Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE IV
À la vue des deux agents de police en uniforme qui attendaient devant sa porte, Hiroshi fut instinctivement tenté de faire demi-tour. Puis il se rappela qu'il n'était pas un voyou et que ses quelques incartades adolescentes étaient révolues depuis longtemps. Si ces policiers étaient là, il devait s'agir d'une affaire grave concernant peut-être l'un de ses proches. La seule chose gênante pouvait être l'herbe qu'il consommait occasionnellement, mais il ne la conservait pas en plein milieu de son salon, à la vue de tous, aussi avança-t-il d'un air dégagé.
« Bonsoir. Vous êtes Hiroshi Nakano ? »
Simple question de routine car sa photo ornait beaucoup de magazines et même quelques affiches publicitaires ; son visage était donc connu.
« Oui.
- Nous avons quelques questions à vous poser. »
Intrigué mais un peu inquiet, il les invita à entrer. Les deux hommes le suivirent dans le couloir qui conduisait au salon mais n'y pénétrèrent pas.
« Où étiez-vous aujourd'hui, aux alentours de 18h30 ?
- J'étais chez une amie. Sakura Hasumi. J'ai dû partir peu après 19 heures. Pourquoi ? Que se passe-t-il ?
- Votre collègue, Suguru Fujisaki, a été agressé. On l'a retrouvé dans une ruelle de Kabukichô. »
Hiroshi eut l'impression de recevoir un coup de poing en plein dans l'estomac et sentit clairement le sang se retirer de son visage. Il avala sa salive et demanda :
- Où est-il ? Comment va-t-il ?
- Nous ne pouvons pas vous révéler ces informations. Merci d'avoir répondu à nos questions mais ne quittez pas la ville. »
En dépit de l'insistance d'Hiroshi qui, inquiet, voulait absolument en savoir plus, ils prirent congé et le jeune homme soupira. Il se sentait désemparé. Où avait été transporté son petit ami ? S'adresser à Tohma Seguchi ou Sakano afin de glaner des informations serait sans doute inutile ; le mieux était encore de demander directement au concerné. Il lui envoya un message, plus discret qu'un appel, mais ce n'est que deux heures plus tard qu'il reçut une réponse. Suguru avait été conduit dans un hôpital proche de Shinjuku, et bien que l'heure des visites soit passée, Hiroshi décida qu'il trouverait tout de même un moyen de rejoindre Suguru.
Lorsqu'il se glissa dans sa chambre, le claviériste ne dormait pas. Morose, il tourna lentement la tête vers son visiteur et ses traits s'éclairèrent quand il vit de qui il s'agissait.
« Monsieur Nakano !
- Sunshine, comment vas-tu ? Qu'est-ce qui t'est arrivé ? »
Suguru répéta ce qu'il avait dit à la police un peu plus tôt, après qu'il ait repris connaissance.
« … et quand j'ai vu cette fille penchée vers moi, j'ai murmuré votre nom pour qu'elle vous appelle mais je n'ai pas pu terminer ma phrase. Je m'excuse que la police vous ait soupçonné.
- J'en ai vu d'autres, sourit le jeune homme. Me permets-tu de passer la nuit ici ? »
Ce fut l'infirmière du matin qui tira les deux garçons du sommeil dans lequel ils avaient fini par sombrer. Hiroshi dut déployer force persuasion pour calmer la jeune femme sur qui son charme n'opérait malheureusement pas. Elle finit par céder mais le somma de quitter la chambre, au moins le temps des soins. Il en profita pour sortir et fumer une cigarette. Cette nuit l'avait usé. C'était le moment où jamais de proposer à nouveau à Suguru de venir habiter chez lui quelque temps. Cela les rapprocherait très certainement, et s'il n'était pas un pro de la bagarre, il serait rassuré de le savoir avec lui. Cette histoire d'agression était complètement folle. Qui pouvait bien en vouloir à ce point au clavier des Bad Luck ? Shuichi et lui risquaient-ils quelque chose aussi ? Dans quelle histoire étaient-ils peut-être impliqués ? Avant de remonter, il acheta un biscuit chocolaté au distributeur placé dans le hall, son petit ami apprécierait sans doute.
