Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


CHAPITRE IX

Dès le lendemain, Tohma prit contact avec Torù Okada, un expert en antiquités occidentales qu'il consultait lorsqu'il désirait acquérir un objet de collection. Les partitions, elles, avaient déjà été envoyées chez un graphologue. Pour plus de sécurité, il avait convenu de rencontrer l'expert dans un lieu public, sous l'œil vigilant de K. Lake ne l'inquiétait nullement ; n'étaient-ce pas les chiens qui aboyaient le plus qui mordaient le moins ? On pouvait même considérer que cette histoire offrait une promotion qui ne coûtait pas un sou à la maison de production. Cependant, il n'aurait pas été mécontent de régler rapidement cette histoire d'agression. Son cousin était discret et ne le dérangeait pas outre mesure, mais il était peut-être temps qu'il retourne vivre dans son appartement.

Il se dirigeait vers son point de rendez-vous, un luxueux restaurant dans un immeuble qui l'était tout autant, quand il distingua une silhouette familière dans la foule. Il s'agissait de Nakano. Que pouvait-il bien faire à Ginza, à cette heure ?

Il haussa les épaules. Après tout, il s'en moquait. Le garçon était libre d'utiliser le temps de sa pause déjeuner comme il le voulait tant qu'il travaillait quand il le devait.

Perdu dans ses pensées, Hiroshi n'aperçut pas son patron. Il venait rarement à Ginza mais il fallait reconnaître que l'Apple Store valait le détour, et accro comme il l'était aux nouvelles technologies, il n'avait pas pu résister. Sacrifier son repas pour faire un tour dans l'immense boutique ne le dérangeait pas. Sobi était déjà là, en train de discuter avec un vendeur quand il pénétra dans le magasin. Comme d'habitude, son ami débordait d'élégance et de sensualité. Quoiqu'il fasse ou dise, il emplissait l'espace. À le voir, on aurait pu croire qu'il n'avait aucun défaut mais c'était bien mal le connaître. Sobi était possessif, mauvais perdant, débordant d'ambition, égoïste et imbu de sa personne. Sans trop savoir pourquoi, il repensa à leur week-end à Tsujido. Il en était revenu épuisé. Sobi était sexuellement insatiable, une véritable mante religieuse ! En même temps, Hiroshi avait faim. Son dernier rapport remontait à avant l'agression de Suguru, autant dire une éternité. Si Sobi était insatiable, il savait donner du plaisir à ses partenaires tout en en retirant aussi un maximum. Le week-end avait été merveilleux pourtant… pourtant il n'avait pas valu une nuit avec Suguru. Sa maladresse et sa retenue étaient très séduisantes aussi. Mais était-ce la seule raison ? Il soupira. De toute façon, leur histoire était bel et bien terminée alors qu'importait ce qu'il ressentait ? Il allait attendre que ça passe et tournerait la page. Il soupira et alla rejoindre son ami.

Leurs achats finis, Sobi lui proposa de se rendre au 100% Chocolate Café.

« Tu n'as pas envie de boire un de leurs merveilleux cafés ?

- Rien que sentir le chocolat m'écoeure, répondit platement Hiroshi.

- Viens au moins mater le serveur, alors.

- C'est pas mon style. Vas-y seul. À plus ! » conclut le guitariste en claquant la porte du taxi qui venait de le déposer devant N-G. Il regarda sa montre et constata qu'il avait encore quinze minutes pour avaler un bento. Même s'il n'avait pas très faim, il passerait toujours mieux qu'une pâtisserie.

« Pas son style… » marmonna Sobi en le regardant s'éloigner, et il indiqua au chauffeur l'adresse du 100% Chocolate Café.

L'endroit était plein, le gros de la clientèle constitué par des lycéennes et des jeunes couples. Une serveuse le plaça près de la baie vitrée et il commanda un café noisette accompagné d'un chocolat noir à la pâte d'amande.

« Il n'est pas là votre collègue… monsieur Mori il me semble ? J'aurais aimé le féliciter pour ses nouvelles créations, demanda-t-il lorsque la jeune femme lui apporta sa commande.

