Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


CHAPITRE III

Les petites tensions entre Hiroshi et Suguru s'étaient effacées depuis la Saint-Valentin. Était-ce donc ça, le pouvoir magique… du chocolat ? Chez le claviériste, en tout cas, le cacao semblait résoudre nombre de dilemmes. Cette fois, c'est Hiroshi qui avait passé la nuit dans le petit appartement de Suguru et il fut pénible de s'arracher à ses bras à l'aube : il devait pourtant rentrer chez lui pour se changer car les gens ne manqueraient pas de remarquer qu'il portait les vêtements de la veille. Après un dernier échange de baisers, il partit.

Quand ils se retrouvèrent quelques heures plus tard dans leur studio attitré, Suguru semblait exulter – à sa manière bien sûr. Sakano aussi paraissait impatient.

« Fujisaki, à toi l'honneur », annonça leur producteur une fois le groupe au complet. Le jeune garçon inclina la tête, toussota et expliqua posément :

« Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais lors de l'Antique Jamboree, mon amie Narumi a acheté des carnets vierges. Dans l'un d'eux, elle a découvert un texte sans titre et des partitions qu'elle m'a montrées lors de mon séjour à Kyoto, en janvier. Je les ai jouées et bien qu'il s'agisse d'un air assez mélancolique, j'ai aussitôt pensé que nous pourrions nous inspirer du refrain pour un morceau. J'ai confié les partitions à monsieur Sakano qui a recherché des éventuels ayants droit. Les recherches ont été vaines ; il en a donc parlé à monsieur Seguchi qui nous autorise à exploiter les partitions. De mon côté j'ai déjà des arrangements à vous soumettre. Mais d'abord je tiens à vous faire écouter le morceau original. »

Sans plus un mot, il s'installa derrière son clavier qu'il configura en piano classique.

Hiroshi ne cilla pas, bien qu'il ait senti une légère déception s'insinuer en lui. Son petit ami aurait dû lui parler de cette découverte. En premier lieu, il aurait dû en parler en tant que membre de Bad Luck, mais ne partageaient-ils pas le même lit aussi ? Il avait vraiment du mal à le comprendre. Suguru avait tardé à se donner à lui ; après qu'il l'ait fait, le jeune homme avait pensé acquérir un peu plus d'amour et de confiance mais rien n'avait changé. Coucher ensemble n'avait pas approfondi leur relation comme il l'avait souhaité. Là encore, Fujisaki faisait cavalier seul. Sur quoi reposait leur relation, alors ?

Le claviériste se mit à jouer et l'atmosphère devient mélancolique et recueillie. Même Shuichi garda le silence tout le temps que son collègue joua.

« Alors qu'en pensez-vous ? interrogea Suguru, brisant le silence soudain pesant de la pièce.

- Tu veux qu'on se suicide ? s'exclama Shuichi.

- C'était l'original, mes arrangements sont différents.

- Tu aurais pu m'en parler plus tôt », l'interrompit Hiroshi, comme affecté par la tristesse et du morceau et de ses pensées. D'ailleurs, était-ce la musique sombre qui les avait engendrées ?

« Je ne voulais pas donner de faux espoirs, répondit le jeune garçon sans se démonter. Écoutez plutôt mon travail. »

Sans laisser le temps à Hiroshi d'en dire davantage, il lança l'accompagnement de sa propre version. Celle-ci, assez éloignée de l'originale, était nettement moins sépulcrale mais reprenait la mélodie triste du refrain. Au final, force était de reconnaître qu'il y avait là matière à faire quelque chose de bien.

Shuichi, au mieux de sa forme se lança dans une longue diatribe dans laquelle il « voyait » un cortège funèbre, un jour de soleil, puis de l'encens brûler sur une tombe et il termina par un « Je dois écrire tout de suite ! »

« On ne me laisse pas le choix, marmonna Hiroshi, curieusement victime de ses émotions. Je vais en griller une le temps qu'il écrive. » Sans demander son avis à quiconque, il sortit.

Suguru hésita : devait-il le rattraper ou pas ? Il avait pensé à parler de toute cette histoire à son petit ami mais si le projet n'avait pas abouti, à quoi aurait-ce servi ? Il fit un pas en avant pour le suivre mais K l'arrêta et le félicita chaudement pour son travail.

