Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


CHAPITRE VI

Sobi ouvrit la porte du 100% Chocolate Café à Midori Nakano et entra à sa suite. S'il n'était pas particulièrement fan de chocolat, la mère de ses amis avait un petit faible pour le cacao et Hiroshi lui ayant parlé de ce salon, l'occasion avait été toute trouvée pour l'y conduire. Ils prirent place à une table, dans un coin, et étudièrent la carte un instant avant de lancer la conversation.

« Hé bien, as-tu des nouvelles de Yuji et Hiroshi ? Comment vont-ils ?

- Ils vont bien, mère. Yuji est en tournage pour un spot publicitaire en Hokkaido et Hiroshi… Lui, il a bien quelques soucis.

- Cette histoire de plagiat, n'est-ce pas ? Asato est très mécontent mais je ne crois pas qu'il soit coupable. C'est un fainéant, mais en musique il ne copierait jamais le travail d'un autre. Est-ce sérieux ?

- Je ne pense pas, ça leur fait juste un peu de mauvaise publicité. En tout cas, j'ai pensé à vous quand le nom de Masayuki Oshima est ressorti. C'était votre amour de jeunesse, n'est-ce pas ? »

Sobi vouait une profonde affection à Midori Nakano, et bien qu'il ne se soit jamais considéré comme un membre de la famille, monsieur Nakano et son épouse l'avaient encouragé à user du qualificatif « père » et « mère » à leur égard ; il ne le faisait d'ailleurs qu'avec un respect extrême, ce qui ne l'empêchait pas, parfois, de se montrer quelque peu taquin, comme en cet instant.

Comme il l'avait escompté, madame Nakano rougit et accueillit le gâteau que la serveuse déposa devant elle avec soulagement.

« Amour de jeunesse, c'est un bien grand mot. Masayuki Oshima véhiculait avec talent des idéaux qui correspondaient à notre époque. Ses textes étaient très soignés, pas comme… pas comme certaines chansons d'aujourd'hui, si tu vois ce que je veux dire. Je ne dis pas ça pour les Bad Luck mais autrefois on entendait de véritables chansons à texte et profondes. Soleil d'Hiver… Rien que le titre promettait de jolies paroles. J'ai entendu la mélodie, elle est très belle.

- Vous savez, celle de Bad Luck aussi, ils ont bien travaillé et leur chanson n'est pas superficielle. » Pour une fois, se retint-il d'ajouter.

« Oshima, c'était aussi un style de vie, il serait allé loin s'il… s'il n'avait pas disparu si jeune, et de manière si tragique. Peu de gens le savaient, mais Asato m'a révélé que son grand-père avait été un héros de guerre.

- Il n'était pas un fervent pacifiste ?

- Si bien sûr ! Et écologiste en plus. »

Sobi remua lentement sa cuillère dans son café, l'air songeur.

- Comment père a-t-il su cela ? Grâce à ses archives ?

- Bien vu ! Lui et sa passion des affaires militaires… On ne dirait pas à le voir mais je sentais qu'il prenait plaisir à me parler de ça.

- Il devait être jaloux d'Oshima. Et quel était le nom de ce vaillant aïeul ?

- Tadahiko Inoue, je crois. Il est mort jeune aussi. Il était capitaine dans l'armée Shôwa et a participé à la prise de Nankin. Il est mort au combat quelques années plus tard et a été honoré.

- Evidemment, avoir un membre de sa famille relié aux événements de Nankin, ce n'est pas très reluisant pour un pacifiste. Il a été fort de taire l'information. Ç'aurait fait un scandale épouvantable à l'époque.

- Encore aujourd'hui, j'imagine. Mais parlons d'autre chose, tout ceci n'est pas très joyeux. Est-ce que tu es toujours célibataire ? Un garçon aussi élégant et travailleur ne devrait pas manquer d'amis.

- C'est justement ça le problème. Il y a trop de soupirants, il m'est impossible de faire un choix, plaisanta Sobi, qui avait avoué très tôt ses préférences à Midori Nakano, en levant la main pour commander un autre café. Ou alors je pourrais croquer ce jeune homme, dit-il en indiquant un employé en train de servir. Qu'en pensez-vous ?

