Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la libération de la barde. Le campement avait retrouvé une certaine routine : Oghren narrait ses exploits entre deux bières, Zevran tentait des rapprochements auprès de la gente féminine, Sten peaufinait son matériel, Alistair s'adonnait à quelques blagues de mauvais gouts, Wynne méditait sereinement, Yuk déposait des lapins dans les tentes… Mais dans toute cette routine de façade, trois membres du groupe agissaient différemment. Leliana ne composait plus aucune balade, elle ne parvenait plus à chanter et semblait avoir perdu l'envie de raconter les contes et légendes de Ferrelden. Puis il y avait Kaïa… La garde des ombres commençait une activité avant de la cesser quelques minutes plus tard pour faire les cents pas. Le renfermement de Leliana l'inquiétait plus que tout, ce fait l'empêchait de garder l'esprit alerte. Officiellement Morrigan agissait comme de coutume, se mêlant rarement aux autres, pour étudier et pratiquer la magie sauvage. Officieusement, la sorcière analysait les moindres gestes de la barde et du garde des ombres. La descente de l'une entrainait la faiblesse de l'autre…
Kaïa finit par s'asseoir près des cendres du feu, près de Leliana. La sœur fixait les braises, absente, presque vidée de toute substance vitale. La garde des ombres hésita, elle se retrouvait dans une situation qu'elle détestait, incapable de pouvoir saisir le mal à bras le corps, réduite à une passivité maladive.
- Leliana ? demanda t-elle précautionneusement.
La barde ne répondit pas, les sons lui parvenaient à peine. Depuis son retour, elle se retrouvait souvent coupée de la réalité, emprisonnée dans le monde douloureux des souvenirs. Chaque minute semblait se répéter en boucles, inlassablement, fatalement. Il fallut deux autres appels de la garde des ombres pour que Leliana finisse par répondre un faible « oui ».
- Je pensais… que nous pourrions peut-être sortir un peu, peut-être aller voir un marchand ? Que diriez-vous d'arpenter les ruelles à la recherche de nouvelles robes ?
La réaction de Leliana la prit de court. La barde se leva brusquement, sans adresser un regard à la jeune femme. Elle se dirigea vers la forêt, d'un pas raide et nerveux. Kaïa resta hébétée quelques instants. Qu'avait-elle fait ? Qu'avait-elle dit ?
- Ne pourriez-vous pas cesser d'être aux aboies ? J'ignorais que vos intentions étaient de l'étouffer.
La voix cassante de Morrigan venait de la sortir de sa léthargie. Dans d'autres circonstances, la garde des ombres aurait réagi par une colère froide finement dosée. Mais aujourd'hui, elle était si désarmée face à ce mal qu'elle n'identifiait pas, qu'elle déposait les armes. « Une telle résignation devient inquiétante » pensa la sorcière en sondant les yeux hagards de Kaïa.
- Que lui avez-vous dit ?
- Je … Je lui ai simplement proposé d'aller faire les marchés pour trouver des robes…
- Lui suggérer de revenir sur les lieux de l'enlèvement… quelle délicate attention.
Kaïa comprit avec horreur son erreur… Idiote ! Quelle était stupide ! Elle n'avait même pas prit en compte ce paramètre pourtant si évident. Leliana était encore sous le choc de sa capture, et elle lui offrait la possibilité de revivre son traumatisme en allant sur les marchés… Il fallait vraiment être une naine ivrogne pour tenir de tels propos ! La garde des ombres chercha le regard de Morrigan, mais la sorcière n'était plus là, elle venait de s'engouffrer dans les bois.
Morrigan était sur les traces de la barde. Il aurait été crétin de sa part de laisser celle-ci sans surveillance alors qu'elle était aussi stable qu'un arbre sans racines. Etait-elle soudainement animée d'une poussée d'altruisme ? Non, cela aurait été ridicule de sa part. Le bien pour le bien n'avait aucun sens dans un monde pragmatique. La sorcière tenait à garder la garde des ombres concentrée et pour ce faire, elle comptait limiter les actions déraisonnées de Leliana. Kaïa n'était pas censée savoir que le pire pouvait arriver. Ce n'était pas le cas de Morrigan. « Une femme sans dignité est une femme dangereuse, une femme bafouée est une femme morte » souffla la sorcière à mi-voix. Leliana n'avait plus rien à perdre. Les engeances devenaient des enfants de cœur à côté des ténèbres qui abondaient dans l'âme de la barde. Les solutions pour échapper à un tel calvaire étaient minces, surtout si l'on disposait déjà de certaines faiblesses. Morrigan cessa tout mouvement, Leliana était devant elle, à demi allongée. Elle se tenait tremblante sur ses deux mains, vomissant les dernières gouttes de son malheur. La sorcière avança doucement, elle se plaça sur le coté près de la barde. Après avoir estimée le temps d'identification nécessaire pour ne pas l'apeurer, elle la tira lentement contre elle, posant sa tête sur ses genoux. La respiration de Leliana était pénible, ses yeux azurés embuées de larmes et sa peau si pâle…
- Vous devriez cesser d'épicer tous vos plats, cela ne vous réussit pas.
