A propos de l'histoire : Le temps passe et l'Histoire avance.
Petites tranches de la vie de Modeste, Anne et Havelock.
Important : Une interprétation personnelle de l'éducation de Vétérini, avec la douceur de vivre dans laquelle j'ai installé ses parents. Malheureusement, il n'y aura pas de "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants."
(N.B : Si HoaSen Do passait par là, je suis navrée pour la fin de mon histoire. Je l'avais écrit avant que tu racontes cela sur le forum du Vade-Mecum).
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Chapitre 4
Le cycle de la vie
« Il faut remettre de la terre ! » dit Modeste.
L'homme observa le garçonnet agenouillé qui manipulait délicatement un transplantoir. L'enfant mit de la terre dans le trou qu'il venait de creuser pour planter un nouveau pied de vigne :
« Bien ! Et maintenant, on arrose. »
Modeste se saisit d'un arrosoir et versa de l'eau au pied de la jeune plante :
« Est-ce qu'il va donner bientôt du raisin ? demanda l'enfant.
- Non. Il faut compter un an pour qu'il donne ses premières grappes, mais nous attendons deux ou trois ans pour commencer à les récolter.
- C'est beaucoup.
- La vigne et le vin exigent un long travail, qui ne demande pas seulement de planter des graines et de les regarder pousser. Il faut observer les pieds, les diriger pour qu'ils poussent au mieux et fournissent du raisin de qualité. Pendant l'année, la vigne a besoin de beaucoup d'attention, notamment durant l'été quand le raisin commence à murir. Il faut de la patience, comme la plupart des plantations. Mais sache, Havelock, que dans la vie, la patience est une vertu, tout comme le travail. Peu importe ce que tu pourrais vouloir obtenir à l'avenir, il te faudra travailler avec application et souvent faire preuve de constance. »
Le garçon se releva et essuya son pantalon :
« Je voudrais un petit chien, dit-il. Je travaillerais ! Je m'occuperais de lui chaque jour. Je le promènerais, je lui donnerais son bain, je le nourrirais…
- Havelock, nous en avons déjà parlé. Tu es trop jeune pour avoir un animal. »
Modeste contempla le visage de son fils. Il n'avait pas l'air de se vexer par ce refus. En fait, Modeste avait du mal à dire quelle expression se dessinait sur le visage de son garçon. Aucune, aurait été la meilleure réponse à son avis.
Un bruit de pas lui fit lever la tête. Son visage s'éclaira en voyant son épouse approcher. Il se releva à son tour :
« Ma merveilleuse épouse, dit-il, que nous vaut ta visite ?
- J'avais envie de voir mon petit garçon en pleine plantation. J'avais aussi une irrésistible envie de voir mon tendre époux. »
Havelock avait parfois l'impression d'être de trop. Ses parents l'adoraient, il n'en doutait pas, mais il venait à penser qu'ils s'aimaient davantage. Modeste avait expliqué au garçon qu'il était le fruit de leur amour. L'expression était sûrement très poétique, elle devait avoir une belle connotation. Sauf qu'en grandissant entouré de vigne, Havelock avait compris qu'un fruit n'était pas parfait. Il exigeait du temps et beaucoup de travail… et aussi de la pluie, mais pas trop sinon il avait une tendance à pourrir. A ce niveau-là, il avait l'impression de s'égarer un peu. Bon, il estimait en avoir le droit ; après tout, il n'avait que six ans. Le fruit, une fois mûr, était récolté. Il nécessitait encore du travail pour devenir du vin et de longues années pour obtenir toutes ces qualités. Donc Havelock avait compris qu'il ne deviendrait une personne de qualité que dans de nombreuses années, après beaucoup de travail. Evidemment, il savait qu'il n'avait pas encore bien compris cette histoire de « fruit de l'amour », mais il y réfléchissait.
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Anne avait décidé d'être la préceptrice de son fils. Sa sœur lui disait parfois que Havelock nécessitait de véritables professeurs et qu'à l'avenir il faudrait envisager une école de qualité. Anne avait commandé les brochures de différentes guildes d'Ankh-Morpork.
Elle avait écarté la "Guilde des Professeurs" immédiatement. Havelock avait de nombreuses qualités pour cette profession, comme la patience et l'autorité. Elle ne doutait pas qu'il ferait un excellent professeur, seulement un garçon de sa condition ne pouvait pas aller dans une école aussi médiocre.