- Oh, So-chan ! Je pourrais peut-être te présenter le fils d'un collègue. Il est assez charmant, ma foi.

- Mère, tous les parents trouvent leur enfant charmant. »

En quittant le 100% Chocolate Café, Sobi se sentait plutôt content de lui. L'information qu'il avait apprise valait de l'or et Hiroshi allait devoir payer très cher pour l'avoir. Cette perspective le ravissait depuis quand lui faisait-on des cachotteries, à lui ?

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Une autre mère méditait sur son fils et les cachotteries qu'il lui faisait. Haruka Fujisaki comprenait le silence de Suguru à propos de sa petite amie : elle-même ne se serait pas confiée à ses parents sur un sujet pareil. Mais qu'il taise ses opportunités professionnelles, et surtout son agression, la mettait hors d'elle. Elle avait cru instaurer entre eux un climat de confiance et de respect mais tout ça avait été bafoué, et au nom de quoi ? Maintenant elle était méfiante et avait décidé d'arriver inopinément à Tokyo. Il avait été convenu que Ritsu et elle devaient assister à la soirée d'anniversaire donnée chez Tohma. Elle avait bien sûr prévenu son neveu mais lui avait demandé de taire l'heure de son arrivée et, après avoir confié Ritsu à Mika, elle avait pris un taxi pour se rendre à N-G.

Le rejoindre là-bas n'a rien d'anormal, songea-t-elle en sortant du véhicule.

Dans le hall, le manager américain – chargé d'escorte et de surveillance – la salua et lui apprit que son fils était en salle de répétitions avec son collègue Nakano.

Encore celui-là, pensa-t-elle avec un peu d'agacement. Certes, professionnellement parlant, le jeune homme paraissait plus fiable que son compère Shindo mais elle aimait autant qu'il se tienne à l'écart de son aîné. Les kamis seuls savaient quelles idées il était susceptible de lui mettre en tête ?

« Passent-ils beaucoup de temps ensemble ? s'enquit-elle.

- Pas plus que ça. Ils sont sortis boire un verre à quelques reprises, avec moi bien sûr, s'empressa d'ajouter K, mais rien de plus.

- Merci, monsieur K, de veiller sur mon fils. »

La salle où se trouvaient les deux musiciens était silencieuse, trop silencieuse. Sur la table étaient posés un briquet et un paquet de cigarettes qui lui parut familier. Des Black Devil. L'étui gris frappé d'un logo rouge lui rappela celui qu'elle avait trouvé dans le tiroir de la table de chevet de Suguru. La même marque. Il ne pouvait s'agir que d'une coïncidence, n'est-ce pas ? Tout comme l'insistance du garçon pour se faire héberger chez le guitariste plutôt que chez Tohma après son agression !

Se pouvait-il que son intuition ait été la bonne… et que Suguru soit plus qu'ami avec ce grand rouquin de Nakano ?

Le studio était vide et il n'y avait personne non plus du côté de la cabine vitrée d'enregistrement. Elle entendit la porte s'ouvrir et fit instinctivement un pas en arrière afin de se dissimuler derrière la paroi. Des rires mêlés lui parvinrent, parmi lesquels elle identifia celui de Suguru.

« Shuichi n'est pas encore arrivé, dit la voix plus grave de Nakano. C'est pas lui qui viendra nous déranger un jour.

- Monsieur Sakano ne va sans doute pas tarder… Oh ! Maman ? »

Madame Fujisaki venait de passer dans la salle de détente, un petit sourire aux lèvres, qui se figea à la vue de la main que le guitariste retira vivement de l'épaule de son jeune camarade.

« Bonjour, les salua-t-elle en avançant vers eux. Je tenais à te faire une surprise, Suguru.

- Vous devez avoir des choses à vous dire, dit Hiroshi après avoir salué la mère de son ami, je vais fumer à la cafétéria. »

Haruka Fujisaki n'en fut pas dupe. Le geste de Nakano ne lui avait pas échappé, ni l'air surpris – coupable ? – de son fils. La discussion à l'hôpital prenait soudain tout son sens. Encore une chose que Suguru lui avait cachée, manifestement.