- Non, il ne prend son service que dans l'après-midi. Je peux lui laisser un message si vous le souhaitez.

- Non, je vous remercie. »

Au même instant, Akira Mori déjeunait en compagnie du claviériste des Bad Luck. Ce dernier avait à peine touché à son assiette. Quelque chose n'allait pas, et manifestement ce n'était pas juste à cause de cette histoire avec Lake. Il ne fallait pas être devin pour trouver la cause de cette tension ; le jeune homme avait une expérience amoureuse bien plus longue et riche que Suguru.

« Je crois savoir ce qui vous tourmente », dit-il après un silence pesant de son vis-à-vis. Suguru le regarda, toujours muet. Pourquoi nier que tout n'allait pas bien ?

« Je pense que nous devrions… cesser de nous voir, poursuivit Akira, pesant ses mots afin de ne pas blesser son interlocuteur. Je sens chez vous comme une retenue qui n'est pas de la timidité. Ce n'est pas évident de commencer une nouvelle relation après une rupture.

- Je vous remercie de votre compréhension, répondit simplement Suguru. Je… je vous apprécie vraiment beaucoup mais… effectivement, je ne suis pas prêt. Je suis désolé, excusez-moi.

- Inutile de vous excuser. J'ai été très heureux de partager ces moments privilégiés avec vous et j'espère qu'il y en aura d'autres, même si nous ne poursuivons pas ensemble. »

Contre toute attente, le visage de Suguru s'éclaira et le poids qu'il avait sur le cœur diminua sensiblement.

- Bien sûr ! Je vous apprécie beaucoup moi aussi. Le partenariat avec les Bad Luck que vous proposiez tient-il toujours ?

- Oui, si votre patron accepte, évidemment. »

Voilà, encore une histoire de finie. Akira Mori n'avait pas vraiment de chagrin. Il aimait la compagnie du jeune claviériste mais n'en avait pas été passionnément amoureux non plus. Bien sûr, il avait espéré que cela fonctionne mais dès le début il avait senti que le garçon n'avait pas tiré de trait définitif sur sa relation avec Nakano, aussi s'était-il efforcé de ne pas trop s'attacher ; il avait eu raison.

Suguru, lui, se sentait soulagé. Il aimait passer du temps avec le chocolatier mais Hiroshi ne quittait pas ses pensées. Plus il trouvait de qualités à Akira, plus les défauts de son ex-petit ami lui manquaient. Pas tous, certes ; mais quelques-uns, oui.

Ils achevèrent leur déjeuner dans une atmosphère plus légère et chacun s'en repartit vers son travail. Arrivé sur le parvis de N-G Productions, le garçon croisa son cousin qui s'en revenait de son rendez-vous avec l'expert Okada.

« Bonjour, monsieur Seguchi, le salua-t-il.

- Bonjour Suguru. Prêt pour la conférence de presse, j'imagine ?

- Oui, bien sûr. »

Les deux cousins s'engouffrèrent dans l'imposant building sans un mot de plus ; Tohma ne reparlerait de la boîte à musique que lorsqu'il estimerait le temps venu.

La conférence de presse – encore une – avait lieu dans un petit studio sobrement meublé d'une longue table face à laquelle étaient installées des rangées de chaises pliantes. Un ficus, dans un coin, mettait une touche de verdure qui passait totalement inaperçue. Suguru retrouva ses deux collègues dans une toute petite loge adjacente où une maquilleuse rectifia légèrement leur apparence. Les conférences s'enchaînaient pour les Bad Luck qui n'avaient de cesse de démentir les rumeurs les plus folles consécutives aux accusations de Keichi Lake.

Rompus à l'exercice, et en butte à quasiment les mêmes questions à chaque fois, les garçons répondaient avec une relative aisance – bien qu'avec sérieux – aux interrogations des journalistes. L'un d'eux, cependant, se montrait particulièrement insistant et belliqueux, et sa hargne ne tarda pas à exciter ses confrères qui se mirent à porter des attaques de plus en plus agressives. Dans un coin de la salle, le pauvre Sakano se tordait les mains à s'en broyer les doigts.

