Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE XI
Sakura glissa un carnet et une Thermos de thé vert dans son sac. Se rendre au NIDS ne l'arrangeait pas vraiment car l'établissement n'était ouvert ni le samedi ni le dimanche, mais puisqu'elle s'était engagée auprès d'Hiroshi à y aller, elle ne pouvait pas annuler. Elle avait donc choisi un jeudi, ses cours se terminant à 11 heures ce jour-là. De la fac, il lui fallait peu de temps pour se rendre à l'institut dans le quartier de Meguro, qui se trouvait à peine à cinq minutes de marche de la gare d'Ebisu.
Le bâtiment était classique, un grand carré blanc. Sobre, fonctionnel. L'intérieur reflétait ce même aspect avec une salle comportant de grandes tables entourées d'étagères ; une bibliothèque normale, somme toute, même si plus réglementée : aucun emprunt n'était possible, et pour faire des photocopies, il fallait s'adresser à un documentaliste.
Après s'être fait enregistrer, Sakura chercha le département militaire. Beaucoup de documents avaient été détruits après la capitulation du Japon, à la fin de la Seconde guerre mondiale. Quant à ceux qui restaient, ils avaient longtemps été conservés par les Américains et ce n'était qu'en 1958, après de longues négociations, qu'ils avaient été restitués. Il ne lui restait plus qu'à compulser les documents relatifs à Tadahiko Inoue.
« Né le 2 février 1901 à Takamatsu, Shikoku (…) Intègre l'armée à vingt ans (…) Se marie à Kaede Umyia le 26 octobre 1925. Promu au grade de caporal puis sergent très rapidement en 1926 (…) Sergent major (…) Adjudant très appliqué (…) Sous-lieutenant en 1931 (…) Lieutenant (…) C'est en qualité de Capitaine, à trente-six ans, qu'il est envoyé à Nankin en 1937. Blessé à la jambe la même année, il est démobilisé à l'arrière. (…) Meurt à l'âge de quarante et un ans. »
Sakura sourit. Nankin ! Tout concordait avec ce que lui avait dit Hiroshi. Mais comment relier la boîte à musique avec tout ça ? Elle se servit un gobelet de thé et nota ces informations. Malgré sa participation au sac de Nankin, Inoue n'avait pas été jugé et, au contraire, érigé en héros de guerre.
Encouragée par ces résultats, l'étudiante décida de parcourir les états de service des hommes sous le commandement d'Inoue, savait-on jamais ? Beaucoup étaient morts au combat ; trois (le Caporal Saburo Kato et les soldats Masao Umino et Junpei Yamada) avaient péri entre la fin de l'année 1937 et le début de la suivante dans un naufrage dont les circonstances restaient floues. Seulement trois hommes avaient survécu : Hikaru Matsuoka, Junichiro Oki et Toru Shinomyia. Seul Oki avait été traîné en cour martiale pour violences en permission. Matsuoka et Shinomyia avaient poursuivi leur carrière quelques années et avaient retrouvé la vie civile une fois la guerre terminée.
Quand Sakura sortit de la bibliothèque, vers 16h25, il ne restait plus que les employés. De toute façon, l'établissement fermait à 16h30. La journée touchait à sa fin et elle regagna son domicile sans attendre. Elle avait cours le lendemain, aussi préféra-t-elle remettre à plus tard une visite à Hiroshi. De son côté, celui-ci semblait bien occupé depuis qu'il était à nouveau avec Fujisaki. En fin de compte, pour les filles comme pour les garçons, le moins qu'on pouvait dire était que son ami avait des goûts… particuliers. Mais du moment qu'il y trouvait son compte, c'était l'essentiel.
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« C'était super ! Et les chocolats auchi ch'ont ch'uper bons ! s'exclama Shuichi en se fourrant une clef de sol au chocolat au lait dans la bouche. J'y vais, mon chéri à moi m'attend !
- C'est vrai que ce concert était réussi, approuva Hiroshi en renfermant la petite boîte d'assortiment du futur coffret Concerto, cadeau de la direction du 100% Chocolate Café qui avait au dernier moment associé son nom à l'organisation du spectacle dans le cadre de son partenariat avec Bad Luck, lequel devait officiellement prendre effet au premier décembre.
- Ils le sont toujours, vous voulez dire, dit Suguru en retirant ses vêtements de scène, conscient que le jeune homme le regardait dans le miroir.
