Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE VIII
Hiroshi remonta le mécanisme de la boîte à musique et souleva le couvercle. Une femme avec un enfant sur le dos se mit à lentement tourner sur elle-même. Il ne fallut pas longtemps au jeune homme pour reconnaître l'air de la berceuse d'Edo. L'intérieur était tapissé de feutrine rouge et compartimenté en deux parties. La première – la plus large – semblait destinée à recevoir des bracelets et la plus petite, des bagues ou boucles d'oreilles. Bien sûr, sa jeune propriétaire en avait gardé le contenu. Il se demanda quel âge elle pouvait avoir ; entre neuf et dix ans sans doute. La boîte comportait aussi deux tiroirs. Quels avaient pu être les bijoux – ou secrets – qu'ils avaient détenus ? À quoi ressemblait la fameuse boîte dont la mélodie avait peut-être inspirée Soleil d'Hiver, que recherchaient des truands ? Pourquoi était-elle si importante ? Quel secret encore plus précieux que des bijoux recelait-elle ?
« Mais quel con ! » jura-t-il.
La réponse à une partie de ses interrogations était toute simple. Pourquoi n'y avait-il pas pensé plus tôt ?
Sans doute à cause de… ma déprime, songa le guitariste avec une grimace, agacé d'avoir laissé ses émotions le perturber.
Le service courrier avait peut-être conservé l'enveloppe de la boîte à musique envoyée par la petite Hana ? Avec ça, ils pourraient remonter jusqu'à la fillette puis, par son intermédiaire, jusqu'à son amie Megumi. Et après ? Pourraient-ils se disculper des accusations de plagiat grâce à cela ?
Son téléphone sonna. C'était son frère qui lui demandait s'il c'était toujours d'accord pour aller faire du surf à Tsujido le lendemain.
« Bien sûr ! À demain ! »
Voilà qui lui changerait les idées en cette veille d'anniversaire. La station balnéaire ne se trouvait pas très loin de Tokyo, et même si en cette période estivale elle était bondée, les deux frères connaissaient un endroit encore relativement sauvage et préservé.
L'an dernier, j'y suis allé avec Fujisaki, se dit-il. Pourquoi tout le ramenait-il donc à son ex-petit ami ?
Heureusement qu'Ikkokyu avait des instants de folie, lors desquels elle courait et sautait dans tous les sens pour animer son petit appartement, car depuis le départ de Sakura, il semblait bien vide et calme. Finalement la vie à deux n'était pas si terrifiante que ça, même s'il n'entretenait pas une relation de couple avec son amie.
Il composa le numéro de Chiwa pour lui parler de l'adresse. Pas question de procrastiner ! L'enjeu était de taille même s'il ne savait pas trop ce qu'il ferait de l'information une fois qu'il l'aurait obtenue. Devait-il avertir la police ? Il devait au préalable en parler à Suguru pour qu'ils avisent tous les deux. Et voilà ! Il en était revenu à Fujisaki !
La jeune femme lui confirma qu'ils tenaient un registre sur lequel il pourrait retrouver l'adresse de la petite fille. Ils bavardèrent ensuite un moment avant de raccrocher.
Il vint à l'esprit que Shuichi devait être mis au courant de l'histoire. Après tout, ce qui touchait à Bad Luck le concernait aussi, n'est-ce pas ? Suguru n'allait sans doute pas apprécier ; mais qu'il aime ou non Shuichi n'avait aucune espèce d'importance : en tant que leader du groupe, leur chanteur était lui aussi en butte aux attaques de Lake. Cependant, avant la tempête qui ne manquerait pas de se déclencher, Hiroshi décida de se vider l'esprit et de ne pas se coucher trop tard pour profiter de sa journée à la plage le lendemain.
Et il eut raison ! Il passa prendre son frère – qui, lui, ne s'était pas couché du tout – de bonne heure pour profiter au maximum de la journée. La plage était déjà bondée quand ils arrivèrent. Ils louèrent chacun une planche et se précipitèrent dans l'eau délicieusement chaude pour n'en ressortir qu'en début d'après-midi, affamés. Ils comptaient déjeuner rapidement pour retourner à l'eau le plus vite possible mais deux filles s'invitèrent à leur table.
« Excusez-moi, dit l'une d'elles, en bikini olive, vous ne seriez pas… Nakano ? »
Hiroshi sourit, enjôleur, mais il déchanta très vite.