« Bonjour maman, tu… Ritsu n'est pas avec toi ?

- Je l'ai déposé chez Tohma. Bien. Je ne vais pas aller par quatre chemins, Suguru. Ton… ami, Nakano, pourrait avoir de sérieux problèmes si sa… relation avec un garçon, mineur de surcroît, venait à être connue. »

C'était du bluff, en grande partie mais la réaction – ou absence de réaction dans ce cas – de son fils lui confirma qu'elle avait tapé juste. Jusqu'alors, elle n'avait pas décelé chez son aîné la moindre propension à être attiré par les garçons ; en même temps, elle ne s'était jamais particulièrement intéressée à la vie sentimentale de Suguru. Cette révélation la choquait, bien sûr, même si, dans la famille, Tohma aussi cultivait des préférences floues. Que Suguru fonctionnât de même, elle pouvait à la rigueur le concevoir ; mais qu'il ait choisi Nakano ! Ce type n'avait rien pour lui. Il était inconséquent, désinvolte et traînait une image de cavaleur volage qui se vautrait dans le stupre. Toutes choses qui entraîneraient son fils au fond d'un gouffre si cela venait à se savoir.

Quitte à aimer les hommes, autant en choisir un de propre sur lui, songea-t-elle avec amertume.

Suguru pâlit. Qu'est-ce qui les avait trahis aux yeux de sa mère ? Que devait-il faire ? Nier ou reconnaître les faits ?

« Je t'épargne de me répondre, Suguru. Parles-en à ton ami et conseille-lui d'agir selon la loi. Ses parents risquent de ne pas être complaisants. »

Suguru déglutit. Au moins, c'était clair.

« À part ça, ton frère me charge de te dire qu'il t'attend avec impatience. »

Le claviériste se força à conserver un air détaché, mais il avait bien saisi les menaces de sa mère. Il allait répondre quelque chose quand la porte s'ouvrit à la volée.

« C'est trop horrible ! s'époumona Shuichi en s'engouffrant dans le studio, débraillé et les cheveux en bataille. Oh, bonjour madame.

- Bonjour, monsieur Shindo. Bien, je vous laisse. Quant à toi, Suguru, réfléchis à ce que je t'ai dit. À ce soir. »

Hiroshi revint à son tour et fut surpris par le regard dur que lui lança la mère du claviériste avant de s'en aller. La vibration de son téléphone le tira de sa rêverie. C'était Suguru. « On doit parler ce soir » disait le message. Il leva un regard interrogateur vers son auteur, mais bien évidemment, rien ne se lisait sur son visage. Il n'était malheureusement pas possible pour eux de discuter ici et maintenant de problèmes personnels, qui plus est sentimentaux ; il devrait donc attendre.

La journée finie, Shuichi s'éclipsa le premier, abandonnant ses collègues, suivi peu après par Sakano.

« Reste avec lui, Nakano. Je vais m'en griller une et on y va, Fujisaki. Okay ? » lança K en quittant la salle sans laisser à personne le temps de répondre.

« Ma mère est au courant pour nous ! » s'exclama Suguru sans préambule aussitôt la porte refermée, pressé par le peu de temps dont ils disposaient avant le retour de leur manager. « Et je crois qu'elle veut que nous nous séparions, sinon elle portera plainte contre vous. »

Hiroshi ne répondit rien et se contenta de le regarder d'un air dubitatif. Comment sa mère pouvait-elle savoir ? Et puis même ?

« Dites quelque chose ! s'emporta le claviériste.

- Qu'est-ce que tu veux que je dise ? Qu'on s'en fiche et qu'on va continuer à se voir tout de même, ou bien que je vais partir en croisade contre ta mère, tel un chevalier servant ? Ce n'est pas de moi qu'il faut attendre du fin'amor. »

Suguru se sentit quelque peu piqué par cette réflexion.

« Ça, je le sais bien ! » rétorqua-t-il.