« Merci beaucoup, monsieur Nakano, le remercia ce dernier. Au fait, le médecin m'a dit que je n'avais rien de grave et que je pourrai sortir après-demain. »
Hiroshi le regarda sans rien dire puis effleura doucement la meurtrissure sur sa joue, qui avait déjà pris une teinte violette. Le jeune garçon n'était pas défiguré, pourtant, d'après ce qu'il lui avait raconté, il avait passé un très mauvais moment aux mains de ses ravisseurs. Même s'il n'en laissait rien paraître, il ne faisait nul doute que son agression l'avait choqué.
« Je… je sais que je ne suis pas un garde du corps fabuleux, mais que tu devrais venir habiter chez moi quelques jours ? Le temps qu'on retrouve tes agresseurs… »
La porte s'ouvrit à nouveau. Cette fois, il ne s'agissait pas d'une infirmière mais d'une petite femme brune à l'air assuré qui présentait une ressemblance frappante avec Suguru.
« Maman ? » s'enquit celui-ci, stupéfait.
Hiroshi se retourna et salua madame Fujisaki qui lui rendit son bonjour avec froideur.
« Je vous remercie d'être resté auprès de mon fils mais vous pouvez rentrer chez vous, à présent.
- C'est que… Oui, bien sûr. Veux-tu que je passe chez toi te prendre des vêtements ? demanda le guitariste à son petit ami.
- Pourquoi donc ? l'interrogea madame Fujisaki.
- Je lui ai proposé de venir loger chez moi quelques jours, par sécurité. » La mère de son camarade le scruta d'un regard perçant.
« C'est inutile. Tant que je serai là, il restera dans son appartement, ensuite mon neveu Tohma Seguchi l'hébergera.
- Maman ! Je suis assez grand pour… »
Mais sa phrase demeura en suspend. Quand sa mère avait ce regard, il était vain de discuter. En outre, il était encore mineur.
« Si je puis me permettre, madame Fujisaki, nous avons les mêmes emplois du temps et…
- Et quoi ? Vous souhaitez l'entraîner dans votre vie dissolue ? C'est moi son responsable légal et j'ai décidé qu'il irait chez mon neveu.
- Vie dissolue ? » répéta Hiroshi, blessé. Certes, presque deux ans auparavant, et avant de se mettre avec Suguru, il y avait bien eu cette fille avec qui il avait couché et qui avait raconté à un tabloïd sa « nuit d'amour débridée avec Hiroshi Nakano » accompagnée par quelques photos prises à l'insu du guitariste, mais sur tout le reste, il était d'une discrétion exemplaire. Que madame Fujisaki ait été au courant de cette histoire ne l'étonnait pas vraiment ; ses propres parents l'avaient su eux aussi. Il chercha pourtant du soutien auprès de son petit ami mais celui-ci détourna le regard, gêné.
« Veuillez excuser mon insolence, madame. Bon rétablissement, Fujisaki. »
La petite femme regarda le collègue de son fils quitter la pièce. Il ne manquait plus que Suguru soit mêlé aux frasques qui faisaient les beaux jours de la presse people de ce grand rouquin et son acolyte teint en rose. L'arrivée d'une infirmière la tira de ses réflexions : un médecin allait passer et elle devait quitter la chambre.
« Revenez dans une heure, une heure et demie », dit-elle.
Haruka Fujisaki salua son fils puis sortit. Puisqu'il n'habitait pas très loin, elle pouvait tout aussi bien aller lui chercher des affaires propres.