« Oui ! Yuji Nakano ! s'exclama son amie. On vous a adoré dans Cœur blessé ! Ce rôle de journaliste délaissé c'était trop triste ! On peut avoir un autographe, s'il vous plaît ? »
L'aîné des Nakano éclata de rire. Pour une fois, c'était à lui qu'on s'adressait ! Peut-être qu'un jour lui aussi connaîtrait la même notoriété que son frère, même si le succès n'était pour l'instant pas toujours au rendez-vous.
Sobi vint les rejoindre en fin d'après-midi, car il n'aurait manqué l'anniversaire de son « cher Hiro-chan » pour rien au monde. Avec l'accord de ce dernier, Yuji s'en alla retrouver la fille en bikini olive et sa copine.
La chaleur était tombée avec la nuit. L'air, légèrement parfumé d'embruns, agitait doucement les longs cheveux cuivrés d'Hiroshi et déposait une fine couche salée sur sa peau et ses lèvres. L'instant avait quelque chose de magique.
« Je ne m'attendais pas à un dîner en tête-à-tête avec toi ici, fit-il remarquer.
- Tu es déçu ?
- Jamais quand tu es là. »
Les deux garçons dînaient sur la terrasse d'un restaurant en bord de mer. Le clapotis de l'eau, à quelques mètres, avait un effet apaisant sur Hiroshi. Pour la première fois depuis sa rupture, il se sentait bien. Il s'était efforcé de ne voir que les points positifs de sa journée d'anniversaire et jusqu'ici, tout avait été parfait. Shuichi aussi avait pensé à lui et ils avaient bavardé un moment au téléphone, en début de soirée. Ils soupèrent en discutant joyeusement et décidèrent d'une petite promenade sur la plage avant de rentrer.
« Je crois que tu devrais rester avec moi cette nuit. Tu as pas mal bu.
- Deux verres ! s'indigna Hiroshi.
- Très bien. Dans ce cas je vais rentrer seul à mon hôtel quatre étoiles avec vue sur la plage. Ce n'est pas comme si j'étais venu spécialement pour toi, après tout.
- Tu cherches à me faire culpabiliser ?
- Bien sûr que non, rétorqua Sobi. Je sais bien que tu es un ingrat. »
Le guitariste raccompagna son ami à l'hôtel puis se décida à monter avec lui dans sa chambre. Dans le plus simple appareil, il reçut son cadeau d'anniversaire.
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Akira Mori sourit. Professionnellement, ses patrons appréciaient ses initiatives – très largement inspirées par Fujisaki. Sentimentalement… Là aussi il avait vu ses initiatives récompensées et c'était en ce très beau dimanche ensoleillé qu'il avait son premier rendez-vous officiel avec le garçon…
… Et son odieux garde du corps, grimaça-t-il à la vue de l'imposante silhouette du manager américain à quelques mètres derrière celle de Suguru.
Depuis le baiser échangé dans l'atelier du 100% Chocolate Café, ils n'avaient pas vraiment eu l'occasion de discuter. En même temps, il s'était écoulé à peine une semaine. Il comptait sur cette journée pour éclaircir la situation mais avec le grand escogriffe blond sur leur dos, cela risquait de ne pas être très évident.
Il les vit discuter puis Suguru vint vers lui, seul. Oui, décidément, tout lui souriait en ce moment.
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De retour de son week-end à Tsujido, Hiroshi se sentait requinqué. Coucher avec un ex pour en oublier un autre n'était pas forcément une très bonne thérapie, mais combinée au soleil et à la mer, ç'avait été suffisant pour balayer sa tristesse. En apparence du moins ; c'est pourquoi il trouva l'énergie de retenir Suguru à la fin de la répétition matinale. De la manière la plus neutre possible, il lui expliqua qu'il avait reçu une boîte à musique pouvant peut-être mener à celle que recherchaient ses agresseurs.
« Chiwa… une des filles du courrier m'a donné son adresse.
- C'est une bonne nouvelle, approuva Fujisaki. Nous devons la contacter pour en apprendre plus sur celle son amie. C'est peut-être une piste intéressante.
- Mais on va en faire quoi après ? Tu en connais la valeur ?
- Non… »
Le silence retomba entre les deux garçons qui échangèrent un coup d'œil gêné.
Suguru aussi cachait quelque chose. Certes, il avait retourné son baiser à Akira Mori et était sorti avec lui la veille, mais ç'avait surtout été pour éviter de rester se morfondre chez son cousin à fixer le cadeau qu'il avait acheté à son ex-petit ami plusieurs semaines auparavant. Il s'était fait une telle joie de le lui offrir ! Toute la journée il avait hésité à l'appeler mais en fin de compte, il avait renoncé.