La "Guilde des comptables et Usuriers" pouvait avoir ses avantages. Havelock s'en sortait bien avec les chiffres et le bon pécule de départ qu'il possèderait lui permettrait aisément de s'enrichir encore plus en endettant des gens.
La "Guilde des Avocats" avait été fermement rejetée par Modeste. L'actuel seigneur Vétérini était contraint de se rendre fréquemment à Ankh-Morpork pour les affaires familiales. Il avait souvent à faire aux avocats et selon lui, il n'existait pas de plus grands escrocs que ces gens-là. En plus, monsieur Biaiseux, le président de la guilde, semblait avoir une dent contre lui.
Anne et Modeste avaient jeté aux ordures la brochure de la "Guilde des Fous, des Drilles et collège des Clowns" sans même prendre le temps de l'étudier. La première page était ornée d'un dessin représentant un fou, un ménestrel, un clown et un mime. La seule fois où Havelock était allé à Ankh-Morpork, un mime avait voulu l'imiter. Son visage blanc et son mutisme avait effrayé le garçon, encore petit. Deux années avait passé, mais il continuait à en faire des cauchemars.
La "Guilde des Historiens" plaisait beaucoup à Anne. Son fils était un féru d'Histoire. Il s'intéressait au passé d'Ankh-Morpork, mais aussi à celui d'autres pays. Il semblait fasciné par la façon dont des rois et des seigneurs pouvaient accomplir de grandes choses pour leur ville ou leur pays, et comment certains en étaient venus à perdre le pouvoir, voire leur tête. Il était perplexe en étudiant les guerres. Il considérait que les raisons de se battre étaient souvent absurdes.
Enfin, Anne et Modeste avait reçu la brochure noire de la "Guilde des Assassins". Le programme était à la hauteur de leurs espérances. Anne était heureuse de voir que des cours de musique y étaient dispensés, elle qui s'évertuait à enseigner le solfège et le piano à son fils. La seule chose qui dérangeait Anne et Modeste dans la Guilde des Assassins était les assassinats. Ils savaient que les personnes qui étudiaient dans cette guilde n'étaient pas obligées de tuer, mais ils en avaient les moyens et les connaissances pour le faire. Lorsqu'ils regardaient leur petit garçon, encore si jeune et si innocent, Anne et Modeste n'arrivaient pas à imaginer qu'il puisse devenir un homme suffisamment froid pour prendre la vie de quelqu'un sans que cela ne l'émeuve. Ils devaient admettre que Havelock était un garçon assez austère et solitaire. Il n'arrivait pas à se faire des amis parmi les autres enfants du village, qui le trouvaient bizarre. Après de longues soirées de discutions sur le sujet, Anne et Modeste avaient quand même envoyé un dossier de préinscription à la Guilde des Assassins.
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Chaque jour, Anne consacrait plusieurs heures à l'éducation de son fils. Le matin était souvent employé aux mathématiques, à l'histoire et à l'orthographe. Le programme de l'après-midi dépendait souvent du temps. Les jours de pluie ou de neige, ils se plongeaient dans la musique, la lecture et les jeux de réflexions, comme les échecs. Parfois, elle l'initiait à l'art, lui montrant les gravures de tableaux exposés dans les plus grands musées du monde. Quand le soleil brillait, Anne amenait son fils en promenade. C'était toujours l'occasion pour parfaire les connaissances du garçon. Il apprenait la botanique ou l'éthologie. Elle cherchait à éveiller chez lui le sens de l'observation et de la réflexion.
Havelock était à présent âgé de sept ans. Il marchait en tête, sa mère le suivait d'un pas léger, observant la nature autour d'elle. Havelock savait être entouré de chênes, de robiniers et de quelques pins comptables. Cette petite forêt à proximité du domaine de la famille était toujours une source d'apprentissage. Il s'arrêta soudain et s'accroupit :
« Qu'as-tu trouvé ? demanda sa mère.
- Des œufs ! »
Le garçon leva les yeux. Il aperçut un nid posé sur une branche :
« Ils sont tombés de leur nid. La chute a dû les tuer.
- Es-tu sûr ? Ne porte pas de jugements trop hâtifs, prends le temps d'observer la situation. Cherche à comprendre les faits ! »
Havelock observa plus attentivement les œufs. Il ramassa une brindille et poussa légèrement sur la coquille fragile.