Suguru résidait dans un petit immeuble de cinq étages niché entre deux bâtiments nettement plus imposants. Dans la boîte aux lettres, elle trouva l'avis de passage d'une société de literie et fronça les sourcils. Une erreur, sans doute pour quelle raison Suguru aurait-il acheté un nouveau canapé, sans parler d'un matelas ? Elle déverrouilla la porte de l'appartement et demeura saisie à la vue du salon. Certes, Suguru l'avait rangé du mieux qu'il l'avait pu mais y demeuraient le canapé et le matelas éventrés dont il n'avait pas pu se débarrasser. Que s'était-il passé ? Elle doutait fort que son fils ait eu un accès de rage – quoique à force de côtoyer un individu comme Shindo, devenir fou ne semblait pas si irréalisable – ou qu'il se soit battu avec quelqu'un. Ne restait donc que l'hypothèse d'un cambriolage. Une bouffée de colère l'embrasa. Pourquoi ne l'avait-on pas prévenue ? D'un pas sec, elle passa dans la chambre pour y prendre des habits propres. Si Suguru avait espéré jouer au plus fin avec elle, il s'était lourdement trompé.
Elle allait quitter la pièce quand elle eut l'idée d'emporter aussi un livre afin qu'il ne s'ennuie pas trop au cours de la journée du lendemain. D'un geste un peu vif, elle ouvrit la petite table de chevet.
« Oh ! » s'exclama-t-elle en y découvrant des préservatifs et un paquet de cigarettes. Elle prit le livre et referma le tiroir. Soudain lasse, elle se laissa tomber sur une chaise du salon. Son petit Suguru avait-il donc tant changé depuis qu'il avait quitté la maison ? Il ne lui avait pas dit qu'il avait une petite copine. Bien sûr, c'était un garçon et il ne voulait sans doute pas aborder ce sujet avec sa mère, mais ils avaient toujours discuté de tout jusqu'alors. Et ce paquet de cigarettes ? Il devait forcément être à son amie, vu qu'il ne fumait pas.
Il grandit, se dit-elle en refermant l'appartement.
Quand elle retourna à l'hôpital, Suguru n'était pas encore revenu de la visite. Elle s'assit donc sur un inconfortable petit fauteuil pour attendre son retour.
« Zota a laissé un avis de passage. Je les ai rappelés, ils viendront livrer tes nouveaux canapé et matelas demain après-midi », annonça-t-elle à peine son fils eut-il franchi la porte.
Suguru déglutit en se disant qu'un sale quart d'heure l'attendait.
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« … saki, le clavier du groupe Bad Luck, a été aperçu, immobile et blessé dans une ruelle du quartier chaud de Kabukichô. Jusque là sans histoires, le garçon se serait-il acoquiné avec des yakusas, ou aurait-il contracté des dettes auprès d'eux ? Est-ce une mise en scène destinée à attirer l'attention sur lui ? Autant de questions sans réponses. Hospitalisé depuis hier, ses jours ne sont pas en danger et… »
Akira Mori n'écoutait plus. Il fixait son téléviseur, l'air atterré. Il n'était pas fan de ce genre d'émissions mêlant actualités et people mais après une longue journée de travail, il ne disait pas non à un DVD. Parfois, quand le film était fini, il s'attardait sur l'émission en cours, qu'elle soit culturelle ou légère.
L'animatrice, Mari Hitawa, continuait de s'agiter dans sa courte robe mauve et évoquait à présent la grossesse du top-model Yû Makube et l'identité mystère du père du futur enfant : était-ce son ancien petit ami, le glamour mannequin Tomohiko Ôno, ou son actuel compagnon, le nageur Jin Aikawa ?
Le jeune homme éteignit son poste, étreint par un sentiment de colère mêlé d'impuissance. Il aurait voulu contacter Suguru mais n'avait pas ses coordonnées. Selon Hitawa, le garçon devait quitter rapidement l'hôpital, mais quand ? Il pouvait peut-être lui apporter des chocolats à N-G ? Nakano l'avait vu à quelques reprises et le connaissait, peut-être pouvait-il l'attendre et lui donner un paquet à transmettre ? Il se leva d'un bon et décida de préparer son meilleur gâteau au chocolat.
