Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE V
Sakano ne trouvait pas de mot pour qualifier l'état dans lequel il se trouvait. Il avait passé plusieurs semaines à rechercher à travers le monde si les partitions que lui avait remises Fujisaki étaient soumises au copyright et il n'avait abouti à rien. Elles n'avaient jamais été déposées. À présent, il était horriblement mortifié ; il avait trahi la confiance de son patron. Ce dernier l'avait convoqué, en compagnie de Fujisaki, dans son bureau afin de leur faire savoir sa déception. Point de colère, juste de la déception. Ce qui, pour Sakano, équivalait à un échec suprême. Il avait apporté honte et déshonneur sur la maison de production qui l'employait, et même son suicide ne changerait rien au scandale. Il ne méritait plus de fouler le sol prestigieux de N-G ni même penser à monsieur Seguchi. Dignement, il avait décidé d'endosser seul l'entière responsabilité de ce fiasco et de démissionner l'affaire une fois résolue.
Ce sera ma dernière preuve d'amour pour monsieur Seguchi, songea-t-il, d'humeur élégiaque. Après, je périrai et paierai ainsi mon incompétence en…
Il aurait volontiers poursuivi son acte muet de contrition mais K le tira vigoureusement de ses pensées.
« Tu as entendu, Sakano ? »
Le producteur leva des yeux interrogateurs vers son collègue.
« Well, selon Kido, nous ne craignons pas grand-chose, expliqua K, désignant un homme en costume noir à l'air recueilli. Fujisaki avait annoncé publiquement que la mélodie de World's end provenait de partitions trouvées.
- Et si nous en jouons intelligemment, cela peut nous faire davantage de publicité », renchérit Tsuki Amano, l'attachée de presse. Sakano les regarda d'un air déconfit. Ni K, ni Kido, l'avocat, ni Amano ne mesuraient la portée de la félonie dont il était coupable. Il se contenta de hausser les épaules. Son choix était fait : il prouverait à sa façon sa loyauté envers Tohma Seguchi une fois l'affaire réglée.
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Chez les Bad Luck, l'ambiance n'était guère réjouissante non plus : Shuichi ne cessait de s'en prendre avec virulence à Suguru qui répliquait avec tout autant de hargne, et Hiroshi, comme d'habitude, faisait tampon entre les deux. Chacun à sa manière, s'estimait blessé ; leur honneur de compositeur avait été sali.
Une énième altercation entre chanteur et claviériste prit fin grâce à un coup de fil providentiel d'Eiri Yuki et Shuichi quitta le studio pour aller roucouler en paix. Seuls, enfin ! Toutefois, les deux amants n'avaient pas trop le cœur aux étreintes.
« Je dois vous avouer une chose que je n'ai pas dite à la police. Mes agresseurs… Ils cherchaient la boîte à musique… d'Oshima. Je crois que mon agression et le cambriolage sont liés à ce nom. J'ai réfléchi et c'est soit la plus grande île d'Izu, soit le cinéaste Nagisa Oshima, soit Masayuki Oshima, l'auteur de Soleil d'Hiver dont parle ce Keichi Lake. Personnellement je pense qu'il s'agit de ce dernier. J'ai fait quelques recherches sur Internet mais je n'ai pas trouvé grand-chose hormis qu'il a été un artiste très populaire et engagé.
- Pourquoi voudrait-on récupérer une boîte à musique à ce point ? Elle a de la valeur ?
- Je ne sais pas. « Boîte à musique » et « Oshima » ne donnent rien sur les moteurs de recherche mais j'ai la certitude que c'est lié », déclara Suguru avec détermination. Hiroshi haussa les sourcils.
« Nous devrions laisser faire la police. Nous n'avons aucun moyen d'enquêter et ces individus sont dangereux.
- Auriez-vous peur de quelque chose, monsieur Nakano ? minauda le jeune garçon.
- Moi, peur ? Jamais. C'est juste que c'est au-delà de nos compétences, et sans cette boîte à musique, nous ne pouvons pas faire grand-chose.
- C'est excitant comme mystère, non ?
- Et tes blessures, tu les as trouvé excitantes ?
- Oh, quel rabat-joie vous faites ! Comprenez que je veux savoir pourquoi mon appartement a été saccagé et pourquoi j'ai été roué de coups. Ce ne serait que me faire justice. »
Hiroshi attira son petit ami contre lui et s'adossa à la porte, au cas où K ou Shuichi reviendraient. L'encerclant de ses bras, il murmura :
« Je ne veux pas qu'il t'arrive encore quelque chose. Et avec K qui te suit comme ton ombre jusqu'à ce que tu sois chez ton cousin, ça ne nous laisse pas vraiment les moyens d'agir. Nous n'avons pas de pistes non plus.