« Les œufs sont fendillés et de petits insectes gravitent autour. Je suppose qu'ils nettoient les cadavres de ces oisillons. C'est assez répugnant !
- C'est ce qu'on appelle le cycle de la vie. Pour ces insectes, ces œufs sont une aubaine. »
Havelock se releva. Anne lui fit signe de s'approcher d'elle :
« Regarde attentivement le nid ! Dis-moi ce que tu vois »
Le garçon leva les yeux ; il vit un oisillon tendre le cou. Un parent nourricier arriva et déposa une chenille dans son bec ouvert :
« Le poussin est plus gros que sa mère ! dit l'enfant étonné. Ils ne sont pas du tout en famille.
- C'est exact !
- Alors pourquoi ce petit oiseau le nourrit-il ?
- L'oisillon qui se trouve dans ce nid est un coucou gris. Cette race d'oiseaux parasite les nids d'autres espèces. Sa mère a profité de l'absence de passereaux pour jeter un de leurs œufs et pondre à la place l'un des siens. Quand le jeune coucou est sorti de son œuf, il a jeté les autres œufs de la couvet. Le couple de passereaux pense que l'oisillon est le leur, alors ils s'évertuent à le nourrir.
- C'est injuste !
- La nature n'est pas juste.
- Ce coucou est un meurtrier ! Nous devrions le retirer de ce nid et le laisser mourir quelque part pour le punir.
- Ce coucou est juste un coucou, expliqua patiemment Anne. Il ne fait qu'obéir à son instinct, à ce que des millions d'années d'évolution de son espèce lui ont appris à faire. C'est ainsi que les coucous peuvent subsister.
- Mais c'est injuste pour ces passereaux qui ne verront jamais le jour à cause de lui ! tenta d'argumenter Havelock.
- Tu as encore beaucoup à apprendre mon garçon. A ton âge, tout est encore tout blanc ou tout noir, sache qu'il existe du bien et du mal en chaque chose.
- Mais…
- Trouves-tu injuste le sort réservé à la chenille ingérée par les passereaux, qui n'aura jamais la chance de devenir un papillon ?
- Oui, mais il faut que les passereaux se nourrissent.
- Regarde ce jeune coucou ! »
Havelock leva les yeux et contempla l'oisillon affamé :
« Il a une chance sur vingt de vivre assez vieux pour migrer jusqu'au Klatch à la fin de l'été.
- Ce n'est pas beaucoup.
- La plupart des jeunes coucous meurent dévorer par des renards, des belettes ou des rapaces ou simplement parce que ces parents nourriciers ne lui apportent pas suffisamment à manger. Ce qui est arrivé à ces jeunes passereaux dans l'œuf est terrible, mais cela fait parti du cycle de la vie. Tout ce qui vit autour de nous se maintient dans un équilibre parfait : les prédateurs, les proies, les parasites, afin que chaque espèce puisse continuer d'exister.
- Est-ce que les êtres humains fonctionnent de la même façon, selon un équilibre ? »
Anne réfléchit un instant à la question de son fils, tout en continuant de regarder le jeune coucou :
« Oui, finit-elle par répondre. Quelque part l'homme recherche une stabilité. Les gens croient vouloir la justice ou la vérité. Ils veulent de la tranquillité, chaque jour de l'année.
- Je pensais que les hommes voulaient l'argent, le pouvoir et les femmes. »
Anne fit un bref sourire :
« Si tu offres aux hommes des femmes, l'espoir de l'argent et l'illusion du pouvoir, tu pourras les diriger à ta guise.
- En maintenant le tout dans équilibre parfait », dit l'enfant.
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Modeste ouvrit la porte de la maison. Son visage s'assombrit en découvrant Bobbie sur le pas de la porte :
« Ho, c'est vous ! dit-il déçu.
- Oui. Je viens rendre visite à ma sœur et à mon neveu. »
Bobbie et Modeste n'avaient jamais réussi à sympathiser. Anne avait bien tenté de leur faire aborder des sujets sur lesquels elle les savait du même avis, mais ça ne changeait rien.
Modeste la laissa entrer dans la maison. Bobbie se rendit dans le salon, tandis que Modeste alla demander à une domestique de sortir une bouteille de champagne de leur réserve pour Madame Méserole. Il s'enferma ensuite dans son bureau, ce qu'il faisait toujours pendant les visites de sa belle-sœur.
