratchett.

Titre : Tranches de vie.

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A propos de l'histoire : Nous voici loin dans le passé de la mythique cité d'Ankh-Morpork. C'est le temps glorieux des rois d'Ankh. Morpork n'a pas encore la taille qu'on lui connaît. Elle croît chaque jour un peu plus.

Les personnages ne sont pas des souverains, ni même des notables. Ils ne sont pas des héros, mais des gens ordinaires. Nous avons tous des ancêtres dont nous ignorons l'histoire.

Important : Ça parle de sexe ! (l'un des moteurs de la vie) Mais à aucun moment vous ne lirez une vulgarité.


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Chapitre 1

Le fils du vétérinaire

Un jeune homme était assis à l'avant d'une charrette au côté de son père. Il avait seize ans depuis peu. Il était à présent assez âgé pour aller à Morpork et participer au marché aux bestiaux, selon les dires de son père. Ils ne vendaient ni vache, ni mouton, ni chevaux, ni canard, ni poule et il ne comptait pas en acheter. Le vieux bœuf qui tractait la charrette commençait à se faire vieux et soufflait… comme un bœuf, mais ils n'avaient pas l'intention de le remplacer. A l'arrière, le jeune homme entendait le tintinnabulement des bouteilles se cognant les unes contre les autres à chaque pas du vieux bœuf. Toutes ces fioles étaient remplies d'un précieux liquide qu'ils allaient proposer sur le marché aux bestiaux de Morpork :

« Dis, pourquoi on vend ta mixture à Morpork ? demanda le garçon.

- Parce qu'on en a besoin ! répondit le père.

- Tu es doué dans ton domaine. Toutes les fermes des Sœurs-Etienne font appel à toi quand elles veulent être sûres d'avoir des petits pendant l'année.

- Ecoute Placide, ce qui se passe au village ne compte pas. Tu crois qu'aider trois fermiers lors de la période de reproduction nous permet de vivre décemment ? Combien penses-tu que je gagne ?

- Je ne sais pas.

- Et bien, dis-toi bien que je ne pourrais pas te nourrir chaque jour de l'année si je n'avais pas un revenu complémentaire. »

Le jeune Placide réfléchit plusieurs minutes en silence. Il regardait la ville s'approcher doucement. Il savait que ce n'était pas seulement dû aux pas du vieux bœuf. En quelques années, il avait vu des maisons se bâtir autour des remparts actuels de la ville. Placide se souvint que son grand-père lui avait dit qu'un jour Morpork avalerait le village des Sœurs-Etienne :

« Pourquoi tu vends pas ta mixture aux hommes ? demanda-t-il.

- Aux hommes ? s'étonna son père. Tu crois que des hommes voudraient avaler la mixture qu'un vétérinaire a créée pour favoriser la saillie chez les animaux ?

- Georges a dit qu'il avait goûté la mixture et qu'il avait honoré sa femme toute la nuit.

- Georges n'a jamais employé le mot « honoré » ? s'étonna encore son père.

- Non, confirma le jeune Placide, mais si je disais le vrai mot qu'il a utilisé, tu me donnerais une correction.

- Et j'aurais bien raison ! Ce n'est pas parce qu'on vient d'un petit village, qu'on ne doit pas s'appliquer à parler correctement.

- Tu ne crois pas que tu pourrais gagner davantage d'argent en vendant ta mixture pour les hommes ?

- A part des crétins du genre de Georges, aucun homme n'utiliserait une potion pour satisfaire sa femme. Oublie donc cette idée Placide ! On arrive à Morpork, prépare-toi. »

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« "Trois sous le poulet ! Cinq sous les deux !" Approchez mesdames et messieurs pour de beaux poulets élevés en plein air, scandait le vendeur face au stand du vétérinaire. Vous êtes un professionnel : "une piastre les douze poulets, la douzaine d'œufs est offerte !"

