La sainte Urne… fantasme de la Chantrie pour les uns, réalité transcendante pour les autres, la frontière entre miracle divin et folklore populaire était bien trouble. Kaïa savait que le temps pressait, qu'il fallait parler sérieusement avec Weylon le serviteur de Gentivi mais… tout ceci lui paraissait bien superflus. Ses pensées se bousculaient avec fureur vers l'unique trésor de son existence. Il n'y avait rien de plus ravissant qu'une silhouette finement sculptée, rien de plus somptueux qu'une mèche rousse balayée par la brise matinale, rien de plus époustouflant qu'une voix lyrique chargée de toute la beauté du monde. Kaïa était amoureuse jusqu'au cou, amoureuse d'une barde, la plus scintillante des poétesses. Depuis ce terrible enlèvement, il n'y avait plus d'éclats, plus de rayons et de lumière. Chaque jour qui passait permettait aux Ténèbres de l'engloutir un peu plus. Tant de noirceur et aucune réponse… Pourquoi était-elle comme ça ? Que s'était-il réellement passé ? Kaïa avait un mauvais pressentiment, elle avait la vague impression qu'il se tramait quelque chose dans son dos. Wynne avait bon être quelqu'un de sensé et de sage, elle avait bon avoir un total contrôle sur elle-même, il n'en restait pas moins que son instinct lui dictait que tout ceci n'était que mensonges.

La mage se leva, s'en était trop, elle fit claquer la toile de la tente en sortant. Kaïa repéra la vieille femme, elle était toujours dans son coin, non loin des ravitaillements. Il était temps d'avoir une conversation, une vraie conversation, pas un simple monologue ou un sermon. Il lui fallait des réponses, parce qu'elle refusait de regarder Leliana sombrer. Elle avait du faire trop de sacrifices, il était hors de question de perdre sur tous les fronts, encore plus quand il s'agissait de flamme de son cœur.

- Le voyage vous tracasse t-il ?

Kaïa cherchait toute lueur maline dans le regard cyan de son « mentor ». Le bruissement des feuilles soulignaient le silence pesant, il n'aurait plus manqué qu'Alistair arrive avec la vaisselle du jour et se vautre en beauté. Kaïa oscillait entre deux comportements à adopter, la sévérité ou l'ignorance feinte. Difficile de savoir si Wynne lui cachait volontairement ce qui avait pu se passer, et si c'était le cas dans quelle mesure.

- Leliana est loin d'aller mieux, elle ne chante plus, ne compose plus, sa voix se brise à chaque essai.

- On ne panse pas les blessures de l'esprit aussi rapidement, vous devriez le savoir.

- Lorsque nous l'avons récupérée, elle était pratiquement intacte…

- Vous ne pouviez pas voir les dommages mais il y en avait, si nous ne l'avions pas soignée, les hémorragies auraient eu raison d'elle. Ils l'ont frappée avec la force d'homme, un corps aussi frêle ne peut tenir le choc.

- Il ne s'agit pas que de ça.

- Voyons mon enfant…

- Ça suffit !

Kaïa venait de donner le ton, elle avait élevé la voix, chose qu'elle ne faisait pratiquement jamais avec Wynne, un certain respect l'en empêchant. Aujourd'hui les choses étaient différentes, il n'était plus question d'une relation de mentor à apprentie, ici, il n'y avait plus le carcan autoritaire de la hiérarchie bien pensante.

- Les bons sentiments ne justifient pas les mensonges, je veux et j'exige la vérité.

Les traits de Wynne se durcirent, en quelques secondes, l'âge semblait l'avoir transfigurée, comme si ce qu'elle gardait en secret représentait un poids ancestral. Un instant Kaïa crut qu'elle faisait face à une statue, tant la crispation du vieux mage était manifeste. Soudainement, elle se remit en mouvement, s'approchant rapidement de son apprentie pour souffler à voix basse une réponse.

- Toutes les vérités ne sont pas bonne à entendre, vous le savez plus que quiconque. Mais la vérité surpasse toutes les réalités. Je vais vous dire ce qu'il en est. Les gardes ne se sont pas contentés de la frapper et la séquestrer. Ils l'ont humiliée.

- Humiliée ? Kaïa n'était pas sure de comprendre, même si ses intestins se contractaient déjà sous l'effet de l'angoisse.

- De la pire façon qui soit, comme des hommes peuvent humilier une femme. En lui prenant contre son grès ce qu'elle donnerait par amour.

Kaïa tituba, la dernière phrase de Wynne était d'une telle violence pour son esprit… Leliana avait été abusée, non par un homme mais par des hommes. La mage se refusait à employer le véritable mot pour nommer ce crime, parce qu'il était associé à des images bien trop gênantes. Leliana, ma Leliana, ce ne sont pas les Engeances qui t'ont apporté la souillure mais bien les hommes. Wynne rattrapa la brune dans sa chute, elle était en train de faire un malaise !

