Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


CHAPITRE XII

Hiroshi alluma un bâton d'encens et le laissa se consumer puis referma les deux fenêtres, estimant avoir suffisamment aéré. Pour un fumeur, il ne supportait pas l'odeur du tabac froid, et en plus de fumer à la fenêtre, il aérait été comme hiver son appartement.

« Vous êtes sûr que je ne peux rien faire ? demanda Suguru, installé sur la canapé.

- Nope. Tout est prêt. »

Sobi, Shinichi, Sakura et Narumi n'allaient pas tarder à arriver afin de confronter leurs trouvailles sur Masayuki Oshima. De la sortie à l'Antique Jamboree ne manquaient que Shuichi, Eiri, Maiko et Yuji, mais les autres avaient participé de bonne grâce à « l'enquête ». Tout avait commencé avec l'achat des carnets par Narumi au cours de cette fameuse sortie.

Pour les remercier, Hiroshi et Suguru organisaient un petit apéritif dînatoire ; c'était là l'occasion de regrouper toutes les informations mais aussi de passer un peu de temps ensemble. Le plus difficile avait été d'arrêter une date convenant à tout le monde, surtout aux Kyotoïtes Narumi et Shinichi. Ils avaient choisi un week-end pour leur faciliter les choses et qu'ils puissent passer au moins une nuit tranquille sur place.

Le repas, une fondue shabu-shabu, provenait directement du traiteur. Si les deux garçons parvenaient à cuisiner des repas au quotidien, gérer un menu plus élaboré était autrement plus difficile. Suguru n'avait pas pu s'empêcher de prendre un assortiment de mignardises au 100% Chocolate Café.

« Il y en a bien trop ! s'était exclamé Hiroshi. On ne pourra jamais tout manger.

- Qui vous a dit que tout devait être mangé ce soir ? »

Ils disposèrent le plat à fondue et les victuailles sur la table basse, puis profitèrent du temps qu'il leur restait pour s'embrasser un peu avant que leurs amis arrivent. Leur « vie commune » n'apparaîtrait pas comme une surprise puisqu'ils avaient expliqué qu'il s'agissait d'une « facilité de surveillance » pour leur manager. Seule Sakura était au courant de la vérité.

Le premier invité à arriver fut Shinichi. Il aurait dû venir en même temps que Narumi mais avait décidé de prendre le train d'avant afin de profiter un peu de la capitale et visiter quelques boutiques spécialisées – même si Internet comblait ses attentes, dans certains cas rien ne valait le lèche-vitrine réel. Avec lui s'engouffra un peu d'air frais du mois d'octobre et c'est avec un soupir d'aise qu'il pénétra dans l'appartement.

Sakura arriva à peine dix minutes après lui. Tandis que Suguru préparaît du thé et Hiroshi sortait quelques bières, tous deux restèrent à discuter au salon, très à l'aise bien qu'ils ne se soient que peu parlé lors de la sortie à l'Antique Jamboree. Narumi ne tarda pas non plus et entra dans l'appartement comme un coup de vent, pelotonnée dans une grande veste rose vif.

Quand Sobi arriva enfin, bon dernier comme il fallait s'y attendre, l'ambiance était détendue et bon enfant même si tous étaient assez impatients de partager les résultats de leurs recherches. Narumi avait eut l'idée d'apporter un grand tableau blanc pour tout noter, histoire d'y voir plus clair après.

À partir de cet instant, l'ambiance devint étrangement studieuse et calme. Chacun exposa – honneur aux dames – ce qu'il avait trouvé à tour de rôle et Narumi se proposa pour tout consigner sur le tableau, qui ne tarda pas à être plein.