Cette fois, ce fut au tour du guitariste de se sentir blessé. En fin de compte, la remarque de madame Fujisaki n'avait été que la catharsis des sentiments réels de Suguru. Le rapprochement occasionné par leur séparation physique avait été fallacieux. À bien y réfléchir, jusque-là, chacun vivait sa vie de son côté, dans son appartement, sans s'engager d'un côté comme de l'autre. Et cela ne signifiait qu'une seule chose.

Il ne m'a jamais aimé, songea Hiroshi, soulagé de ne pas s'être engagé émotionnellement dans leur liaison.

Dès le début de leur histoire, il avait su quelle en serait l'issue : une séparation. Comme avec Ayaka. Deux êtres en apparence inoffensifs, mais en réalité féroces. De là à ce que ce fichu Mori ait précipité les choses, il n'y avait qu'un pas ; au moins avait-il le champ libre, à présent. Et lui serait le chevalier servant que requérait Fujisaki.

« Va voir ton chocolatier si je ne te conviens plus. Lui sera parfait et dévoué.

- De quoi parlez-vous ? Pourquoi le mêlez-vous à cette histoire ?

- Pourquoi ? Parce que tu es un abruti pour ne rien voir ! Il te tourne autour depuis le début. Tu crois vraiment qu'il fait des chocolats pour tout le monde ? Et toi tu passes tous tes samedis avec lui ! » cingla Hiroshi, s'efforçant de maîtriser le volume de sa voix. Suguru encaissa le coup mais contre-attaqua aussitôt.

« Il fallait me le dire que vous étiez possessif, que je ne pouvais voir personne en dehors de vous, et surtout que j'étais un abruti ! » siffla-t-il, offensé. Nakano croisa les bras afin de masquer le tremblement de ses mains.

« Tu es libre, là. Vois qui tu veux et quand tu le veux. Et comme ça ta maman sera contente. »

Ils se fixèrent un moment sans parler, frémissant de colère rentrée. Etait-ce fini ?

« Je te rapporterai les quelques affaires qui sont chez moi », conclut le guitariste en quittant la pièce sans se retourner.

Oui. A cause d'une broutille, c'était fini. Suguru s'assit sur une chaise, tremblant. Jamais il n'avait souhaité ça. Il pouvait encore courir à la suite d'Hiroshi et le rattraper afin de recoller les morceaux.

« Mais pourquoi lui ne fait-il jamais rien ? » murmura-t-il en serrant les poings de toutes ses forces. Il se mordit la lèvre, une grosse boule douloureuse au fond de la gorge.

Parce qu'il ne m'aime pas, conclut-il.

Il prit une profonde inspiration et récupéra ses affaires. K n'allait pas tarder à revenir et il ne devait rien montrer de son chagrin.

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« Te voilà rendu, Suguru. Bonne soirée et à demain !

- Merci, monsieur K, répondit le garçon avec amabilité. À demain. »

Il composa le code d'accès au grand immeuble luxueux dans lequel logeaient son cousin et son épouse et se dirigea à pas lents vers les ascenseurs. Tout au long du trajet de retour il avait conservé un visage impassible, répondant avec un naturel qui l'étonnait encore à la conversation de son manager qui, par chance, ne se montrait jamais très expansif avec lui. Il ne s'était pas vraiment attendu à ce que la rupture se produise véritablement. Ils auraient pu… faire semblant, le temps que les choses se tassent, mais le manque de réaction d'Hiroshi l'avait abasourdi. Comme s'il lui était égal qu'ils se séparent, en fin de compte. Et cette insulte qu'il lui avait lancée, qu'il n'était qu'un abruti ! Quel amant un tant soit peu attentionné dirait cela à son ou sa petite amie ?

Il avait eu raison, finalement, de ne pas se livrer entièrement à Nakano. Il n'en aurait été que plus vulnérable, et ce n'était pas quelque chose que l'on pouvait se permettre lorsqu'on était un Seguchi.

À peine eut-il franchi la porte du grand appartement de son parent que Ritsu lui bondit dessus avec fougue.

« Joyeux anniversaire, grand frère ! l'accueillit-il. Je suis content de te revoir !