- Respirez Kaïa, doucement.

Wynne caressa le visage de la jeune femme tout en appliquant ses talents de guérisseuse pour apaiser en partie la brutalité du choc. Lentement, elle essuya les larmes spontanées de la Garde, Kaïa savait qu'un viol avait des conséquences importantes sur la psyché, elle avait surpris une conversation de Templiers un jour au cercle. Ils avaient évoqué un des leurs qui utilisaient cette « technique » pour mater les apostâtes en fuite. Certains avaient ri, expliquant que des souillonnes ne méritaient pas mieux.

- Elle ne s'en remettra jamais… jamais…

Cela faisait si mal de se dire que le bonheur lui serait impossible à atteindre. Leliana ne pourrait plus avoir de relations « naturelles » avec les autres, surtout s'il était question d'intimité. Leur amour ne pourrait jamais éclore… Kaïa s'en voulait d'avoir embrassée la Barde sous la tente, fort heureusement, elle n'avait fait aucun geste déplacé en plus. Après la tristesse et la douleur, ce fut au tour de la colère de se manifester.

- Qui d'autre est au courant ?

Wynne sentait la fureur gronder, la magie bleutée apparaissait sur le bout des doigts de son apprentie. Il n'était pas bon pour un mage de se laisser dominer par ses sentiments, voila pourquoi un Apaisé correspondait à l'idéal de la Chantrie. Wynne n'eut pas le temps de répondre que Kaïa s'était déjà remise debout, traçant droit devant sans demander son reste.

La belle brune alla trouver la sorcière, elle attrapa un seau d'eau au passage pour le jeter froidement sur le brasier de Morrigan. Celui-ci restait continuellement allumé selon les volontés de sa propriétaire. La sorcière, qui lisait un parchemin, releva la tête, perplexe. Elle étudia la Garde des ombres surprise d'un tel comportement : les rayons de la lune faisaient ressortir l'éclat de sa colère vivace, le vent faisait onduler sa chevelure d'un air menaçant, des crépitements s'échappaient régulièrement de ses mains. Tout n'était qu'explosion de puissance brute et d'émotions poussées à l'extrême.

- Dois-je comprendre que nous économisons du bois ? demanda faussement la sorcière avec un air de défi manifeste.

- Tu étais au courant depuis le début !

- Je suis flattée que vous estimiez autant mon savoir, Garde des ombres. Mais, sachez que je n'ai pas encore l'omniscience des dieux pour deviner de quoi vous parlez.

Kaïa s'avança, déterminée. Elle s'arrêta à moins d'un pas de la sorcière. La lueur de son regard avait valeur d'avertissement, mieux valait ne pas jouer avec sa patience et ses nerfs.

- Tu sais ce qui est arrivé à Leliana ! Tu l'as toujours su !

- J'étais là comme vous quand nous avons été la délivrer.

- Arrête de me prendre pour une idiote, tu savais qu'ils ont abusé d'elle !

Kaïa serra la mâchoire avec force, parler devenait difficile compte tenu de la situation. Se maitriser relevait de l'exploit, car plus la conversation filait et plus l'envie d'épingler la sorcière se faisait pressante.

- Nous y voila... soupira Morrigan.

- Tu aurais du m'en parler !

- Qu'est-ce que cela aurait changé ?

- Tout !

La Garde des ombres criait à présent, le comportement de Morrigan était inadmissible. Comment pouvait-on être si abjecte, si insensible et si manipulatrice ?

- Ce n'était pas à moi de le dire. Il me semble que les gardes lui ont laissé sa langue.

La sorcière se retrouva à terre dans les secondes qui suivirent. Kaïa venait de la gifler avec une telle force… Jamais personne n'avait levé la main sur elle de cette manière. Morrigan resta muette, elle venait de perdre sa superbe, réduite à un silence surnaturel.

- Un compagnon de route doit veiller sur les siens. C'était ton devoir de me prévenir, pour que je lui vienne en aide, pour que je la comprenne, pour qu'elle ne vienne pas à vénérer la mort. Tu m'as laissé m'inquiéter, tu m'as sciemment gardé dans l'ignorance la plus totale. Ton égoïsme me déçoit Morrigan. Je pensais que je pouvais compter sur toi, que tu n'étais pas ce que tu voulais paraître. Je me suis trompée, tu es bien pire encore.

