Il pleuvotait ce matin dans la majestueuse forêt de Bréciliane. Le ciel gris obscurcissait la face des arbres, les rendant plus austères que de coutume. L'herbe humide crissait sous les pas, les gouttelettes s'écrasaient avec vacarmes sur les armures en métal et l'humidité ambiante assombrissait les cœurs. Kaïa avait insisté la veille pour que la question de l'armure Titan soit réglée aujourd'hui. Non pas que la mage baigne dans la convoitise ou la cupidité, mais plutôt qu'ils avaient décidé de se lancer dans cette « aventure » en découvrant une pierre tombale curieuse. Suite à cela Leliana leur avait parlé des seigneurs Tévintides et de la mythique armure qu'ils protégeaient. Mais tout cela, c'était bien avant les derniers incidents survenus à Dénérim. Maussade, la mage voulait en finir avec ses profanations de tombes et ces combats incessants contre des immondices sans nom. En voyant la Garde des ombres levée du pied gauche, personne n'avait osé émettre un avis contraire, et ce malgré la pluie et l'urgence pour retrouver la Sainte Urne. Morrigan était incroyablement silencieuse. Deux jours auparavant, Kaïa était venue lui dire ses quatre vérités avec une telle colère et une telle justesse que la sorcière était restée sans voix. Si elle était toujours aussi aimable et grinçante avec les autres, elle évitait toute réflexion devant la meneuse. Kaïa pour sa part ne lui adressait pas la parole, sauf lorsque cela se révélait purement nécessaire. L'animosité personnelle ne devait pas interférer avec les priorités de terrain ! Le groupe avait déjà récupéré les gants et les bottes Titan, mais Alistair était persuadé qu'ils étaient passés à côté d'une tombe dans la partie ouest de la forêt.

- Nous l'aurions vu, si c'était le cas.

Kaïa levaient ses yeux bruns vers le ciel pour marquer son agacement. Pour être honnête, elle en avait assez d'être ici, à se prendre la sauce pour trouver une tombe qui ne serait malheureusement pas la dernière puisqu'il manquait le plastron. Une armure sans plastron c'était comme une pomme sans peau, en soit pas très utile pour protéger les organes vitaux d'un humain. Alistair se massa la nuque, en suppliant du regard Wynne de prendre son partie. À vrai dire, le Templier n'était entouré que de femmes. Dans la soirée, le campement avaiet été attaqué par des Engeances. Alors pour plus de sécurité, Kaïa avait décidé qu'une partie du groupe resterait surveiller leur repère en attendant que les autres reviennent. Oghren était demeuré au camp parce qu'il se remettait à peine des effets de l'alcool, Zevran pour préparer le repas, Yuk pour éviter d'avoir à finir dans la rivière et Sten pour que quelqu'un de fort et fiable agisse en cas de graves imprévus. Kaïa avait donc prit Alistair avec elle, elle appréciait sa compagnie, Leliana parce qu'elle avait peur de la laisser sans surveillance, Wynne en prévision d'éventuelles blessures et Morrigan… parce qu'elle n'avait pas le choix. En vérité, elle se serait bien passée d'elle, mais contre les revenants, il fallait bien quelqu'un qui maitrisait les techniques d'attaques magiques. Et même si la sorcière était la pire amie qui soit, elle était le meilleur apostât en métamorphose et en magie sauvage. Des pratiques peu conventionnelles qui manquaient à sa propre formation de mage. Kaïa faisait ses débuts dans l'art de la métamorphose, même si elle pouvait déjà se transformer en nuée d'insectes, cela ne suffisait pas. Ce que lui avait appris la Tour des mages n'était pas nécessairement super efficace dans ce type de situation.

- Vous voyez bien, j'avais raison.