- S'ils s'y étaient pris plus tôt, ils auraient carrément pu distribuer des chocolats aux spectateurs, à l'entrée. Étonnant que Seguchi n'y ait pas songé vu qu'il a les affaires dans le sang. En attendant, Shuichi est très motivé par l'écriture de Flavor of Love, je suis certain que cette chanson sera un succès.
- Savez-vous pourquoi ? Parce que l'amour a la saveur du chocolat.
- Ah mais c'est embêtant, je n'aime pas trop le chocolat, moi, se plaignit Hiroshi avec une petite moue amusée.
- Pour vous… il a la saveur… de l'anguille grillée. C'est moins romantique, rit Suguru.
- Mais plus parfumé. » Hiroshi enfila un sweat-shirt et rejeta sa longue chevelure en arrière. « On est plutôt bien comme ça, non ? Je veux dire, tous les deux ensemble, dans mon appartement.
- Oui, bien sûr, répondit son petit ami, quelque peu étonné par cette remarque.
- Je me disais que… que quand cette histoire sera finie, nous pourrons peut-être… nous pourrons prendre un appartement ensemble, plus grand. Après tout, on sort ensemble depuis un bout de temps et c'est idiot de payer deux loyers pour deux studios », ajouta le guitariste comme pour se justifier.
Suguru acheva de boutonner sa chemise et fixa son petit ami, d'abord incrédule puis radieux.
« C'est une excellente idée monsieur Nakano, mais… » Son visage se rembrunit.
« Mais qu'allons-nous dire à ma mère ? Devons-nous le lui cacher ?
- Non. Il faudra le lui dire. Je l'ai appelée il y a quelques temps et elle sait que nous sommes ensemble. Je crois que… qu'il faudra que nous allions lui parler, tous les deux. »
Le jeune garçon manqua lâcher sa brosse à cheveux.
« Vous l'avez appelée ? dit-il, incrédule. Mais quand ça ?
- Il y a deux semaines à peu près. Ça ne sert à rien de lui mentir et de se cacher. Je trouve ça malhonnête. »
Suguru comprit soudain pourquoi sa mère adoptait une certaine froideur à son égard depuis quelques temps ; sans doute attendait-elle des aveux de sa part également.
« J'ai très envie de vivre avec vous et d'emménager dans notre appartement, mais pourrez-vous attendre jusqu'à ce que nous ayons discuté avec ma mère ? »
Hiroshi passa vivement ses bras autour de sa taille et l'attira contre lui.
« Bien sûr, Sunshine ! D'ailleurs on va aussi attendre que cette histoire de boîte à musique se tasse. En tout cas, cette histoire d'anguille grillée m'a donné une faim de loup !»
Ils rirent, s'embrassèrent et quittèrent la loge.
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« Monsieur Garai ? »
Le jeune homme leva les yeux du livre qu'il était en train de lire.
« Monsieur Garai, monsieur Hasebe vous attend. Si vous voulez me suivre. »
Shinichi détailla discrètement la jolie secrétaire et lui sourit. Il se leva et lui emboîta le pas, sensible à ses jambes fuselées et gainées dans des bas de couleur chair.
Les locaux de Miroku Hasebe n'avait rien à voir avec l'imposant building de N-G Productions – d'ailleurs, ils n'occupaient que le dernier étage d'un immeuble en comptant dix – mais étaient impeccablement tenus. Le bureau du manager était à l'image de l'accueil : propre, discret et fonctionnel.
Hasebe devait avoir la cinquantaine mais semblait encore vigoureux, signe de la pratique régulière d'une activité physique.
« Je vous remercie de m'accorder du temps, monsieur Hasebe, le salua Shinichi en s'inclinant.
- Je vous en prie, asseyez-vous. Vous vouliez m'interroger sur Keichi Saegusa et Masayuki Oshima, n'est-ce pas ?
- Oui. Je suppose que vous avez entendu parler des menaces de procès de monsieur Lak… Saegusa ?
- Bien sûr ! Quel fumiste, si vous me permettez l'expression ! Déjà à l'époque, il parasitait Masayuki. Son seul talent a été de parvenir à l'embobiner et de s'approprier une part de sa gloire. Masa n'aimait pas beaucoup les soirées, les photos, tout ce qui est glam. Saegusa, au contraire s'occupait des… relations publiques avec brio. Masa… »
Hasebe soupira et tourna la tête vers une photographie. Au mur étaient accrochés les portraits de différents artistes – sûrement ceux dont il avait géré la carrière – mais ses yeux étaient fixés sur celui d'Oshima.