« Oh, c'est cet auteur inconnu qu'il faut remercier, répondit-il en haussant les épaules.

- Tu as tout de même fait d'excellents arrangements. On le tient notre premier single ! »

Le grand Américain caressa la crosse de son arme.

« Now, Nakano a intérêt à assurer ! »

Quand Hiroshi regagna le studio, tout semblait être redevenu normal et la journée fut en fin de compte très prolifique. Arrivé le soir, le jeune homme ne partit pas tout de suite : il tenait quelque chose et ne voulait pas s'arrêter avant d'avoir terminé. Suguru resta lui aussi et peaufina ses arrangements, guettant une pause ou la fin du travail de son petit ami. Enfin, celui-ci rangea sa guitare et soupira. Il jeta un coup au claviériste et lui dit enfin :

« Excuse-moi pour ce matin, je ne sais pas ce qui m'a pris. Je crois que… cette musique m'a un peu trop bouleversé.

- J'aurais aussi dû vous en parler. Vous savez tenir un secret.

- Comme il est tard, que dirais-tu si nous dinions ensemble et passions prendre ensuite un dessert au 100% Chocolate Café ? » préféra éluder Hiroshi. Il n'en fallut pas plus pour allumer une flamme dans le regard de Fujisaki.

Le dîner effaça tous les tracas de la journée. Pour preuve, ils discutèrent une bonne partie de la soirée de la mélodie de leur nouveau morceau. La discussion se poursuivit ensuite autour d'un parfait au chocolat dans le fameux café. Il était tard mais Akira Mori était encore là et c'est lui qui leur apporta en personne leurs gâteaux.

« Bonsoir, monsieur Fujisaki. Quel plaisir de vous revoir si tôt ! Bonsoir, monsieur Nakano. »

Le guitariste rendit poliment son salut au chocolatier mais les yeux de Suguru se mirent à pétiller.

« Les chocolats à la violette étaient surprenants mais délicieux, et j'ai cru mourir de plaisir avec la ganache à l'orange des petits lingots », dit-il avec conviction. Un sourire radieux illumina le visage d'Akira.

« Vous savez, un samedi sur deux, nous proposons des ateliers de travail du chocolat. Peut-être devriez-vous venir ce samedi ? La ganache à l'orange est justement au programme. C'est très convivial, je vous l'assure.

- C'est que… Samedi… »

Le jeune garçon regarda son petit ami qui se contenta de hausser les épaules.

« Je vous tiendrai au courant.

- Dans ce cas, bonne continuation et j'espère vraiment vous voir samedi. Savourer le chocolat est une chose mais le confectionner… c'est magique. »

Akira Mori s'en retourna derrière le comptoir et Hiroshi le considéra un instant tout en se demandant s'il était aussi charmeur avec tous ses clients.

« Tu n'as qu'à y aller, samedi. On se verra après, si tu veux, et tu me feras déguster tes chocolats. »

Suguru n'était pas du genre à attendre qu'on lui donne la permission de faire ou ne pas faire quelque chose mais les deux garçons n'avaient pas passé un week-end ensemble depuis des semaines. Pourtant, la tentation de participer à l'atelier était forte. Cela ne prendrait que quelques heures de sa journée après tout. Non ?

XXXXXXXXXX

Les ateliers du 100% Chocolate Café n'avaient pas tardé à devenir une activité régulière pour Suguru. Non seulement tout ce chocolat autour de lui le ravissait mais l'activité en elle-même le relaxait. Il adorait l'atmosphère parfumée de l'endroit et Akira Mori était vraiment d'agréable compagnie. De nature extravertie (mais pas à la manière bruyante et désagréable de Shindo), ils avaient tôt fait de sympathiser et Fujisaki s'étonnait d'en savoir autant sur le garçon en si peu de temps. Mori avait fait son apprentissage à Bruxelles, et il avait travaillé un temps chez Godiva avant de rentrer au Japon. Originaire d'Okinawa, il avait toujours eu pour ambition d'exercer sa passion à Tokyo. Il avait eu de la chance car peu de temps après son retour, il avait été embauché au 100% Chocolate Café ; dans un premier temps comme serveur, mais depuis peu il participait lui aussi à l'élaboration des gourmandises chocolatées, son rêve étant d'avoir un jour sa propre enseigne. Sa rencontre avec Suguru, au Salon du Chocolat, avait été fortuite, et s'il admirait sincèrement le claviériste de Bad Luck, il devait admettre que sa fréquentation au café avait sensiblement fait augmenter la clientèle. Bien sûr, il n'était pas question de fans hystériques ; les gens qui reconnaissaient le jeune musicien maintenaient une certaine discrétion.