Alistair insista bien sur les derniers mots, il fallait dire que la tombe était juste devant eux. S'il n'avait pas été aussi pénible, ils n'auraient jamais fait demi-tour donc… dans une certaine mesure Kaïa devait admettre que c'était bien le cas, pour une fois, il avait raison. Mais autant ne pas lui dire, sinon il allait lui casser les pieds avec ça pendant trois jours. D'ordinaire, Kaïa était beaucoup plus souriante et taquine, mais les derniers jours n'avaient été qu'un enchainement sans fin de contrariétés. De ce fait, sa bonne humeur avait laissé place à un vent de « bonboudi bonbouda ». En résumé, Kaïa était à prendre avec des pincettes pour tout le monde encore que… la mage était incroyablement douce et protectrice avec la barde, trop même. La moindre personne qui faisait une réflexion se faisait fustiger du regard et recadré automatiquement.

- Oui bon c'est une tombe, mais il fallait la voir. Si on n'a pas le nez juste dessus, je suis désolée mais elle ne se voit pas.

- Mauvaise foi quand tu nous tiens !

- D'abord je ne suis pas de mauvaise foi, ensuite, je ne vais pas faire une remise de médaille pour une tombe trouvée !

Alistair leva les mains, il rendait les armes, de toute manière c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Autant éviter de provoquer un incident diplomatique, ça n'arrangerait personne. Wynne tapota l'épaule du Templier, elle compatissait même si elle préférait garder le silence pour éviter d'envenimer la situation. Morrigan fit un léger sourire au Templier, à vrai dire elle n'allait pas manquer une aussi belle occasion pour se moquer de lui. Alistair lui tira la langue au moment même où Kaïa se retournait.

- C'est pas possible…

La mage maugréa dans son coin en avançant jusqu'à la tombe, vraiment, elle était entourée de gamins ! Comme si la situation n'était pas assez désespérante comme ça, la pluie avait déjà raison de son humeur, ils n'allaient pas s'y mettre eux aussi ! Kaïa fit un signe au groupe, mieux valait pour eux qu'ils soient prêts, parce qu'elle s'occupait de profaner la tombe ! Le cercle n'aurait pas approuvé une telle conduite, il ne fallait pas déranger les morts, surtout ceux des Tévintides ! Dans l'instant qui suivit, deux archers squelettes décochèrent des flèches dans leur direction, Alistair les para d'un coup de bouclier. Leliana banda son arc pour soutenir à distance. Un guerrier squelette se précipita sur une Morrigan changée en un ours puissant et redoutable, alors que Wynne faisait trembler le sol pour faire perdre l'équilibre au mage vicieux qui envoyait des sorts à distance. Kaïa tomba nez-à-nez avec un revenant. Ils avaient toujours une taille impressionnante, et la force qui allait avec. La mage fut projetée contre un arbre, le choc lui coupa brièvement la respiration. Elle eut tout juste le temps de rouler sur le côté pour éviter l'incroyable épée qui s'abattait sur elle. Si elle continuait à être aussi médiocre, elle allait finir trancher en deux, et là, la question de l'Archidémon serait définitivement réglée ! Kaïa se mit à courir sur les hauteurs, il le fallait, elle n'était pas faite pour se battre au corps-à-corps, elle ne portait pas une armure lourde. La jeune mage libéra plusieurs attaques électriques, elle en vit une légèrement sonner son adversaire mais ça ne dura pas. Leliana tentait de ralentir la progression de cette immondice, mais il se déplaçait rapidement, trop pour que Kaïa puisse correctement gérer la situation, d'autant qu'elle ne devait pas en principe se retrouver en première ligne.

- Alistair !

