Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE VII
De retour chez lui, Hiroshi parcourut les feuillets que lui avait donnés Sobi. Devait-il en parler à Suguru, et si oui, comment ? Rien n'était allé aussi vite entre eux que leur rupture. Quelle ironie ! Il se prépara un autre joint. C'était le cinquième mais qu'importait, ce n'était pas un peu d'herbe qui allait l'étourdir. Quelque chose de plus fort par contre… Il regarda par la fenêtre. Le néon aveuglant d'un strip show – The Shrine – donnait une impression de soleil artificiel et de journée sans fin. Il n'aurait pas à aller bien loin pour trouver de quoi s'embrumer la tête mais le besoin de ne pas quitter son cocon l'emporta. Il écoutait depuis des heures Toxicity en boucle mais la musique glissait sur lui comme la pluie sur les vitres, il ne l'entendait plus. Il avait fait un bond de six mois dans le passé. C'est sur le deuxième album de System of a Down qu'il avait conclu avec Suguru. Il lui racontait des anecdotes sur Daron Malakian, à la guitare et au chant, et John Dolmayan, le batteur.
« Lors de l'enregistrement de Toxicity, ils ont commencé à se disputer et John a accidentellement ouvert la lèvre de Daron. Furax, ce dernier a attrapé le pied du micro et l'a lancé sur lui. Ces deux boulets ont fini à l'hôpital et sur le chemin, ils ont rigolé de cette histoire.
- Heureusement que monsieur Shindo vise mal, ça pourrait m'arriver, avait plaisanté le claviériste. À bien y réfléchir, non. Nous ne nous réconcilierions jamais, j'en ai peur. »
Régulièrement, ils passaient la soirée chez l'un ou chez l'autre, parlant de leur journée ou de musique en général, puis se séparaient après un dernier baiser. Ce soir-là, Suguru n'avait pas semblé vouloir partir. Il avait mis longtemps à boire son café, en avait demandé un autre, posait des questions. Hiroshi avait attendu une ballade pour se rapprocher de lui. Il l'avait embrassé puis lui avait caressé la cuisse ; après, tout était allé très vite. Le moment tant espéré était enfin arrivé. S'il avait dû planifier pareil dénouement, il aurait fait un effort sur la cuisine et la musique ; des plats à emporter coréens et de la musique américaine étaient de bon goût mais il aurait préféré quelque chose de plus romantique. Quoique à bien y réfléchir, Nakano était plus spontané que romantique. Dans la chambre, en revanche, il s'était montré le plus doux et prévenant possible. Le disque tournait toujours mais il ne l'entendait plus. Seuls les soupirs de son petit ami retenaient son attention. Tout devait être parfait – ou approcher la perfection.
Ce soir aussi le disque tournait en boucle mais il était seul, définitivement seul. Il serra les poings comme pour faire taire la douleur qui lui écrasait la poitrine. Il fallait se rendre à l'évidence : sa tentative de ne pas s'attacher avait lamentablement échoué, et le responsable de cette situation, c'était lui. C'était lui qui avait quitté Suguru.
De toute façon, c'est trop tard, se dit-il en songeant à l'ombre d'Akira Mori.
Il resta un moment immobile, éclairé par le néon, puis se dirigea lentement dans la salle de bains où il prit une longue douche purificatrice.
XXXXXXXXXX
Hiroshi ne dormit pas vraiment, ce qui ne l'empêcha pas de savoir au petit matin qu'il surmonterait cette nouvelle rupture. Ce jour, et les deux qui suivraient, allaient constituer une épreuve difficile : paraître comme avant, comme si presque deux années aux côtés de Suguru ne s'étaient jamais écoulées.