- Je.. prends… note…
Morrigan savait que chercher une confrontation frontale ne pourrait qu'empirer les choses, il valait mieux dans une certaine mesure, feindre l'ignorance absolue. Si elle était aussi sans cœur que le clamait cet insupportable Alistair, elle aurait déjà broyé la barde de ses mots acerbes. Or, il n'en était rien. Parce qu'elle savait être stratège. Son but n'était pas de donner à Leliana de meilleurs arguments pour mettre fin à ses jours, d'autant que la garde des ombres ne s'en remettrait pas suffisamment rapidement pour gagner son combat contre l'Archidémon.
- J'abhorre les humains malades. Ma journée risque d'être gâchée… Vous ne me laissez pas le choix barde, je vais calmer les fureurs de votre estomac.
Leliana hocha la tête, l'autorisant à pratiquer les soins nécessaires. Elle savait que la sorcière n'aimait pas utiliser cette partie de la magie, mais comme elle le disait si bien, une telle vue pouvait la rendre mauvaise. Et s'il y avait bien une chose dont le campement pouvait se passer, c'était bien des fureurs de Morrigan. La sorcière posa délicatement sa main sur le ventre de la barde. À sa grande surprise, Leliana versa des larmes silencieuses. Elle s'attendait certes à la voir fragile mais… la vision de cette barde agaçante en train de se briser devant elle était dérangeante. Beaucoup auraient pu penser que cela la ferait sourire victorieusement. Il n'en était rien. Tout contact physique était source de souffrance et d'angoisse pour Leliana, pourtant le toucher de la sorcière était léger, telle une brise matinale. Morrigan fit passer sa magie bleutée tout en essuyant du bout des doigts les larmes sacrées de la barde.
- Détendez-vous barde, écoutez ma magie…
Leliana aurait été incapable de dire combien de temps elle avait dormi, ni comment Morrigan l'avait ramenée jusqu'au campement. En ouvrant les yeux, elle reconnut le cadre rassurant d'une tente. À sa grande surprise, elle se retrouvait dans celle de la garde des ombres. Kaïa était d'ailleurs assise non loin, à rédiger de la pointe de sa plume noire, les mémoires de leur voyage. Personne ne savait exactement ce que ce grimoire contenait. La mage livrait peut-être une partie d'elle-même à chaque récit ? La barde l'ignorait, mais elle avait toujours remarqué qu'elle se donnait beaucoup de mal pour le tenir hors d'atteinte. Kaïa ferma l'ouvrage précautionneusement, elle récupéra une lanière en cuir pour l'enserrer. Oui, elle ne voulait pas que n'importe qui puisse lire ses pensées et ses avis bien tranchés. Ses mémoires ne devraient être lues qu'à sa mort, la garde des ombres ne voyait pas les choses autrement. En se retournant, la jeune femme aux cheveux châtains remarqua le retour de la barde. Son regard brun chocolat se verrouilla sur les deux perles océan de l'Orlaisienne. Kaïa s'assit sur le bord du lit. Par le créateur, comme la rouquine était belle… même dans l'adversité, elle était la splendeur incarnée. Kaïa baissa honteusement les yeux, espérant que son trouble ne se verrait pas comme un nez au milieu de la figure.
- Suis-je si terrible à voir ?
La garde des ombres reconnaissait bien là toute la malice de la Barde. Sans doute avait-elle remarqué quelque chose. Contrairement à Morrigan, Leliana jouait toujours la carte de l'ignorance au lieu de mettre bien en évidence ce qu'elle savait. Kaïa devait admettre qu'elle aimait beaucoup la personnalité de la sœur. Il y avait de telles nuances… une multitude de couleurs et de sensations qui la rendaient tellement parfaite… La mage soupira bien malgré elle, bercée par les sentiments délicats qu'elle nourrissait de jour en jour pour une femme extraordinaire. Leliana esquissa un sourire plus appuyé, chose qu'elle n'avait pas faite depuis plusieurs jours.