Une fois que tout le monde eut parlé, ils observèrent le tableau. Trois éléments principaux en ressortaient. Le premier était que Saegusa était un tire-au-flanc doublé d'un parasite et les événements récents qui l'avaient impliqué ne contredisaient en rien ce portait peu flatteur. L'autre piste, moins légère, menait à la boîte à musique. Elle semblait porter malheur mais posséder une valeur qui la faisait rechercher assidûment par les agresseurs de Suguru. Enfin, les investigations convergeaient globalement vers Nankin : la boîte à musique en provenait, et des noms y étaient liés : Kato, Umino, Yamada et Oki.

« Oki, comme celui de l'unité d'Inoue ! En plus, c'est le seul des quatre qui a survécu ! » s'exclama Shinichi avec excitation.

Un silence pensif tomba sur l'assistance.

« Ils ont peut-être caché quelque chose dans la boîte à musique et… cet Oki voudrait le récupérer. Il y avait des chiffres dans la doublure de la boîte, non ? suggéra Sobi.

- En effet », confirma Suguru qui avait photocopié l'expertise de l'objet. Il sortit des feuillets d'une pochette en plastique et les parcourut rapidement. Quand il trouva ce qui l'intéressait, il tendit la feuille à Narumi qui inscrivit les chiffres sur le tableau.

« 35-40-132-30, lut Sakura. Ce n'est pas un numéro de compte ni de téléphone.

- Ni des mensurations, ajouta Sobi avec un petit rire. Quoique… Les trois premières ne sont pas particulièrement laudatives, mais si la dernière concerne une donnée uniquement masculine… ça me laisse rêveur. »

Cette remarque amusante annonça tacitement qu'il était l'heure de faire une pause, adoptée à l'unanimité, et des sujets plus badins furent abordés pendant qu'ils dégustaient la fondue dans une ambiance décontractée.

Seul Sobi restait relativement silencieux – pour une fois. Il observait attentivement Hiroshi et Fujisaki ; pour lui, il y avait plus qu'une simple cohabitation entre eux. Leurs gestes trahissaient de la familiarité, et elle n'était pas que professionnelle ; il y avait plus, c'était évident. Décidé à mettre un peu de piment dans leur relation, il profita d'un moment de solitude pour retrouver Suguru à la cuisine. Faisant mine de se laver les mains, il murmura discrètement, de façon à n'être entendu que du seul claviériste :

« C'est donc vous qui me l'avez volé ? »

Ne décelant aucune réaction chez le garçon, il poursuivit :

« C'est un bon coup, n'est-ce pas ? Il me manque, parfois… Je suis content de l'avoir croqué à nouveau cet été. Vous n'étiez pas ensemble à ce moment-là, au moins ? »

Suguru déglutit subrepticement mais ne se démonta pas et sortit la boîte de gâteaux du réfrigérateur.

« Je suis étonné qu'il s'intéresse aux… miniatures. »

Le claviériste, qui ne manquait pourtant pas de répartie, chercha vainement quelque chose à rétorquer ; quoi qu'il dise serait reconnaître leur relation, et il ne savait pas très bien où en était Nakano de ce côté-là. Ne rien dire revenait néanmoins à admettre qu'il y avait quelque chose entre eux et qu'il prenait ombrage de la réflexion. Dans tous les cas, Mizutani tirerait la conclusion qu'ils étaient ensemble. Choisissant de ne pas se laisser faire, il arrangea les gâteaux sur une assiette et les présenta à Sobi.

« L'avantage des… miniatures, c'est qu'on ne s'en lasse pas, et au lieu d'une seule grosse part, qui écoeure, on peut se resservir. »

Pas très percutant, mais au moins le grand dadais en kimono n'aurait pas le dernier mot.

Il repassa au salon, l'air de rien, et la soirée se poursuivit sans anicroches.

Il fut convenu que Shinichi dormirait chez Hiroshi et Suguru ; quant à Narumi, elle passerait la nuit chez Sakura. Quand ils se séparèrent, ils s'étaient mis d'accord pour orienter les recherches autour d'Oki.