« J'ai aussi réfléchi et… je crois que nous devrions en parler à Shuichi. Ça concerne le groupe tout entier.
- Non ! riposta Suguru. Ça ne concerne que nous deux !
- Nous deux ? Ça fait des semaines qu'il n'y a plus de « nous deux. »
Fujisaki reçut cette réflexion comme un coup de poing dans le ventre. Hiroshi s'était exprimé avec tellement de… mépris.
« Nous deux ou pas, monsieur Shindo n'a pas à s'immiscer dans cette histoire », Insista-t-il d'un ton venimeux. Le concerné, qui avait entendu son nom, s'approcha, l'air intrigué.
« M'émincer dans quoi ? Je suis trop gros ? Hein, j'ai pris du poids, Hiro ?
- Immiscer, espèce d'inculte fini. Ouvrez donc le dictionnaire de monsieur Eiri de temps en temps, ça ne vous fera pas de mal, s'emporta tout à fait le jeune Kyotoïte. Quoique… adroit comme vous l'êtes, vous pourriez vous fouler le poignet.
- Hé, tu lui parles mieux, compris ? » intervint Hiroshi, excédé par l'agressivité déplacée de son jeune collègue ; s'il voulait s'en prendre à quelqu'un, c'était à lui et personne d'autre, mais certainement pas à Shuichi qui n'était pour rien dans leurs problèmes de couple. Tournant résolument le dos à Suguru, il expliqua : « Shu, tu te rappelles l'agression de Fujisaki ? Hé bien nous avons peut-être une piste. Mais comme d'habitude, Fujisaki veut faire cavalier seul. » Il entendit, sans le voir, Suguru tourner les talons et se diriger vers son instrument. « Ces truands recherchent une boîte à musique. Pourquoi, on n'en sait rien. En revanche, cette boîte à musique pourrait nous sortir du pétrin vis-à-vis de Lake puisqu'elle reprendrait la mélodie de World's End, enfin, de Soleil d'hiver.
- On va se lancer dans une chasse au trésor, c'est ça ? s'enquit le chanteur dont le visage s'illumina. On gagne quoi ? Hein, hein, on gagne quoi ?
- Ce n'est pas un jeu, lança sèchement Suguru. À défaut de nous éclairer par votre perspicacité et vos talents d'enquêteur, tenez au moins votre langue. Rien de ceci ne doit s'ébruiter.
- Attends un peu, minus, je suis trop doué à Professeur Layton ! fanfaronna Shuichi.
- C'est sûr qu'en demandant les réponses à monsieur Eiri, ça fait de vous un fin limier.
- Tu m'insultes encore, là ?
- Bon, on se calme tous les deux, s'interposa Nakano d'un ton un peu vif. Shu, Fujisaki a raison. Nous devons absolument rester discrets et n'en parler à personne.
- Pourquoi on n'en parle pas à K ?
- Parce qu'on n'est sûrs de rien. Il risquerait de nous engueuler parce qu'on se disperse. Il faut d'abord qu'on voie cette boîte à musique. Après nous en parlerons à Kido aussi », conclut le jeune homme.
Suguru quitta la pièce en se retenant d'en claquer la porte et fila se réfugier dans les toilettes pour retrouver son calme. Avec tristesse, il effleura la clé de sol, cachée sous son tee-shirt, que lui avait offerte Hiroshi pour son anniversaire. Il ne s'était pas résolu à l'enlever. À présent que Shindo était dans la confidence, tout le Japon allait être au courant, y compris les malfaiteurs. Pour lui qui espérait regagner son domicile, tout était compromis. Il fixa son reflet dans le grand miroir au-dessus des lavabos en se demandant pourquoi Hiroshi avait agi de la sorte. Qu'il tourne la page était une chose, mais pour le coup il se sentait trahi et meurtri. Les choses semblaient tellement plus simples avec Akira. Il lui avait même parlé de la proposition qu'il avait reçue de Nozomi Arata. Il semblait n'y avoir aucune barrière de communication entre eux, peut-être parce que le chocolatier n'était pas aussi secret et se confiait plus facilement qu'Hiroshi, sur qui il n'avait pas appris grand-chose en deux ans de relation ?