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La nuit avait été agitée pour Hiroshi qui n'avait cessé de penser à Suguru. Bien que le garçon soit absent, les répétitions n'étaient pas suspendues ; aussi, par ce beau matin de juin, il était arrivé le premier et avait pris un café au distributeur, dans le hall, songeant que c'était avec Suguru qu'il aurait partagé son café s'il avait été là. Songeur, il vida son gobelet et alluma une cigarette. Alors qu'il allait la porter à ses lèvres, il plissa les yeux. Quelqu'un venait vers lui et il serra les dents en le reconnaissant ; il ne manquait plus que lui !
« Bonjour, monsieur Nakano. Je suis Akira Mori, du 100% Chocolate Café.
- Bonjour, grinça le guitariste, contrarié.
- Excusez-moi de vous déranger mais je… je suis au courant pour monsieur Fujisaki. Comment va-t-il ?
- C'est que… c'est confidentiel, vous comprenez ?
- Bien sûr, bien sûr. J'espère qu'il va se rétablir vite. »
Un lourd silence s'abattit entre eux. Si Hiroshi n'avait eu jusque-là que de légers soupçons, cette fois il était clair que le chocolatier avait des vues sur son petit ami.
« Voilà, j'ai confectionné ceci pour… pour lui, pourrez-vous le lui remettre, s'il vous plait ? » reprit Akira en tendant une boîte à gâteaux fermée par un ruban de raphia doré. Hiroshi la prit avec réticence.
« Je ne devrais pas vous le dire, ça aussi c'est confidentiel mais… Fujisaki n'est pas libre. N'espérez rien de lui, chocolat ou pas.
- Vous êtes direct, fit Mori avec une grimace.
- Et perspicace.
- Je souhaite juste lui apporter mon soutien, à ma façon. Vous le lui donnerez, s'il vous plaît ?
- Bien sûr. Ça lui fera très plaisir, concéda Hiroshi, radouci.
- Merci, monsieur Nakano. Veillez sur lui ! »
Ils se saluèrent et Hiroshi resta encore un moment dehors. Pourquoi s'était-il montré possessif à ce point ? Il se sentait menacé. Parfois, à entendre Suguru, Akira Mori et lui étaient sur la même longueur d'onde et partageaient davantage que ce qu'ils ne le faisaient. Il en parlait avec un tel enthousiasme qu'il ne pouvait se défendre d'être jaloux. Il secoua la tête et jeta son mégot après l'avoir écrasé.
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Dire que Suguru était d'une humeur de chien en sortant de l'hôpital relevait d'un doux euphémisme. Sa mère lui avait passé un savon dans les règles après qu'il lui ait tout avoué du cambriolage et ne lui avait pas épargné le couplet habituel (« Comment veux-tu qu'on te fasse confiance après ça ? ») sur la relation de confiance entre parents et enfants – d'autant plus lorsque ces derniers étaient mineurs.
Pour ne rien arranger, quelques journalistes ayant eu vent du jour de sortie du claviériste n'avaient rien trouvé de mieux à faire qu'attendre devant la grande porte vitrée pour le mitrailler de photos et lui poser quelques questions ineptes (« Votre agression est-elle liée à une affaire d'argent ? ») auxquelles il n'avait bien entendu répondu que par un silence méprisant.
Comble de tout, sa mère s'était empressée de contacter Tohma afin qu'il héberge le garçon « le temps que la police ait trouvé les responsables de l'agression », ce qui équivalait à le consigner chez son cousin jusqu'à sa majorité car Suguru doutait fort que l'enquête – si même il y en avait une – aboutisse à quoi que ce soit il n'avait rien vu du visage de ses agresseurs, la camionnette était sans doute un véhicule volé et le garage un lieu « d'emprunt ». La seule chose tangible était cette « boîte à musique d'Oshima ». Il ne connaissait personne de ce nom. Ou bien était-ce un lieu ?
Le seul point positif dans tout cela était qu'il n'arborait que peu de traces de son agression. En dehors d'un hématome sur une aile du nez et une joue enflée, il n'avait pas d'autre marque ; quant aux coups de ceinture, extrêmement douloureux sur le moment, ils s'étaient estompés en ne laissant que de vagues marques, mais rien de plus. Les plus gros dommages étaient psychologiques, bien sûr. Encore que, s'il en croyait les dires de son agresseur, le cambriolage de son appartement et son passage à tabac n'étaient que le résultat d'une erreur sur la personne, en quelque sorte. Raison de plus pour enrager.