- Vous pourriez être mes yeux et mes oreilles, susurra Suguru, tentant le tout pour le tout. Et puis, plus vite tout ceci sera résolu, plus vite je serai… libéré de mes chaperons. »
Le jeune garçon marquait un énorme point. De plus, Nakano le trouvait irrésistible. Sa plus grande faiblesse n'était-elle pas de ne jamais savoir dire non ?
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« Grande sœur ? »
Akane Osaki leva le nez de ses livres étalés sur son bureau et se tourna vers cadette, Megumi.
« Grande sœur, reprit la fillette de neuf ans, il y a ta musique qui passe à la télé. »
L'étudiante fronça légèrement les sourcils, ne comprenant pas de quoi Megumi parlait.
« Je travaille, Megumi. Combien de fois t'ai-je dit de ne pas venir me déranger quand je travaille ?
- Mais à la télé il y a la mélodie de ta boîte à musique dans la chanson des Bad Luck.
- On verra plus tard, pour le moment je suis occupée. Retourne jouer dans ta chambre. »
La fillette tourna les talons, mécontente. Elle était tout de même fière d'avoir reconnu la musique. Demain, elle montrerait la boîte à musique à ses amies de l'école et, à coup sûr, elles allaient en mourir de jalousie !
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Hiroshi soupira en exhalant un long ruban de fumée. Faute de pouvoir passer la soirée en compagnie de Suguru, il avait accepté l'invitation à dîner de son ami Sobi, qu'il n'avait pas vu depuis quelques temps. Il ne faisait plus attention depuis longtemps à la décoration de l'appartement, qui recréait dans chaque pièce une époque historique différente, mais visiter les lieux pour la première fois était une expérience dépaysante. Étant fumeur lui-même – d'un superbe kiseru ouvragé – Sobi ne s'offusquait pas de la tabagie de son ami. Pour l'heure, il écoutait ce dernier lui raconter, d'un ton quelque peu désabusé, les derniers développements de « l'affaire du plagiat ».
« C'est une histoire assez complexe. Notre prod' a bien fait son boulot, il n'y a pas eu d'erreur sur ce point ; la chanson n'a jamais été déposée, mais ce Lake persiste à dire qu'il y a préjudice moral. Fujisaki et Sakano se sont pris un sacré savon par le boss.
- Il n'est pas au bord du suicide, Sakano ?
- Presque.
- Ça vous fait de la pub quand même, fit remarquer Sobi.
- On s'en passerait bien. « Lennon japonais ». Sérieux, qui aujourd'hui connaît cet Oshima ? », demanda Hiroshi, préférant garder pour lui ce que lui avait confié Suguru à propos de ses agresseurs et de la boîte à musique.
- Ne dis surtout pas ça à ta mère. C'était son amour de jeunesse. » Nakano haussa les sourcils. D'où Sobi sortait-il cette assertion saugrenue ?
« Tu me fais marcher.
- Je t'assure. Tu ne t'en rappelles sans doute pas car tu étais jeune quand c'est arrivé, mais sa mort avait bouleversé ta mère. Elle était fan. Pas jusqu'à assister à des concerts mais elle doit posséder sa discographie complète. Tu ne le savais pas ? Parle-lui en, elle sera ravie.
- J'étais jeune… On n'a que cinq ans de différence, pas dix. Pour revenir à notre histoire, vu que nous sommes accusés du plagiat de son idole, ça m'étonnerait, conclut Hiroshi. Tu ne voudrais pas le faire, toi ?
- Moi ?
- Oui, tu es dans de meilleurs papiers que Yuji ou moi.
- Certes. Et je ferai ça gratuitement ?
- Bien sûr, sinon je raconte à mes parents comment leur Sobi adoré a perverti leur fils si pur et innocent.
- Ils ne te croiraient pas, gloussa Sobi. Et je crois même qu'ils penseraient l'inverse.
- Pas faux », fit Hiroshi avec une petite grimace en écrasant sa cigarette dans le cendrier.