- J'aime te voir aussi rêveuse.
Kaïa se racla la gorge un peu… et bien dérangée par la remarque de la belle rousse. Elle devait avoir l'air fin à rêvasser alors que cette dernière venait de lui poser une question. Que dire ? Ah mais quelle idiote, pour sûr elle devait rougir en plus. Une vraie plaie !
- Oui… non… je veux dire que tu n'es pas terrible à regarder.
Leliana émit un petit rire moqueur, il fallait dire qu'elle remarquait bien… l'attention qu'elle lui portait était un peu plus qu'amicale. Cela lui réchauffait le cœur, car la barde n'avait jusqu'à présent eu aucun signe d'un quelconque sentiment partagé. Il était donc plaisant d'en avoir une confirmation. Kaïa était une femme intelligente, talentueuse, qui savait se faire respecter sans avoir à jouer des bras. Elle était ce que l'on pouvait communément appeler une femme désirable. La mage finit par poser son regard intense dans celui de la barde, une lueur traversa l'océan azuré pour s'étendre dans la mer d'ébène. Leurs lèvres finirent par se rencontrer dans un élan de tendresse et de spontanéité. Peut-être venaient-elle de trouver le bon moment pour exprimer des sentiments masqués par pudeur et par peur du rejet. Kaïa était plutôt frileuse pour ce genre de choses, elle angoissait de devoir ouvrir son cœur à quelqu'un, faire confiance pour mieux se faire marcher dessus. Dans la tour, elle n'avait pas vraiment eu l'occasion de lier des liens étroits, il y avait bien eu des amitiés dont celle avec Jowan mais rien de vraiment intime. Elle n'avait pas l'expérience de la barde, une expérience qui se lisait dans son regard azuré. La jeune femme se doutait qu'elle avait eu de nombreuses relations, certaines plus sérieuses que d'autres. Mais il n'en restait pas moins qu'elle savait de quoi elle parlait, ce qui n'était pas franchement son cas à elle. La mage avait ses peurs et ses craintes, surtout quand on parlait d'émotions.
Un mage avait dit « Le coeur a ses raisons que la raison ignore ». Wynne aurait sans doute une bonne explication sur le sujet, elle avait toujours été une très grande mage guérisseuse respectée de tous.
Kaïa finit par lâcher les lèvres de la barde à bout de souffle, le contact avait été si… tendre et si marqué. Tout son corps était en émoi, c'était la puissance d'une tornade mêlée à la douceur d'une chaleur matinale. La mage ferma les yeux pour apaiser les tumultes de la passion qui commençaient à se déchainer dans l'ensemble de son corps. Elle ne voulait rien brusquer, encore moins sa relation avec la barde. Leliana de son côté observait la jeune femme, une foule de questions et de sentiments venaient agiter son esprit, l'éloignant un instant de la douleur familière. Kaïa semblait se mesurer, de l'autre il y avait une forme de… peur ? Mais peur de quoi exactement ? D'ouvrir son cœur ? De compter sur quelqu'un d'autre ? De déposer l'armure ? Parfois la barde s'imaginait lire le livre secret de la garde des ombres, dans l'espoir de percer ce mystère vivant. Mais elle avait délaissé ces pratiques depuis longtemps, car elles étaient liées à sa vie ancienne, celle d'une barde experte dans les arts de la tromperie. Ce n'était plus ce qu'elle voulait être…
- Je suis désolée…
Kaïa détourna son regard, elle se sentait assez bête dans cette affaire, Leliana n'était pas bien et elle, elle pensait à quoi, à l'embrasser ? N'était-ce pas un brin égoïste ? La barde y avait répondu mais rien ne disait que c'était pleinement consenti, il se pouvait qu'elle soit émotionnellement déstabilisée et qu'elle y réponde plus par trouble que par volonté. La barde serra doucement sa main, la fragilité de la mage la touchait, elle était capable d'affronter les engeances sans sourcilier et se recroquevillait devant l'amour ? Morrigan aurait sans doute rit d'un tel exploit, il fallait dire que la scène paraissait cocasse.