Bobbie entra dans le salon. Anne était assis dans un fauteuil, elle écoutait attentivement la mélodie jouée par son fils. Bobbie prit un fauteuil et écouta durant quelques minutes :
« Il s'améliore, dit-elle. Encore quelques fausses notes quand même.
- C'est pour ça qu'il s'exerce !
- Comment vas-tu ?
- Fatiguée, c'est normal dans mon état. »
Une domestique apporta une coupe de champagne. Bobbie la prit et dégusta quelques gorgées. Elle posa un regard sur le ventre arrondi de sa sœur :
« Une folie, si tu veux mon avis ! Vous avez déjà un enfant, pourquoi avez-vous tant voulu en avoir un second ? Tu as eu tant de mal à mettre Havelock au monde.
- Ça se passera bien. N'ais crainte !
- Je ne peux pas m'empêcher de m'inquiéter, Anne. Tu n'as pas un physique pour porter la vie.
- Je l'ai pourtant déjà donné. »
Bobbie n'avait jamais vécu cette expérience. Elle ignorait ce que c'était de donner la vie :
« Cette musique commence vraiment à être lassante, dit Bobbie.
- Havelock ! »
L'enfant cessa de jouer et se retourna :
« Oui mère ?
- Tu réviseras demain. Pourquoi n'irais-tu pas dans ta chambre lire un peu ?
- D'accord ! »
Havelock referma le couvercle du clavier. Il se leva et s'approcha de sa tante :
« Bonjour madame, dit-il.
- Bonjour Havelock ! Qu'est-ce que tu as grandi, c'est incroyable ! »
Le garçon eut un léger haussement de sourcil :
« Cela n'a rien d'étonnant, madame. De sa naissance jusqu'à ses vingt ans, un homme grandit d'approximativement un mètre vingt. Moins pour certains, davantage pour d'autre. La logique veut qu'approchant qu'âge de huit ans, je sois encore en pleine croissance. »
Bobbie lança un regard à sa sœur qui semblait ravie de la capacité d'analyse de son fils :
« Vous êtes si solennel Havelock ! Pas comme votre père.
- Mon père apprécie la simplicité. Au revoir madame ! »
Havelock quitta le salon, laissant les deux sœurs seules. Bobbie but un peu plus de champagne :
« Tu n'as toujours pas l'intention de quitter ton mari ? demanda-t-elle après un moment.
- Non !
- Je n'arrive pas à comprendre ce que tu peux lui trouver. Comme dit ton fils : « il est simple »…
- Il aime la simplicité.
- C'est un seigneur sans ambition, sans aucune envergure ! J'ai mené des recherches. La famille Vétérini était puissante avant que l'un des ancêtres de ton fils décide de quitter Ankh-Morpork.
- La famille est toujours riche. Nous vivons bien.
- Mais elle n'est plus puissante ! Plus personne ne se souvient des Vétérini à Ankh-Morpork.
- Et alors ?
- Ton fils pourrait avoir davantage d'ambition que ton époux. Comment pourrait-il devenir quelqu'un à Ankh-Morpork si personne ne sait qu'il vient d'une grande famille ? Tout le monde le prendra pour un parvenu.
- Mon fils n'a que huit ans ! Pour le moment, ses plus grands projets d'avenir sont de nous convaincre de lui offrir un petit chien. »
Bobbie finit son verre de champagne. Elle se rendait bien compte que les années passant, elle et sa sœur se montraient toujours aussi différentes. Après tout, c'est ainsi qu'elle aimait Anne. Elle semblait parfois douce et fragile. Elle était intelligente et réfléchie. Bobbie avait beaucoup appris d'elle.
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Le ciel était d'un bleu azur magnifique. Les quelques rares moutons nuageux qui le parcouraient, semblaient n'être là que pour souligner son irréprochable couleur. Le soleil rayonnait avec douceur. Il caressait la nature printanière et offrait au monde des nuances délicates. Le chant des oiseaux était là. Même les coucous lançaient leur salut à qui voulait l'entendre. Des abeilles butinaient avec ardeur, tandis que les papillons virevoltaient au gré de leurs inspirations. C'était une journée de printemps parfaite ; celle que l'on espère tout l'hiver. Havelock la maudissait. Le ciel, les nuages, le soleil, les oiseaux et ces parasites de coucous, les abeilles, les papillons et les fleurs faisaient insulte à celle qu'il aimait et qui n'était plus. Tous auraient dû se taire et la pleurer.