Arrivé devant N-G, il inspira puis s'engouffra dans le building. Il savait que Shuichi ne serait pas encore arrivé, mais Suguru oui. Il avait d'abord pensé attendre son meilleur ami dans le hall mais il s'était ravisé. Il était adulte à présent, et peu importaient les battements angoissés et trop véloces de son cœur il allait avoir vingt-deux ans et n'entendait pas reculer devant la situation. D'une main déterminée, il poussa la porte du studio et salua brièvement son ex-petit ami, puis accrocha sa veste en cuir au portemanteau, s'assit à sa place et, comme chaque matin, accorda sa guitare. Cette tâche terminée, il sortit fumer sa dernière cigarette avant la pause.
Finalement, rien ne change, songea-t-il, désabusé.
Une seule chose, mais de taille, avait changé : il était seul sur la terrasse. Ce n'est que là qu'il prit conscience de la place qu'avait occupée Suguru dans sa vie. Même les soirs où ils ne se voyaient pas, ils s'appelaient, et combien de petits moments au fil de la journée passaient-ils ensemble ? Il écrasa sa cigarette dans un cendrier et regagna la salle en même temps que Shuichi arrivait.
La répétition se déroula dans une ambiance studieuse, et ce n'est qu'à la pause qu'Hiroshi put donner à Suguru les informations recueillies par Sobi. Un peu nerveux, il alla trouver le claviériste qui ne s'était pas éloigné de son instrument et le regarda venir sans un mot, le visage fermé.
« Mon ami a trouvé ceci sur Oshima, ça peut peut-être t'intéresser », dit-il d'un ton qu'il espérait badin. Suguru prit les feuilles et le remercia, l'air et la voix neutres, avant de se remettre à ses réglages. Oppressé, le jeune homme sortit lui aussi du studio.
Dans le couloir, une voix féminine le héla. Il se retourna et reconnut une des filles, dont le prénom lui échappait, préposée au courrier des fans.
« Tu vas fumer ? Je peux venir avec toi ? » demanda-t-elle.
Ils prirent un café au distributeur et se rendirent sur la terrasse. Le ciel était plombé, signe d'une averse imminente, mais il faisait très chaud. La jeune fille s'adossa à la grille du balcon et sourit.
« C'est rare de te voir seul. Fujisaki est souvent avec toi et… je dois dire qu'il m'impressionne un peu. Je serais venue te trouver avant, sinon. »
Nakano sourit. En effet, son ex-petit ami n'était pas d'un abord particulièrement avenant, mais lui avait su la chaleur dont il était capable. Ce petit secret le réjouit quelques secondes jusqu'à ce qu'il se rappelle que ces moments-là ne lui appartiendraient plus.
« Bah, il aboie beaucoup mais il n'est pas méchant, dit-il simplement en rejetant la fumée de sa cigarette.
- Tu fais quoi après le boulot ?
- Euh… » Le guitariste en parut quelque peu décontenancé. Impossible de se rappeler du nom de cette fille – Chiwa Mido se souvint-il après coup – et voilà qu'elle l'invitait à sortir à peine était-il célibataire. Était-ce inscrit sur son front ? « Je… Rien, en fait. »
La vie continuait et s'enfoncer dans la déprime n'était pas dans son caractère. S'il pouvait grappiller quelques heures d'oubli par-ci, par-là, autant le faire.
XXXXXXXXXX
Les jours s'écoulaient tristement dans une inlassable et fastidieuse routine en dépit du temps estival resplendissant. Le soleil artificiel du Shrine éclairait les insomnies d'Hiroshi et lui rappelait que si lui avait perdu sa gravité, le monde tournait toujours, lui.
« Wah, c'est qui ce mec ? Il est trop canon ! s'exclama Chiwa en indiquant un jeune homme en kimono bleu marine qui attendait sur le trottoir, de l'autre côté du parvis, un soir où ils quittaient ensemble les locaux de N-G.
- C'est… Sobi Mizutani, un ami, soupira Hiroshi.
- Présente-le moi, présente-le moi ! »
Sobi, qui les avait vus, se dirigea vers eux et interpella son ami.
« Moi qui me faisais du souci pour toi… Je vois que tu es en très agréable compagnie, dit-il en guise de salut.