Placide lança quelques regards aux poulets entassés dans de nombreuses cages en bois. Il tourna la tête et contempla des lapins qui occupaient leur temps comme ils pouvaient. Leur vendeur jurait, à qui voulait l'entendre, que leur chair était tendre. Il promettait à tout cuisinier que ces lapins donneraient les meilleurs civets. Placide avait remarqué qu'à aucun moment son père avait vanté les mixtures qu'ils vendaient. Pourtant une queue avait commencé à se former devant eux, avant même qu'ils aient fini de monter leur stand :

« Placide ! dit le vétérinaire d'un ton autoritaire. Je t'ai amené avec moi pour que tu m'aides, alors arrêtes de rêvasser. Sors-moi une nouvelle caisse ! »

Placide s'exécuta. Il rejoignit l'ombre de la bâche qui recouvrait la charrette et sortit une nouvelle caisse de petites fioles. Des clients observaient attentivement ses gestes. Ils avaient l'air de craindre que Placide lâche la caisse et détruise ainsi de nombreuses petites bouteilles. Le garçon la posa sur la table et commença à la déballer. Tandis qu'il sortait chaque fiole avec délicatesse, il contemplait les clients qui faisaient la queue devant le stand. Ils étaient si nombreux, se disait Placide. Il en était étonné. Il fit plus attention aux visages de ces clients. Il voyait de l'angoisse alors qu'ils scrutaient le niveau des bouteilles diminuait alors qu'ils étaient encore loin de l'étale. Il remarquait l'expression de satisfaction qui apparaissait sur leur visage en obtenant le précieux flacon. Placide était certain que les gens ne se bousculaient pas pour une simple mixture qui favorisait la saillie de leurs animaux. Le sourire qui se dessinait en emportant une fiole n'était pas celui de quelqu'un qui espérait obtenir un beau veau ou un bel agneau.

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Placide tenta d'expliquer son idée et ses observations à son père. Il était clair qu'il y avait là un filon à exploiter. Le vétérinaire ne voulut rien entendre. Il menaça même Placide d'une gifle si celui-ci amener encore le sujet. Le jeune homme se tut, mais réfléchit longuement à l'argent que la mixture pourrait lui rapporter.

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La matinée était fraîche. Le printemps approchait, mais il restait encore des gelés nocturnes. Placide sortit de la maison et lança un regard à Morpork. Elle avait encore avancé et ce n'était pas fini. Il voyait des hommes en train de bâtir des maisons. Encore un an, estima Placide et les Sœurs-Etienne ne seront plus qu'un quartier de cette ville. Il s'étira et s'avança sur le chemin de terre qui le menait à l'atelier.

Il ouvrit la porte de bois et senti un mélange d'odeurs peu agréables – urines et sueurs – ainsi que les senteurs de quelques plantes. Il regarda l'atelier avec tristesse. Son père l'avait quitté durant l'hiver. Il lui avait laissé l'affaire familiale, celle des mixtures. Placide était à présent un homme, il approchait la trentaine. Durant des années, il avait étudié le comportement des gens face à cette fameuse potion. En cachette, il avait fait quelques essais pour améliorer le goût et l'odeur. Maintenant qu'il prenait les choses en main, tout allait changer.

Il s'assit devant la table de travail et se saisit de quelques feuilles blanches. Il mit ses mains en clocher et réfléchit un instant. Il prit une plume d'oie et la trempa dans l'encre. Placide avait pensé apposer son prénom sur la mixture. Après réflexion, il n'avait pas considéré cela très vendeur pour breuvage aphrodisiaque. Il refusait de lui donner le nom de son père, qu'il savait être opposé à ce qu'il allait faire. La mixture était connue pour être celle du « vétérinaire ». Placide nota le mot sur sa feuille. Il repensa aux noms qu'il avait entendu sur le marché. Il se souvint avoir entendu parler d'un monsieur Venturi, visiblement un notable d'Ankh. Il avait aussi vu la voiture d'un dénommé Selachii s'arrêtait devant le stand. Un domestique en était descendu et avait acheté une vingtaine de fioles. Il lui fallait un nom avec ce genre de consonance se dit Placide. Il regarda le mot sur la feuille de papier. Il fit un bref sourire et écrivit en dessous « Vétérini ».

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Cette année-là, Placide décida qu'il n'irait pas au marché aux bestiaux. Il demanda à ses voisins fermiers de dire à Morpork que le fils du vétérinaire avait amélioré la formule de son père et surtout qu'il l'avait adapté pour les hommes. Il fit savoir qu'il serait sur le marché de la Grand-Place des Lunes-Brisées.