Kaïa tourna les talons pour regagner sa tente. Morrigan resta assise, interdite. Les mots de la Garde avaient touché un point sensible. Avait-elle fait une erreur de jugement ? Il était vrai qu'elle aurait pu limiter le stresse de la jeune femme en lui avouant… La sorcière ressentait une désagréable sensation… C'était de la culpabilité, une émotion peu coutumière ! Pour la première fois de sa vie, Morrigan regrettait ses actes et par-dessus tout, elle regrettait d'avoir ébranlé la confiance de la Garde des ombres. Flemeth avait raison les sentiments faisaient des ravages, ils enchainaient l'esprit. Il fut un temps où un tel discours l'aurait fait rire. Aujourd'hui celui de Kaïa mettait son âme à rude épreuve. S'il avait blessé son orgueil, il avait plus encore fait saigner son cœur…


Leliana errait dans les bois, la nuit n'était plus son alliée. Lorsqu'elle travaillait pour Marjolaine, elle appréciait l'obscurité et la liberté que lui procurait l'absence de soleil. La nuit représentait le danger, l'inconnu et la passion tant de choses qui maintenant lui paraissaient vides de sens. La nuit était devenue un fardeau, un moment pénible à passer, notamment à cause des cauchemars qui venaient la hanter. Il lui était arrivé la même chose en Orlaïs lorsqu'elle avait été trahie par sa compagne. Seulement… la Barde n'aurait jamais pensé devoir revivre cette violence. Les souvenirs terrifiants du passé venaient s'imprégner du présent, rendant le quotidien d'autant plus pénible. Leliana se laissa glisser contre un arbre, elle ne pouvait plus faire semblant, c'était trop… Elle en venait à songer de mettre fin à tout cette mascarade : mourir au combat ou mourir dans des circonstances troubles.

Une langue humide toucha sa peau, il s'agissait de Yuk, le Mabari l'avait suivie pendant sa promenade. La barde passa sa main dans son pelage, il était adorable et relativement empathique. Depuis son enlèvement, il dormait devant sa tente, venait lui tenir compagnie auprès du feu et l'escortait quand elle se retrouvait seule. Si on en croyait les légendes, les animaux et autres créatures non humaines avaient un don pour sentir le mal-être des autres. Leliana espérait que le combat contre l'Archidemon lui serait fatal, de toute façon c'est bien ce qu'on leur avait fait comprendre. Un voyage pour y aller mais aucun pour revenir. Dans un sens, ce n'était pas plus mal. Qui voudrait survivre après tout ça ? Sans doute quelqu'un d'heureux, quelqu'un qui avait de la famille en attente ou un beau projet en construction. Qu'avait-elle dans tout cela ? Ni famille, ni maison, ni réels amis… il n'y avait que des rêves brisés, des souvenirs dispersés et des légendes d'un autre temps pour rythmer sa vie. Ce n'était guère réjouissant au final.

Il y avait bien Kaïa, la douce et valeureuse Garde des ombres. Mais comment une telle femme voudrait de quelqu'un comme elle ? Si elle savait, elle serait sans doute assez dégoutée. Sans doute ne voudrait-elle plus lui adresser la parole et ne plus s'approcher d'elle. C'était un peu comme être atteinte par une Engeance, sauf que ce mal là était plus vicieux. Elle ne risquait pas de se transformer mais elle connaissait elle aussi la souillure. Triste ironie du sort. Il aurait encore mieux valu rejoindre l'ennemi pour obliger les autres à la tuer, il n'y aurait pas eu d'autres solutions dans un tel cas. Alors que dans cette situation, personne ne voudrait prendre la responsabilité de la tuer. Il faudrait soit compter sur la bonne volonté d'un ennemi, soit prendre les choses en main de son propre chef. Leliana avait conscience que cette décision serait égoïste, quelque soit sa réalisation. Par décence, elle attendrait autant que faire se peut. Aurait-elle les ressources nécessaires pour ne pas craquer avant la fin ? Rien n'était moins sûr… Se battre contre les démons n'était pas chose aisée, alors se battre contre ses démons en plus, cela relevait clairement de l'exploit. Leliana se frotta nerveusement les yeux, elle avait les larmes faciles, son état d'esprit jouait, elle ne dirait pas l'inverse.

La barde soupira, il allait falloir rentrer pour éviter d'alarmer tout le camp. Son absence pouvait mettre tout le monde en alerte, c'était bien la dernière chose qu'elle voulait. Elle leur causait déjà assez de tort avec les attaques de Marjolaine pour en plus leur causer des frayeurs. Kaïa allait sans doute mettre de côté les recherches sur l'urne tant qu'elle n'aurait pas mis la main sur son ancienne compagne. La mage était quelqu'un de profondément loyale, une femme qui ne supportait ni la bassesse ni les injustices. Sa grandeur d'âme égalait sa beauté, son esprit vif était une source d'élixir sans fin, une fontaine jouvence au parfum délicat. Yuk aboya légèrement, il commençait à pleuvoir, il fallait regagner le campement au plus vite. Leliana se leva sans grande conviction :

- Que le Créateur pardonne l'humanité…