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La petite Hana Kamio avait l'impression de vivre un rêve ; non seulement la lettre accompagnant sa boîte à musique avait reçu une réponse, mais elle avait même été invitée à se rendre à Tokyo, à l'initiative de ses idoles, les Bad Luck, et avait passé une journée merveilleuse au cours de laquelle sa mère et elle avaient passé une heure à converser avec les trois garçons puis avaient visité les locaux de N-G Productions. Les bras chargés de goodies, la fillette était aux anges et peu lui importait, en fin de compte, que sa boîte à musique ne serve finalement pas à la création d'une nouvelle chanson. D'ailleurs, à ce qu'il semblait, ses idoles n'avaient pas fait exprès de reproduire la mélodie de la boîte de sa camarade de classe. Émerveillée, elle était repartie avec des souvenirs plein la tête, la ferme intention de faire elle aussi carrière dans la chanson, une photo dédicacée prise avec les Bad Luck et, surtout, après avoir donné les coordonnées de son amie Megumi, qui habitait le même quartier de la ville d'Ishinomaki, dans le nord de Honshu.
Ne restait donc plus qu'à entrer en contact avec elle et lui demander de prêter sa boîte à musique le temps de confondre Lake. Attendu que celui-ci ne connaissait visiblement pas son existence, il ne s'agirait que d'une formalité. À partir de là, enfin, les choses pourraient reprendre leur cours normal et Bad Luck pourrait passer à autre chose.
C'était ce à quoi songeait Suguru en contemplant distraitement les coordonnées de la petite Megumi Osaki, actuelle détentrice de la mystérieuse boîte à musique qui avait inspiré Masayuki Oshima. Si cette piste ne menait à rien en ce qui concernait ses agresseurs, au moins la polémique lancée par le parolier nippo-canadien retomberait, ce qui serait déjà une très bonne chose. Ensuite… ensuite il tâcherait de rebondir, comme il l'avait toujours fait.
Inutile de se voiler la face ; depuis qu'il s'était séparé d'Hiroshi, la distance qui les séparaît n'avait jamais été aussi importante. S'ils n'avaient pas visité cette brocante… Narumi n'aurait pas acheté ces cahiers… Soleil d'hiver ne serait jamais revenu au grand jour… Il n'y aurait pas eu cette agression et ils seraient toujours ensemble. Proches mais lointains en même temps. En fin de compte, n'auraient-ils pas fini, tôt ou tard, par en arriver au même point ?
À ce moment-là, il songea que la présence d'Akira à ses côtés aurait dû le réconforter, mais il fallait être honnête ; il ne parvenait pas à oublier Hiroshi, et si le chocolatier comblait ses rêves de romantisme et de communication, rien n'était magique entre eux.
« Alors ? On met Sakano sur le coup ? »
Tiré de ses pensées amères, le claviériste tressaillit, d'autant que c'était son ex-petit ami qui venait de lui parler. Voilà donc à quoi se limitaient leurs rapports, à présent : à la stricte sphère professionnelle, et ceci en faisait aussi partie.
« Il est efficace, c'est certain, et plus que désireux de faire amende honorable, mais j'aimerais beaucoup entrer en contact avec cette Megumi et sa famille. Ils pourront sans doute nous apprendre d'où leur vient cette boîte à musique, s'il s'agit vraiment de celle d'Oshima.
- À moins qu'il ne s'agisse pas d'un modèle unique, auquel cas nous aurions tout faux. »
Suguru se frotta le front d'un air las.
« C'est forcément un modèle rare sinon je ne me serais pas fait agresser. Imaginez-vous des voleurs s'en prenant à tous les possesseurs de l'une de ces boîtes à musique de pacotille fabriquées en série à Taiwan ? Je pense que nous tenons une piste. Et si cela ne vous intéresse pas de la suivre, moi je n'ai pas l'intention de la lâcher. »
Leurs regards se croisèrent brièvement, emplis de défi de part et d'autre, puis Hiroshi détourna le sien. En digne membre de la famille Seguchi, son ex-petit ami ne renonçait pas facilement. Il devinait aussi, sous-jacente, l'envie d'en apprendre plus, peut-être, sur ces gens qui l'avaient agressé et leur faire un jour payer leur geste. Ce qui était légitime, somme toute.
« C'est bon, je ne songeais pas à abandonner, si c'est ce que tu crois. Mieux vaut laisser Sakano entrer en contact avec les Osaki puis intervenir ensuite. Nous avons un planning à respecter dans les jours qui viennent, et il est chargé. »
Suguru hocha la tête. Focaliser son énergie sur cette histoire l'aidait aussi à ne pas trop ruminer les causes et les conséquences de sa rupture, et rien que pour cela, il était déterminé à aller jusqu'au bout.