« Au fait, je ne vous l'avais pas dit mais j'aime beaucoup World's End », déclara Akira à l'issue de l'un des ateliers qu'il animait en alternance avec un autre employé du café.

Le single inspiré par la chanson sans titre avait connu un démarrage en demi-teinte. Les Bad Luck avaient bien évidemment déjà écrit des ballades, mais derrière les rythmes entraînants de ce nouveau morceau se devinait une nostalgie latente. Pourtant, le titre gravissait petit à petit les échelons de l'Oricon. La conférence de presse qui avait précédé la sortie de World's End avait aussi attiré un journaliste de l'émission Pop Jam. Suguru – et seulement lui – avait été invité à jouer « la musique qui avait inspiré World's End », comme le groupe l'avait déclaré lors de la même interview, ainsi que leur morceau remixé.

« Ça va faire otaku mais… pourriez-vous me le dédicacer ? », demanda le chocolatier, une fois tous les autres élèves partis, en tirant un CD de son sac. Ce n'était pas la seule chose qu'il aurait aimé demander mais il ne savait pas comment aborder le sujet. Soit Fujisaki n'avait rien à faire de ses petits gestes, soit il ne comprenait pas.

« Ça ne vous gêne pas de mettre « Akira ? »

Suguru prit le disque, réfléchit un court instant et inscrivit « « Neuf personnes sur dix aiment le chocolat ; la dixième ment » Que notre musique vous accompagne comme vos chocolats le font avec moi : avec plaisir et douceur. Merci Akira pour ces petits morceaux de bonheur. Suguru Fujisaki. »

Le garçon regarda ce qu'il venait d'écrire : c'était un peu osé mais il se sentait bien en compagnie du jeune homme et appréciait les petites discussions qu'ils avaient en « tête à tête » après les ateliers.

« Merci beaucoup, s'inclina Akira. Est-ce que… Est-ce que ce soir vous seriez libre pour un verre, ou même un dîner ? »

Suguru ne parut pas plus surpris que cela par l'invitation et considéra mentalement son emploi du temps. Hiroshi avait annulé leur soirée car il devait passer chez son frère qui avait un « problème urgent ». Le frère aîné des Nakano n'ayant pas la même notion que le commun des mortels de l'urgence, il pouvait tout aussi bien s'agir d'une peine de cœur que d'un match de football qu'il souhaitait voir avec son frère ; et comme avec Shuichi, Hiroshi se faisait berner à chaque fois.

« Avec plaisir, accepta-t-il.

- Merci. Je termine à 19 heures. Nous pourrions nous retrouver à la boutique, le restaurant n'est pas loin. »

Il restait cinq heures à tuer. Suguru en profita pour aller voir un film. De toute façon, Hiroshi n'aurait sans doute pas aimé ce genre de film, songea-t-il, comme pour se donner bonne conscience. Puis il alla acheter quelques livres et se retrouva à 18h30 au 100% Chocolate Café. Après tous ces achats, il méritait un petit remontant, non ?

La soirée, dans un petit restaurant de cuisine italienne, fut très plaisante et les deux garçons se surprirent à discuter d'autres choses que de musique et de chocolat. Quand ils se séparèrent, il était près de minuit. Suguru n'avait pas vu le temps filer, c'était incroyable.

Quand il introduisit sa clef dans la serrure de son appartement, il eut un sursaut d'étonnement : celle-ci n'était pas verrouillée. Il poussa la porte et alluma la lumière, et resta sans voix devant le spectacle de désolation qui s'offrit à sa vue. Les étagères de son couloir étaient toutes renversées, les livres éparpillés jonchaient le sol comme des cadavres abandonnés. Dans le salon, même chose : son petit téléviseur était brisé, le canapé et ses coussins éventrés. De là où il se tenait, il voyait que la cuisine avait subi le même sort. Il se précipita dans la chambre : le sol était couvert par ses partitions, son matelas était éventré et croulait sous le contenu des armoires vidées. Nul besoin d'aller dans la salle de bains pour se douter que ses produits gisaient par terre.