Havelock était vêtu de noir. Pas le noir franc et pavoisant que portaient certains individus. C'était un noir qui voulait se faire oublier. Il se tenait devant deux trous profonds creusés par les employés de la famille au cours de la nuit. L'un était si petit, il accueillait le cercueil de l'enfant. Havelock ignorait s'il avait été une fille ou un garçon. Il ne savait même pas si ce nouveau-né avait eu l'opportunité de respirer une fois avant de mourir.
La deuxième tombe était pour sa mère. Havelock avait regardé les employés descendre lentement le cercueil de bois. Il avait été fort, il le devait pour son père. Il lui tenait la main. Modeste n'avait pas cessé de pleurer. Il était tombé à genoux quand le cercueil de sa femme avait disparu dans la tombe.
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Havelock était dans sa chambre. Il était assis dans un fauteuil et contemplait le vide. Il avait tenté de lire un peu, mais il n'avait pas réussi à s'intéresser à son livre. Il avait pensé un instant descendre au salon pour jouer du piano, mais quel intérêt ? Sans sa mère, il n'avait plus aucune raison de jouer. C'était elle qui donnait toute sa beauté aux musiques qu'il jouait.
Un homme était arrivé deux heures plus tôt. Havelock ignorait qui était-il, même s'il supposait sa fonction. Il était rare que son père convoque des gens.
Le bruit de la porte d'entrée le sortit de sa torpeur. Il se leva et s'approcha de sa fenêtre. De là, il voyait jusqu'au portail de fer forgé orné d'un grand V. Il observa le visiteur de son père monter dans une voiture à quatre chevaux. Elle s'éloigna tranquillement sur le chemin. Havelock la regarda quitter le domaine.
Havelock sortit de sa chambre. Il descendit un étage et se rendit jusqu'au bureau de son père. Il frappa quelques coups discrets, mais n'obtint aucune réponse. Il tourna la poignée et ouvrit la porte. Il entra dans le bureau et referma derrière lui. Il leva les yeux sur le visage vide de son père :
« Il est mort ? demanda-t-il. Physiquement mort ?
- ETRANGE QUESTION ! s'étonna la Mort. MAIS OUI, SON CORPS EST MORT.
- Mon père est mort dès l'instant où ma mère a quitté ce monde. Son corps a survécu le temps de régler les détails de la succession. A-t-il souffert ?
- PEUT-ÊTRE UN PEU ! LA PENDAISON N'EST PAS LA PLUS DOUCE DES MORTS.
- C'est injuste…
- IL N'Y A PAS DE JUSTICE…
- Je sais, la vie est ainsi. Il ne méritait pas de mourir de cette façon, comme un vulgaire criminel. Je suis certain qu'il existe des poisons qui lui auraient permis de s'en dormir sans ressentir de douleurs.
- JE PENSE QU'IL N'AVAIT PAS ENVIE D'ETUDIER LA QUESTION.
- Vous allez partir ?
- OUI, IL VA FALLOIR. J'AI BEAUCOUP DE TRAVAIL.
- Est-ce que je peux venir avec vous ?
- EUH… J'AI DEJA ADOPTE UNE ORPHELINE.
- Alors adoptez-moi ! Je suis un bon fils.
- YSABELL DEVAIT MOURIR SOUS PEU ET ELLE N'AVAIT PLUS AUCUNE FAMILLE. VOUS AVEZ ENCORE UNE LONGUE VIE DEVANT VOUS ET VOUS AVEZ VOTRE TANTE. ELLE PRENDRA SOIN DE VOUS.
- Si vous revoyez mes parents, pourrez-vous leur dire que je les aime et qu'ils vont beaucoup me manquer. »
La Mort contempla le visage de l'enfant qui lui parlait. Ses yeux étaient larmoyants. Il* n'eut pas le cœur de lui dire la vérité. Ce garçon avait déjà suffisamment souffert en quelques jours :
« DES QUE JE LES VOIE, JE LEUR PASSE LE MESSAGE, mentit-il.
- Merci ! »
La Mort s'éloigna. Il traversa le mur et remonta sur dos de son fidèle Bigadin. Havelock s'adossa à la porte et se laissa glisser jusqu'au sol. Après plusieurs jours à retenir son chagrin, il libéra ses larmes.
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* Et oui, la Mort est toujours un mâle.
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