Placide était certain de réussir à vendre bien plus que son père. En cette fraîche matinée de mars, il s'installa sur le plus grand marché de Morpork, après celui aux bestiaux. Il était assez confiant. Il ne pensait pas qu'il allait passer la journée la plus ennuyeuse de sa vie. Les heures passant, son assurance s'amenuisa. Placide se demanda où avait-il commis une erreur. Il était certain que les gens n'espéraient que ça et finalement il ne fit que deux petites ventes.

Il y eut ce vieux couple qui fut amusé en voyant ce que la mixture était censée provoquer :

« Ho regarde Pomme, ça donne de la vigueur ! » avait dit le vieil homme.

La dénommée Pomme avait ri :

« Ce sont des bêtises Ted ! Tu ne vas retrouver pas l'énergie de tes vingt ans.

- Et pourquoi pas ! »

Pomme avait à nouveau ri :

« Combien pour la petite fiole jeune homme ? avait-elle demandé à Placide.

- Deux sous, madame ! »

Pomme avait sortie une petite pièce de cuivre et l'avait mise dans la main de Placide. Le vieux couple s'en était allé en riant.

Quelques heures plus tard, ce fut un jeune homme qui se présenta devant son stand :

« Ça se boit ? demande-t-il.

- Oui, répondit calmement Placide. Deux sous la petite fiole ! »

L'homme déposa l'argent sur le stand et pris une bouteille. Il l'ouvrit et but la moitié d'une seule traite :

« Plutôt bon, dit-il.

- C'est vrai, confirma Placide. J'ai longuement travaillé pour améliorer le goût.

- Bon boulot !

- Vous ne savez pas lire ?

- Lire ? Non, ça sert à rien. »

L'homme repartit sans savoir qu'il était noté sur la bouteille qu'il tenait : « retrouvez la vigueur et comblez votre épouse jusqu'à la fin de la nuit. » Il risquait d'avoir quelques surprises se dit calmement le vendeur en le regardant s'éloigner.

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Placide remballa son stand et retourna dans sa maison des Sœurs-Etienne. Il s'installa dans son fauteuil. Fixant les flammes dans sa cheminée, il repensa à sa journée et aux nombreuses années durant lesquels ils avaient accompagné son père au marché aux bestiaux. Il avait fait une erreur quelque part. Il était certain d'avoir compris les désirs des clients. Il ne comprenait pas pourquoi ils ne s'étaient pas déplacés. Il n'y avait aucun honte à venir acheter… Placide s'adossa à son fauteuil. Evidemment qu'ils avaient honte. Il était si simple de prétendre acheter une mixture pour les animaux ; personne n'allait venir dire que l'acheteur en aurait un autre usage. Venir ouvertement sur le marché de la plus grande place de Morpork et acheter une fiole qui se vantait d'être contre des désagréments masculins avait de quoi gêner n'importe qui. Placide se releva. Il savait à présent ce qu'il devait faire.

Dans un premier temps, Placide se rendit à la bibliothèque d'Ankh pour étudier le Grotas. Il nota les noms des riches familles des cités d'Ankh et de Morpork et ceux des têtes couronnées du monde comme Genua, Sto Helit ou Lancre. Chez un parcheminier, il acheta le plus beau vélin vendu. Il investit aussi dans des enveloppes en papier issu des forêts du Bélier. Il en eut pour trois piastres. Avec le plus grand soin, il rédigea une publicité vantant la mixture. Il écrivit un paragraphe racontant comment son père avait élaboré la formule. Il fit trente exemplaires de sa publicité. Il les mit dans les enveloppes et se rendit à la poste royale. Placide se dit à cet instant qu'il avait la chance de vivre – presque – dans une ville qui disposait d'une Poste efficace. A l'investissement, ce fut peu cher pour le fils d'un vétérinaire défunt. Placide déboursa près de huit piastres pour mener à bien son idée. Il savait que si cela ne donnait aucun résultat, il serait obligé de retourner sur le marché aux bestiaux pour vendre la mixture comme le faisait son père. Un graveur consentit à lui imprimer quelques affiches vantant les qualités du produit en échange d'une caisse du fameux mélange. Placide les plaça dans les endroits stratégiques d'Ankh et de Morpork. Ses publicités garantissaient la discrétion pour tout client qui commanderait la Mixture.