- Bonsoir, Sobi. Je te présente Chiwa Mido, elle travaille à N-G elle aussi.
- Hiroshi, tu gardes tes plus jolies collègues pour toi, à ce que je vois. Je suis ravi de faire votre connaissance, mademoiselle Mido. Que diriez-vous d'une petite douceur chocolatée afin de faire plus ample connaissance ? Je connais justement un endroit charmant. »
L'endroit charmant en question n'était autre que le 100% Chocolate Café. Hiroshi tenta de se débiner mais face à Sobi il ne faisait pas le poids. Le petit établissement était déjà bien rempli à cette heure de la journée. Ils s'installèrent dans la salle climatisée puis Chiwa s'excusa et les quitta un court instant.
« Voilà un serveur sur qui j'aimerais bien mettre la main. Littéralement, évidemment, dit Sobi en désignant discrètement Akira Mori.
- Il n'est pas vraiment serveur. C'est un des chocolatiers, rétorqua Hiroshi, presque agressivement.
- Tu en sais des choses. Il t'a fait du tort pour que tu ne l'aimes pas ?
- Bien sûr que non !
- Tu ne m'avais jamais parlé de cette Mido, fit remarque Sobi, changeant d'angle d'attaque.
- Ne la drague pas pour rien, ce ne serait pas très sympa.
- Pourquoi, tu as des vues sur elle ? interrogea le jeune homme.
- Non. Je n'ai de vues sur personne, répondit son ami, agacé par ce tir nourri de questions.
- Et ton histoire avec Oshima, elle avance ?
- Pas vraiment », lâcha Hiroshi en jouant avec son briquet. Chiwa les rejoignit et la discussion changea pour aborder des sujets légers et superficiels, de ceux qui permettaient, le temps d'un instant, d'oublier les soucis. Ils bavardèrent un peu plus d'une heure avant de quitter le café. Une fois dehors, cependant, Hiroshi réalisa qu'il avait oublié son briquet sur la table et retourna le chercher. Comme il se dirigeait vers la table, Akira Mori se précipita vers lui.
« Et bien, vous êtes seul aujourd'hui, monsieur Nakano.
- Non, vous avez bien vu que deux personnes m'accompagnaient rétorqua le guitariste avec humeur.
- Je parlais de Fujisaki. Ça fait un moment qu'on ne vous voit plus ici et là… il ne vous accompagne pas. De l'eau dans le gaz ? »
Hiroshi serra les poings, fourra son briquet dans sa poche et quitta le café sans même répondre. Qu'il aille au diable et s'étouffe avec son chocolat, celui-là ! Au dehors, Chiwa, qu'il croyait partie, paraissait l'attendre, assisse sur le bord d'un bac à fleurs, tandis que Sobi s'était éloigné de quelques pas pour téléphoner.
« À discuter avec Mizutani, j'ai failli oublier de te donner ça, lui dit-elle en sortant un petit paquet de son sac.
« C'est… pour moi ?
- Oui mais pas de ma part ! En fait, il y a quelques temps, Fujisaki et toi avez parlé de boîte à musique et…
- Tu nous écoutais ? » l'interrompit Hiroshi, alarmé. Qu'avait-elle surpris ?
« Il se trouve que vous vous trouviez dans notre service, et si tu n'es pas content, je la garde pour moi ! »
Un peu confus, le jeune homme s'excusa et prit le paquet. Il contenait une boîte à musique en métal laqué, de facture moyenne. Cependant, le mot qui y était joint l'interpella.
« Cher Hiroshi Nakano.
Dans ma classe, nous sommes plusieurs filles à être amoureuses de toi mais on est toutes jalouses de Megumi. Pourquoi avez-vous choisi la mélodie de sa boîte à musique pour World's End ? Voilà la mienne, pourrais-tu faire une chanson aussi pour moi ? Megumi s'imagine que c'est elle que tu épouseras ! S'il te plaît, écris une chanson pour moi aussi !