Kaïa sentit une douleur aigue à l'épaule, la lame ennemie venait de lui trancher superficiellement la peau. D'ailleurs si elle n'avait pas autant bougé, il l'aurait sans doute taillé en pièces. Le Templier prit peur en voyant le sang couler sur les habits de l'apostat. Le guerrier se précipita, autant qu'une armure le permettait, il en avait finit avec le guerrier et les archers. Morrigan et Wynne s'occupaient du cas du mage. Alistair déboula avec fureur, faisant reculer le revenant à grands coups de bouclier, tout en faisant virevolter son épée contre celle de l'assaillant. Il ne laissera personne tuer Kaïa, elle représentait un des derniers espoirs de sauver leur monde et par-dessus tout, elle était une très chère amie. Après quelques minutes de combat intense, le Templier remporta son duel. Dans la foulée, les deux femmes venaient de tuer le mage. Kaïa s'assit sur le sol humide, elle était prise de frisson, la blessure ne semblait pourtant pas profonde, même si ça saignait bien et que c'était douloureux. Wynne s'accroupit près de la jeune femme, elle observa la blessure :

- La lame est empoisonnée, mes pouvoirs et un antidote devraient annuler les effets du poison.

La vieille femme fit courir sa magie bleutée le long de la blessure, peu à peu le flux changea de couleur pour prendre un ton blanc argenté, une couleur typique de la magie curative. Kaïa expira lentement, elle sentait le flux bienveillant dans son organisme, c'était un peu comme une bouffée d'air frais. Morrigan tendit une fiole à Kaïa, celle-ci la but d'une traite avant de faire une grimace. C'était absolument infect, mais entre avoir la nausée ou souffrir d'un empoisonnement, elle préférait encore devoir se battre contre une intoxication alimentaire. Quoique… après mûre réflexion, ni l'un ni l'autre.

- On ne va pas perdre du temps à me soigner, donner moi un cataplasme que je l'applique sur la plaie. Wynne vous pourrez m'arranger ça quand nous serons de retour au campement.

Oh oui, elle en avait plein le dos et les pieds de cette forêt, de ces revenants et de cette expédition. Leliana la regardait sérieusement, Kaïa put même y déceler de l'inquiétude. Elle s'en faisait pour sa santé ? C'était touchant et aussi… un peu embarrassant, ce n'était pas elle qui devait se faire dorloter et pour qui on devait être aux petits soins. Leliana appliqua le cataplasme, ses mains douces touchèrent sa peau avec une telle légèreté que Kaïa sentit une décharge électrique parcourir l'ensemble de son corps. Et bien… la barde lui faisait de l'effet, sauf que ce n'était pas vraiment le bon moment et le bon endroit. La brune rougit légèrement en songeant au fait que les deux autres femmes avaient peut-être ressenti son trouble.

- Bien… Maintenant nous euh pouvons y aller. Nous n'allons pas… rester là et faire… un feu de joie.

Les quatre compagnons la regardèrent incrédules, il fallait dire que sa voix hésitante et l'obscurité de ses propos pouvaient laisser présager le pire.

- L'antidote n'était peut-être pas assez fort…

Wynne ne prenait pas ça à la légère, d'autant que la jeune femme pouvait partir dans un délire ravageur ! Morrigan retroussa ses lèvres dans un rictus qu'Alistair détestait par-dessus tout, c'était souvent annonciateur de mauvais commentaires de sa part.

- Peut-être l'était-il beaucoup trop, chère mage.

- Non, non, non ! Je vais bien !

Kaïa se leva avant d'agiter ses mains en guise de protestation et de mécontentement, ils se moquaient d'elle ? Visiblement oui, car tous affichèrent un sourire en coin, même sa douce Barde se détendait un peu. Et ça… c'était peut-être le prix à payer pour une blessure, voir le beau sourire de la rouquine, surtout que dernièrement son sourire se faisait discret voire totalement absent. Si au moins cette journée pouvait permettre ça… c'était au final un moindre mal. Comme quoi il y avait toujours du bien qui finissait par se produire non ? Alistair rangea son épée, Morrigan ramassa sa besace, Wynne replaça le bâton derrière son dos et Leliana raccrocha de la même façon son arc. Kaïa fouilla la tombe pour trouver le casque Titan… il avait de l'allure bien que sale et un peu abimé. Mais une bonne cure chez un armurier, et il serait comme neuf. Restait qu'il faudrait trouver le plastron, ce qui n'était pas une maigre affaire. D'autant plus qu'il y avait des loups garous dans la forêt, Kaïa avait promis qu'elle s'occuperait de cette malédiction. Beaucoup de choses s'accumulaient, ce qui lui donnait l'impression d'être aspiré par une spirale sans fond… c'était tout bonnement infernal, comment faire pour avoir les idées claires sur l'Archidémon alors qu'il y avait tant de problèmes à résoudre ? La jeune femme avait toujours été désorganisée… quand elle commençait à être mal à l'aise avec la réalité. En temps habituel, elle était plutôt méticuleuse. À croire que le stresse jouait souvent en sa défaveur. Wynne plaça son bâton devant l'abdomen de Kaïa juste à temps pour lui éviter une… flèche en pleine poitrine. Que… Mais ils avaient tué tous les squelettes !