Apparemment, sa mère avait fait le nécessaire durant son absence car il trouva chez lui son matelas neuf ainsi que son nouveau canapé – qu'il s'était donné tant de mal à chercher – les autres ayant été emportés par un service spécialisé dans l'enlèvement à domicile des encombrants. Comme tout membre de la famille Seguchi qui se respectait, madame Fujisaki possédait un sens de l'organisation à toute épreuve, ainsi qu'une propension plus qu'irritante à vouloir régenter la vie d'autrui.
« Mais enfin, c'est ridicule ! Je t'ai déjà expliqué que ces gens cherchent quelque chose que je n'ai pas. Plus personne ne va venir ici ! argumentait Suguru, assis sur son canapé de remplacement.
- Tu plaisantes ? Ne me dis pas que tu accordes du crédit à la parole d'un malfrat ?
- Maman, s'ils avaient voulu voler quelque chose, ils l'auraient pris la première fois !
- Pourquoi avoir volé ton ordinateur si ces gens cherchaient une boîte à musique ? le contra sa mère. Tu vois bien qu'on t'a raconté n'importe quoi. Chez Tohma, tu seras en sécurité.
- Je te signale que je me suis fait agresser en pleine rue, à ce compte je ne serai jamais plus en sécurité nulle part. Dans ce cas, pourquoi as-tu refusé la proposition de monsieur Nakano ? Au moins, avec lui, je ne serai seul ni à la maison ni dehors ! »
Cette argumentation, pour valable qu'elle fût, mit la puce à l'oreille de madame Fujisaki ; son instinct de mère, allié à la redoutable intuition des Seguchi, l'avertirent que, peut-être, les choses n'étaient pas tout à fait ce qu'elles paraissaient l'être entre son fils et le grand guitariste… mais elle choisit de conserver le silence, faute de preuves concrètes, et conclut par un « Tu iras chez Tohma, un point c'est tout », sans appel.
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Hiroshi n'était pas non plus particulièrement ravi par la décision de la mère de son petit ami. Non qu'il ait eu l'intention de se tenir à distance de ce dernier, mais il se voyait mal lui rendre visite chez Tohma Seguchi en personne, et madame Fujisaki s'était débrouillée pour que son fils bénéficie de la protection rapprochée de K au cours des jours à venir. Le grand Américain passait donc le chercher le matin chez Tohma et le raccompagnait le soir – une punition bien méritée pour avoir passé le cambriolage sous silence ; quant à cet insolent rouquin, ça lui ferait les pieds.
Plutôt, donc, que se promener sous la houlette peu discrète de son excentrique garde du corps, Suguru avait provisoirement renoncé à ses sorties ; autant dire qu'il ne restait plus aux deux garçons que leurs heures de travail à N-G pour pouvoir passer un peu de temps ensemble, mais n'étant presque jamais seuls, ils ne pouvaient faire et même dire grand-chose.
Le claviériste avait été très touché par l'attention d'Akira, de qui Hiroshi avait fait parvenir le gâteau au chocolat – délicieux au demeurant, une variante du Sachertorte, pâtisserie autrichienne réputée. Suite à l'annonce de son agression, il avait d'ailleurs reçu de très nombreux messages de soutien ainsi que des lettres et des colis divers. Moins populaire que ses deux collègues, il n'en comptait pas moins, lui aussi, un nombre conséquent de fans à travers l'archipel.
Ce matin-là, soit quatre jours après sa sortie de l'hôpital, Suguru gagna le studio accompagné par K qui prenait son rôle de garde du corps très au sérieux, un peu trop même au goût du jeune garçon. Comme tous les matins, le grand Américain intima à son protégé d'attendre à quelques pas en retrait dans le couloir, avant d'ouvrir la porte à la volée et de faire irruption dans la pièce, arme au poing.