- Moi aussi, Ritsu. Ma parole, on dirait que tu as grandi depuis la dernière fois ! »

Ne rien laisser non plus paraître devant sa famille. Sa mère seule savait ce qu'il en était mais aux yeux de tous les autres, il ne venait pas de se séparer de son petit ami, il ne se sentait pas affreusement blessé par ses insinuations et ses insultes. Tout était normal, s'il l'on faisait abstraction du contexte un peu particulier dans lequel étaient plongés les membres de Bad Luck.

« J'ai vu sur le site officiel de ton groupe que tu avais eu un super gros gâteau d'anniversaire, poursuivit le petit garçon. On dirait vraiment un clavier de piano ! Il t'en reste encore ?

- Allons, Ritsu, n'ennuie pas ton frère, intervint madame Fujisaki. D'ailleurs, j'ai à lui parler. Peux-tu nous attendre au salon, s'il te plaît ? »

Ritsu retourna docilement dans la pièce voisine et sa mère se tourna vers son aîné.

« Hé bien ? As-tu pu t'expliquer avec Nakano ?

- Oui, maman. Et tu n'as plus à t'en faire. Comme tu le souhaitais, nous ne sommes plus ensemble. »

Haruka Fujisaki le dévisagea d'un air surpris et soupçonneux tout à la fois. Elle ne s'était pas attendue à une reddition si rapide, et si absolue. Certainement, Suguru tentait de jouer au plus fin avec elle.

« Si tu penses me faire croire que vous avez cessé de vous voir juste pour donner le change, sache que ça ne prendra pas avec moi, Suguru.

- C'est la vérité », répondit simplement le jeune garçon, et le regard triste empli de douleur qu'il lui renvoya était trop sincère pour qu'il s'agisse d'un quelconque mensonge. Les Seguchi savaient à merveille dissimuler leurs sentiments et leurs états d'âme ; mais feindre une douleur aussi entière aurait relevé du tour de force. Elle éprouva un bref élan de compassion pour son fils mais l'essentiel était accompli ; il s'était séparé de ce personnage aux mœurs douteuses. Pour le reste, il s'en remettrait.

« Très bien. Tu verras par toi-même que tu as agi pour le mieux. Allons rejoindre ton frère, à présent.

L'affaire était close et elle ne réclamerait pas d'explications.

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Sobi tira une profonde bouffée sur son kiseru, sa pipe en bambou à long tuyau, et exhala lentement un ruban de fumée tout en observant d'un regard pénétrant Hiroshi assis en face de lui. Le guitariste avait beau afficher son habituel air décontracté, il paraissait sur les nerfs.

« Tu veux encore un peu de thé, Hiro ?

- Non, merci. Je n'ai pas très soif.

- Tu ne m'as toujours pas dit avec qui tu sortais. Si tu veux que je t'en apprenne un peu plus sur le chanteur préféré de ta chère maman, il va falloir te montrer un peu plus loquace que tu ne l'es. »

Hiroshi joua avec sa tasse d'un air distrait.

« Je ne sors avec personne.

- Ça ne prend pas avec moi, tu devrais le savoir.

- C'est pourtant la vérité », lâcha le jeune homme avec lassitude, et Sobi nota que, contrairement à d'habitude, son intonation était froide ; rien à voir avec le ton léger qu'il adoptait habituellement quand il parlait de ses amours.

« Bien… Dans ce cas, il ne me reste qu'à te révéler tout ce que j'ai appris sans rien obtenir en contrepartie. Tu es d'une inqualifiable cruauté, tu sais ? Moi qui me faisais une joie de t'extorquer enfin le nom de ta petite amie… ou ton petit copain. »

Un faible sourire éclaira brièvement le visage d'Hiroshi. Il avait eu raison de ne jamais mentionner Suguru à qui que ce soit. Dès le départ il y avait eu cette distance persistante entre eux et même s'il avait voulu y croire, il avait toujours craint que leur relation ne s'achève de cette manière. Hé bien, c'était fait.

Sobi se leva, regroupant les pans de son kimono rouge autour de lui, et alla chercher dans un superbe meuble laqué une liasse de feuilles attachées par un trombone. Son appartement était à son image ; flamboyant. Féru d'histoire, il en avait aménagé chacune des pièces de manière à recréer une époque. Le salon, avec ses meubles bas marquetés de nacre et ses paravents ornementés, plongeait les visiteurs quelques deux cents ans en arrière, en pleine ère Edo.