Fils unique d'une amie de Midori Nakano souffrant de graves problèmes psychologiques, Sobi était venu vivre chez les Nakano à quatorze ans, après le suicide de sa mère, et y était resté jusqu'à sa majorité. Si Yuji et Hiroshi s'étaient très tôt rebellés contre le carcan imposé par leur milieu social, Sobi avait montré toutes les qualités que les Nakano attendaient de leurs enfants : respect des traditions, politesse impeccable, et même s'il n'était pas très studieux, sauf en histoire, il avait toujours ramené des bulletins scolaires corrects. Il avait passé beaucoup de temps en compagnie de madame Nakano qui lui avait enseigné l'ikebana et l'art du thé. Parfois, Hiroshi avait le sentiment qu'il était plus proche de ses parents que Yuji ou lui ne le seraient jamais.
« Pourquoi cherches-tu des renseignements sur cet Oshima ?
- Ça va de soi. Nous sommes impliqués dans une affaire de plagiat et ce serait une bonne chose que notre honneur soit rétabli. Pour ça, il faudrait recueillir un maximum de renseignement sur Lake et Oshima. Si tu dis que ma mère est une source intarissable sur le sujet, il faut l'exploiter. »
Sobi joua distraitement avec une mèche de ses longs cheveux noirs.
« Dis-moi avec qui tu sors et peut-être que je ferai quelque chose pour toi. »
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Akira Mori n'était pas du genre à renoncer sans livrer bataille. S'il avait cru comprendre qu'il y avait plus qu'une relation professionnelle entre Fujisaki et Nakano, il les voyait de moins en moins ensemble ces temps-ci. Le grand blond qui collait aux basques du claviériste – et effrayait la clientèle – y était peut-être pour quelque chose quoi qu'il en soit, la partie n'était pas encore perdue. Le jeune homme contempla son « Pianissimo » d'un air satisfait ; le chocolat rectangulaire évoquait le clavier d'un piano. À base de chocolat noir, blanc et au lait, il était décliné en trois ganaches : une parfumée au sucre noir d'Okinawa, une à la noix de coco et la troisième à l'orange. S'il avait créé cette gamme, c'était indubitablement Fujisaki qui l'avait inspirée et il lui tardait de la lui faire goûter en exclusivité.
La clochette fixée à la porte de la boutique tinta.
Akira quitta l'atelier et jeta un coup d'œil pour voir qui arrivait.
Quand on parlait du loup…
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Nozomi Arata n'avait pas renoncé à débaucher Suguru Fujisaki et cette histoire de plagiat allait peut-être servir sa cause. Bien sûr, il fallait à présent attendre que l'affaire soit éclaircie afin que l'école ne soit pas éclaboussée par ces accusations, mais la patience était une de ses qualités.
Puisque le garçon n'avait pas répondu à son offre, elle avait décidé de contacter ses parents. Peut-être la mère, qui était du milieu, verrait-elle d'un œil favorable la nouvelle carrière de son fils.
Il était de notoriété publique que Suguru était originaire de Kyoto. À partir de là, il ne fut pas difficile de retrouver sa famille.
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Sakano n'était peut-être pas en faute dans l'histoire de la mélodie de World's end, mais Keichi Lake, à l'origine de l'attaque portée contre les Bad Luck, ne semblait pas déterminé à en rester là. Il avait annoncé sa venue au Japon afin de saisir la justice, pour que le préjudice moral causé à la mémoire de Masayuki Oshima soit réparé.
Si le mot « Oshima » associé à « boîte à musique » ne donnait rien sur Internet, l'entrée « Masayuki Oshima », elle, renvoyait à plusieurs sites. Le plus complet, administré par un certain Kenta, était assez bien documenté et comportait des photos en plus de la biographie du chanteur. On y voyait un jeune homme brun, au beau visage et à l'air singulièrement rêveur. Si les clichés les plus anciens dépeignaient un artiste insouciant et un peu rebelle, les derniers montraient un trentenaire à l'air grave, au sourire et au regard mélancoliques.
« Pas étonnant que ma mère en ait été folle, commenta Hiroshi, observant le portrait.
- Votre mère était fan ? Vraiment ?
- C'est ce que prétend mon ami Sobi. Je l'ai d'ailleurs investi d'une mission : lui extorquer un maximum de renseignements sur son amour de jeunesse.
- Pourquoi ne le lui demandez-vous pas vous-même ?