- Là-bas !

Morrigan pointa du doigt un homme en hauteur qui tirait des flèches. Oui mais voila, il n'était pas seul, trois autres se dirigeaient vers eux et une femme les dévisageait. Des mercenaires ? Oui et une sorcière ! Son utilisation agressive et radicale de la magie ne laissait pas de doute, ce n'était sans doute pas une mage conventionnelle ! Kaïa n'eut pas besoin de donner des ordres, chacun savait ce qu'il avait à faire. Une nuée d'insectes bourdonna dans les airs avant de s'abattre sur les trois hommes. Alisair se chargeait de la sorcière avec Leliana en soutien alors que Wynne les protégeait des flèches de l'archer. Kaïa décida de focaliser son attention sur la sorcière, elle était celle qui pouvait leur causer le plus de dégâts. Ils étaient déjà épuisés par les conditions climatiques et par la précédente bataille, alors autant éviter de laisser le combat trainer dans la longueur. Morrigan se replia, elle n'avait plus assez de force pour continuer à exploiter sa magie, il lui fallait un peu de répit. Mais comme la sorcière des Terres sauvages était têtue et qu'elle ne renonçait pas aussi facilement, elle lançait des boules de glace à couvert. Après de longues minutes de combat, il ne restait plus qu'un seul homme, celui qui était en hauteur… il semblait être leur chef. Lorsqu'il fut suffisamment affaiblit, Kaïa pointa le bout de son arme sous la gorge du mercenaire. Elle avait fait signe de ne pas le tuer. Non, elle avait besoin de savoir pourquoi on les attaquait. Ce n'était pas des voyous, et leur façon de se battre indiquait clairement qu'ils étaient là parce qu'on les avait engagés. Il ne manquait plus que ça…

- Pourquoi nous avez-vous attaqués ?

L'homme, inquiet de sa condition, finit par répondre. Il leur expliqua qu'il avait été engagé par une noble dame de Dénérim… une certaine Marjolaine pour faire tuer une orlaisienne. Leliana devint nerveuse, terriblement nerveuse. Elle s'éloigna de quelques pas pour reprendre sa respiration. Elle s'était doutée que tout ce qui lui arrivait avait une signification mais delà à ce que ce soit Marjolaine… Quelle lui fasse encore du mal… Kaïa remarqua le changement de comportement de la rouquine. Marjolaine… elle lui en avait parlé, oui, elle lui avait déjà dit qu'il s'agissait d'une personne en qui elle avait confiance, d'une personne qui l'avait ouvertement trahie. Cela faisait deux fois qu'elle leur envoyait une attaque de ce type. La première fois, cela avait été avant qu'ils passent du temps au marcher de Dénérim, plus précisément dans une des forêts qui bordait la ville. Kaïa grinça des dents, cette femme allait vraiment le regretter, elle avait laissé faire une fois mais là… elle allait la trouver et lui faire mordre la poussière. L'homme ajouta une remarque qui manqua de faire bondir la mage : « Elle nous a envoyé parce que les gardes d'Orlaïs n'ont pas fait leur boulot ». Leliana se mit à trembler, elle était fébrile, prête à s'effondrer, la mémoire meurtrissait son corps. Kaïa attrapa une épée tombée au sol avant de la planter dans la poitrine de son prisonnier. Elle n'avait jamais été de ceux qui tuaient des adversaires désarmés… mais sa colère était bien trop profonde. Elle s'en voulait. Si elle avait réglé la question de Marjolaine lors de la première attaque, Leliana n'aurait jamais été agressée. Il devenait clair à présent que la venue des gardes était l'œuvre de la maléfique Marjolaine.