« Masa était un artiste comme on n'en rencontre qu'une fois dans sa carrière. Le joyau. Il était vraiment talentueux et soulevait des foules incroyables. Doué et discret : pas de maîtresses tapageuses ni de déboires alcoolisés ou illicites, pas de violence. Travailler avec lui était un bonheur pour tout manager. Il était consciencieux et doué, mais je me répète, hein ? dit-il avec un sourire nostalgique. Il ne l'a pas volé, son surnom de Lennon japonais : non seulement il galvanisait les spectateurs mais de plus ses textes et sa musique étaient soignés.
- Excusez-moi de vous interrompre, mais il a arrêté sa carrière pendant deux ans. Que s'est-il passé ?
- Ah… ça. Je ne sais pas. Il a fait plusieurs voyages en Chine et y est même resté quelques temps, mais à son retour, il n'était plus le même. Toujours sérieux et travailleur, certes, mais quelque chose s'était… cassé. »
Shinichi sentit qu'à partir de là son interlocuteur allait être moins bavard, et qu'il lui revenait de provoquer ses confidences.
« Que pensez-vous de Soleil d'Hiver ? Selon vous, est-ce une conséquence de ses séjours en Chine ? »
L'attaque était plutôt directe mais le manager n'avait rien à se reprocher, dans ce cas autant lui faire gagner du temps et éviter d'en gaspiller. De plus, Shinichi n'avait rien d'un journaliste peu scrupuleux à la recherche d'un vieux ragot.
« Je ne sais pas. Je n'ai connu ni la mélodie ni les paroles. Mais effectivement, je pense que c'était lié à la Chine. Je savais qu'il voulait écrire une chanson sur Nankin.
- N'était-ce pas… osé pour l'époque ?
- Encore aujourd'hui le sujet est controversé et hasardeux. Mais oui, c'était un choix artistique risqué. Masayuki était revenu de Chine nettement plus virulent dans son engagement. »
Une question brûlait les lèvres de Shinichi mais il n'osait pas la formuler. Ce fut Hasebe qui franchit de lui-même le pas après un profond silence.
« Vous voulez me demander si… si sa mort est liée à Nankin, n'est-ce pas ? Tout à fait honnêtement, je n'en sais rien. Personne ne sait. Son… décès est auréolé de mystère », dit-il d'une voix chargée d'émotion.
Shinichi rangea son carnet dans son sac et se leva.
« Je vous remercie du temps que vous m'avez consacré.
- Je vous en prie. J'espère avoir pu vous aider.
- Pourrais-je vous contacter pour d'éventuelles questions ?
- N'hésitez pas. Je… je vous remercie de m'avoir fait parvenir une copie des paroles et de la musique de Soleil d'Hiver. Masa était comme un fils pour moi. »
Miroku Hasebe se leva à son tour et raccompagna son visiteur.
Une fois dehors, Shinichi consulta sa montre. Il lui restait une petite heure avant d'aller retrouver Suguru. Comme cela faisait longtemps qu'il n'était pas venu à Tokyo, il en profita pour faire un tour à Shibuya.
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Sobi était un garçon qui savait à merveille composer avec son entourage. Selon à qui il avait affaire, il passait du jeune homme propre sur lui, profondément respectueux et attaché aux traditions, au pervers le plus absolu, toujours très attaché aux traditions, cela dit ; mais les rites érotiques hérités de l'ère Edo lui convenaient à la perfection.
Pour aller trouver Haruko Oshima, vieille dame de soixante-dix ans et mère de Masayuki Oshima, il lui fallait clairement jouer dans la première catégorie.
Madame Oshima habitait une petite maison coquette, ceinte d'un jardinet, dans le quartier résidentiel d'Asakusa. Sobi n'avait pas eu grand mal à retrouver sa trace attendu qu'elle ne cherchait manifestement pas à dissimuler son existence ; elle s'était installée ici quelques mois après la disparition de son fils, comme elle l'expliqua à son visiteur, qui avait revêtu pour l'occasion des habits sombres à la coupe impeccable.
« Voulez-vous encore un peu de thé, monsieur Mizutani ?
- Volontiers, madame. Je vous remercie d'avoir accepté de me rencontrer.