Tremblant, il sortit son téléphone portable et composa le numéro de la police.

XXXXXXXXXX

Les policiers venus constater l'effraction une fois partis – laissant derrière eux, en plus du désordre initial, de petits nuages de poudre noire très tenace sur les éléments où ils avaient relevé des empreintes – Suguru se laissa tomber sur son canapé éventré avec lassitude. La vue de son appartement sens dessus dessous lui avait causé un choc violent, bien vite remplacé par de la colère. On n'avait pas seulement fouillé ; on avait saccagé. Il avait été trop tard dans la nuit pour interroger les voisins mais il était manifeste que personne n'avait rien entendu. Comment était-ce possible, vu la pagaille qui régnait chez lui ?

On lui avait volé son PC. L'unité centrale avait disparu, pas le clavier ni l'écran LED dernier modèle. D'ailleurs, même si le garçon n'avait pas procédé à un inventaire détaillé de ses affaires, il semblait bien que seule l'unité centrale ait été volée, le ou les cambrioleurs n'avaient pas touché au synthétiseur ni à la petite table de mixage qui y étaient reliés, pas plus qu'à sa chaîne hi-fi ou sa console portable. Peut-être avaient-ils été dérangés ? Une chance en tout cas qu'il ait pris avec lui son ordinateur portable, qui se trouvait à l'abri dans les locaux de N-G Productions.

Bien évidemment, il n'avait pas du tout sommeil. Il fut tenté de contacter son petit ami avant de se rappeler qu'il se trouvait sans doute encore chez son frère, retenu là-bas par quelque affaire « urgente ». Et de toute manière, il ne voyait pas trop de quelle aide pourrait lui être Hiroshi – enfin, si, il aurait pu l'aider à remettre l'appartement en ordre vu l'état dans lequel il se trouvait. Il était plus de 2 heures, de toute façon.

Estimant que ses nerfs en pelote ne lui permettraient pas de dormir, d'autant que son lit était proprement défoncé, Suguru entreprit de ranger un peu. En lui, la colère le disputait à l'accablement. Pourquoi le voleur avait-il tout jeté au sol ? Sans être un expert dans le domaine, le claviériste savait que dans la plupart des cas, les cambrioleurs fouillaient les meubles sans en répandre le contenu au sol. S'agissait-il d'un amateur ? Mais pourquoi alors n'emporter que la tour du PC ?

« Ces salopards ont même fouillé dans mes partitions », maugréa-t-il en ramassant les feuilles éparses sur le carrelage. Tout était à présent mélangé, heureusement que les CD sur lesquels il enregistrait son travail étaient intacts. Par chance, et contrairement à ce qu'il l'avait cru, la salle de bains et le coin cuisine avaient été relativement épargnés, même si tout une pile de serviettes avait été sorties du meuble et jetées au sol. C'était incompréhensible. À croire que le ou les voleurs s'étaient trompés d'appartement.

Il était près de 5h30 lorsque le garçon se posa lourdement sur les coussins crevés de son canapé. Il voulait seulement se reposer quelques instants, mais il était si fatigué qu'il sombra au bout de quelques minutes dans un profond sommeil.

XXXXXXXXXX

C'est la sonnerie insistante de son téléphone, qu'il avait oublié de couper la veille, qui le réveilla en milieu de matinée. Suguru mit quelques instants à se rappeler où il était, et pourquoi il avait passé la nuit dans le salon. Se frottant le visage d'un geste las, il décrocha ; Hiroshi l'appelait.

« Bonjour, mon cœur. Je ne te réveille pas, au moins ?

- Si… Enfin… Je n'ai quasiment pas fermé l'œil de la nuit. Je… j'ai été cambriolé, hier soir.

- Cambriolé ? répéta Nakano après un court instant de silence.

- Oui, mon appartement est sens dessus dessous et on a volé l'unité centrale de mon PC. J'ai rangé ce que j'ai pu hier soir mais… Excusez-moi, mais je me suis endormi à je sais quelle heure et je suis vraiment mal, là.

- Pourquoi ne m'as-tu pas appelé ? s'enquit le guitariste d'un ton de léger reproche.

- Il était plus de 2 heures quand la police est partie, je me voyais mal vous réveiller et de toute façon vous deviez être chez votre frère. À quoi est-ce que ça aurait servi, de vous affoler ?