« De toute façon, on a une boîte à musique qui prouve notre bonne foi ! » clama soudain Shuichi avec véhémence en réponse à une matrone en tailleurs lie-de-vin qui venait pratiquement de l'accuser de mentir.

Suguru braqua un regard meurtrier sur le chanteur. Ce type n'était vraiment qu'un abruti. Etun vrai de vrai ! Nakano aussi. Pourquoi avait-il tenu à mettre son ami dans la confidence ? Il savait parfaitement que Shindo ne pourrait pas tenir sa langue, alors pourquoi ? L'avait-il fait pour le punir ?

Une salve de nouvelles questions fusa mais K se décida à intervenir et mit abruptement un terme à la conférence.

Les ennuis n'allaient pas tarder à arriver…

Furieux, Suguru quitta la petite salle. Sans trop réfléchir, Hiroshi se précipita derrière lui.

« Que voulez-vous ? éclata le claviériste une fois qu'ils furent seuls. Ça ne vous suffit pas de nous mettre en danger, vous me harcelez, en plus ? Qu'est-ce que voulez, encore ?

- Je… je suis vraiment désolé.

- Vous saviez pertinemment que ça arriverait. Qu'est-ce qu'on va faire maintenant ? Moi je suis en sécurité mais… mais vous ? »

Hiroshi fut frappé par cette remarque. En dépit de toute cette colère retournée contre lui, Suguru semblait préoccupé par sa sécurité à lui. Depuis sa nuit avec Sobi, il avait des doutes sur le bien-fondé sa rupture et cette phrase le plongea dans le trouble. Devait-il revoir ses sentiments ? Si oui, il devait faire vite. C'était le moment ou jamais.

« Fujisaki, je… OK, je vais être franc. J'ai voulu en parler à Shuichi parce que je ne voulais plus qu'il y ait de lien entre toi et moi. C'était la seule chose encore privée qui restait entre nous deux et j'ai voulu m'en débarrasser. Je regrette, j'aurais dû réfléchir. Je préviendrai Yuki des dangers que risque Shu, et de mon côté je ferai attention.

- Faire attention ne suffit pas !

- Je pourrais aussi emménager chez ton cousin, essaya de plaisanter Hiroshi.

- C'est ça qui m'énerve avec vous ! Vous êtes toujours désinvolte. Soyez sérieux pour une fois ! Ces hommes ne sont pas des amateurs. »

Ce n'était pas la première fois que Suguru lui reprochait sa désinvolture. Il aurait dû lui dire qu'il ne servait à rien de prendre les choses trop au sérieux et se faire du souci car ça ne changeait rien à la situation. Le calme et le détachement, en revanche, donnaient le recul nécessaire pour analyser les choses. Cependant, ce n'était pas le moment d'argumenter et ce fameux détachement était peut-être la cause, d'ailleurs, de leur séparation. Il était temps de venir à résipiscence.

« Je sais que ce sont des professionnels, répondit Hiroshi. Je te remercie de t'inquiéter pour moi. Je voulais aussi te remercier… d'avoir été avec moi aussi longtemps, poursuivit-il. Je me rends compte aujourd'hui de ce que j'ai perdu. Tu me manques davantage chaque jour. Je suis responsable de la situation. Mes remarques sur Mori étaient déplacées. Aujourd'hui… aujourd'hui je veux me battre pour te récupérer, et peu importent les menaces de ta mère. Mais je… je comprendrais que tu ne veuilles pas revenir. J'ai le sentiment d'avoir creusé un fossé entre nous. Quand Ayaka… quand elle m'a quitté j'ai eu le cœur brisé et me suis juré que jamais plus je ne me ferais avoir. Alors… J'ai essayé de me détacher de toi, mais tu vois ça n'a servi à rien parce que depuis je suis encore plus malheureux. »

Le jeune homme marqua une pause, attendant une réaction, mais Suguru demeura muet, le visage impénétrable. À vrai dire, il n'avait pas prévu cette déclaration car tout n'était pas très clair dans sa tête. Pourtant, le dire tout haut donnait une consistance au trouble qui l'habitait depuis son anniversaire.