- J'avais peur que vous ne soyiez qu'un de ces supposés journalistes désireux uniquement d'exploiter l'image de mon fils à cause de cette affreuse histoire de plagiat lancée par ce Keichi Lake. S'il s'était vraiment agi d'un ami de Masayuki, comme il l'a prétendu, jamais il n'aurait fait autant de bruit dans la presse. Il espérait sans doute faire parler de lui, rien de plus. »
En dépit de son âge, madame Oshima avait conservé des traits délicats, signes d'une grande beauté que l'on retrouvait en partie chez Masayuki Oshima. Sous sa réserve empreinte de dignité transparaissait le chagrin qui ne l'avait plus quittée depuis la mort de son fils unique. Sobi tira les originaux des feuillets trouvés par Narumi d'une serviette et les tendit à son hôtesse.
« Pourquoi ne vous êtes-vous pas manifestée quand cette histoire a éclaté ? Il s'agissait du travail de votre fils, après tout. Un inédit. »
Madame Oshima se saisit des feuillets et les examina un instant sans rien dire, les yeux brillants.
« Cela ne me l'aurait pas ramené, dit-elle enfin en reposant les feuilles sur la table. Mais je vous suis extrêmement reconnaissante de m'avoir apporté ceci.
- C'est mon ami Nakano qui m'a chargé de le faire. Les Bad Luck ne sont pas des plagiaires, et ces feuilles ne seront jamais mieux à leur place qu'entre vos mains. »
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L'entrevue avec Haruko Oshima avait appris à Sobi des choses qu'il connaissait déjà sur le chanteur disparu, mais aussi quelques informations qui n'étaient certes pas de nature à émoustiller les fans mais qui, par contre, ne manqueraient sans doute pas d'intéresser Hiroshi, qui l'avait diligenté dans ces recherches ; si la boîte à musique héritée de sa grand-mère Kaede n'avait jamais paru intéresser Masayuki Oshima, il était un jour venu la trouver, dans un « certain état d'agitation », et lui avait posé un grand nombre de questions à son sujet. « Il avait absolument voulu savoir d'où elle provenait, mais je n'en savais rien », avait relaté la vieille dame. « C'était un cadeau de mon père, et il n'était pas du genre à justifier ses actions. Quelques temps après, au début de l'année 1991, Masayuki a décidé de partir pour la Chine mais il ne m'a pas dit pour quelle raison il voulait aller là-bas. Nous étions proches mais il ne me disait pas tout, comme tous les garçons. »
Donc, il s'était bien produit quelque chose qui avait poussé Oshima à s'intéresser à la boîte à musique. Boîte que, à ce qu'avait ajouté Haruko Oshima, sa mère semblait considérer comme un porte-bonheur.
« Peu de temps après que mon père la lui ait offerte, il a gagné une somme importante aux courses et ils ont pu changer de quartier pour acheter une maison un peu plus grande. Mon père a aussi investi ce qu'il restait de l'argent et leur vie s'est considérablement améliorée. Ma mère n'a jamais voulu se séparer de cette boîte, d'autant plus que mon père est décédé quelques années plus tard, pendant la guerre. C'est moi qui l'ai récupérée à sa mort, mais comme je vous l'ai dit, Masayuki ne s'y était jamais intéressé. »
Un dernier point avait intrigué Sobi, cependant, et il avait fini par poser la question.
« Pourquoi n'avez-vous pas souhaité récupérer la boîte après la disparition de votre fils, puisqu'il s'agissait d'un souvenir de votre mère ? »
Haruko Oshima lui avait renvoyé un regard singulier.
« Je ne sais pas. C'était un bel objet mais j'avais toujours trouvé sa mélodie affreusement triste, et je ne pourrais pas vous expliquer pourquoi je la trouvais presque sinistre. À la vérité, je ne l'ai jamais beaucoup aimée. »
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Bien que la relation qu'avait eue Suguru avec Akira Mori ait été très courte, le claviériste n'en avait pas pour autant coupé les ponts avec son éphémère petit ami. Toujours sous le coup de la menace latente représentée par les gens qui recherchaient la boîte à musique, il avait été contraint d'espacer ses visites au 100% Chocolate Café mais n'avait pas voulu y renoncer ; de plus, préparant leur partenariat avec le confiseur, les deux garçons avaient de fréquents contacts. Tout s'annonçait bien, et l'écriture de Flavor of love étant presque achevée, il serait bientôt temps de procéder aux arrangements musicaux.