« Voilà tout ce que j'ai pu apprendre sur cet Oshima. Comme je suis un garçon méticuleux, j'ai fait des recherches complémentaires à la bibliothèque et j'ai passé plusieurs heures de mon existence à compulser des archives poussiéreuses et m'user les yeux sur des lecteurs de microfiches. Tu ne devineras jamais sur qui j'ai trouvé des choses… intéressantes », dit le jeune homme en reprenant sa place sur le divan. Le premier geste d'Hiroshi fut de hausser les épaules et d'écarter ces documents de devant lui ; c'était Suguru qui s'intéressait à Oshima, pas lui, et maintenant qu'ils n'étaient plus ensemble, rien ne pouvait moins lui importer. Par égard pour Sobi, cependant, il fit l'effort de se saisir des feuilles et d'y jeter un coup d'œil. Tout y était clairement présenté, mis en forme sur un traitement de textes et agrémenté de photos ; il l'avait dit, Sobi était véritablement quelqu'un de méticuleux.

« Pour être honnête, ça ne m'intéressait pas au début mais j'ai fini par me prendre au jeu. En faisant des recoupements avec ce que ta mère m'avait raconté, je suis parvenu à reconstituer le pedigree d'Oshima et son grand-père paternel a vraiment fait partie de l'armée Shôwa qui a participé au sac de Nankin, en 1937.

- Le sac de Nankin ? répéta Hiroshi.

- Oui. Pour un pacifiste convaincu, ça la fichait plutôt mal, n'est-ce pas ? Mais en réalité, ce fait n'a jamais été rendu public. Cela dit, je doute que beaucoup de gens se soient offusqués ; toi qui usais tes fonds de culotte sur les bancs du lycée il y a encore peu de temps, que sais-tu des événements de Nankin ? »

Le guitariste fouilla sa mémoire. Ses souvenirs scolaires étaient vagues mais il ne se rappelait pas avoir abordé ce point particulier de l'histoire contemporaine japonaise autrement que par un nom mentionné au détour d'une phrase. Il s'agissait d'une ville chinoise prise par l'armée impériale qui avait envahi la Mandchourie quelques années auparavant. Il n'en savait pas plus et n'avait jamais cherché non plus à en apprendre davantage.

« Pas grand-chose, reconnut-il. Je devrais ?

- Non, compte tenu de l'effort fourni par nos politiques pour effacer des programmes scolaires cet épisode peu glorieux de notre histoire. Mais au vu des engagements politiques d'Oshima, ça peut avoir eu une importance. »

Sobi chercha parmi les feuilles et en tira une qui comportait une photo aux couleurs délavées. Plusieurs personnes étaient assises les unes à côté des autres sur un large escalier en un joyeux groupe souriant. Masayuki Oshima y figurait, tenant une guitare, un bras passé autour du cou d'une jolie jeune fille souriante à l'allure bohème, mais ce n'était pas sur lui qu'était dirigé l'intérêt du jeune homme.

« Tous ces gens font partie de ces artistes engagés qui prônaient le départ des troupes américaines de leurs bases au Japon et la fin de la course à l'armement dans le monde. Là encore, il faut se resituer dans le contexte ; au début des années quatre-vingts, date à laquelle a été prise cette photo, le rideau de fer soviétique était bien en place et c'était encore la guerre froide. La fille à côté d'Oshima est Sayoko Shibasaki, tu la reconnais ? »

Sayoko Shibasaki était une actrice célèbre ayant interprété de nombreux rôles pour le grand et le petit écran. Qui ne la connaissait pas ? Sur la photo elle était très jeune, à peine la vingtaine, et ne ressemblait que peu à l'élégante femme de presque cinquante ans qu'elle était aujourd'hui.