- Je préfère qu'elle croie que nous laissons Sakano s'occuper de tout. D'ailleurs, je ne sais pas trop comment tu espères remonter jusqu'à tes agresseurs en suivant cette piste. Ça m'étonnerait qu'elle nous mène quelque part. »
Suguru adressa un regard à sa montre et éteignit son ordinateur portable. Shuichi et Sakano n'allaient pas tarder à arriver.
« Tu imagines qu'on aurait pu passer un peu de temps ensemble en attendant que K revienne, et nous avons gaspillé cette occasion à consulter un site web ? protesta Hiroshi, pour la forme.
- Au moins, maintenant, nous savons qui est cet Oshima.
- Et je ne vois pas trop en quoi cela nous avance.
- Cessez donc de ronchonner. Et d'abord, c'est moi le râleur officiel du groupe. Vous, vous êtes le type conciliant, alors tenez-vous en à votre rôle », conclut Suguru d'un ton léger. Sans sommation, il passa les bras autour du cou du guitariste et l'embrassa avec voracité.
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« Avez-vous choisi, mesdemoiselles ?
- Oui. Je vais prendre le Pianissimo à l'orange.
- Et pour moi, ce sera noix de coco !
- Très bien. Installez-vous, je vous apporte cela tout de suite. »
La jeune serveuse du 100 % Chocolate Café entreprit de préparer la commande de ses deux clientes sous le regard intéressé d'Akira. Lancée quelques jours auparavant, la collection de petits gâteaux à l'aspect de touches de piano paraissait plaire à la clientèle, attirée en premier lieu par leur forme originale. Pour sa part, Suguru avait adoré et tenu à goûter chacun des parfums. En définitive, même si le grand escogriffe blond qui hantait chacun de ses pas ces derniers temps faisait peur aux consommateurs, le jeune claviériste était à l'origine de ce qui s'annonçait comme un succès.
Akira aurait bien aimé associer l'image de Suguru – voire des Bad Luck – à cette nouvelle création. En réalité, il avait eu l'idée de ce gâteau en prévision de l'anniversaire du claviériste, le 6 juillet, et avait en projet de lui en offrir un de grande taille, couvrant une octave et demie et regroupant les trois parfums. Il escomptait, ce faisant, marquer des points sur le plan personnel mais ne perdait pas non plus de vue l'aspect financier de la chose ; un partenariat avec les Bad Luck ne pouvait qu'être une bonne chose il fallait qu'il en discute au préalable avec les deux parties concernées. Mais il était vraiment regrettable que le jeune garçon ne soit toujours pas libre de ses mouvements…
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Assise dans le salon de sa demeure, devant un plateau de thé et de pâtisseries fines, Haruka Fujisaki détaillait d'un œil discret mais incisif la jeune femme qui lui faisait face. Elle ne s'était pas attendue à voir en Nozomi Arata une femme aussi jeune et coquette, vêtue sans ostentation mais avec élégance. Sa voix grave, au téléphone, lui avait laissé supposer qu'elle était plus âgée et moins sophistiquée. A priori que tout cela, bien entendu, car l'apparence physique ne préjugeait en rien des capacités de quelqu'un ; en outre, sa démarche était pour le moins surprenante, mais aussi intéressante. L'école de musique Momori était réputée dans tout le Kantô et au-delà.
« Vous dites que vous êtes déjà entrée en contact avec mon fils ? Il ne m'en a rien dit.
- Il n'a pas souhaité donner suite à ma proposition, mais c'était il y a quelques mois déjà et j'imagine qu'il devait avoir d'autres choses en tête. Et puis, avec cette agression et ces accusations de plagiat, je doute qu'il se souvienne de notre conversation. »
Madame Fujisaki but une petite gorgée de thé afin de se donner un temps de réflexion. Suguru ne lui avait pas soufflé mot de cette histoire. Il était fort possible qu'il ait oublié, en effet ; cependant, elle trouvait étrange qu'il n'ait pas une seule fois évoqué devant elle cette proposition qui relevait du domaine professionnel et n'était donc pas à considérer à la légère. Ayant elle-même suivi un cursus et une carrière classiques, elle aurait préféré que son fils aîné choisisse une voie similaire, bien qu'il ait été flatteur que Tohma l'ait choisi pour travailler avec lui. De plus, si l'on s'en tenait à un point de vue purement statistique, la durée de vie de la plupart des groupes n'excédait pas quelques années – même une légende comme Nittle Grasper avait fini par disparaître – sans parler des inévitables scandales et coups de publicité liés à leur image. Cette histoire de prétendu plagiat, dernièrement, n'en était-elle pas un bon exemple ?