Hana »
Pensif, Hiroshi replia le mot et remercia encore la jeune fille. En dépit de l'insistance de Sobi, qui l'accompagnait, il attendit d'être de retour chez lui avec Sobi pour lui montrer le contenu du paquet, mais alors on sonna à la porte.
« Vite, va chercher mon repas, je suis au bord de l'inanition, réclama son ami.
- Je ne me rappelle pas d'avoir commandé quoi que ce soit.
- Toi peut-être mais moi… il n'y a que de l'alcool, du tabac et de la drogue chez toi en ce moment, ce n'est pas sain. »
Le jeune homme ne tenta pas d'argumenter et alla ouvrir, mais en lieu et place d'un livreur, c'était son amie Sakura qui se tenait sur le palier.
« J'ai une grosse galère, tu peux m'héberger quelques jours s'te plaît ? Ah, tu n'es pas seul. Bonjour votre Altesse », lança-t-elle à Sobi qui répondit par un petit grognement.
Hiroshi referma la porte : ce soir pas question de larver, visiblement.
« Et donc, quand est-ce qu'on mange ? insista Sobi avec affectation. Nous ferions mieux d'aller au restaurant, puisque nous avons une invitée.
- Nous ? Que je sache, tu n'étais pas non plus prévu au programme.
- Attendu que ton programme m'avait l'air d'être « défonce et nostalgie », tu gagnes largement au change à m'avoir à ta table. »
Sakura avait observé l'échange sans rien dire. Sans détester Sobi, elle ne l'appréciait pas particulièrement et serait peut-être allée frapper chez quelqu'un d'autre si elle avait su le trouver chez Hiroshi. En même temps, il n'avait sans doute pas l'intention de passer la nuit chez lui. Mais qu'avait-il voulu dire par « programme défonce et nostalgie » ? Il lui fallait savoir.
« On va au resto ? » appuya-t-elle, et le guitariste n'eut pas d'autre choix que d'obtempérer.
Ce n'étaient pas les restaurants qui manquaient dans le quartier ; cafés, bars et boîtes de nuit y étaient concentrés en quantité nettement supérieure à la moyenne et Sakura – honneur aux dames – arrêta son choix sur un petit établissement de cuisine indienne. La décoration était criarde mais le menu affiché dans la vitrine semblait alléchant.
« Hé bien, Hiro ? Tu as des soucis ? attaqua la jeune fille une fois qu'ils eurent pris place à table.
- Mais non. C'est lui qui raconte n'importe quoi, se défendit Nakano, désignant Sobi qui étudiait déjà la carte avec attention.
- Je ne dis pas n'importe quoi. Je suis simplement observateur, et entre nous, pas besoin de t'observer bien longtemps pour comprendre que tu t'es pris un revers sentimental. Tu n'en as pas l'air mais tu es un garçon romantique, Hiro. Je ne parle pas des fleurs, des mots doux et des chandelles, ça c'est de l'emballage, mais au fond de ton petit cœur, tu rêves au grand amour. J'ai pas raison ? »
Le guitariste soupira. Son ami avait toujours eu le don de lire en lui comme dans un livre et c'était assez irritant. D'ordinaire, le sujet se prêtait à la plaisanterie, mais cette fois les choses étaient nettement plus sérieuses. Il avait mal vécu sa séparation d'avec Ayaka mais leur liaison, bien que protégée, avait tout de même été publique et ses amis s'étaient employés à le consoler. Là, personne n'était au courant de rien et il gérait son chagrin tout seul, de la manière qu'il trouvait la plus appropriée mais qui n'était pas forcément la bonne, manifestement.
« … J'ai pas envie d'en parler », déclara-t-il, partagé entre agacement et découragement. Il se saisit de la carte, à la recherche d'un changement de sujet, et le premier qui lui vint en tête fut Oshima. Ironique, si l'on songeait que c'était sans doute la seule chose qui le rattachait désormais à Suguru en dehors de Bad Luck, mais rien d'autre ne se présentait à son esprit. « Dis-moi, Sakura, est-ce que tu connais un chanteur appelé Masayuki Oshima ?