- J'arrive », conclut le jeune homme avant de raccrocher, inquiet et irrité tout à la fois. Un cambriolage n'était pas un incident anodin mais Suguru faisait comme s'il était constamment en mesure de tout gérer. Il avait dû être affolé en découvrant l'effraction la veille au soir, pourtant il n'avait pas jugé bon de le mettre au courant. Que faudrait-il pour qu'il daigne enfin lui accorder son entière confiance sans retenue ? Une agression ? C'était dans un moment pareil qu'Hiroshi prenait conscience de cette distance persistante entre eux en dépit de tout ; mais si des histoires comme la partition tenue secrète avait le don de l'agacer, là il était véritablement en colère.

Cependant, la vue des traits tirés par l'anxiété et la fatigue du jeune garçon lui fit renoncer sur le champ à ses doléances. Suguru avait une mine épouvantable, et quand il le suivit dans le salon, la vue des coussins éventrés du canapé lui causa un véritable choc. Il y avait de la malveillance dans cet acte. Un rival, peut-être ?

« Tu as pris quelque chose pour déjeuner ? questionna-t-il en passant un bras réconfortant autour des minces épaules de son petit ami qui se serra contre lui.

- Non. Je sors à peine de la salle de bains.

- Je vais te préparer du café. Tu devrais te sécher les cheveux », conseilla Hiroshi en ébouriffant légèrement ses courtes mèches humides. Quelques instants plus tard, réconforté par un mug de café bien chaud et la présence du guitariste, Suguru était totalement sorti du brouillard et avait de nouveau les idées en place. En premier lieu, il ne fallait pas ébruiter l'affaire ; la dernière chose qu'il souhaitait était d'alarmer ses parents et pour ce faire, il allait s'adresser à Tohma Seguchi.

« Tu es certain que c'est une bonne idée ?

- Oui. J'imagine que mon cousin a déjà dû s'occuper de cas où des artistes de sa maison étaient harcelés par des stalkers ou des fans trop insistants. Ce qui m'embête surtout c'est le vol de mon PC. J'ai des sauvegardes de mon travail, bien sûr, mais j'avais des photos et des documents auxquels je tenais.

- C'est un sale coup, en tout cas. Et je ne comprends pas pourquoi on est allé éventrer les coussins de ton canapé. C'est d'une bêtise sans nom, commenta Hiroshi.

- Vous devriez voir l'état de mon matelas. C'est comme si… le voleur n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait et s'était acharné sur les coussins par dépit. C'est une idée stupide, bien sûr. En dehors de mon matériel de travail il n'y a rien de valeur, ici.

- Est-ce que… tu voudrais dormir chez moi le temps de changer ta literie ? Je peux t'accompagner demain soir, après la répèt', choisir un canapé et un matelas neufs. Et aujourd'hui, je reste avec toi. »

Suguru contempla un bref instant le contenu de sa deuxième tasse de café puis hocha la tête.

« Je vais contacter mon cousin, dit-il en se retournant vers son petit ami qu'il embrassa sur les lèvres. Merci d'être là pour moi. »

XXXXXXXXXX

Rien n'avait donc filtré de la mésaventure survenue au claviériste de Bad Luck, même K n'était pas au courant du cambriolage. Après avoir fait changer la serrure endommagée de la porte d'entrée, le jeune garçon avait passé des heures dans les magasins, sa journée finie, afin de racheter un PC et s'efforcer de trouver un canapé identique au sien ; sa mère ne pourrait rien voir au matelas mais ne manquerait pas de remarquer la différence sur le sofa. Dans le pire des cas il pourrait toujours prétendre l'avoir remplacé, sauf que ce canapé-là était en excellent état et sa mère n'était pas du genre à tenir un « Parce que j'avais envie de refaire ma déco » pour une réponse valable à la question « Pourquoi as-tu changé de canapé ? »

En dépit des circonstances, il était heureux de la présence d'Hiroshi à ses côtés. Certes, il pouvait tout à fait se débrouiller seul, comme il avait l'habitude de le faire depuis qu'il était venu vivre à Tokyo, Tohma, que sa mère avait chargé de veiller sur lui, lui ayant très vite confié les clefs de son autonomie. Mais il était réconfortant d'avoir quelqu'un sur qui s'appuyer dans les moments difficiles et Suguru prenait conscience qu'il jugeait parfois trop durement son petit ami. Même si ce dernier jouait les volages, il était là quand il avait besoin de lui.