« Je pense moi aussi que cela a dû lui sortir de la tête. Je dois dire, mademoiselle, que votre proposition mérite réflexion. L'école Momori est un établissement dont la réputation n'est plus à faire et je suis honorée que vous ayez envisagé d'intégrer Suguru à votre équipe pédagogique, compte tenu de son âge. »
Nozomi Arata dédia son plus joli sourire à son interlocutrice.
« Comme on le dit, « aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années » et votre fils est extrêmement talentueux. Je ne vous cache pas que sa notoriété au sein de Bad Luck nous intéresse également mais vous êtes du métier vous aussi et vous savez de quoi je parle, n'est-ce pas ?
- En effet, convint Haruka Fujisaki avec un petit hochement de tête en reposant délicatement sa tasse.
- Dans ce cas, puis-je vous laisser mes coordonnées ? Dans l'éventualité où Suguru changerait d'avis.
- Avec plaisir, dit la maîtresse de maison en s'emparant de la carte que lui tendait la jeune femme. Justement, je dois me rendre à Tokyo la semaine prochaine. Je vous informerai du résultat de notre discussion. »
La jeune assistante prit congé peu après ; manifestement, la mère du claviériste de Bad Luck était nettement plus réceptive à sa proposition que ne l'avait été celui-ci. Peut-être parviendrait-elle à le faire changer d'avis, d'autant que cette affaire de plagiat pouvait très bien prendre des proportions inattendues. Fujisaki n'allait certainement pas se laisser faire mais ce Keichi Lake paraissait lui aussi déterminé à aller jusqu'au bout. Pour l'instant, il n'y avait rien d'autre à faire qu'attendre.
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Plutôt que se morfondre dans sa chambre – celle dans laquelle Tohma l'hébergeait jusqu'à nouvel ordre – et pleurer sur son manque de liberté, Suguru épluchait depuis des heures les sites web consacrés à Masayuki Oshima. Si la plupart n'étaient constitués que de quelques pages, abandonnées depuis des années, certains étaient encore actifs et proposaient des informations intéressantes ainsi que des liens vers des sites d'écoute de musique en ligne.
Il apparaissait qu'Oshima était un chanteur engagé, qui avait milité très tôt au sein de l'association Greenpeace. Le début de sa carrière l'avait vu très engagé dans le combat écologique ; petit à petit, sans délaisser son idéologie de départ, il avait adhéré à des mouvements pacifistes. Ses prises de position parfois radicales auraient pu lui valoir d'être ostracisé par les médias ou une partie de son public mais curieusement il n'en avait rien été. Pourtant, on ne pouvait pas dire que ses textes collaient particulièrement aux canons des chansons de variété.
« Je viens de me réveiller après un mauvais rêve
Ma chair s'en allait en morceaux
Je ne pouvais plus marcher
Des milliers de poissons morts flottaient sur la rivière
Les arbres n'avaient plus de feuilles
C'était pourtant l'été… »
Cela avait peut-être tenu à sa personnalité. Son beau visage grave, son regard profond. Quoi qu'il en soit, sa mort tragique et ses engagements lui avaient valu le surnom de « Lennon japonais » et Suguru ne pouvait nier que le personnage avait quelque chose d'extrêmement charismatique. Cependant, tout ceci restait bien vague et il n'était nulle part fait mention d'une boîte à musique ou de quoi ce soit s'en approchant.
Son téléphone sonna, l'arrachant à ses réflexions. Il s'agissait d'Akira Mori.
« Bonsoir, monsieur Fujisaki. Je ne vous dérange pas ?
- Oh, bonsoir ! Non, pas du tout.
- Tant mieux. Je voulais vous faire part de quelque chose d'un peu particulier. Votre anniversaire tombe bien après-demain ?
- Oui, c'est bien ça. Le 6.
- En fait, j'ai prévu de vous offrir quelque chose à cette occasion, seulement, il faut que ce soit livré peu de temps avant d'être… consommé. Est-il possible de le déposer directement à votre maison de production ? Y serez-vous, d'ailleurs ? »
Les yeux de Suguru s'étaient mis à briller. Un cadeau de la part d'un chocolatier détenteur d'un diplôme de pâtissier ne pouvait être que quelque chose de cacaoté. Il en avait déjà l'eau à la bouche.
« Oui, mes collègues et moi serons à N-G.
- Parfait. Dans ce cas, je le ferai livrer vers midi.