Cette fois, Placide avait visé juste.

Quelques jours après son envoi, quelqu'un vint frapper à sa porte. Placide ouvrit, il se trouva nez à nez avec un homme coiffé d'une casquette ailée et visiblement très essoufflé :

« C'est pas tout près les Sœurs-Etienne, dit l'homme. Normalement, on fait qu'une livraison par semaine et encore. Trois fermes, quatre maisons et une auberge, ça reçoit rarement du courrier.

- Vous êtes un facteur ?

- T'as vu juste mon gars !

- En vingt neuf ans, je n'en ai vu qu'un seul aux Sœurs-Etienne.

- Bien ce que je dis, les livraisons ici sont rares. Et voilà pas que ce matin, mon chef il me dit "hé Norbert, il faudrait p't-être t'occuper de la livraison des Sœurs-Etienne !" Je l'ai regardé et que je lui ai dit "déconne pas, les Sœurs-Etienne, c'est trois fermes, quatre maisons et une auberge", qu'il m'a dit "bah, qu'y a ce m'sieur Vétérini qu'il a plein de courrier pour lui." Alors là, j'ai rigolé. J'me suis dit "le chef, il me fait une blague". Aux Sœurs-Etienne, il y a que trois fermes…

- Quatre maisons et une auberge ? suggéra Placide.

- Voilà ! J'me suis dit "z'ont pas de noms ces gens-là !" Déjà, ils sont tous cousins et ils se nomment « le fils de machin », « la fille du boulanger ». Des paysans quoi ! »

Norbert se rendit soudainement compte qu'il avait peut-être fait une erreur avec sa dernière remarque. Il lança un regard à l'homme qui gardait un visage si inexpressif qu'il trouvait ça inquiétant :

« Il n'y a pas de boulanger aux Sœurs-Etienne, finit par dire Placide.

- Ha ? Enfin, j'ai pris le paquet de lettres et j'suis venu ! Alors j'ai demandé à une donzelle "qui c'est Vétérini ?" qu'elle m'a répondu qu'elle connaissait pas. Alors je suis allé à l'auberge et j'ai dit que je cherchais Vétérini. Le patron, il m'a dit "p't-être le fils du vétérinaire !" Me suis dit que c'était ça, forcément puisque les paysans z'ont pas de nom.

- Vous me donnez mon courrier ?

- Rien à boire chez vous ?

- Non ! » répondit froidement Placide.

Le facteur sentit la température descendre autour de lui. Il se dit qu'il n'était pas judicieux de contrarier un homme aussi froid. Il sortit une pile de lettre de sa sacoche et la donna à Placide.

« Une bonne trentaine de lettres ! » dit le facteur.

Placide passa les enveloppes en revue. Du papier de qualité, des écritures appliquées, certains cachés prouvaient que les lettres venaient de loin. Placide leva les yeux et contempla le facteur :

« Vous êtes encore là ?

- Euh… non… euh, j'm'en allais m'sieur. »

Le facteur s'éloigna. Parfois il lança quelques regards en arrière. Il fit fonctionner son cerveau tout au long du chemin qui le ramena à Morpork, ce qui ne prit guère de temps, et en vint à la conclusion que monsieur Vétérini était un seigneur qui se cachait dans l'ancienne maison du vétérinaire des Sœurs-Etienne.

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Les commandes furent plus nombreuses de jour en jour. Placide dût rapidement engager du personnel pour satisfaire la demande des clients. La mixture du vétérinaire, améliorée par son fils, fut vendue aux quatre coins du Disque-monde.

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Des coups de marteaux réveillèrent Placide. Il ouvrit les yeux et écouta durant de longues minutes les bruits qui venaient de l'extérieur. Il finit par sortir de son lit. Après une toilette, il se prépara un petit-déjeuner sommaire. Il mangea ses œufs brouillés et but un thé aux sons des marteaux et des voix qui raisonnaient à l'extérieur. Il finit par sortie de sa maison. A quelques mètres de lui, des hommes étaient en train de dresser des murs. Placide observa l'un d'eux. L'homme frappait sur une planche en bois posée sur une ligne de briques. Placide fit quelques pas :

« Excusez-moi ! »

L'homme releva la tête :

« Salut voisin ! s'enthousiasma l'ouvrier.