Akira Mori était au comptoir quand Hiroshi et Suguru, sortant de l'enregistrement d'une émission de radio, entrèrent dans le café. Shûichi, lui, avait aussitôt filé en compagnie de Yuki qui, fidèle à sa parole, se chargeait « d'assurer sa sécurité » et était venu le chercher en voiture devant les locaux de la radio. Après les avoir servis – un cappuccino pour le guitariste et un chocolat aux épices pour son collègue – ils discutèrent quelques instants puis Akira leur présenta, en avant-première, la version retenue pour la décoration des ballotins de Concerto. Sur un fond uni brun chaud, une portée dorée sinuait le long du flanc gauche de la boîte, se déployait sur le couvercle où le mot « Concerto » fleurissait en élégantes lettres script, et venait se perdre sur le flanc droit. Un design simple rappelant la musique mais donnant aussi une impression de luxe par ses couleurs.
« Ça fait envie, commenta Suguru. Je suis certain que les gens vont se les arracher, surtout avec notre single. Monsieur Seguchi sait ce qu'il fait.
- Mais c'est vous qui m'avez inspiré pour la forme des chocolats », répondit Akira avec un coup d'œil en direction d'Hiroshi. Même s'ils n'étaient plus rivaux, la tentation de l'ennuyer un peu était la plus forte.
« Nous les dégusterons ensemble en pensant à vous, renvoya le guitariste en se pressant de manière discrète mais néanmoins visible contre son petit ami.
- Nous allons rentrer, monsieur K donne des signes d'impatience devant la porte, et je ne voudrais pas qu'il effraie les clients. À bientôt, monsieur Mori, nous devrions repasser bientôt pour d'autres photos promotionnelles. »
Une fois dans la voiture, assis à l'arrière, Hiroshi caressa la cuisse de Suguru d'un geste possessif. Il allait falloir attendre le retour à l'appartement avant de pouvoir faire davantage, mais ainsi, il aurait le loisir d'échauffer son imagination. Pas besoin de chocolat pour exciter l'appétit de son petit copain !
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Il avait fallu à Narumi plusieurs semaines pour retrouver la trace de Satoko Hataji, qui avait été la compagne de Masayuki Oshima au cours des six années précédant son décès prématuré, principalement parce qu'elle s'était mariée et portait à présent le patronyme de Harii. La jeune fille avait fini par établir qu'elle vivait à Kumamoto, dans l'ouest de l'île de Kyushu. Décrocher un rendez-vous n'avait pas non plus été chose aisée mais Narumi était tenace et avait obtenu de rencontrer Satoko Harii à l'occasion d'un week-end.
Au fil de ses recherches, la jeune Kyotoïte n'avait trouvé que de rares photos des petites copines de Masayuki Oshima, et bien que Satoko Hataji ait été sa relation la plus longue, elle était demeurée d'une discrétion exemplaire. La jeune femme de l'époque était plus jolie que belle, pourvue d'un charme discret plein de retenue. La femme qui lui faisait face à présent s'était quelque peu enrobée avec l'âge mais présentait les mêmes traits bienveillants que sur les quelques photos que Narumi avait vues d'elle.
Il tombait des cordes ce jour-là, mais rien n'aurait pu dissuader la jeune fille de se rendre à son rendez-vous. Le destin tragique de Masayuki Oshima et l'histoire d'amour brisée de cette femme lui étaient apparus follement romantiques ; mais là, assise derrière sa tasse de thé, elle ne savait plus trop quoi dire. Elle se présenta donc rapidement et apprit en retour que son interlocutrice était maintenant mère de deux enfants et travaillait comme secrétaire dans un cabinet d'avocats.
« Que souhaitiez-vous me demander, mademoiselle ? s'enquit ensuite madame Harii, sentant la nervosité de Narumi, et intriguée aussi.
- Heu… Hé bien, comme je vous l'ai dit au téléphone, j'aimerais que vous me parliez de… de monsieur Oshima. C'est moi qui ai trouvé la partition et le texte original de Soleil d'hiver. Ils étaient cachés dans la reliure d'un carnet que j'avais acheté, avec d'autres, à une brocante. Est-ce que… vous savez quoi que ce soit à ce sujet ? »
Satoko Harii parut surprise puis adopta un air songeur.
« Tout est lié à cette histoire de boîte à musique, n'est-ce pas ? J'ai vaguement suivi l'affaire. Je ne connaissais pas très bien les amis de Masayuki, mais ce Keichi Saegusa ne m'a jamais fait très bonne impression. Enfin, moi, je n'étais pas de leur milieu. Pour en revenir au carnet dont vous parlez, je ne savais pas qu'il contenait ces documents. Vous savez, Masayuki a changé au retour de son voyage en Chine. Il paraissait… hanté. Peu de temps après, il m'a annoncé vouloir écrire une chanson à propos des événements de Nankin. C'était un antimilitariste convaincu et ce qui s'est passé là-bas était horrible, bien sûr.