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Avec un juron de dépit, Shuichi shoota dans une canette vide qui traînait sol. Se faire mettre à la rue pour si peu était ignoble ! D'accord, renverser du thé chaud sur l'ordinateur portable de Yuki était assez ennuyeux mais il ne l'avait pas fait exprès ! Ç'avait été purement accidentel, et il voulait lui faire plaisir en premier lieu. De plus, il existait très certainement une copie de sauvegarde quelque part, alors pourquoi tant de méchanceté ?

Ses pas le conduisirent vers un jardin d'enfant, désert à cette heure. Il s'assit lourdement sur un banc et se mit à pleurer. Qu'allait-il devenir si Eiri ne lui pardonnait pas ?

Il songea à appeler Hiroshi mais se rappela qu'il avait laissé son portable dans l'appartement. Tant pis. Dans l'immédiat, il ne voulait que ruminer son chagrin en paix. Il remonta ses jambes contre lui, encercla ses mollets de ses bras et se laissa aller à de nouveaux sanglots.

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« Il va arriver, ne vous inquiétez pas, dit Suguru. Il a dû manquer son train, ce ne serait pas la première fois.

- Yuki ne m'aurait pas appelé s'il n'y avait aucune raison de s'en faire, rétorqua Hiroshi. Shu n'était ni chez ses parents, ni chez moi bien entendu. Il ne peut être nulle part ailleurs. Il lui est forcément arrivé quelque chose. Il n'aurait pas disparu comme ça sans prévenir ni laisser d'explication. »

Suguru renonça à argumenter ; son camarade marquait un point. Eiri Yuki n'était pas du genre à se faire du mouron pour des broutilles : des crises, il avait dû en traverser (et en traverserait certainement encore) avec Shindo. S'il avait contacté les proches du chanteur, il devait avoir une bonne raison.

Celle-ci tomba lorsque K pénétra dans leur salle de répétitions. Shuichi avait été kidnappé et ses ravisseurs exigeaient la boîte en musique en échange de sa personne.

Voilà qui exauce un de mes vœux, songea Suguru qui avait un nombre incalculable de fois prié pour être débarrassé de leur excentrique chanteur ; mais pour le coup, il avait aussi l'impression que le plafond venait de lui tomber sur la tête.

« Je le savais », murmura Hiroshi, les dents serrées, le visage soudain obscurci par la colère qui avait brutalement chassé son inquiétude. Il se leva d'un geste brusque et se planta devant K.

« Et ton soi-disant « service de sécurité », il a servi à quoi, dis-moi ? Tu parles d'une surveillance ! Est-ce qu'il y avait même quelqu'un pour veiller sur Shuichi ? En tant que chanteur de Bad Luck, c'était pourtant lui le premier visé ! »

Sans laisser le temps à leur manager de répondre, le jeune homme arracha son blouson au portemanteau et poussa la porte du studio.

« Une petite minute, où est-ce que tu vas comme ça ? l'appela K.

- Je vais chez cet imbécile de Yuki. Il avait promis d'assurer la protection de Shu, et voilà le résultat. Qu'est-ce qui lui a pris de le laisser sortir seul, connaissant la situation ? Bon sang, mais quelle espèce d'abruti !

- Toi non plus tu ne dois pas sortir seul, déclara K d'un ton sans appel en tentant de le retenir par le bras, mais Hiroshi se dégagea avec rudesse.

« Laisse-moi tranquille. De toute façon, puisqu'ils ont Shu, je ne les intéresse certainement plus. Inutile de m'attendre, je ne repasserai pas aujourd'hui. »

Il était parti avant que K n'ait le temps d'ajouter quoi que ce soit. Suguru entendit le son de ses pas, pressés, décroître le long du couloir. Hiroshi ne lui avait même pas lancé un coup d'œil avant de partir. Quoi qu'il puisse se passer, Shindo venait toujours en premier pour lui, semblait-il. Certes, la situation était grave ; mais il ne lui avait pas dit un seul mot. Il se leva de la banquette où il s'était tenu assis et redressa ses épaules. L'heure n'était pas venue de s'apitoyer sur son sort, il lui fallait aller voir Tohma de toute urgence et lui faire part de ce qu'ils avaient découvert.