- Oui, bonjour. Que faites-vous avec cette planche et ce marteau ?

- J'aligne les briques ! Toutes celles qui dépassent se retrouvent au même niveau que les autres.

- Je vois ! Vous avez décidé de vous installer ici, juste en face de chez moi ?

- Ouais. Mon pote facteur m'a dit qu'il n'y avait de boulanger aux Sœurs-Etienne. Alors j'ai décidé de venir m'installer avant quelqu'un d'autre ne le fasse. Vous voyez, je travaillais aux Ombres et je me suis dit que mes petites méritaient mieux que ce vieux quartier. Avec ma femme, on s'est dit que les Sœurs-Etienne étaient l'avenir. Après tout, c'est un quartier tranquille !

- Les Sœurs-Etienne est un village, pas un quartier de Morpork. »

L'homme regarda autour de lui. Il vit un peu plus loin la ville qui était à présent très près de la première maison des Sœurs-Etienne. Il haussa les épaules :

« C'est tout comme ! »

Placide se retourna si brusquement qu'il faillit entrer dans une jeune femme. Elle était magnifique, bien plus belle que toutes les femmes des Sœurs-Etienne – il est vrai qu'il n'y en avait pas tant que ça. Ses cheveux avaient la couleur des blés et ses yeux étincelants étaient d'un bleu lapis :

« Pardonnez-moi mademoiselle ! »

La jeune femme lui fit un sourire charmeur :

« Aucun problème monsieur.

- Qu'est-ce que tu faisais ? demanda le boulanger.

- Je visitais le coin, papa, répondit-elle.

- Tu as rempli le seau ? J'en ai besoin pour faire le mortier.

- Oui, j'ai trouvé un puits. »

Placide s'éloigna en écoutant la conversation du boulanger et de sa ravissante fille. Il finit par rejoindre son atelier et s'y enferma. Il prit une grande inspiration. L'odeur de l'atelier avait changé, elle était plus délicate, plus fleurie.

Assis à son bureau, Placide observait le lettre « V » qu'il venait d'écrire sur une feuille de papier blanc. Des coups discrets frappaient à sa porte l'interrompirent dans ses réflexions. Il alla ouvrir, persuadé de voir Norbert le facteur.

« Bonjour, dit la fille du boulanger. Je vous amène un pain pour nous excuser du bruit que nous faisons. »

Placide posa les yeux sur une miche de pain. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais finalement se sentit à court de mots :

« Je peux entrer ? » demanda-t-elle avec un grand sourire.

Il ouvrit une nouvelle fois la bouche, puis se ravisa. Il fit un pas en arrière et regarda la jeune femme entrer dans son atelier. Elle observa autour d'elle tandis qu'il se réinstallait à son bureau :

« Laissez-moi deviner, dit-elle. Vous êtes un savant fou ou un alchimiste.

- Ni l'un, ni l'autre, réussit-il enfin à lui dire. Je fabrique des… produits pour l'intimité des gens. Actuellement, je cherche des noms pour aller avec ma nouvelle ligne d'articles. Je cherche des mots commençant pas la lettre V…

- Facile ! Verrue, vomi, varice, viscère…

- Mes produits sont sensés être aphrodisiaques. J'imaginais davantage quelque-chose du genre Volupté, Vaillance, Vénusté, Virilité ou Vitalité. »

La jeune femme posa sa miche de pain et se saisit d'un flacon posé sur l'étagère. Elle l'ouvrit et huma le parfum qui en sortit :

« Agréable, dit-elle.

- Une eau de parfum pour femme. Elle doit attirer les hommes parce qu'elle est enrichie en phéromone. Je n'ai pas encore décidé de son nom.

- Véra ! dit-elle.