« Bonsoir Hiro ! Bonsoir Fujisaki ! À demain tout le monde ! »

Comme tous les soirs, Shuichi quitta le studio comme une tornade, pressé d'aller retrouver l'homme de sa vie. Ses deux camarades le suivirent à une allure nettement plus modérée, discutant de leur participation, le lendemain, à une nouvelle émission musicale sur une des chaînes du câble.

« Je dois aller voir mon amie Sakura ce soir mais je ne rentrerai pas tard, promis, déclara Hiroshi alors qu'ils se dirigeaient vers le parking où était stationnée sa moto. Je t'accompagne à l'appartement ?

- Je dois d'abord passer chez moi prendre des affaires et j'attends la livraison de mon nouveau canapé et du matelas neuf, je ne sais pas trop à quelle heure ils seront là donc je ne sais pas non plus quand je serai chez vous. Téléphonez-moi quand vous serez revenu de chez votre amie et je viendrai.

- Je passerai chez toi plutôt, tu vas avoir besoin d'un coup de main pour le matelas. Tu veux que je te dépose ?

- Inutile, j'ai aussi quelques courses à faire, mon frigo est désespérément vide depuis hier. Dépêchez-vous donc d'aller chez votre amie, plus tôt vous y serez, plus tôt vous en reviendrez.

- Comme tu veux. À ce soir, mon cœur. »

Ils se séparèrent sur un petit signe de la main et chacun partit de son côté. À sa sortie du métro, Suguru fit quelques emplettes dans un Convenience Store et reprit sa route. Tout s'était rapidement arrangé, en fin de compte ; il avait même réussi à trouver un canapé quasiment identique à l'autre. Avec une housse par dessus, sa mère n'y verrait que du feu. Et si Hiroshi venait l'aider à mettre le nouveau matelas en place, il resterait sans doute aussi pour l'inaugurer en sa compagnie…

Une rude poussée dans son dos coupa court à sa rêverie, mais avant qu'il ait le temps d'ouvrir la bouche pour protester, quelque chose de pointu lui piqua douloureusement le flanc en même temps qu'une voix basse soufflait dans son oreille :

« Pas un mot. Continue d'avancer et n'essaie pas de jouer au malin si tu ne veux pas te retrouver avec un trou dans le côté. »

Le claviériste sentit un grand froid parcourir ses membres et sa bouche devient affreusement sèche. Il ne fallait pas être devin pour comprendre qu'il avait un couteau au creux des reins. La pression s'accentua et il serra les dents, le cœur battant la chamade.

« Tu vois la camionnette, là ? Monte. »

À l'instant où Suguru approchait de la portière latérale, elle s'ouvrit et un homme encapuchonné de gris, au visage masqué par un bandana noir, le tira brutalement à l'intérieur. Son agresseur grimpa à l'avant et le véhicule redémarra. S'il s'était trouvé dans un film ou même un roman, le jeune garçon aurait demandé, d'un ton de défi si possible, ce que ces gens lui voulaient ; mais là, jeté au sol par un grand gaillard bâti comme une armoire, il n'en menait pas large et ses jambes, sous lui, n'étaient plus que deux choses molles totalement incapables de le soutenir.

On le débarqua, après un trajet d'une quinzaine de minutes qui lui parut une éternité, dans un petit local qui ressemblait à un garage. Un homme se tenait au centre, le visage lui aussi masqué en partie par un foulard bariolé et la capuche rabattue de sa veste de sport. D'un geste, il désigna une chaise sur laquelle Suguru fut assis sans ménagement. Le malabar qui lui avait tenu compagnie à l'arrière de la camionnette vint se placer derrière lui et pesa sur ses épaules. Le claviériste sentit son corps se tétaniser tout entier sous la vague de panique brutale qui l'assaillit, car ce n'était certainement pas pour avoir son autographe que ces types l'avaient conduit ici.

« Bien. Inutile de perdre du temps en présentations, déclara l'homme en face de lui, et à sa manière de parler, Suguru décela qu'il était sensiblement plus âgé que ce qu'il en avait l'air. Je ne veux savoir qu'une seule chose, petit, alors j'espère que tu vas me répondre bien gentiment. Où as-tu caché la boîte à musique ? »

En dépit de sa triste situation et de l'angoisse qui lui rongeait les entrailles, le garçon ouvrit de grands yeux.