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C'est une sensation de froid chargé d'humidité qui étreignit Shuichi avant même qu'il ait ouvert les paupières et il se pelotonna par réflexe sur son couchage, tâtonnant à la recherche d'une couverture. Pourquoi faisait-il si froid dans l'appartement ? Puis, une odeur de renfermé, de poussière et de vague moisissure lui parvint graduellement et il ouvrit les yeux avant de les refermer vivement, ébloui par la lumière crue qui éclairait la pièce. Dans le même temps, il sentit son estomac se contracter désagréablement et il laissa échapper un faible geignement de détresse. Que lui arrivait-il ?

Une fois que sa vision se fut accoutumée à la lumière, le garçon promena un regard circonspect et peu rassuré sur ses alentours. La pièce dans laquelle il se trouvait était carrée, aux murs de ciment grossièrement crépis. Dans un angle était bâti un escalier sous lequel s'entassaient des cartons couverts de poussière, et face à lui se dressait une antique chaudière rouillée. Une ampoule pendait du plafond au bout d'un long cordon électrique, éclairant la froide nudité de ce qui semblait être une cave. Un matelas était posé à même le sol, contre un mur, et il y était allongé, tout habillé à l'exception de son blouson. Il frissonna et s'assit lentement, luttant pour ne pas restituer le contenu de son estomac.

Ses souvenirs étaient affreusement flous, mais il lui revint progressivement en mémoire les échos d'une dispute avec Yuki, au sujet de laquelle il ne se rappelait absolument rien sinon qu'elle lui avait valu d'être jeté à la porte de l'appartement comme un malpropre. Absorbé par son chagrin et sa colère, il avait marché jusqu'à un petit parc non loin de la résidence et s'était laissé aller à ruminer ses idées noires. Pourquoi Yuki continuait-il à le rudoyer constamment ? Depuis le temps qu'ils vivaient ensemble, presque rien n'avait changé entre eux, il avait parfois l'impression que son amant le traitait toujours comme un gosse pénible et immature. Il se souvenait s'être laissé aller à verser quelques larmes, puis avait entendu un bruit de pas près de lui, et tout s'était brouillé.

En dépit de la nausée qui lui contractait l'estomac, Shuichi sentit une boule d'angoisse se former dans son ventre ; nul besoin d'être grand clerc pour comprendre qu'il s'était fait kidnapper. Mais par qui ? Cela ne pouvait tout de même pas avoir de rapport avec cette histoire de boîte à musique ? Et Yuki, qui lui avait juré de veiller sur lui… Où était-il ?

Paniqué, le garçon voulut se mettre debout mais il éprouva une résistance sur sa cheville gauche : une menotte l'encerclait, reliée par une courte chaîne aux barreaux d'une grille de ventilation. Il tira dessus de toutes ses forces, affolé, mais la grille était solide et il ne réussit qu'à se meurtrir la cheville. Misérable, il se rassit, ramena ses jambes contre sa poitrine et posa la tête sur ses genoux. Qui allait le retrouver, à présent ? Comment Yuki pourrait-il savoir où il était détenu ? Pire encore… ces gens qui l'avaient enlevé ne risquaient-ils pas de s'en prendre au romancier, à présent ?

« Yuki, je t'en supplie… fais attention », implora-t-il.

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Tandis que Shuichi priait pour que rien de fâcheux n'arrive à son amant, celui-ci faisait face aux accusations virulentes d'Hiroshi, dans le hall de son appartement. La veille, il avait été trop en colère pour songer aux conséquences de son acte, et il avait pensé que, comme il lui était déjà arrivé de le faire, Shuichi avait couru se réfugier chez Nakano pour y passer la nuit. Il ne s'était donc pas inquiété outre mesure de son silence, occupé à tenter de faire redémarrer son ordinateur, en pure perte. Il possédait un manuscrit papier mais les ultimes modifications qu'il avait faites n'y figuraient bien évidemment pas. Il avait bûché toute la nuit afin de récupérer son travail perdu puis s'était effondré dans son lit, à l'aube, pour y dormir quelques heures ; son éditrice ne lui aurait pas accordé de nouveau délai après les deux qu'elle lui avait déjà octroyés.