« Mais c'est lui qui nous intéresse en particulier, reprit Sobi sans laisser le temps à son ami de répondre, désignant de l'index un jeune homme brun dont les cheveux atteignaient les épaules. Un certain Keichiro Saegusa, bassiste à l'époque d'un groupe appelé Doggy Walk surfant lui aussi sur la vague des artistes politiquement engagés. Le fait est que ce personnage n'aurait pas le moindre intérêt pour nous s'il n'était pas réapparu récemment sous l'identité du respectable Keichi Lake, parolier canadien de son état. »

Si Sobi s'était attendu à ce que sa révélation fasse l'effet d'une bombe, il en fut pour ses frais. Hiroshi se contenta de hausser les épaules.

« Lake a toujours prétendu être un ami proche d'Oshima, il n'y a rien de bien mystérieux là dedans », commenta-t-il. Son ami adopta un air offusqué et souffla un nuage de fumée.

« C'était bien la peine que je me soies donné autant de mal pour un « Je le savais déjà » méprisant de ta part. Tu mériterais que je te mette à la porte, Hiroshi, après tout ce temps passé à m'abîmer la vue à la bibliothèque ! Heureusement pour toi que je réserve toujours mes meilleurs atouts pour la fin.

- Excuse-moi, soupira le guitariste en tirant une cigarette de son paquet. Je… suis un peu à cran.

- Ce qui signifie que tu n'as pas baisé depuis un certain temps. Pauvre de toi. Mais je gage que ce qui vient saura t'intéresser suffisamment pour te faire oublier temporairement tes malheurs. »

Intrigué en dépit de tout, Nakano croisa les bras et attendit.

« Apparemment, ce cher Lake a tout fait, une fois au Canada, pour qu'on oublie son passé de militant ; il est allé jusqu'à changer de nom, Lake étant une émanation du kanji « Sae » qui, dans son nom, se lit comme « mare » ou « étang ». Pas follement original, je dois dire… Enfin, il était peut-être proche d'Oshima à une époque mais il a manifestement retourné sa veste. Tout du moins, sa biographie officielle ne mentionne en aucun cas son amitié avec lui, pas plus que son appartenance à Doggy Walk. Étrange, non, pour quelqu'un qui veut vous traduire en justice pour préjudice ?

- Effectivement, ça ne colle pas trop, convint Nakano, sincèrement impressionné par le résultat des recherches de son ami.

- Ce qui colle, en revanche, c'est la date de son départ du Japon. Dans sa bio, il est dit qu'il souhaitait expérimenter un autre style de vie et de musique. Or, son départ a eu lieu en septembre 1994. Oshima a été assassiné en juillet de la même année. Sacrée coïncidence, je dois dire. »

Hiroshi opina pensivement. En effet, compte tenu des circonstances, il y avait de quoi se poser quelques questions.

Mais en quoi cela le concernait-il, à présent ?

A suivre...


Armée shôwa : armée impériale japonaise pendant la première partie de l'ère shôwa (1926-1945).
Fin'amor : le fin'amor, ou amour courtois est la façon réglementée de se comporter en présence d'une femme de qualité, dont on retrouve des traces au Moyen Âge dans la poésie et la littérature.
Le négationnisme dans les manuels scolaires au Japon : créée en 1997, la Société pour la rédaction d'un nouveau manuel d'histoire veut rompre avec la vision « automutilatrice » (jigyaku shikan) de l'histoire du Japon et propose de supprimer des formules telles « guerre d'agression » (Shinryaku sensô) de tous les passages évoquant la guerre contre la Chine, ainsi que l'expression « le grand massacre de Nankin » (Nankin daigyaku) – laquelle a d'ailleurs tendu à s'effacer au profit de l'euphémisme « affaire de Nankin » (Nankin jihen), suite à la demande faite par le Ministère de l'Education en 1999.
En 2001, le premier ministre Koizumi s'est rendu au temple Yasukuni honorer la mémoire des plus illustres combattants nippons parmi lesquels se trouvent quatorze criminels de guerre. Au milieu des années 2000 encore, les exactions de l'armée japonaise en Chine et en Corée étaient largement minimisées, et l'occupation japonaise décrite comme largement bénéfique à ces pays.
Pour en savoir plus, lire aussi l'excellent article de Philippe Pons sur Le négationniste dans les mangas dans les archives en ligne du Monde diplomatique.