- Dis donc, ça tourne à l'obsession cette histoire, lança Sobi. Tu as l'intention de lui monter un fan-club posthume, à ce type ?
- Oshima, tu dis ? s'enquit Sakura, ignorant cette dernière intervention. Heu… C'était pas un chanteur ? Il a été assassiné, non ?
- Oui, c'est bien de lui dont je veux parler. Tu sais bien… par rapport à notre dernière chanson, World's end, on se retrouve accusé du plagiat d'une de ses chansons. »
Une serveuse passa prendre leur commande, et une fois qu'elle fut repartie, Hiroshi enchaîna :
« C'est une histoire bizarre. D'après Lake, le plaignant, World's end plagie la musique d'une chanson qu'il aurait composée pour Oshima, appelée Soleil d'hiver, qui n'a jamais été enregistrée en raison du décès précoce de son interprète. À ce qu'il en a dit à la presse, Soleil d'hiver entendait revenir sur les événements de Nankin. Ça te parle, à toi ? »
Sakura étudiait l'histoire à l'université et se destinait à l'enseignement secondaire. Au contraire de Sobi, qui se passionnait pour l'histoire ancienne, la jeune fille s'intéressait à l'époque contemporaine ; Nankin lui parlait donc.
« Le sac de Nankin ? Oui, bien sûr… Il s'agit d'un épisode noir dans l'histoire de l'armée japonaise, au début de la seconde guerre opposant le Japon à la Chine. Les soldats de l'armée Shôwa se sont livrés à des atrocités sur les habitants de cette ville chinoise, peu de temps après la fin de la bataille de Shangaï qui avait été particulièrement longue et ardue. Les chiffres varient mais on dit qu'il y aurait eu de cent à trois cent mille morts au cours des six semaines qui ont été nécessaires pour prendre la ville. Exécutions sommaires, viols, tortures… C'est à se demander comment ces soldats ont pu en arriver à se conduire comme des bêtes féroces… »
Un silence s'abattit sur la tablée, dissipé par le retour de la serveuse qui apportait leur repas.
« Et… tu dis que cet Oshima préparaît une chanson là-dessus ? Courageux, dis donc. Et risqué.
- Risqué… au point d'être assassiné ? »
Sakura haussa les épaules ; elle n'en savait rien. Tout ceci n'était qu'une hypothèse à propos d'une histoire vieille de plus de quinze ans. Après cette entrée en matière peu riante, la conversation dévia sur des sujets nettement plus légers et lorsqu'ils quittèrent le restaurant, l'humeur d'Hiroshi était considérablement moins pesante. Sur le chemin du retour, l'étudiante expliqua que l'alimentation en eau de son appartement, de même que celle de toute la résidence, était coupée le temps d'effectuer des travaux sur des canalisations abîmées, dont une s'était rompue.
« Tu sais ce que c'est, les propriétaires sont les plus rapides pour empocher le loyer mais dès qu'il y a des frais à faire, il n'y a plus personne. Je crois que je vais emménager ailleurs, le bâtiment est trop vieux, de toute façon. Il est bien pratique parce qu'il n'est pas loin de la fac mais on s'y gèle en hiver et mes voisins de droite sont bruyants ! »
Ikkyoku dormait, roulée en boule sur le canapé, et ne daigna lever la tête que lorsque Hiroshi et son amie pénétrèrent dans l'appartement. Il lui faudrait cependant se déranger quelques instants ; le jeune homme laissait son lit à sa camarade et dormait de ce fait sur le convertible, dans le salon.
« Merci de me dépanner, Hiro. Tu es toujours là pour les amis.