Quand il s'était réveillé, Shuichi n'était pas revenu et, bien que contrarié, il en avait conclu qu'il était allé dormir chez son ami Nakano. L'heure tournant, cependant, Eiri avait commencé à s'inquiéter : son amant avait quitté l'appartement à la hâte, sans prendre ni son sac ni son téléphone portable, qui était toujours posé sur la table basse, dans le salon. Il n'était donc pas repassé pour le récupérer ni même pour se changer, et ce n'était pas normal.

À présent, il était sommé de rendre des comptes par un Nakano furieux qui l'accusait d'irresponsabilité, de négligence, voire de maltraitance, et il n'était vraiment pas d'humeur à subir ce genre de scène.

« C'est bon, tu as terminé ? s'enquit-il d'un ton sec après qu'Hiroshi ait conclu sa diatribe par un « Shuichi mérite mieux qu'un pauvre type dans ton genre ! »

- Non, j'ai pas terminé. Je devrais te mettre mon poing dans la figure ! »

Eiri lui renvoya un regard mauvais, les dents serrées. S'il affichait au quotidien, et selon le contexte, des manières allant de désagréablement bourru à presque charmeur, le garçon violent et bagarreur qu'il avait été un temps, après son retour de New York, rôdait toujours aux confins de sa conscience ; il l'avait prouvé le jour où il était allé trouver les ASK et avait proprement démoli leur claviériste. Cependant, quelle que soit son envie de s'en prendre à Nakano, qu'il n'avait jamais particulièrement apprécié, force lui était de reconnaître qu'il était le seul fautif dans cette histoire. S'il n'avait pas chassé Shuichi de l'appartement, rien de tout cela ne se serait produit. Mobilisant tout son sang froid, il abandonna sa posture offensive et son regard, toujours aussi incisif, se fit moins agressif.

« Tu dis que ces ordures ont contacté N-G ?

- Ils veulent la boîte à musique en échange de Shuichi. Rien d'autre, apparemment.

- Pourquoi est-ce qu'ils tiennent autant à cette foutue boîte ? questionna Eiri d'un ton impérieux. Qu'est-ce qu'elle a de si particulier ?

- Aucune idée, mais ça n'a pas d'importance pour le moment. La priorité, c'est de retrouver Shuichi ! »

Eiri parut réfléchir quelques secondes avant d'aller chercher une veste dans un placard. Il enfila ses chaussures et prit les clés de sa voiture.

« Où est-ce que tu vas ?

- T'occupe. Rentre chez toi et laisse-moi régler ça à ma manière. » Sans attendre de réponse, il bouscula Hiroshi et se dirigea vers l'ascenseur. Saisi, le guitariste n'osa rien dire, car s'il n'était pas particulièrement impressionnable, ce qu'il avait lu au fond des yeux mordorés de Yuki lui avait fait peur.

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« Je suis désolée, monsieur Fujisaki, mais monsieur le directeur ne peut recevoir personne pour le moment. »

Immédiatement après le départ précipité d'Hiroshi, Suguru s'était rendu au dernier étage de la Tour de N-G Productions afin de donner à son cousin tous les éléments qu'il était parvenu à réunir sur la boîte à musique, dans l'espoir qu'ils seraient d'une quelconque utilité pour retrouver la trace de ceux qui avaient enlevé Shuichi – et qui étaient sans nul doute les mêmes qui l'avaient un soir molesté. Rien dans les informations qu'il détenait ne semblait de nature à fournir des pistes solides, mais on ne savait jamais.