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« … et je suis absolument déterminé à aller jusqu'au bout. »
« Hum. Il ne se prend pas pour une sous-merde, le Keichi Lake », commenta Sobi, désignant l'image du parolier dont le visage en gros plan emplissait tout l'écran de la télévision d'Hiroshi. Celui-ci grogna.
« J'aurais pas pensé qu'il viendrait vraiment au Japon pour faire son scandale. Il espère quoi, franchement ? »
Remise au goût du jour par la polémique lancée par Keichi Lake, anciennement Keichiro Saegusa, la tragique histoire de Masayuki Oshima était soudainement revenue au premier plan de l'actualité et les médias faisaient leurs choux gras des diverses hypothèses ayant trait à son assassinat. Le corps du chanteur avait été découvert dans une ruelle d'un quartier du centre de Tokyo par l'employé d'un petit restaurant qui avait fini son service ; la mort était due à un tir de pistolet en pleine poitrine. Meurtre crapuleux, avait-on conclu à l'époque, la théorie la plus répandue ayant été qu'Oshima se droguait et aurait été victime du malfrat qui l'approvisionnait. À présent qu'avait été révélée l'existence de Soleil d'hiver, dont les paroles étaient toujours jalousement conservées par Lake, les suppositions les plus fantaisistes fleurissaient, notamment celles d'un assassinat diligenté par des membres hauts placés du gouvernement de l'époque, peu désireux de voir refaire surface les polémiques liées aux événements de Nankin. Surfant sur la même vague, enfin, des rumeurs faisaient état de la sortie d'une édition remasterisée de ses plus grands succès, voire de l'enregistrement possible de Soleil d'hiver à titre d'hommage. Seize ans après sa mort, Masayuki Oshima semblait redevenu à la mode.
« Certainement que le jeu en vaut la chandelle, déclara Sakura en plongeant ses baguettes dans le plat à fondue où cuisait son morceau de bœuf. Si ce qui se dit est vrai, et je pars du principe qu'il n'y a jamais de fumée sans feu, cette chanson pourrait bien être enregistrée et ce type empocherait alors un beau paquet d'argent.
- Oshima n'a pas d'héritier officiel, informa Sobi en l'imitant. J'ai fait des recherches sur lui ; il ne s'est jamais marié, et s'il a eu des enfants, il n'en est fait mention nulle part. Quoique, avec tout ce battage médiatique, il pourrait bien en sortir un ou deux d'un chapeau, un de ces jours.
- En attendant, toute cette agitation vous fait aussi pas mal de pub, intervint Yuji, plus occupé jusque-là à remplir son estomac qu'à contribuer à la conversation. Les ventes de World's end ont fait un bond depuis que tout le monde sait qu'il s'agit d'un plagiat, plaisanta-t-il avec un clin d'œil.
- Ah ah. C'est à se demander comment tu n'as jamais percé en qualité d'acteur comique. Mais c'est vrai que… ça nous a profité. K et Sakano se frottent les mains, bien entendu. »
Ikkyoku, qui dormait sur le canapé, se réveilla soudain et, après s'être copieusement étirée, vint se frotter en ronronnant contre chacun des convives assis autour de la table basse.
« Ce que je trouve étonnant, c'est que personne parmi les journalistes n'ait songé à faire le rapprochement entre Lake et le militant pacifiste Saegusa. Il n'a pas tant changé que ça, si ? Pourtant personne n'en parle, constata Hiroshi en caressant la petite chatte.
- Ça n'intéresse personne, tout simplement. Parlez-moi plutôt d'un bon scandale sexuel !
- Et la boîte à musique, alors ? Vous l'avez retrouvée ? questionna Sakura.
- C'est Fujisaki qui s'en occupe. Il devait se rendre aujourd'hui à Ishinomaki, dans le nord, pour tenter de la récupérer. J'en saurai plus lundi, j'imagine. »
Car, à présent, le jeune homme doutait que Suguru le contacte pour lui parler du résultat de son déplacement… ou de quoi que ce soit d'autre.
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Assis en tailleur sur son lit, dans la chambre qu'il occupait chez son cousin Tohma, Suguru était perdu dans la contemplation de la boîte à musique qu'avait accepté de lui confier Akane Osaki, sa propriétaire, une jeune fille de dix-huit ans qui étudiait l'anglais. Celle-ci, si elle avait accepté de bonne grâce de lui confier la boîte, n'avait pas pu lui apprendre grand-chose sur sa provenance : un oncle la lui avait offerte près de cinq ans auparavant et lui avait dit l'avoir achetée dans une boutique d'antiquités de Tokyo. Elle n'en savait pas plus.