« Je ne te cacherai pas que… que j'ai couché avec quelqu'un depuis et que j'y ai pris du plaisir mais… mais à côté de ce que j'ai pu vivre avec toi, ce n'était rien. Je n'ai rien ressenti. Seulement, ça m'a ouvert les yeux sur nous deux. Je ne veux pas que tu penses que je t'ai quitté pour cette personne. C'était il n'y a pas très longtemps mais ce n'est pas ce que je veux dire. Ce que je veux dire c'est que… Je t'aime. Tout simplement », conclut-il.

À cet instant, K jaillit à l'angle d'un couloir et les menaça de son arme en les sommant de retourner immédiatement dans leur studio attitré. Des mesures s'imposaient suite à la déclaration imprudente de Shuichi.

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« Pas question.

- Mais, Yuki… D'après ce que m'a dit Hiro, ces gens sont dangereux, c'est eux qui ont agressé Fujisaki ! J'ai pas envie qu'il t'arrive quelque chose ! »

Assis derrière son ordinateur, Eiri leva un regard perplexe vers son amant qui était planté à ses côtés, l'air désespéré.

« Pourquoi est-ce que tu veux qu'il m'arrive quelque chose, à moi ? Je n'ai absolument rien à voir avec vos histoires.

- Parce qu'ils pourraient essayer de t'enlever et te torturer pour nous obliger à leur donner la boîte à musique !

- Dans ce cas, débarrassez-vous en. Que Seguchi se débrouille, mais je refuse d'avoir cette espèce de maniaque des armes ou n'importe lequel de ses hommes pendu à ma porte.

- Yuki ! Je veux pas qu'on te fasse du mal ! »

Le jeune homme lança un coup d'œil à son paragraphe, auquel il n'avait pas pu ajouter un mot depuis près de dix minutes, et parti comme ça l'était, il ne parviendrait pas à en ajouter un autre avant un bon moment. Il n'avait aucune envie qu'il arrive quoi que ce soit à Shuichi, bien entendu ; mais il s'estimait de taille à tenir tête à une poignée de petits malfrats si d'aventure il leur prenait la fantaisie de ramener leurs vilains mufles chez lui.

« Ne t'en fais pas, je t'ai dit. Je t'assure que j'ai de quoi les recevoir s'ils sont suffisamment stupides pour venir ici. Le reste du temps, je t'accompagnerai à ton travail. Avec moi tu ne risques rien, tu le sais, non ? »

Il passa son bras autour de la taille du garçon qui le regardait à présent avec plus d'émotion que d'inquiétude et l'attira contre lui.

« Et tu sais aussi qu'il n'y a que moi qui ai le droit de te faire… des choses… » souffla-t-il en glissant son autre main sous le tee-shirt de Shuichi qui décida de laisser tomber l'affaire ; entre les bras de Yuki il n'avait peur de rien ni de personne, car même si son amant avait parfois des propos désobligeants à son encontre, l'étreinte solide de ses bras ne mentait pas : il tenait sincèrement à lui.

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« Et voilà, terminé. Vous ne risquez rien maintenant, quelqu'un en qui j'ai confiance va surveiller l'appartement. Bonne soirée, les garçons, et soyez à l'heure demain car je n'hésiterai pas à défoncer la porte s'il le faut. See you ! »

Le rire sonore de K résonna dans la cage d'escaliers et Hiroshi referma la porte de son appartement, tout aussi sous le choc que Suguru qui le regardait sans rien dire, quelque peu abasourdi par la manière dont les choses s'étaient déroulées. Après une brève réunion et quelques échanges tendus, il avait été décidé que, pour des questions de praticité, Suguru emménagerait chez Hiroshi quelques temps ; à deux ils seraient moins vulnérables, et pour K, il était plus facile d'assurer une sécurité groupée. Le claviériste avait bien tenté de protester – principalement à cause de sa mère – mais K lui avait assuré qu'en qualité de responsable de sa sécurité, c'était à lui qu'appartenait la décision finale, et qu'il connaissait son affaire mieux que quiconque. Tohma, d'ailleurs, avait donné son aval.