- Il n'y a pas de mal Kaïa. C'est même un ravissement pour les sens.
La garde des ombres osa affronter le regard de la barde, ainsi… les sentiments semblaient partagés. Est-ce que cela voulait dire qu'elles avaient un avenir ensemble ? Kaïa repoussa cette idée au fond de son esprit, elle ne voulait pas partir dans de faux espoirs, encore plus dans une période aussi tumultueuse. À la longue cela ne ferait que la desservir. Elle ne voulait mettre personne en danger, encore moins la femme… la femme pour laquelle elle éprouvait autant d'émotions.
- Il faut que tu te reposes. Zevran a préparé un repas, je vais voir si cela convient.
Leliana laissa la mage se sauver, de toute évidence, elle n'était pas encore prête pour une relation à deux. Encore que ce baiser échangé lui redonnait espoir, pour la première fois depuis l'incident, elle se sentait motivée pour conquérir le cœur de la garde des ombres. De toute évidence, Kaïa n'oserait pas faire le premier pas, c'était donc à elle de le faire, pour faire éclater au grand jour leur amour.
- Zevran qu'avez-vous prévu à manger ?
- Deux poules dorées sur le feu avec leurs petits légumes, un plat de gourmet, ne trouvez-vous pas belle humaine ?
Kaïa s'assit pour humer la bonne odeur qui s'échappait du feu. Cela ne semblait pas trop mal comme repas, c'était même prometteur, rien à voir avec les gibiers grossièrement cuits par Sten.
- J'en ai déjà l'eau à la bouche
- Je pourrais calmer votre soif par un autre de mes talents.
La garde des ombres manqua de mettre une main dans le feu en entendant la proposition à demi voilée de Zevran, non pas qu'elle ne savait pas qu'il était dragueur mais plutôt qu'elle repensait à Leliana et la façon ridicule qu'elle avait trouvé pour se sauver.
- Et bien garde des ombres, la faim vous taraude-t-elle au point de vous rendre maladroite ?
Kaïa n'avait pas besoin de tourner la tête pour savoir que Morrigan venait de s'asseoir près d'elle. La sorcière avait toujours une parole acide, même lorsqu'elle se présentait avec de bonnes intentions, à croire que la vie dans les contrées sauvages rendait nécessairement acerbe. Zevran venait de s'éclipser pour récupérer une feuille aromatique, il prenait soin d'assaisonner tous les mets qu'il confectionnait.
- Ce sont plutôt les propositions de Zevran qui me rendent maladroite.
- Il vous faut si peu pour être décontenancée.
- Je ne suis pas décontenancée, juste surprise qu'il puisse dans toutes circonstances faire la cour aux femmes.
- Je suis étonnée que vous ne cherchiez pas à percer les mystères du sexe.
Kaïa ouvrit la bouche pour répondre, mais la réplique de Morrigan la prenait clairement de court. La sorcière mettait-elle en avant le fait qu'elle soit toujours… vierge ? La mage rougit, préférant observer le feu en silence. Morrigan fronça les sourcils incrédules, alors c'était donc vrai…
- Moi qui pensais que seul ce bellâtre d'Alistair n'avait pas encore trempé son épée dans la sève…
- Oui bon, bon on ne va pas en faire des manuscrits.
- Pourquoi pas ? Je le nommerai « L'art de la vierge ».
- Morrigan… dans la tour des mages, l'éducation est différente.
- Éducation ? Parlez plutôt de prison. Vous n'étiez guère plus considérés que des animaux.
- Quand on ne connaît que ça… on ne se pose pas vraiment de questions sur ce qui existe ou ce qui doit exister.
Morrigan renifla avec dédain, visiblement le sujet sur la tour des mages la mettait toujours autant en rogne. Elle détestait la société humaine, pour une femme coupée de tout, rien de vraiment anormal. Ce qu'elle haïssait encore plus ? La contrainte et le dénigrement de la magie. Surtout lorsqu'il était question de lois mises en place pour contrer la peur de masse. Mais ce que Kaïa ignorait par-dessus tout, c'est que la sorcière éprouvait une forme de colère face aux injustices qui avaient durement frappé la vie de la jeune femme. La sorcière refusait de l'admettre mais elle appréciait la garde des ombres.
- Se vanter de tant de sagesse pour si peu d'exploitation, cela en devient risible.
- Les mages ne se vantent pas tous de détenir la vérité absolue, je ne suis pas dans cette optique là Morrigan.