- Tu n'as pas à me remercier. Par contre, je ne refuserais pas un coup de mains pour changer les draps. Tu peux en prendre des propres dans l'armoire, s'il te plaît ? »
Tandis que le garçon défaisait son lit, Sakura explora l'armoire. Alors qu'elle en tirait une housse de traversin, un vêtement lui tomba dessus, à demi déplié. Elle vit qu'il s'agissait d'une sorte de liquette, boutonnée au col et aux poignets, jaune clair et ornée d'une tête ronde et souriante de panda. Étonnée, elle la leva devant elle trop petite pour appartenir à son ami, dont ce n'était d'ailleurs pas du tout le style.
« Hiro ? C'est quoi, ça ? » s'enquit-elle, exhibant le vêtement en question. Le jeune homme pâlit. C'était une des chemises de nuit de Suguru. Il avait oublié qu'elle se trouvait dans son armoire, souvenir des nuits qu'ils avaient partagées au cours des six derniers mois.
« C'est… » Le guitariste laissa retomber le drap qu'il tenait, étreint par le même découragement qui l'avait saisi au restaurant. Jamais il n'avait songé à se confier spontanément, mais il avait confiance en Sakura et il ne sortait de toute façon plus avec Suguru. Son amie n'était pas du genre à aller raconter au premier venu les détails croustillants de sa relation avec son jeune collègue aussi lui confessa-t-il tout, de leur liaison toujours un peu distante à la récente rupture. Quand il en eut fini, il ne se sentait pas mieux mais était soulagé d'avoir enfin pu se confier à quelqu'un. Sakura l'avait écouté sans rien dire et quand il eut terminé, elle se contenta de lui offrir une étreinte réconfortante, sachant que rien de ce qu'elle pourrait dire n'allègerait le chagrin de son ami.
XXXXXXXXXX
« C'est dans la boîte ! Les Bad Luck, c'était parfait !
- Super ! s'écria Shûichi avec jubilation. On a drôlement assuré aujourd'hui ! »
En effet, la prestation des trois garçons au Hit Stage, une émission télévisée hebdomadaire consacrée à la musique, avait été époustouflante. Interprétant trois titres à la suite – dont World's end – ils avaient enchaîné les morceaux avec brio, guitariste et claviériste trouvant là un exutoire à leurs pensées moroses.
Mais ils en avaient à présent terminé pour la journée et tous les deux allaient sous peu être rendus à leurs idées noires. De cela, Suguru était certain, du moins en ce qui le concernait. Nakano l'avait plaqué en bonne et due forme mais il ne cessait de penser à lui, ressassant les moments qu'ils avaient passés ensemble ; instants finalement assez rares car avait toujours persisté entre eux cette inexplicable distance. Maintenant qu'ils étaient séparés, toutefois, le garçon prenait conscience de tout ce qu'il avait perdu. Il s'était plaint de ce qu'ils n'étaient pas assez proches, mais même alors, il avait son petit ami. Là, tout était fini.
Son téléphone vibra ; c'était Akira Mori qui lui proposait de passer au café afin de lui faire déguster, en avant-première, une nouveauté.
« Ce serait avec plaisir, mais comme vous le savez, je suis accompagné par mon… garde du corps.
- Ça ne fait rien. Je vous ferai venir dans l'atelier, il ne vous suivra pas jusque-là, tout de même ? Nous n'abritons pas de terroristes entre nos murs.
- Ne dites pas ça, il pourrait le prendre au sérieux. C'est d'accord, alors. Justement, nous venons de terminer. Je serai là d'ici une trentaine de minutes, je pense. À tout à l'heure. »
Il replaça son téléphone dans sa poche, pensif, sans prendre conscience du regard peiné avec lequel son ex-petit ami le suivait.
XXXXXXXXXX
Suguru aimait le 100% Chocolate Café. Bien que la décoration en ait été résolument moderne et dépouillée, l'éclairage tamisé et les riches arômes de cacao qui embaumaient l'air donnaient à l'endroit une atmosphère feutrée, presque intime. En cette fin d'après-midi, le café était bondé et il ne restait plus une table libre en terrasse.