C'est ainsi que, une fois la journée de travail achevée, K était passé chez les Seguchi pour récupérer les affaires du plus jeune de ses poulains, avait chargé tout le monde dans le minivan et s'était rendu à l'appartement d'Hiroshi, dans lequel les deux garçons se retrouvaient à présent en tête-à-tête, presque gênés tout à coup. Avec le remue-ménage qui avait suivi la déclaration étourdie de Shuichi, ils n'avaient même pas eu l'opportunité d'achever leur discussion. Suguru n'avait rien répondu à la déclaration d'Hiroshi. Et si… lui n'éprouvait plus rien, après tout ?

« Heu… Tu veux boire quelque chose ? » proposa le jeune homme, un peu nerveux, désignant le salon. Suguru déposa son sac, qu'il n'avait pas lâché depuis que K l'avait littéralement propulsé dans l'entrée du petit appartement, et secoua la tête.

« J'ai quelque chose à vous dire avant. Nous n'avons pas eu le temps de finir notre conversation, tout à l'heure. »

Hiroshi attendit, l'air impassible ; du moins espérait-il que c'était le cas, car son cœur s'était mis à battre avec frénésie.

« Vous m'avez terriblement manqué. Je vais être honnête aussi, j'apprécie beaucoup Akira Mori mais… c'est un ami avant tout. C'est vous que j'aime. Seulement… Je ne veux plus de cette distance qu'il y avait entre nous. Plus maintenant. »

Lentement, Hiroshi l'attira contre lui et l'embrassa, doucement d'abord puis de plus en plus férocement, ce à quoi Suguru répondit avec tout autant de fougue car il n'entendait pas demeurer en reste. Ils se séparèrent, un peu empourprés.

« Je propose d'aller poursuivre cette discussion dans le salon avant qu'elle ne dégénère, déclara le guitariste en passant son bras autour des épaules du jeune garçon. Moi aussi j'ai besoin de tout mettre à plat une bonne fois pour toutes. Mais je suis vraiment content de la décision de K.

- Oh, attendez, j'ai quelque chose pour vous. Je sais que ça peut attendre, mais j'ai déjà trop attendu. »

Suguru s'accroupit et fouilla dans l'un de ses sacs duquel il tira un paquet plat et rectangulaire emballé dans un papier joliment décoré.

« C'était pour votre anniversaire. Je… je voulais vous le donner plus tôt mais… enfin, c'est pour vous. »

Hiroshi sourit, se saisit du paquet, embrassa son petit ami et l'entraîna dans le salon.

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Assis dans son bureau, son siège tourné en direction de la large baie vitrée qui offrait un panorama saisissant de la ville, Tohma Seguchi réfléchissait.

Le rapport d'expertise graphologique était catégorique : le texte trouvé dans un carnet que lui avait confié son cousin était bien de la main de Masayuki Oshima. Ce qui, du reste, n'était nullement suffisant pour démolir les accusations de plagiat de Keichi Lake, car Oshima pouvait fort bien avoir fait une copie de la chanson prétendument écrite par son ami. La boîte à musique, en revanche, le confondrait à coup sûr.

D'après Torû Okada, qui avait diligenté des recherches approfondies, la boîte à musique datait du début du vingtième siècle. Un article fabriqué sur commande par la maison Reuge, sise en Suisse. L'air que jouait la boîte était donc nettement plus ancien que ce que le prétendait Lake, et à moins qu'il ne fût agi d'une incroyable coïncidence, il n'était nullement l'auteur de la partie musicale de Soleil d'hiver.