Bien qu'il lui soit souvent arrivé de penser que si Shuichi venait à disparaître, le monde – le sien, surtout – ne s'en porterait que mieux, Suguru n'avait jamais souhaité qu'il arrive le moindre mal à son collègue, et au vu de ce qu'il avait subi au cours de son unique rencontre avec eux, ces hommes n'étaient clairement pas des plaisantins. Si les choses traînaient trop, Shindo risquait de passer les prochaines heures dans des conditions peu enviables.

La secrétaire qui tenait la porte du bureau de Tohma, cependant, ne paraissait pas en avoir conscience et assurait avec le plus grand des professionnalismes son rôle de Cerbère en jupons.

« Cela concerne la disparition de mon collègue, Shuichi Shindo, insista le jeune garçon, refoulant son impatience derrière une façade d'inébranlable impassibilité. Je suis certain que ce que j'ai à lui montrer l'intéressera beaucoup. »

Son interlocutrice le scruta d'un regard aigu, comme pour tâcher de mettre ses dires à l'épreuve, puis pressa un bouton sur son intercom – un modèle design parfaitement en accord avec le bureau et son occupante.

« Monsieur Seguchi ? Votre cousin souhaiterait vous parler de quelque chose concernant monsieur Shindo. Très bien. Au revoir. Monsieur Seguchi vous attend », ajouta-t-elle en se retournant vers Suguru qui la remercia d'un hochement poli mais minimaliste de la tête et traversa la pièce jusqu'au bureau de Tohma. Le directeur de N-G était peut-être préoccupé par cette affaire de kidnapping, mais c'est d'un air remarquablement détaché, bien que grave, qu'il accueillit son jeune parent.

« Tu as des choses à me dire, Suguru ?

- Oui, monsieur Seguchi. Vous savez que… je me suis intéressé d'assez prêt à l'histoire de la boîte à musique de Masayuki Oshima, et avec l'aide d'amis, monsieur Nakano et moi avons réuni un certain nombre d'informations. Je peux vous en donner une copie si vous le souhaitez, tout est là », expliqua le claviériste, désignant l'ordinateur portable dont il se servait le soir chez lui, pour travailler ses arrangements. Tout s'y trouvait, proprement mis en forme après qu'il ait épluché chacun des éléments apportés par Sakura, Narumi, Sobi et Shinichi.

« Je ne suis pas certain qu'il s'agisse de quelque chose d'exploitable, mais de tout ceci ressort un nom : Junichiro Oki. Le nom « Oki », avec une graphie identique, apparaît dans un carnet ayant appartenu à monsieur Oshima ainsi que dans l'unité que commandait le capitaine Tadahiko Inoue à Nankin, en 1937. Inoue était le grand-père de monsieur Oshima et il a été établi que la boîte à musique venait de Chine. Ce n'est bien sûr qu'une supposition, mais peut-être faudrait-il chercher à en savoir plus sur cet Oki ? »

Tohma observa un court silence, réfléchissant à ce que son cousin venait de dire. Non qu'il ait mis sa parole en doute ; Suguru était méticuleux et s'investissait toujours dans ce qu'il faisait. Mais cette piste ténue était-elle susceptible de déboucher sur quelque chose ? Que tirer d'un seul nom renvoyant à près de soixante-dix ans dans le passé ? Ne valait-il pas mieux donner la boîte, tout simplement ?

Mais céder ainsi, c'était perdre, et Tohma avait par-dessus tout horreur de perdre. S'attaquer à l'un de ses poulains revenait à s'en prendre à lui par la même occasion. Pour être tout à fait honnête, le sort de Shindo lui importait peu ; même, l'occasion était belle d'être débarrassé une bonne fois pour toutes de ce crampon qui parasitait l'existence d'Eiri, mais il en allait de sa fierté. Personne ne dictait sa conduite à Tohma Seguchi.

« Fais-moi une copie de tes documents, répondit-il enfin en sortant une clé USB d'un tiroir de son bureau. Je me charge du reste. »

A suivre...