« C'est plein, Suguru. Dépêche-toi de prendre quelque chose à emporter et on rentre, il fait horriblement chaud aujourd'hui.
- Je ne vous ai pas demandé de me coller au train, que je sache, et vous êtes tout à fait libre de rentrer chez vous si vous en avez envie.
- Bien essayé mais ça ne marche pas avec moi. Je connais mon travail. »
Réprimant un soupir, le claviériste se dirigea vers le comptoir. Akira ne s'y trouvait pas mais sa collègue l'appela après qu'il se soit annoncé.
« Bonsoir, monsieur Fujisaki. Soyez le bienvenu. Si vous voulez bien me suivre dans l'atelier ?
- Je m'absente quelques instants, monsieur K. Prenez un café si vous voulez, je vous l'offre, proposa Suguru, fatigué par cette surveillance rapprochée qui s'éternisait.
- Oh, c'est très gentil de ta part. Très bien, mais ne tarde pas trop. »
Contrairement à la salle principale, l'atelier était une pièce très brillamment éclairée. D'une propreté rigoureuse, les éléments d'inox qui la composaient étincelaient presque ; une odeur corsée de chocolat flottait en permanence dans l'air. Suguru s'était familiarisé avec cet endroit et il s'y sentait bien. Pour lui, venir ici s'apparentait à un moment de détente, et dernièrement il en avait bien besoin. Le garçon salua les deux autres employés et suivit Akira dans un coin de la salle. Sur un plat carré se trouvaient des chocolats dont la forme était très particulière : des clefs de sol et des notes de musique, représentées par des noires et des blanches, croches ou non.
« Oh ! C'est très original ! s'écria Suguru, admiratif. Quel joli travail ! C'est très délicat. »
Le chocolatier lui présenta le plat. « Prenez-en quelques-uns, ne vous gênez pas. Pour l'instant il n'y a que deux parfums car ce ne sont que des essais mais j'envisage d'élargir la gamme. Il faut que j'en parle avec le gérant, mais je dois dire qu'en ce moment, je suis très inspiré. »
Suguru saisit une croche blanche et l'examina brièvement avant d'y mordre. Bien qu'il se fût agi d'un parfum simple, la saveur en était très raffinée.
« C'est délicieux, commenta-t-il. Si vous envisagez d'en faire de différents parfums, ce sera certainement une réussite.
- Pour tout vous dire, j'avais pensé à… peut-être… une sorte de partenariat entre 100% Chocolate Café et Bad Luck. L'idée vient de moi, pas de mon patron, je ne voudrais pas que vous croyiez que nous avons songé à mettre votre image à contribution. C'est simplement que vous appréciez nos créations alors… l'idée m'est venue après coup. Cela fait un petit moment que je souhaitais vous en parler, mais à chaque fois le moment ne me paraissait pas très opportun. Avec cette histoire d'agression puis de plagiat…
- L'idée me paraît excellente, mais pour ce genre de chose il faut voir avec notre manager. Voulez-vous que je l'appelle ? C'est monsieur K. »
Akira ouvrit de grands yeux.
« Ce n'est pas votre garde du corps ?
- Disons qu'il est… polyvalent.
- Un instant. Je… en fait, j'ai autre chose à vous dire. Enfin… pas vraiment dire. »
Suguru prit soudain conscience que l'endroit de l'atelier où ils se trouvaient était isolé du reste de la salle par le retour d'une cloison et qu'Akira se trouvait tout près de lui, mais il ne bougea pas. Il avait enfin compris, et les paroles accusatrices d'Hiroshi lui revinrent subitement en mémoire. Et après ? Il était libre de faire ce qu'il voulait, à présent.
C'est pourquoi il ne se déroba pas quand le jeune homme posa ses lèvres sur les siennes, et il lui retourna même son baiser.
A suivre...