En outre, l'expert avait découvert autre chose ; le rectangle de soie azur collé à l'intérieur du couvercle n'était pas d'origine. À première vue, l'étoffe était très similaire à celle qui tapissait le réceptacle à bijoux, mais en y regardant de plus près, elle était nettement plus grossière et le temps avait quelque peu altéré sa couleur. Il ne pouvait en aucun cas s'agir d'un remplacement après que l'original se soit abîmé car, si original il y avait eu, il aurait été fixé à l'aide de touts petits clous et non collé, avait précisé Okada ; or, il n'y avait pas trace de clous dans la fine couche de bois exotique. En revanche, une suite de chiffres y était grossièrement gravée, dans un coin : « 35-40-132-30 ». Okada n'en avait pas trouvé la signification. Pour conclure, il s'agissait d'un modèle ancien à l'état de conservation assez moyen, dont la valeur pouvait avoisiner quelques dizaines de milliers de yens.

Tohma se détourna de la vue familière de Tokyo et reporta son regard sur la petite boîte posée sur son sous-main de cuir noir. Il ne faisait nul doute qu'elle avait appartenu, à un moment ou à un autre, à Masayuki Oshima, dont l'écriture se trouvait aussi sur la partition. Lake mentait donc et il était temps de le confronter à ses fausses déclarations.

Quant à savoir pour quelle raison des individus peu recommandables la cherchaient… il s'en occuperait plus tard. Puisque K assurait la protection des Bad Luck, les trois garçons ne risquaient rien pour l'instant.

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Keichi Lake régla sa course et descendit du taxi qui s'était rangé devant le parvis de N-G Productions. Il leva les yeux vers la façade de l'immeuble dont les panneaux vitrés reflétaient le ciel sans nuages de cette fin de matinée d'août. Une maison de production récente, qui n'existait pas à l'époque où lui aussi faisait partie de la scène musicale japonaise. Cela dit, Doggy Walk n'avait jamais joué dans la catégorie des poids lourds de la musique et la société qui les avait produits avait disparu depuis. Là comme partout, la concurrence était féroce. Il se dirigea d'un pas assuré vers l'accueil où une élégante secrétaire lui indiqua comment se rendre jusqu'au bureau de Tohma Seguchi, après avoir annoncé son arrivée.

Tohma Seguchi. Même de l'autre côté du Pacifique, son nom était connu dans la profession. Un homme à qui tout paraissait réussir ; qui avait, en quelques années, fait d'une modeste société de production un géant de l'industrie musicale japonaise qui lorgnait à présent sur le reste de l'Asie. À coup sûr, quelqu'un dont il fallait se méfier. Il lui avait fixé un rendez-vous afin de parler en privé de Soleil d'hiver ; mais s'il s'imaginait qu'il comptait lâcher l'affaire, il se trompait lourdement.

Le bureau du directeur de N-G Productions était une large pièce claire, dépouillée mais cossue, illuminée par une baie vitrée couvrant tout un mur. Tohma Seguchi était assis à son bureau et ne se leva pas en le voyant entrer.

« Bonjour, monsieur Saegusa. Prenez place, je vous en prie. »

Lake s'exécuta. Son interlocuteur n'avait rien d'impressionnant, avec son sourire aimable et son air de jeune homme propre sur lui, mais il se dégageait de sa personne comme une sorte d'autorité naturelle. Il fallait avoir les reins solides pour réussir, dans ce milieu.

« Bien, monsieur Saegusa, je vais être direct. Si je vous ai donné rendez-vous ici plutôt que dans un tribunal, c'est pour que vous laissiez tomber ces accusations ridicules de plagiat et de préjudice moral, annonça Tohma de but en blanc.

- Ce n'est pas en m'insultant que…

- Allons, il n'y a personne d'autre que nous ici, inutile de feindre la vertu effarouchée. Je ne suis pas idiot, figurez-vous. Et, surtout, j'ai de quoi vous prouver que vous n'êtes pas l'auteur de Soleil d'hiver, de la partie musicale du moins. Cependant je vais être fair-play et vous donner une chance : prouvez-moi donc que vous êtes véritablement son auteur. »

Lake ne cilla pas ; rien dans les paroles de Seguchi ne permettait de dire qu'il n'était pas en train de bluffer. Il ouvrit sa serviette en cuir et en tira une liasse de feuillets qu'il posa sur le bureau.