- On va trouver Marjolaine et lui montrer qu'elle a eu tort de nous sous-estimer.

La mage serra les points, une aura d'un bleu sombre l'entourait. Elle avait toujours été à fleur de peau, trop sensible et émotionnelle selon ses instructeurs. Peut-être même auraient-ils fini par faire d'elle une apaisée à la longue, par peur qu'elle ne succombe à la tentation des démons de l'Immatériel. Désir, vengeance et destruction étaient le vice des hommes et l'adage des démons.

- S'il te plait…

La voix de Leliana chevrotait, son émotion était palpable, et ses sentiments contradictoires. Elle en voulait à Marjolaine, au point de vouloir la tuer, de l'éradiquer, de l'autre… son ancienne flamme la prenait à défaut. Marjolaine avait été son mentor et son amante, la première avec qui elle avait imaginé l'avenir… Kaïa s'approcha, elle caressa doucement le visage de la barde avant murmurer précautionneusement :

- Leliana, écoute-moi, il faut la tuer. Elle est bien trop dangereuse. La pitié et l'attachement que tu lui portes ne sont pas réciproques. C'est de sa faute si les gardes sont venus, de sa faute. Je ne peux pardonner cela.

Encore deux tentatives de meurtre, cela aurait pu se négocier mais… un enlèvement et un viol… Cela n'était aucunement pardonnable. Cette femme lui avait fait payé son manque de discernement, si elle avait directement été s'occuper du problème, les choses se seraient passées différemment. Maintenant, il fallait agir, ne plus considérer cela comme secondaire. Trop de mal avait été fait.

- On retourne au campement.

Leliana passa devant en évitant le regard de la Garde des ombres, elle se sentait tellement mal… Savoir ses malheurs prémédités par une femme qu'elle avait aimé, c'était plus douloureux qu'une simple trahison morale. Elle aurait encore préféré être morte avant de l'apprendre. Alistair essayait d'adoucir Kaïa, il ne comprenait pas ce déchainement de violence, ce n'était pas elle ça ! Morrigan le fit taire plus férocement que de coutumes, à croire qu'elle n'était pas d'humeur, elle non plus.

- Il suffit petit Templier, retournez donc jouer au fermier avec votre fourche.

Alistair répliqua piqué au vif avant de se mettre en retrait. Kaïa posa un regard reconnaissant sur la sorcière, elle venait de faire quelque chose de bien et d'utile car la mage n'avait pas besoin de se retrouver sermonner surtout pas pendant que sa colère était aussi brulante. Morrigan n'ajouta rien de plus, la situation la préoccupait pour différentes raisons. Elle craignait d'un côté que Kaïa soit entrainée par l'intensité de ses émotions et de l'autre que Leliana ne supporte pas la confrontation qui suivrait. Elle avait compris que cette Marjolaine était plus qu'un mentor, sans doute les deux femmes avaient-elles partagé leur couche. Un homme et une femme pour la procréation, la survie de l'espèce, deux femmes ensemble pour la décadence et le vice. C'était là tout ce que Flemeth lui avait toujours dit des rapports « contre nature » d'un même sexe. Mais le vice n'est-il pas le propre des mortels ? Très certainement. Depuis qu'elle était avec la Garde des ombres, ces histoires de « femmes à femmes » la dérangeaient moins, c'était même devenu presque « normal ».