- Savez-vous pour quelle raison monsieur Oshima a décidé de se rendre en Chine ? »
Madame Harii but une petite gorgée à sa tasse de café.
« Hé bien, il n'a jamais voulu m'en parler directement mais je crois que tout a commencé après qu'il soit entré en contact avec quelqu'un. Je ne connais pas son nom, mais au cours des mois précédant la disparition de Masayuki, un homme a appelé à plusieurs reprises, sans se présenter, demandant à lui parler. J'ai voulu le signaler à la police, mais Masayuki a refusé, disant qu'il s'agissait seulement d'un fan. Je n'ai jamais cru que c'était le cas, bien sûr, mais… que pouvais-je faire ? J'en ai parlé aux policiers qui ont enquêté sur sa mort, ensuite, mais cela n'a mené à rien. » Une ombre triste voleta sur le visage de Satoko Harii.
« Pensez-vous que la boîte à musique ait un lien avec toute cette histoire ? » interrogea Narumi, tirant d'une pochette la photo de la petite boîte marquetée que Suguru lui avait fait parvenir. Son interlocutrice l'examina un court instant.
« Oui, je me souviens de cette boîte. Masayuki l'a rapportée un jour, peu de temps avant son voyage en Chine. Elle avait appartenu à sa grand-mère, m'a-t-il dit. Elle était jolie mais je n'ai jamais aimé l'air qu'elle jouait. Il m'a toujours semblé sinistre.
- Est-ce pour cela que vous vous en êtes débarrassée, madame Harii ? »
L'expression de cette dernière changea sensiblement et se fit plus dure.
« Je l'aurais rendue à sa mère si Masayuki ne m'avait pas demandé, peu de temps avant sa mort, de m'en débarrasser si jamais il venait à lui arriver quelque chose. Oh, je sais ce que vous pensez mais c'était quelqu'un de très superstitieux, persuadé qu'il allait mourir jeune. Nous en plaisantions d'ailleurs souvent. Il avait préparé un carton avec des carnets, des feuilles, des partitions… Tout a été examiné par la police, bien sûr, mais la plupart étaient des cahiers vierges, comme celui que vous avez acheté. Je l'ai porté, ainsi que la boîte à musique, dans un petit bric-à-brac d'un quartier voisin. Il n'y a qu'une seule chose que j'ai conservée de lui. Regardez. »
De son sac à main, madame Harii tira un petit calepin carré, dont la couverture était constituée par une feuille de papier washi aux couleurs fanées.
« C'est moi qui le lui avais offert et il y notait ses idées de textes. Je le conserve toujours sur moi. »
Elle le tendit à Narumi qui s'en saisit avec émotion. Cette femme avait certes refait sa vie mais il ne faisait nul doute qu'elle vouait toujours une petite partie de ses sentiments à celui qu'elle avait aimé, bien des années auparavant. Le calepin était tout corné, rempli presque en entier de notes au crayon ou au stylo, parfois même de courtes phrases musicales. Tout ceci donnait une impression de vie et de créativité foisonnantes, et la jeune fille comprenait tout à fait pourquoi Satoko Harii n'avait pas voulu s'en séparer.
Alors qu'elle le feuilletait, elle avisa, vers les dernières pages, une liste de ce qui étaient sans doute des noms : des noms propres sans la moindre indication, notés les uns à la suite des autres, sous le mot « Nankin » écrit en plus gros :
- Kato
- Umino
- Oki
- Yamada
« Oki » était entouré d'un trait de crayon.
« Excusez-moi, madame Harii… Puis-je photographier cette page ? s'enquit-elle, voyant peut-être là un lien avec tout ce que lui avait relaté Suguru.
- Bien sûr. Mais je dois vous dire que la police n'a rien trouvé d'exploitable dans ce carnet. »
À l'aide de son téléphone portable, Narumi photographia la page du calepin qu'elle rendit à sa propriétaire avant de prendre congé. Ne restait plus à présent qu'à contacter Suguru pour lui faire part du résultat de ses recherches.
La pluie tombait toujours dru et la jeune fille, qui avait escompté se promener un peu dans les rues de Kumamoto, qu'elle ne connaissait pas, fut contrainte de se replier dans le petit centre commercial qu'abritait la gare en attendant son train.
A suivre...
NIDS : National Institute for Defense Studies. Il s'agit d'un centre de recherches sur l'histoire militaire du Japon.
Papier washi : papier fait à la main, la plupart du temps très coloré, principalement destiné à l'emballage.