Comme il l'avait supposé, il ne s'agissait pas d'une de ces boîtes bon marché en vente dans n'importe quel magasin de souvenirs. Elle était ancienne ; son bois marqueté, patiné par les années, avait pris une teinte miel foncé. Une des gemmes colorées, dans le coin gauche, s'était dessertie et n'offrait plus qu'une cavité noire au milieu des autres pierres qui la décoraient joliment. Même s'il n'y connaissait rien, Suguru voyait que la facture en était délicate et soignée, d'origine occidentale. Une pièce assez ancienne, à coup sûr. La piste Oshima était plausible. Et lorsqu'il avait, pour la première fois, soulevé le couvercle, la mélodie triste et aigrelette qui s'en était élevée l'avait frappé : c'était, quasiment à l'identique, la musique du refrain de Soleil d'hiver. Avec le temps, cependant, le mécanisme s'était enrayé car la mélodie était incomplète par rapport à la version écrite et s'interrompait abruptement après une note bégayée trois fois. Peut-être était-il possible de la faire réparer ? Akane Osaki ne s'en offusquerait sans doute pas ? Il faudrait qu'il le lui demande.
Une fois ouverte, la boîte formait un coffret destiné à recevoir des bijoux. Rien cependant n'indiquait qu'elle ait appartenu à Masayuki Oshima. En l'examinant de plus près, le garçon discerna, à l'intérieur du couvercle, tout contre la lisière d'un rectangle de soie bleue, une inscription gravée en très fins caractères :
« Pour K. avec tout mon amour. T »
Rien de plus. Un peu maigre, comme indice. Après un instant de réflexion, Suguru se leva, relança son ordinateur portable et ouvrit le document dans lequel il avait consigné tout ce qui avait trait à Oshima. Selon les informations fournies par Hiroshi, le grand-père maternel du chanteur s'appelait Tadahiko Inoue. Ce qui collait avec le « T » inscrit à l'intérieur de la boîte. Rien qui soit de nature à confirmer qu'elle lui avait bien appartenu, mais c'était un début.
Il était temps d'avoir une conversation avec Tohma afin de lui faire part de tout ce qu'il savait.
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Même lorsqu'il ne se trouvait pas dans son bureau, Tohma Seguchi réussissait le tour de force d'arborer un air totalement professionnel. Assis sur le luxueux canapé de son grand salon, Mika à ses côtés, il avait écouté en silence l'exposé de son cousin, hochant la tête de temps à autres, comme s'il le regardait lui faire une proposition commerciale. Ensuite, il s'était octroyé un temps de réflexion avant de parler.
« Je vois. Cette boîte à musique serait donc la cause de ton agression d'il y a quelques semaines. En même temps, elle serait la preuve irréfutable que ce Lake est un menteur.
- Oui. Il soutient avoir composé lui-même Soleil d'hiver mais il n'a jamais mentionné cette boîte à musique. Peut-être qu'il s'en est inspiré et ne veut pas l'avouer, mais dans ce cas, pourquoi la boîte est-elle toujours au Japon s'il vit au Canada ? Peut-être faudrait-il la faire expertiser afin de déterminer son ancienneté ? J'ai des raisons de penser qu'elle a pu appartenir au grand-père d'Oshima, un certain Tadahiko Inoue. Vous avez accès à des moyens dont je ne dispose pas dans ce domaine, sans compter que le temps me manque. Je vous en serai très reconnaissant. »
Tohma inclina la tête avec un petit sourire.
« Donne-moi tous les éléments en ta possession et je ferai le nécessaire. Je dois reconnaître que l'arrogance de ce Lake dépasse les bornes et je me ferai un plaisir de le remettre à sa place. »
A suivre...
Edo : ancien nom de Tokyo.
La berceuse d'Edo (Edo no komori uta) est une chanson enfantine japonaise dont voici les paroles :
Dors, bébé, dors,
Oh, mon bébé, dors,
Que tu es joli, que tu es joli
Que tu es gentil !
Où est la nourrice, où est la jeune fille ?
Où est ta jeune nourrice ?
Elle est partie, elle est partie,
Loin derrière la colline !
Professeur Layton : jeu de réflexion sur Nintendo DS. Il s'agit d'un professeur qui, en plus de mener une enquête, doit résoudre plus d'une centaine d'énigmes.