« Voici le texte et la partition. Je les ai fait analyser afin de prouver ma bonne foi, bien sûr. Ce sont les originaux, et ils remontent bien au début des années quatre-vingt-dix, tout est décrit là. »

Tohma hocha la tête et sortit les feuillets découverts par Narumi qu'il plaça à côté.

« En voici d'autres, de la main de Masayuki Oshima, estimés comme datant eux aussi de la même période. Vos écrits ne prouvent rien, vous avez tout à fait pu les recopier sur ceux de votre ami. »

Lake osa un petit sourire. S'il ne s'agissait que de cela, l'argumentation de Seguchi ne le mènerait pas bien loin.

« Comme vous venez de le dire, Masayuki et moi étions proches. Renseignez-vous mieux, monsieur Seguchi ; j'ai signé plusieurs de ses textes. J'ai toujours été plus doué pour composer qu'interpréter. Il est tout à fait normal que Masayuki ait été en possession de copies de ce que j'avais écrit, il devait l'interpréter, après tout.

- Vous ne me demandez pas d'où je tiens ces documents, monsieur Saegusa ?

- Ce sont les fameux feuillets trouvés « par hasard » par l'un des membres de ce petit groupe, je suppose ? Au moins ont-ils eu la décence de ne pas réutiliser les paroles aussi. »

Tohma croisa les bras et se cala dans son fauteuil.

« Donc, vous maintenez être l'auteur de cette chanson dans son intégralité, du texte comme de la musique ?

- Où voulez-vous en venir, monsieur Seguchi ? questionna le parolier, montrant de premiers signes d'impatience ; ce type était horripilant avec ses manières obséquieuses.

- À ceci, répondit Tohma, sortant d'un tiroir de son bureau la petite boîte à musique qu'il posa devant Lake. Reconnaissez-vous cet objet ?

- Absolument pas. Qu'est-ce que c'est ?

- Une boîte à musique, qui prouve que vous êtes un menteur. Écoutez donc. »

Il souleva le couvercle et les notes argentines de la mélodie triste qui était aussi celle du refrain de Soleil d'hiver retentirent distinctement dans la pièce.

« Cet air vous dit-il quelque chose, monsieur Saegusa ? »

Ce dernier avait subitement pâli, bien qu'il se fût efforcé de conserver un air impassible. La même mélodie, à la note près. Comment était-ce possible ?

« C'est… c'est un trucage ! protesta-t-il.

- Vraiment ? Des rapports d'expertise, j'en ai moi aussi à présenter. Celui-ci établit que cette boîte à musique est un modèle unique fabriqué en Suisse au début du siècle dernier. Cette mélodie existait bien avant votre naissance, monsieur Saegusa. Vous ignoriez son existence ; j'ai donc de très bonnes raisons de croire que l'auteur de Soleil d'hiver est bien Masayuki Oshima, et non vous. »

Keichi Lake demeura muet, pris de court. Tohma joignit les mains devant lui, les coudes sur son bureau, l'air paterne.

« Cependant, je ne tiens pas particulièrement à porter ce nouveau développement devant les tribunaux. Je suis un homme très occupé et j'ai bien autre chose à faire de mon temps. Je ne sais pas trop ce que vous espériez en faisant cela, monsieur Saegusa, mais vous auriez dû y réfléchir à deux fois avant de vous attaquer à Bad Luck. Tout ce qui touche mes poulains me concerne aussi. »

Il se pencha en avant et planta ses yeux verts dans ceux de son interlocuteur.

« Dans votre intérêt, monsieur Saegusa, oubliez cette histoire et rentrez au Canada. Sinon… peut-être que la police pourrait se rappeler que vous avez quitté le Japon bien vite après la mort de votre… ami. »

Sans un mot, le parolier fourra ses documents dans sa serviette et sortit précipitamment du bureau.

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Le lendemain, Keichi Lake annonça publiquement qu'il renonçait à toute poursuite contre Bad Luck, évoquant confusément des « menaces » et une « histoire abracadabrante de boîte à musique » afin de sauvegarder sa dignité. Il avait tenté un coup de poker et avait perdu, il était plus sage de retourner au Canada et, une nouvelle fois, oublier le Japon.

A suivre...