« Alright, Suguru. Tu peux venir. »
Avec un soupir de lassitude, le claviériste entra en traînant les pieds. C'était n'importe quoi. Quel individu censé se serait amusé à infiltrer les locaux de N-G Productions dans le but de s'en prendre à l'un de ses artistes ?
« Ne fais pas cette tête, voyons. C'est ta maman en personne qui m'a demandé de veiller sur toi, et les désirs d'une mom sont sacrés ! Tu devrais être content, elle se fait du souci pour toi ! »
Non, elle me fait payer mon silence à propos du cambriolage et ce n'est pas du tout la même chose… Vivement que cette situation grotesque prenne fin !
Après quoi, K s'éclipsa – sans doute l'endroit était-il sécurisé, ou qu'il était fatigué de jouer les chaperons – et le jeune garçon alla chercher un café au distributeur, au fond du couloir. Quand il en revint, Hiroshi sortait de l'ascenseur et ils se hâtèrent de retourner dans le studio afin d'échanger quelques brèves étreintes, dans l'expectative du retour de K et de la venue du reste de l'équipe. Ces trop rapides échanges les frustraient plus qu'autre chose, et eux qui avaient toujours eu à cœur de conserver une certaine distance ne rêvaient plus que de passer du temps ensemble.
Shuichi arriva quelques instants plus tard, d'humeur si éclatante qu'on pouvait supposer sans trop se tromper que la nuit avait été bonne, suivi peu après par K qui arborait un air hautement satisfait – à quel propos, Suguru préférait l'ignorer. Sakano, toujours très ponctuel, tardait cependant à se montrer et plus d'une heure s'était écoulée quand il poussa enfin la porte du studio, le visage blême et l'air fiévreux.
« Bonjour, Sakano, le salua Shuichi. Qu'est-ce qui vous arrive ? Vous avez la grippe ? Vous auriez dû rester au lit », dit-il avec sollicitude. Le producteur secoua la tête et traversa la pièce comme un somnambule jusqu'à la table où il laissa tomber un magazine.
« Ça ne va pas du tout, toi, commenta K. Shuichi a raison, tu devrais appeler un médecin.
- Fujisaki… râla Sakano d'une voix défaillante, peux-tu m'expliquer ce que ça signifie ?... »
Imité par ses deux collègues, Suguru lança un coup d'œil à la revue. Le titre de l'article l'indigna en même temps qu'il le stupéfia.
« Les Bad Luck accusés de plagiat
World's end, le dernier titre en date du groupe de pop Bad Luck, n'est-il qu'un vulgaire plagiat ? C'est ce qu'affirme un certain Keichi Lake, compositeur et parolier d'origine japonaise vivant au Canada. Selon lui, la musique d'introduction du single de Bad Luck n'est autre que celle du refrain, légèrement modifiée, d'une chanson appelée Soleil d'hiver, écrite il y a près de seize ans pour son ami Masayuki Oshima.
Surnommé le « Lennon japonais », Masayuki Oshima était célèbre pour ses prises de position écologistes et son combat pacifiste. Son assassinat tragique, à l'âge de trente-deux ans, dont l'auteur n'a jamais été découvert, a donné lieu à de nombreuses hypothèses.
« Masayuki était un ami très cher et je respectais ses idées et son engagement idéologique. Soleil d'hiver devait marquer son retour après une période difficile mais son décès prématuré a empêché la sortie de la chanson, et par respect pour lui, je n'ai jamais voulu que quiconque interprète ce morceau. La démarche de ces prétendus artistes de Bad Luck est du vol, purement et simplement. »
Monsieur Lake envisage d'ores et déjà de porter l'affaire devant les tribunaux. »
Abasourdi, Suguru demeurait planté devant la table, les yeux rivés à l'article. Tandis que ses deux camarades, tout aussi stupéfaits que lui, échangeaient des propos indignés, lui ne pouvait détourner son regard d'un mot en particulier.
Oshima.
A suivre...