- Je ne connais pas de Véra. »

La fille du boulanger reposa le parfum et s'approcha de Placide :

« Maintenant vous en connaissez une. N'est-elle pas… attirante ? »

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Il était très tard minuit approchait. Installé dans son atelier, Placide étudiait des plans. L'architecte du roi d'Ankh était venu le voir cet après-midi pour lui offrir ses services. Il avait été envoyé par le souverain en personne.

Après huit ans de mariage, le brave roi d'Ankh déplorait d'avoir un jour un enfant. Il avait essayé de nombreux produits miracles, mais aucun n'avait marché. Son dévoué valet avait commandé quelques bouteilles de la Mixture du Vétérinaire, ayant entendu beaucoup de bien. Le roi avait alors essayé les produits de Placide, sans grande conviction. Il pensait que la Mixture du Vétérinaire était un de ces nombreux attrape-nigauds vendus au marché. Après quelques utilisations de la part du roi, la reine avait fini par tomber enceinte. Aujourd'hui, elle avait mis au monde un héritier : un magnifique petit garçon aux cheveux roux. Le roi était si heureux qu'il avait décidé de remercier le fils du vétérinaire.

Le souverain d'Ankh avait fait ça de façon discrète. Un commis était venu lui apporter une bourse remplie d'or et avait demandé à Placide s'il avait des désirs particuliers pour l'avenir :

« J'aimerais déménager, répondit-il. Si je pouvais m'installer à Ankh, j'en serais ravi. Les Sœurs-Etienne commencent à être vraiment trop peuplées et la population qui arrive n'est pas toujours très recommandable.

- Vous savez que les impôts à Ankh sont élevés ?

- Je gagne bien plus d'argent par an que la plupart des notables d'Ankh. Je pourrais cesser de travailler et mener la vie de château, si je peux m'exprimer ainsi, jusqu'à la fin de mes jours sans jamais avoir le moindre problème d'argent.

- Je comprends ! Aucun autre souhait ?

- Non, j'ai tout ce que je désire : une épouse aimante, bientôt un enfant, un entreprise qui marche.

- Très bien monsieur. Je vais en parler au roi. Au revoir ! »

Le commis s'en était allé. Quelques heures plus tard, l'architecte du roi se présentait à la porte de Placide, les bras chargés de plans et la tête remplie d'idées formidables.

Penché sur ses plans, Placide entendit la porte de son atelier s'ouvrir. Il se retourna et regarda Véra entrer. Elle portait une robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit. Son ventre arrondi annonçait une naissance proche :

« Tu n'es pas au lit ? lui demanda-t-il.

- Je me sens un peu seule sans toi. »

Elle s'approcha de lui et passa ses bras autour de son cou :

« Tu es encore là-dessus ?

- Oui, je veux nous choisir une maison agréable. Une maison parfaite pour toi et le bébé !

- Tu crois vraiment qu'ils vont nous accepter ? Nous ne sommes pas une famille de nobles. Tu es le fils d'un vétérinaire et je suis la fille d'un boulanger. Je ne pense pas qu'il y en ait beaucoup à Ankh.

- Nous serons les premiers ! De toute façon, je pense qu'ils se ficheront de notre origine du moment que nous sommes de vrais riches.

- De nouveaux riches ! Les « vieux riches » estiment que les nouveaux n'ont pas la même valeur qu'eux et surtout qu'ils n'ont pas de classe.

- On s'en fiche. Le roi en personne nous offre un terrain à Ankh, personne n'aura son mot à dire, même les vieux riches.

- Tu crois qu'ils vont te reprocher la façon dont tu t'es enrichi ?

- Il est vrai que beaucoup d'entre eux font parti de mes clients. Je doute qu'ils iront le dire à qui veut l'entendre.

- Pourquoi ?

- Parce que les gens diraient « ah oui ! Et comment savez-vous ça ? » Mes clients apprécient la discrétion que je leur offre, ils n'iront pas crier sur les toits d'où il connaisse le nom de Vétérini. Ils le garderont pour eux. En plus, comme j'ai changé le nom de la société pour être plus en adéquation avec nos différents produits, d'ici une ou deux générations, plus personne ne saura à quoi le nom Vétérini était associé à sa création.

- Tu crois ?

- Oui ! « Amour et Volupté »… A&V effacera le nom originel des mémoires. »

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