- Entendu, j'avertirai l'accueil. C'est très gentil à vous d'avoir pensé à mon anniversaire, monsieur Mori, et vous connaissant j'ai vraiment hâte de découvrir ce que vous me réservez. Merci !
- Il n'y a pas de quoi. Passez une bonne soirée. »
Songeur, le claviériste reposa son téléphone. Akira était vraiment quelqu'un de bien. Ils ne s'étaient pas fréquentés si souvent que cela, principalement au cours des ateliers de travail du chocolat, pourtant ils avaient rapidement tissé des liens d'amitié. En outre, le jeune homme était prévenant ; après son agression, il lui avait fait parvenir une délicieuse pâtisserie en signe de réconfort. Inutile de dire que Suguru avait apprécié. Qu'avait-il bien pu lui préparer à l'occasion de son dix-huitième anniversaire ? Il était plus qu'impatient de le découvrir.
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C'est un Hiroshi quelque peu morose, bien qu'il ait parfaitement dissimulé ses sentiments, qui observait Suguru travailler sur des partitions tandis que Shuichi peaufinait son dernier texte sous l'œil vigilant de K. Il aurait tant voulu passer la soirée en compagnie de son petit ami, à l'occasion de son anniversaire, mais celui-ci n'avait toujours pas retrouvé sa liberté de mouvements. Quoi, il n'allait tout de même pas attendre jusqu'à sa majorité ! C'était ridicule. Et le secret de leur liaison devant rester inviolé, force leur était de feindre une simple camaraderie, ce qui, pour lui, était de plus en plus difficile. Ils ne communiquaient presque plus que par mails et téléphone, mais leurs contacts physiques s'étaient réduits à la portion congrue. Le guitariste s'était creusé la tête pour trouver un cadeau discret, qu'il avait été contraint de lui offrir à la sauvette, le matin même, à son arrivée. Un petit pendentif argenté en forme de clé de sol, rien de follement original, mais le jeune garçon paraissait avoir beaucoup aimé et ses baisers de remerciement n'avaient fait qu'accroître sa frustration. À ce rythme, il sentait qu'il allait devenir fou.
Le téléphone de Suguru sonna soudain, et son visage s'éclaira.
« Oui… Oui, s'il vous plaît, faites-le monter au studio. Merci beaucoup ! »
« Qu'y a-t-il, Suguru ? interrogea K, aussitôt sur le qui-vive.
- Un cadeau de la part d'un ami va arriver. Je vous en prie, monsieur K, inutile de tirer dessus ! s'empressa d'ajouter le claviériste. Ce ne sera pas une bombe, je peux vous le garantir ! »
Quelques instants plus tard, on frappa à la porte et K, qui avait tenu à aller ouvrir, prêt à sortir son arme, laissa passer un employé de N-G qui portait d'un air cérémonieux une longue boîte en carton rectangulaire ornée d'un frisottis de ruban doré.
« Qu'est-ce que c'est ? » s'enquit Shuichi avec curiosité. Son camarade trancha les 2 morceaux d'adhésif qui maintenaient la boîte fermée et l'ouvrit lentement, dévoilant un magnifique gâteau ressemblant à s'y méprendre au clavier d'un piano. Les touches noires et blanches, parfaitement régulières, reposaient sur une génoise recouverte d'un glaçage au chocolat au lait, lisse et brillant.
« Un Pianissimo géant ! s'exclama Suguru, émerveillé, sous les exclamations admiratives du reste de l'équipe. Il est magnifique !
- C'est un gâteau ? On dirait un véritable clavier, commenta Sakano.
- Qui t'a offert ça, Fujisaki ? C'est un super cadeau, renchérit Shuichi.
- Un ami chocolatier. Qu'en dites-vous, monsieur Nakano ? Il est superbe ! »
Hiroshi acquiesça, un sourire contraint aux lèvres. Ce damné Mori n'avait donc pas renoncé à faire la conquête de son petit ami… et force était de constater que, pour le coup, il venait de marquer beaucoup de points.
A suivre...
Nagisa Ôshima : cinéaste japonais né en 1932. Beaucoup de ses films ont fait scandale au Japon ou en Europe, par leur aspect politique (Nuit et brouillard du Japon, Furyo) ou transgressif (L'Empire des sens).
Ikebana : art traditionnel japonais basé sur la composition florale.
Aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années : citation du Cid, de Corneille.
La chanson attribuée à Masayuki Oshima est un extrait de Ravage, de Jacques Yvart.