Depuis leur retour au campement, Kaïa s'occupait de couper du bois à la hache pour se calmer, ce n'était pas vraiment ce qu'elle avait espéré faire une fois rentrée mais… elle ne trouverait ni repos ni sérénité d'esprit tant qu'elle aurait encore de l'énergie à revendre. Pour protéger le feu et les compagnons du campement, Zevran avait tendu un gros morceau de cuir, réalisé à partir de plusieurs bouts assemblés les uns aux autres. Leliana s'était logée en dessous, elle avait besoin du feu…besoin pour garder un point de lumière et de chaleur. Elle était bien trop souvent noyée dans l'obscurité de son âme pour devoir en plus le subir au quotidien. Morrigan profita de l'occasion pour venir la voir, en tout bien tout honneur, ça allait de soi !

- Si vous nous chantiez une de ses frivolités que vous chérissez tant ?

- Je… je ne peux pas.

La sorcière la regarda plus soucieuse qu'elle n'aurait voulu le montrer. Une barde qui ne chantait plus, c'était digne d'un animal qui ne mangeait plus. Dans d'autres circonstances, elle aurait répliqué quelque chose d'assez épicé comme : votre langue s'est-elle égarée chez une de vos amantes ? ou Il me semblait que seules les menteuses perdaient l'usage de leur langue une fois attrapée. Mais elle n'avait pas envie de nuire davantage à la barde, ce n'était pas là, le but de sa venue. Elle sentait l'instabilité qui grandissait dans l'esprit de la sœur, la révélation du mercenaire heurtait avec dureté le petit cœur de Leliana.

- Je ne vais quand même pas demander à ce bougre d'Oghren de chanter. Les hurlements paillards d'un ivrogne en culotte courte ne m'intéressent pas.

- Les miens n'ont jamais été mieux… ils ne parlent que d'illusions…

Voila ce que redoutait le plus la sorcière, le défaitisme pur. Leliana n'avait plus foi en rien, tout ce qui pouvait lui donner un objectif avait volé en éclat, tous ses espoirs devenaient des chimères et l'essence même de son être semblait s'être évaporée. Morrigan n'avait jamais été une grande altruiste mais aujourd'hui, elle se sentait « concernée » par le sort de la rouquine. C'était très irritant d'être réduite à cette bassesse. S'inquiéter pour les autres nuisait à l'efficacité, la sienne commençait à être menacée.

- Les illusions peuvent servir, les démons les utilisent pour tromper, les mortels pour croire.

Et bien venant de Morrigan, c'était comme s'attendre à voir une engeance donner des fleurs ! Leliana se frotta les yeux, elle avait bon prendre sur elle, la vérité était bien là, elle avait envie de pleurer à longueur de journée.

- Du repos vous ferait le plus grand bien.

Morrigan tapota l'avant bras de la rouquine, elle ne savait pas vraiment ce qu'il fallait faire. La manipulation et la tromperie étaient bien plus faciles à appliquer que le réconfort. La sorcière se rendait compte que l'altruisme n'était peut-être pas si évident que cela, après tout, il fallait de la patience, de l'empathie et du bon sens. Des qualités qui n'allaient pas de soi et pourtant elles étaient bien utiles lors d'un combat. Cela faisait partie du sens tactique d'un individu, Morrigan était seulement en train de s'en rendre compte.

- Je vais… dormir ici, il fait trop froid dans la tente.

Angoisse et peur étreignaient son cœur. Par le Créateur… elle se sentait traquée, oppressée par le monde extérieur mais aussi par son intériorité. La barde tira une couverture avant de s'allonger sur un duvet. Zevran avait eu la gentillesse de lui amener jusqu'ici, de sorte qu'elle n'était pas obligée de se déplacer. Morrigan attendit que la barde ferme les yeux pour jeter de la poussière dans le feu. Il s'agissait d'une poudre magique, une autre de ces recettes dont elle gardait jalousement le secret. Le feu prit une étrange teinte violette, cela ne dura que peu de temps. Tant mieux, elle évitait de faire peur à ses compagnons. Simplement que grâce à cela, ceux qui veilleraient près du feu dormiraient sereinement. Morrigan se servit de la viande avant de murmurer :

- Ne craignez rien barde, vos rêves seront bien gardés.