- Tant mieux, je ne serai pas obligée de vous occire dans d'atroces souffrances.
Kaïa sourit légèrement, la sorcière semblait s'apaiser, ce qui n'était pas une mauvaise chose après une journée aussi agitée. La mage se demanda si elle pouvait parler de Leliana avec, disons que Morrigan savait être vraiment blessante quand elle s'y mettait de l'autre, la jeune femme avait envie de se confier à elle, de parler avec elle de certains faits qui pouvaient la turlupiner ou la rendre nerveuse.
- J'ai été voir Leliana, je la trouve plutôt… faible. On dirait presque qu'elle est malade.
- Pour dégurgiter avec autant de panache son petit déjeuner, il le faut.
- J'espère que ce ne sont pas les gibiers de Sten. J'ai moi-même du mal à les digérer.
- Qu'attendiez-vous d'un guerrier Qunari ? Ils excellent dans le domaine de la guerre, je n'en dirais pas autant dans celui de la cuisine.
Kaïa finit par rire, Morrigan avait toujours une façon bien à elle de dire ce qu'elle pensait, c'était humoristique malgré elle. En même temps, elle devait avouer que l'image de Sten habillé en cuisinier et mijotant de bons petits plats était assez ludique, surtout que c'était à l'antipode de ce qu'elle connaissait de lui. À vrai dire, le guerrier n'était pas très bavard, il n'avait pas les mêmes considérations esthétiques et morales que la plupart de ses compagnons. Ce n'était pas quelqu'un de fondamentalement mauvais, au contraire, il avait fait jusqu'à aujourd'hui preuve d'une loyauté sans faille. Simplement qu'il avait une personnalité plus opaque aux autres et aux émotions. Pour autant, la mage ne dirait pas de lui qu'il était dépourvu du moindre ressenti. Ce n'était pas un apaisé, et par la grâce du Créateur tant mieux. Kaïa en avait vu assez dans la tour des mages pour ne plus vouloir en voir, pour elle c'était un peu vouloir sacrifier tout ce qui faisait qu'un homme était un homme. Pour rien au monde elle aurait accepté ce traitement, parce qu'elle tenait à ses émotions aussi irrationnelles soient-elles. C'est par elles qu'elle ressentait et qu'elle trouvait du relief à la vie, sans cela c'était comme faire avancer un cadavre sans vie, une hérésie.
- Le repas ne sera pas trop gras ?
- Il devrait convenir à l'estomac de la barde.
Morrigan ne s'était pas trop étendue sur le sujet, parce qu'elle savait que la nourriture n'avait strictement rien à voir avec ce qui s'était produit. Kaïa était bien naïve de croire qu'un repas pouvait rendre malade. Il existait deux cas qui avaient, cependant, valeur d'exception selon la sorcière : les repas à bases de viandes en putréfaction et ceux préparés par Oghren. Plus infectes et immondes, on ne faisait pas mieux. Fort heureusement, peu de compagnons laissaient le nain s'approcher du feu.
- Amenez-lui donc un morceau, au lieu de jouer au démon de la paresse.
Kaïa s'exécuta, elle attrapa une assiette, elle remplit celle-ci de légumes avant de couper un morceau de poule à l'aide d'une dague. Morrigan remarqua toute l'affection qui se dessinait dans chaque geste de la Garde des Ombres. Amoureuse… voila ce qu'elle était. Une vierge attirée par une sœur ? Il y avait de quoi ricaner en silence. L'idée ne plaisait guère à la sorcière, pourtant elle lui semblait être une bonne solution et ce pour diverses raisons. D'abord la Barde trouverait une échappatoire, un moyen de se reconstruire dans l'adversité. Ensuite Kaïa cesserait de prendre cet air de Mabari perdu. De là à dire que l'amour était une force, il ne fallait peut-être pas exagérer. Morrigan se refusait clairement de le voir comme tel. L'amour rendait aveugle un temps, c'était un peu comme maquiller une engeance. Non seulement le concept était ridicule, mais pire encore cela ne lui enlevait pas sa dangerosité. Pourquoi les humains couraient-ils après des chimères ? Flemeth n'avait-elle pas raison au fond ? Ne se condamnaient-ils pas à leur propre mortalité ?
La sorcière se leva, elle récupéra à son tour un morceau de viande avant de partir s'isoler pour méditer sur la vie.