« Quoi ? » s'enquit-il, perdu. Son vis-à-vis soupira.

« Je t'ai dit que je n'avais pas envie de perdre de temps alors ne te fais pas plus bête que tu l'es. La boîte à musique d'Oshima. Où est-elle ?

- Je… Je ne sais pas du tout de quoi vous parlez… »

Une claque monumentale coupa court à ses dénégations. Sonné, Suguru secoua la tête et voulut porter une main à sa joue endolorie mais son gardien lui tordit les bras dans le dos, lui arrachant une brève plainte.

« Ma patience a des limites très étroites et je n'aime pas me répéter. Alors ? Où as-tu caché la boîte à musique ? Elle n'était pas dans ton appartement.

- Mon… C'est vous ! C'est vous qui… »

Un coup de poing, dans l'estomac cette fois, le fit taire avec un hoquet qui le plia en deux. Le souffle court, il suffoqua quelques secondes, luttant pour respirer, avec l'impression que son ventre venait de se déchirer.

« Pour la troisième fois, gamin : où se trouve la boîte à musique ? Je sais que c'est toi qui l'as. Tu n'as qu'à me répondre et tu pourras rentrer tranquillement chez toi.

- Je… Je… hoqueta péniblement Suguru, la vision brouillée par des larmes de douleur. Je n'ai pas… de boîte à musique… Je ne comprends pas… de… »

Nouvelle gifle, du plat de la main, accompagnée d'une explosion d'étoiles blanches. Il sentit du sang ruisseler de sa narine gauche.

« Je ne le demanderai pas dix fois ! cria son agresseur. Où est-elle ?

- Je n'ai pas de boîte à musique ! éclata le garçon, hystérique de frayeur et de douleur mêlées. Je ne sais pas de quoi vous parlez ! Laissez-moi sortir d'ici !

- Bien. Puisque tu sembles long à la détente… » Son bourreau défit sa ceinture et la fit claquer à la manière d'un fouet. Terrifié, Suguru se débattit de toutes ses forces, dans l'espoir dérisoire d'échapper à la poigne du jeune homme qui le maintenait comme dans un étau, en pure perte.

« … Je vais te rafraîchir la mémoire. »

XXXXXXXXXX

« Il ne bluffe pas. Il ne sait vraiment rien. »

D'un geste résigné mâtiné de dépit, l'homme au foulard laissa retomber son bras et s'agenouilla auprès de Suguru qui gisait au sol, ramassé en boule. Frissonnant, la gorge obstruée de sanglots silencieux, il n'osait plus faire un mouvement. Son corps le cuisait affreusement.

« Une dernière chose, gamin, dit-il en le saisissant par les cheveux pour l'obliger à relever la tête. Si tu n'as jamais eu la boîte à musique d'Oshima, comment connaissais-tu la mélodie ?

- La… la mélodie ? balbutia le jeune garçon d'une voix éraillée.

- Votre dernière chanson, celle dont tu prétends être l'auteur. J'ai vu ton interview à la télé. C'est pas toi qui as écrit la musique. C'était la mélodie de la boîte à musique, je l'ai reconnue ! »

Suguru comprit enfin, ou du moins suffisamment d'éléments devinrent clairs dans sa tête. Sans résister, il répondit :

« Une partition…

- Quoi ?

- C'était… écrit sur une partition que j'ai trouvée… dans une brocante…

- Il n'y avait que ça ? Pas de boîte à musique ?

- Non… Juste la partition. »

Retenant un juron, l'homme se remit debout.

« On a perdu notre temps, dit-il à son acolyte. Chargez-le dans la camionnette et balancez-le dans une ruelle, quelqu'un le trouvera sans doute rapidement. Désolé, petit. Mais je ne pouvais pas savoir. »

Tandis que son complice le saisissait sans douceur sous les bras, Suguru se sentit glisser dans l'inconscience.

A suivre...


Pop Jam: émission musicale diffusée sur NHK et présentée par Hiroko Moriguchi.
« Neuf personnes sur dix aiment le chocolat ; la dixième ment » : citation de John G. Tullius, un artiste américain.